04 juillet 2009
Pointille
De ce nom, emprunté de l’italien puntiglio (« point de détail auquel s’attache celui qui est obsédé par son honneur ; obstination »), attesté au milieu du XVIe siècle sous les formes punctile, poinctille, pontille, et dont sont dérivés le verbe pointiller (« chicaner », aujourd’hui tenu pour vieilli par les rédacteurs du Trésor de la langue française, 1971-94) et l’adjectif pointilleux (le seul de ces trois mots qui soit d’un usage courant de nos jours), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) regrette que « l’Académie l’a rayé, à tort, de son dictionnaire » (en fait, il figure dans les éditions de 1694, 1718, 1740 et 1879, ressuscité sans doute par Littré, et il disparait de celles de 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) et il juge que « l’on peut très bien (en) user », puisqu’il « a été employé par de bons auteurs » et qu’on « l’entend encore dans la conversation ».
Dans la langue des XVIe et XVIIe siècles, il a pour seul sens « chose vaine et légère qui n’a point de solidité » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690) et « vaine subtilité » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). C’est dans ce sens qu’il est employé par Montaigne (« il faut, à la mode d’une information judiciaire, confronter les témoins et recevoir les objets sur la preuve des pointilles de chaque accident »), Etienne Pasquier (« je ne vous ramenteray en ce lieu la noblesse de notre France, qui sur une pointille d’honneur fait état de perdre la vie »), Brantôme (« c’était le capitaine du monde qui entendait mieux les querelles et leurs pointilles, et qui savait les mieux vider et démêler »), Du Vair (« cela était bon au premier âge de la jurisprudence romaine, pleine de pointilles et de finesses, de formules scrupuleuses, de paroles mystérieuses »)… Cotgrave (Dictionarie of French and English Tongues, 1611) glose pointille par ces mots anglais : a prickle, or prickle; a little nice point; the smallest, or slightest matter that may be.
Un des deux exemples cités par Furetière pour illustrer les emplois de pointille, à savoir « la chicane consiste en pointilles », laisse entrevoir le développement par métonymie d’un second sens, le seul que les académiciens relèvent en 1694 (« contestation, dispute sur un sujet fort léger, de rien, etc. L’affaire ne roule que sur une pointille ; ce sont des pointilles perpétuelles ») et qui, dans les deux éditions suivantes (1718, 1740), complète le premier sens : « sujet très léger, chose de néant » et « contestation, dispute sur un sujet fort léger, sur un sujet de rien, etc. » Cette évolution sémantique n’a rien d’étonnant : les pointilles ne se réglant plus par des duels, elles ont été portées devant les tribunaux. La mort pouvait en résulter ; la ruine a été la nouvelle issue. Pourtant, le mot disparait du Dictionnaire de l’Académie française pendant plus d’un siècle. Barré le réintroduit dans le Complément de 1842, où il n’a que le premier sens, celui qu’y donne Furetière, l’emploi du passé composé dans la définition laissant entendre qu’il serait sorti de l’usage : « il s’est dit d’une vaine subtilité, d’un motif futile ». A la différence de Barré, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relève que le second sens : « contestation, dispute sur un sujet fort léger », qu’il illustre d’extraits d’écrivains du XVIIe siècle, dans lesquels pointille a, semble-t-il, plutôt le sens de « chose légère et vaine » que de « contestation » ou de « chicane » ; ainsi Retz (« il y a autant de faiblesse que d’imprudence à sacrifier les grands et solides intérêts à des pointilles de gloire »), Colbert (« à l’égard de la signature que vous voulez donner à vos commis par la raison que vous ne pouvez signer avec un commissaire particulier, je ne suis pas de votre avis, parce que ces pointilles d’honneur ne me semblent pas convenir au bien du service »), Bossuet (c’est une pointille indigne de théologiens de contester la réserve de la communion pour les malades, puisqu’on demeure d’accord de celle qu’on en faisait durant la santé »), Saint-Simon (« les vétilles, les pointilles de toute espèce d’exactitude et de précision faisaient moins aimer Maupertuis »). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il est précédé de la mention vieux, mais il est suivi des deux sens qu’il a eus dans l’ancienne langue française : « chose, sujet léger ou de peu d’importance » et « dispute, chicane sur des bagatelles » ; les exemples étant tirés de la septième édition (1878-79) du Dictionnaire de l’Académie française.
07:34 Publié dans Vieille langue française | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, histoire, langue française
03 juillet 2009
Ergoter
Ce verbe, dérivé du mot latin ergo, est attesté dès le XIIIe siècle, qui a été, en France, le grand siècle de l’Université de Paris. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en explique l’étymologie, en se référant aux hypothèses de l’érudit du XVIIe siècle, Gilles Ménage, rendu célèbre par Molière (il serait le Vadius des Femmes savantes) : « d’après Ménage, approuvé par Diez, (ergoter a pour étymologie) ergo, « donc », à cause que ce mot revenait sans cesse dans les disputes scolastiques ».
Dans tous les emplois, le sens en est défavorable : « péjoratif », précisent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), et cela dès la première attestation. En fait, les anciens usagers de la langue ont tenté, en dérivant ergoter du mot latin ergo, de saisir l’essence, sinon de l’université, du moins de la dispute ou du débat universitaire. C’est « quereller » (XIIIe siècle) et « chicaner par des raisonnements captieux » ou « trouver à redire » (XVIe siècle : « on eut de la peine à faire taire deux simples femmes qui ergotaient l’une contre l’autre ». Nicot (Le Thresor de la langue francoyse, 1606) exprime clairement dans la définition qu’il en donne le mépris attaché, non pas à ce verbe, mais au procès que ce verbe désigne : « aucuns le tirent de cette diction illative ergo, qui est usitée au sceller d’un argument, et ne lui donnent signification propre aucune, ains (mais) métaphorique sans plus, pour débattre et escrimer ». La définition du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) va dans le même sens : « pointiller (id est chicaner), contester mal à propos et avec importunité, chicaner dans la dispute » (exemple : « il est importun, il ne fait qu’ergoter ») et « il signifie figurément trouver à redire à tout » (il ergote sur toutes choses). Le verbe, est-il précisé dans plusieurs éditions, « est familier ». Celle de la neuvième édition (en cours de publication) exprime plus explicitement encore le mépris dans lequel est tenu le fait d’ergoter : « discuter longuement sur des futilités, des vétilles ; contester, chicaner sans cesse au cours d’une discussion ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française : « contredire quelqu’un avec une obstination lassante sur des minuties en lui opposant des arguments excessivement subtils et captieux ».
Les dérivés de ce verbe, que ce soit le verbe, plus péjoratif encore, ergotiller ou les noms ergotage, ergoterie, ergotement, ergotisation, ergotisme, ergoterie, attestent, s’il en était besoin, le peu de cas que fait la langue des réalités que l’on appelait jadis dans l’Université dispute et que l’on nomme aujourd’hui débat, lesquelles sont trop souvent les seules à illustrer la vie de l’esprit dans les universités de France.
07:06 Publié dans Vieille langue française | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, société, langue française
02 juillet 2009
Grève
Dans les dictionnaires anciens, le nom grève a deux sens : « lieu uni et plat rempli de gravier, le long de la mer ou d’une grande rivière » (exemple : la mer jette ses immondices sur la grève) et « place publique à Paris, que l’on nomme la Grève, parce qu’elle est le long du bord de la Seine » (exemples : on fait les exécutions en grève ; un tel fut décapite en grève, en place de grève), aussi bien dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) que chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-1788 : « plage unie et sablonneuse », « à Paris, place publique, où l’on fait les exécutions ») ou même chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terrain uni et sablonneux le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l’hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques »), qui cite un extrait éloquent de Scarron (XVIIe siècle) : « Bien que les spectacles de la Grève ne soient pas de fort belles choses à mander à une personne de votre qualité, je vous dirai pourtant par pure stérilité de nouvelles, que l’on pend et roue ici tous les jours de la semaine ».
C’est chez Littré (1863-77) qu’apparaît pour la première fois le sens moderne, Littré prenant le soin d’expliquer comment le mot, signifiant « plage unie et sablonneuse », a pu désigner la cessation du travail ouvrier : Faire grève, explique-t-il, a pour sens « se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage, suivant l’habitude de plusieurs corps de métiers parisiens (en ce sens on met un petit g à grève) » ; et de là, « par extension du sens de se tenir sur la place en attendant de l’ouvrage », le mot grève a pris le sens de « coalition d’ouvriers qui refusent de travailler, tant qu’on ne leur aura pas accordé certaines conditions qu’ils réclament » (exemples : « la grève des maçons, des charpentiers ; faire grève, se mettre en grève, abandonner les travaux en se liguant pour obtenir une augmentation de salaire »). Au milieu du XIXe siècle, la grève est une affaire d’ouvriers, et pas de fonctionnaires ou assimilés. Les ouvriers d’alors auraient été horrifiés s’ils avaient appris que des fonctionnaires avaient le front de se mettre en grève ou d’empêcher des ouvriers, des vrais, des travailleurs qui travaillent, de se rendre, par le train ou le métro, sur leur lieu de travail. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les divers sens sont exposés et le mot grève, employé dans le sens de « cessation du travail », est propre aux ouvriers : « lieu uni et plat, couvert de gravier, de sable, le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place publique de Paris, située sur le bord de la Seine, devant l’Hôtel de Ville, où l’on faisait autrefois les exécutions et où se réunissaient les ouvriers sans travail en attendant d’être embauchés » ; « par extension, il signifie aujourd’hui entente, accord des ouvriers d’un atelier, d’une profession, pour cesser leur travail jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une augmentation de salaire ou certains autres avantages ».
Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), publié par les éditions du CNRS, établissement « engagé » s’il en fut. Le mot grève devient trine, comme le Dieu des chrétiens, scindé en trois homonymes : « terrain plat et uni » ; « cessation du travail » ; et (vieux) « partie de l’armure protégeant les jambes », sens relevé par Littré. Ce qui est nouveau et proprement inouï, c’est l’ampleur prise, dans ce monument d’engagement syndicalo-progressiste, par l’entrée consacrée à la grève, entendue comme la cessation de travail. Littré, en 1872, et les académiciens, en 1932-35, en expédiaient la définition entre deux ou trois lignes ; il faut aux lexicographes du CNRS, tous ou quasiment tous fonctionnaires, une page et demie ou trois colonnes très grand format pour recenser tous les emplois, même les plus minuscules, du nom grève, comme s’ils en rédigeaient un péan, et cela à une époque où, par rapport aux années 1900-1930, les grèves étaient de très bonasses cessations de travail, souvent d’ailleurs rémunérées par les employeurs, surtout dans le secteur public : « cessation collective, volontaire et concertée du travail (généralement avec préavis et pour une durée déterminée) par des salariés qui cherchent ainsi à contraindre leur employeur à satisfaire leurs revendications professionnelles ». Les grévistes ont changé de statut : ils ne sont plus ouvriers, mais salariés ; ils n’ont plus de patrons, mais des employeurs, tout cela préludant à la légitimation des grèves faites par les fonctionnaires et assimilés, ou autres employés d’entreprises nationalisées, qui ne risquent rien en cessant le travail, même pas une retenue sur leur salaire. Les exemples en revanche sont innombrables, comme dans un inventaire à la Prévert : grève illimitée, longue, partielle, totale, symbolique, massive, disciplinée, faire (la) grève, être, se mettre en grève, décider, décréter, déclencher, poursuivre, briser une grève, inciter, renoncer, mettre fin à une grève, menace, ordre, journée de grève, préavis, continuation, fin de la grève, mouvements de grève, déclenchement, organisation, règlementation de la grève, femmes, ouvriers, travailleurs en grève, grève-bouchon, grève avec occupation (des usines), comité de grève, piquet de grève, briseur de grève, faits de grève, allocation de grève, droit, liberté de grève, interdiction du droit de grève et de lock-out, grève des services publics, des fonctionnaires, des chemins de fer, scolaire, des heures supplémentaires, grève(-)surprise, grève sur le tas, grève d'avertissement, de harcèlement, grève de solidarité, tournante, articulée, sauvage, générale, perlée, du zèle, politique, de l'impôt, des femmes, de la faim, clause antigrève dans une loi, etc. Les lexicographes du CNRS n’ont sans doute jamais fait grève – je veux dire, une vraie grève, longue, dure, une grève d’un mois ou plus, réprimée par les gendarmes à cheval, comme en 1907 ou en 1923 ; en revanche, ils font la grève par procuration, non pas la grève des emplois du mot grève, mais une grève du zèle, le vrai zèle, celui des zélotes, qui montaient à l’assaut, surtout avec le sang des autres.
Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent la leçon des rédacteurs du Trésor de la langue française ; ils distinguent deux homonymes : la plage et la cessation de travail, sans doute de peur que les lecteurs pressés ne croient que les fonctionnaires et assimilés se mettent en grève pour préparer leurs vacances d’été sur les grèves océanes et que grève ne soit un synonyme, inutilement insolent, de paresse. Le fait est qu’eux aussi, qui n’ont jamais fait grève de leur vie, sauf peut-être le prof Orsenna, distinguent presque autant d’espèces de grève que les auteurs du Trésor de la langue française : la tournante, la perlée, la générale, la finale, la surprise, l’insurrectionnelle, la sur le tas, etc. Les ethnologues du début du siècle dernier s’extasiaient, bouche bée, quand ils rendaient visite aux Inuits, Lapons ou autres Esquimaux, du très grand nombre de noms (une cinquantaine au moins) qui leur servaient à désigner la neige ou ses innombrables variétés. Ils en concluaient, hâtivement sans doute, que chaque langue porte en elle une vision du monde spécifique, celle du peuple qui la parle, et qu’elle est nourrie d’une culture, irréductible à tout autre : de là, l’idéologie différentialiste de la presse people et des media cultureux. Que dirait un ethnologue inuit, s’il séjournait en France pendant les grèves et qu’il dût apprendre les innombrables mots désignant les innombrables façons de cesser le travail ? Il en conclurait sans doute qu’en France, les fonctionnaires et assimilés ou autres habitués des grèves, qui interdisent aux travailleurs de se rendre à leur travail, ont une vision des choses très singulière, comme il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde, puisqu’ils ont des dizaines de mots pour désigner la cessation du travail, sans parler des vacances, congés et autres RTT, et à peine deux ou trois pour désigner le travail, et que, dans cette culture inédite, la perfection est atteinte avec la fin de l’Histoire, comme si l’obsession de ces fonctionnaires était la vacance généralisée, de préférence allongés sur les grèves océanes.
08:51 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : société, histoire, politique
26 juin 2009
Signes 27
La fin de l’espace littéraire français
« J’arpente de très incertains territoires : l’espace littéraire français, avec ses voies royales, palais, cités, ruines et surtout (selon Ponge) avec l’anarchie de ses routes, sentiers, chemins de campagne ou de frontières ».
Richard Millet, « Une langue où mourir », Le sentiment de la langue, 1986, Champ Vallon, repris dans Le sentiment de la langue, I, II, III, La table ronde, 1993 et 2003
Dans « Notes de l’été 1985 », Richard Millet écrit que les écrivains « n’osent plus, ne savent plus rêver sur la France » (Sentiment de la langue I, Champ Vallon, 1986). Que la France ait disparu de leur imaginaire est un fait inédit, qui va au-delà du désenchantement, par lequel se fait, selon Marcel Gauchet, la sortie de la religion. Depuis mai 1968, ils ne traitent plus « du pays natal, de la grandeur de son histoire et de sa civilisation ». La France est suspecte. Il est seulement permis d’en ricaner. Elle n’existe dans la littérature actuelle qu’affublée des oripeaux moisis et dérisoires d’un épouvantail à corbeaux. Renaud Camus va plus loin dans l’analyse. Il pense que non seulement les mots France ou français sont vidés de tout contenu, mais que même la littérature est sapée dans son essence par la guerre que lui ont déclarée les media, les sciences sociales, l’idéologie dominante. Le journalisme renvoie « la conception littéraire du monde à un statut purement archéologique (...) Tout livre, écrit-il, doit hurler à son lecteur : ne compte pas sur le journalisme pour te parler de moi. Souviens-toi que nous sommes en guerre, lui et moi. Souviens-toi qu’il occupe entièrement le pays (...) Dans la guerre entre la littérature et la presse, l’édition structurellement est déjà plus qu’à moitié dans l’autre camp. Les neuf dixièmes des livres que publient les maisons d’édition sont des livres de journalistes écrits en style journalistique, charriant une vision journalistique du monde » (Corbeaux, Les Impressions nouvelles, 2000). La France n’est plus l’espace que, longtemps, les écrivains ont arpenté – dans les deux sens du terme : mesuré, borné, limité et parcouru dans toutes les directions.
Dans L’espace littéraire (Gallimard,1967), Maurice Blanchot, poussant jusqu’à leurs ultimes limites les thèses de Mallarmé, prône une littérature débarrassée de tout ce qui n’est pas elle, rendue à son essence, conçue comme un absolu. Dans cet espace sacré ou sacralisé, sont vécues la solitude hautaine d’un langage élaboré et les expériences essentielles de la mort, de l’origine, du silence. A la différence de chez Blanchot, espace littéraire n’est pas ici une métaphore. Depuis des siècles, la France est un territoire pourvu de frontières, mis en valeur, modelé, cultivé, qui n’est pas plat, mais a de l’épaisseur, un passé, de la profondeur. Il est littéraire, au sens où il existe autant dans et par les textes ou les langues que dans les réalités du monde. Pour le narrateur de Lauve le pur (P.O.L., 2000), c’est la littérature qui donne une réalité durable à la ville de Nemours. « Nemours où je ne passe jamais sans rêver au bel amour de la princesse de Clèves, à Mme de La Fayette, au duc de La Rochefoucauld, aux ombres et aux ors du Grand Siècle ».
Art et littérature ont si intensément imprégné le territoire de la France que tout lieu, même le plus commun ou le moins poétique, telle une combe froide du plateau de Millevaches, semble exister dans l’art, représenté par un peintre ou décrit dans un roman, avant de prendre forme, aux yeux des promeneurs, dans la réalité : « Un vieux paysan surgit dans la lumière du soir qui donnait à la rousseur de ses vaches la gloire d'un crépuscule de Claude Lorrain, et qui me rappela le début de La Mare au diable, car il n'y avait rien de rassurant ni de délicieusement champêtre dans cette ultime apparition d’un laboureur d’autrefois : celui-là semblait venir du fond des siècles avec son araire et sa mine sombre, et pour un peu on aurait vu la Mort marcher à ses côtés, ou même soupçonner que c’était elle qui conduisait l’attelage » (Ma vie parmi les ombres, Gallimard, 2003). Le roman de Michel Chaillou, Le sentiment géographique (Gallimard, 1974), est une admirable tapisserie dont la trame est formée de lieux - les monts du Forez, la Bouteresse, Boën, le Lignon - et les fils, un long roman pastoral d’Honoré d’Urfé, L’Astrée, dont l’action est située dans la vallée du Lignon et qui a été lu avec ferveur jusqu’au début du XIXe s. Ce canton de Boën, sis dans le département de la Loire, a été si profondément marqué par la littérature qu’il a été nommé pays d’Astrée. Un des personnages du Voyage en France est un jeune Américain qui n’a jamais quitté son pays mais qui, grâce à la littérature, connaît les lieux (dont la station balnéaire de Sainte-Adresse), où a commencé l’impressionnisme : « Il avait lu (en français et en anglais) d’innombrables ouvrages et correspondances signés Guy de Maupassant, Alphonse Karr, Maurice Leblanc, pour se faire de la Normandie au siècle passé une idée plus précise que celle de New York où il vivait » (Benoît Duteurtre, Le voyage en France, Gallimard, 2001).
La langue contribue à faire de la France un espace littéraire. Pour les vrais grammairiens que sont les rêveurs de mots, les sons « déploient le plus ancien paysage français », comme dans ce texte éloquent : « Francité du subjonctif (dont) les terminaisons suscitent tout le paysage méridional - tout de même que les terminaisons en aille et en euille, par exemple, sont parmi les plus belles de la langue, déployant le plus ancien paysage français ; oui, les temps du subjonctif font bruire encore un paysage que l’on ne saura bientôt plus nommer. Ainsi ces noms de lieux, d’outils, de plantes, d’oiseaux, de gestes et de rites : Breuil, Arcueil, Chénérailles, treuil, cerfeuil, recueil, semailles, relevailles, funérailles… » (Le sentiment de la langue I, 1986). George Steiner, dans Après Babel (Albin Michel, 1978 ; nouvelle édition, 1998), montre que c’est la pluralité des langues qui fait la littérature. Il en est allé ainsi longtemps en France. Notre pays est divers par les langues qui y sont (ou qui y étaient) parlées et qui font rêver (ou faisaient rêver) les Français : ce sont les diverses variétés de la langue française, les patois, le latin et les extraits de haut langage, qui libèrent la langue des contraintes de la communication et lui font dire les expériences les plus élevées. Au latin, longtemps présent dans l’espace public et aux patois, longtemps, le français s’est nourri comme à ses sources. « Je dois, écrit Richard Millet, au patois, avant toute pratique du latin, le goût de l’étymologie et des concomitances linguistiques, puisque le limousin me faisait entendre la latinité du français (et celle des autres langues latines – le portugais notamment dont il était proche par ses chuintantes) » (« L’amour et la mort des langues », in Le sentiment de la langue III, La table ronde, nouvelle édition, 2003). Les patois sont ce que la langue française aurait été, si elle n’avait pas été « inventée », écrite, diffusée par des clercs originaires de tous les « pays » de France. « Mme Malrieu avait compris qu’une langue sans accent ni idiolectes est langue morte, et que la francité consiste moins dans la pureté de langue (laquelle n’est d’ailleurs qu’un songe républicain) que dans la diversité quasi littéraire de ce qui participe à un ensemble frémissant, complexe, universel » (Ma vie parmi les ombres, op. cit.). Le français a puisé dans ce « bruissement linguistique » « une complexité, une influence réciproque, une impossibilité heureuse, un couple singulier – ferveur de l’appartenance et de la solitude, de l’origine et de l’altérité, de l’exclusion et du partage – un peu comme la géographie parle du partage des eaux » (Ibid.). Dans cette polyphonie littéraire, les sons de la langue française ont été associés à ceux d’autres langues ou à des extraits ou des modèles de haut langage. « Mal parler (a fortiori mal écrire), c’est blesser la langue elle-même, ce grand corps dont ma mère me disait (...), à propos du latin, que nous étions tous ses enfants, tandis que, secrètement, je songeais que j’eusse pu m’adresser à elle en patois, comme saint François d’Assise parlait le langage d’oc avec sa mère, et soutenant que nous avions en commun un bien plus précieux encore que le sang et les gènes : l’immémoriale filiation par les langues, quelque chose d’autre proche de la musique (...) et des outils avec lesquels on taille la pierre, on ouvre la terre, on entre dans la forêt des songes, on accède à la face de Dieu » (Ibid.). Ces langues diverses, qui, pendant des siècles, ont bruit de concert, n’ont jamais été en conflit, quoi qu’en pensent ou en aient dit les linguistes, aux illusions de qui nous devons la thèse de la guerre des langues, laquelle résulte de la transposition mécanique aux langues de la thèse de la lutte des classes ou de la guerre des races. Au contraire, elles se nourrissent les unes les autres, comme dans le « polyglottisme heureux » qui enchante Richard Millet. C’est cette polyphonie qui, en accumulant les couches de sons et les strates de sens, a donné » à la France la densité compacte propre à un espace littéraire. « (Mme Malrieu) aurait pu se contenter du français simplement correct qu’on enseignait dans les écoles de la République et qui imitait celui de l’Ile de France (...) ; mais c’était celui du Limousin qu’elle cultivait (...). (Sa) conversation faisait que l’écouter parler, c’était lire un livre de l’ancienne langue - la langue dans ce qu’elle a d’ancien et cependant d’actuel, puisqu’il nous est toujours donné de l’entendre, comme la musique... » (Ibid.)
Pendant des siècles, la langue française, irriguée par plusieurs sources, a pu générer la littérature la plus diverse qui ait jamais été écrite dans quelque langue du monde que ce soit, grâce à cette profondeur ou, comme disent les spécialistes de stratégie militaire, de cet hinterland de langues : positions de repli où elle reprenait force et vigueur. Il semble que cet espace littéraire n’ait plus de réalité ou qu’il se soit défait : « Je sentais (...) que la France même était de la littérature - c’est-à-dire ringarde, moribonde (...) Il fallait en finir avec ce que la France traînait avec elle depuis des siècles : son orthographe, son subjonctif, sa belle langue, sa littérature, ses vins, ses parfums, sa cuisine, sa mode, ses régions, ses paysans, sa religion » (Lauve le pur, P.O.L.).
Qu’est-ce qui a désintégré l’espace littéraire ? Virgile est l’auteur de trois poèmes : L’Enéide, les Bucoliques, les Géorgiques. Le premier, un long poème épique, que l’on a longtemps considéré comme l’œuvre poétique par excellence, est inséparable des deux autres : un poème pastoral et un traité d’agronomie, ce qui signifie que le haut langage de L’Enéide est lié au travail de la terre. Les mots culture, cultivé, inculte s’appliquent à l’agriculture et à la vie de l’esprit. La culture, avant de porter sur l’esprit ou l’âme, est une activité de paysans. Il ne faut donc pas s’étonner que la fin des paysans de France coïncide avec la disparition des patois et avec la désagrégation de l’espace littéraire français. « Les langues s’oublient plus vite que les morts. Elles tombent, comme le jour, le vent ou le silence sur le monde où je suis né et qui était peuplé de gens rudes, peu loquaces, au visage tourné vers le couchant » (Ma vie parmi les ombres). Depuis trente ans, les paysans de France ont été sacrifiés sur l’autel du commerce mondial ou de la distribution bon marché. Ce sacrifice a signé aussi la fin de la polyphonie linguistique et celle de la littérature : « Je faisais comme les autres : la sieste dans la paille de la grange (…). Par mes ancêtres je tenais au silence et à la patience comme d’autres à la débauche ou à la gloire ; je savais manger, écouter, travailler en silence, par exemple aux champs, où j’ai aidé à moissonner le blé avec une antique faucheuse mécanique tirée par deux vaches avec un clair bruit d’horloge dans un grand champ où Désirée et sa mère ramassaient ce que libérait le pied d’André Allagnac pour le lier, d’un geste prompt et habile, en gerbes qu’Augustin et moi dressions en faisceaux, chaque geste atteignant à une perfection millénaire, de sorte que ce n’étaient pas seulement nous qui travaillions au cœur d’un des derniers étés de la paysannerie européenne, avec nos chapeaux de paille à larges bords, nos chemises aux manches retroussées et ce silence dont on ne sortait que pour faire avancer les bêtes, c’étaient aussi tous ceux qui, avant nous, s’étaient penchés vers la même terre, génération après génération, et qui nous contemplaient, et nous plaignaient de ne pas savoir que nous étions les derniers à accomplir ces gestes » (Ibid.).
L’espace français n’est plus littéraire, parce que le territoire de la France se transforme sous nos yeux en une succession de friches sinistres, en un désert agricole, en une vaste « zone » mitée par des barres ou des tours, dont le sort, à peine érigées, est d’être détruites à la dynamite. « Un monde était en train de mourir, sur les hautes terres comme dans la plupart des terroirs de France et de la vieille Europe, sans qu’on s’en aperçût, de même qu’on ne se voit pas vieillir ; ce qui me ferait dire à Marina, bien des années plus tard, qu’il est des morts qu’on ne veut pas voir, et que les Français avaient renié leurs origines paysannes avec plus de ferveur qu’en nul autre pays » (Ibid.). Dans cette zone, les patois, bien qu’ils aient nourri la langue française, se sont amuïs : « Je suis né sur un territoire que se partageaient deux langues : l’une (le patois limousin) est à peu près morte ; l’autre demeure l’objet de passions, de lutte, d’envie, de soupçons, de répudiations (…) Voilà un événement – la mort d’une langue – très commun en France ; il y suscite ricanements et haussements d’épaules, renvoyant à je ne sais quel particularisme obsolète, surtout à l’heure du « village global » et de l’euphorie communicante (…) Qu’est-ce, en effet, que la fin d’un patois pour nous qui, écrivant en français, avons souci d’universalité ? » (Ibid.).
La Tour de Babel s’est effondrée. Le latin n’est plus enseigné, à l’école plus personne ne récite les anthologies de haut langage, les patois sont morts. En entrant dans la grande nuit de ses langues, la France condamne sa propre langue au silence : « Il semble bien, plus que dans la survie du mythique « grand écrivain français » et d’une littérature exténuée par les formalismes et les académismes, que ce soit dans la langue que la France ait renoncé à son nécessaire et exemplaire amour de soi, en renversant, à son détriment, le jeu fasciné qu’elle entretenait avec les USA - seule nation dont elle attende désormais sa légitimation post-moderne et historique (…) Il est tout aussi symbolique que ce soit un quotidien né de 68, Libération, qui ait contribué, par son langage pluri-idiolectal, au branchement d’une oralité ludique et arrogante sur la langue héritée du classicisme. Langue qui expie sa grandeur (son « fascisme » comme dira, assez pitoyablement, Barthes) : sans force ni prestige, en recul dans le monde, émaillée de vocables anglo-saxons, hantée par le langage oral, elle semble payer ce que Barthes, encore, appelait le « grand traumatisme de la pureté classique » » (« Le sentiment du désordre », Le sentiment de la langue, III, 1993). La France et la langue française se délitent, sans que quiconque, sinon les nostalgiques du paradis perdu, s’en inquiète. « Chapelle ardente (…) que l’ignorance contemporaine a fait tomber dans l’oubli avec tant d’autres merveilles que le génie de la langue a mis des siècles à susciter et qui sont ses monuments, autant que les oeuvres littéraires et philosophiques. Sa merveille, même : ces expressions, tournures, métaphores et langages appartenant aux divers corps de métiers, aux arts et à la religion catholique, et que le roman délaisse, ayant perdu le goût du réel (...) » (Ma vie parmi les ombres). « J’usais par ailleurs de cet argot qui a peu à peu transformé le français courant en français vulgaire, et mis bas la langue classique encore prônée, en 1960, par l’instituteur de Villevaleix et, on peut aisément le croire, par ses collègues de France et de Navarre... Une langue de Bas-Empire, livrée aux publicitaires, aux journalistes, aux démagogues, aux mauvais écrivains à présent plus nombreux que le sable du désert, qui lui ont imposé un renversement sans doute irréversible en donnant pour norme le français tel qu'on le parle et non plus tel qu'il s’écrit ou qu'on rêve de le voir écrit » (Ibid.).
La fin de l’espace littéraire s’accompagne de bouleversements qui affectent le monde entier. Un Parisien du Marais ou du VIe arrondissement se sent plus proche d’un habitant de Tokyo, de Manhattan, de Soho que des paysans de France ou que de ces ruraux de la France profonde. Il a plus de goûts, d’opinions, de modes de vie, d’habitudes en commun avec les vrais maîtres du monde, bobos ou lilibobos, qu’avec les ploucs ou les beaufs. Le monde de naguère, celui des « nations unies », se transforme est un réseau de réseaux, dont les mailles sont les mégapoles. Les pays n’existent plus. Dans le Cours familier de philosophie politique (Fayard, 2001), Pierre Manent analyse les fondements de la « démocratie » qu’imposent les urbains modernes. Ils exigent un monde sans institutions, où l’on est soi-même, où l’on vit suivant son choix, dans l’immédiat ou le présent éternel, un monde libéré des chaînes du passé et où les entraves à la réalisation de soi ont disparu. Dans cette « zone » plate, sans relief ni profondeur, sans passé ni futur, la littérature, ringarde, n’a plus de raison d’être : elle n’est acceptable que si elle se mue en com, en pub ou en idéologie. « (...) Il fallait en finir avec (...) tout ce qui était un frein à la liberté individuelle, à l’invention du présent, à la redéfinition sexuelle, au métissage universel, auraient-ils pu dire s’ils avaient daigné me parler, le frère et la soeur, et même la mère qui avait sans doute brûlé ce qu’elle avait adoré pour se ranger sous la bannière du nouvel âge et de sa pauvre liberté de divorcée, me disais-je pour lutter contre les sanglots qui montaient en moi et comprendre pourquoi j’étais l'objet d’une telle haine, sinon que j’étais homme, célibataire et « littéraire » (...) » (Lauve le pur). Cet ordre nouveau sans extériorité, ni altérité, ni étrangèreté rassemble des individus désorientés et désoriginés, quelque langue qu’ils parlent, qui méprisent les pays, les peuples, les institutions qu’ils se sont données, l’art et surtout la littérature, parce que celle-ci est le lieu où bruit encore le passé et où d’anciennes expériences sont racontées ou vécues.
« Et si tu aimais sacrifier le monde à la lecture, tu comprenais aussi que l’Occident est entré dans le temps d’après les livres et, peut-être, des langues littéraires ou sacrées (…) Tu as vu qu’on entrait dans une ère de juridisme généralisé et outrancier, et tu as commencé des études de droit pour (…) continuer à déchiffrer le grand mensonge dont s’obscurcit le monde et que la littérature ne sait plus dévoiler (…), appelée à descendre dans les catacombes où d’étranges personnages appelés lecteurs se réuniront pour jouir de la splendeur des langues, comme les premiers chrétiens, la littérature - au moins le roman - étant d’ailleurs une invention chrétienne. Le lecteur de romans est un chrétien qui s’ignore, et l’histoire de la littérature (…) s’achève sans doute avec la chrétienté, puisque nous sommes de moins en moins capables de déchiffrer les grands textes comme nos ancêtres ces livres de pierre et de lumière que sont les vitraux, les chapiteaux et les porches des églises » (Ma vie parmi les ombres).
La fin de l’espace littéraire fait disparaître la conscience de l’autre ou sentiment d’altérité : « chaque fois que je retourne sur le lieu de ma naissance, je suis frappé par ce qui s’y est tu (hommes, bêtes, métiers agricoles), et aussi par ce qui manque à ce paysage : une autre espèce de silence, la rumeur infiniment lointaine de la civilisation disparue, le silence de l’autre langue et, par-là même, ce qui manque le plus au français : une altérité qui ne s’articule plus que dans la mémoire, au lieu de cet échange qui était en quelque sorte la gloire du vaincu en ses habits de parent pauvre… » (Le sentiment de la langue). L’altérité des ancêtres est plus profonde que celle des étrangers, surtout si ceux-ci sont les zombies errant d’une maille à l’autre du réseau mondial. Pour un bobo du VIe arrondissement, l’altérité d’un Saoudien évolué ou d’un bourgeois du Caire ou d’un nanti de Rio de Janeiro est caduque. Ces étrangers lui renvoient sa propre image, une image narcissique qu’il peut contempler béatement : « Il déambula dans la foule, curieux de découvrir la société française : son art de vivre, de se nourrir, de s’habiller, de se cultiver... Vingt mètres plus loin, des familles se ruaient sur les chaussures de sport Like, avant de se rafraîchir chez le glacier Ice and Fast (...), marques familières des trottoirs new-yorkais... Les consommateurs subissaient, dans les magasins, une sorte de nettoyage et ressortaient déguisés en adolescents de Brooklyn : casquettes de base-ball à l’envers, pantalons de joggers, chaussures de tennis dénouées, bombers qui leur donnaient des carrures de culturistes (...) David réfléchit un instant : on aurait dit que ces vêtements n’étaient pas seulement des vêtements. Sur une tête française, la casquette de base-ball semblait vouloir signifier quelque chose - exactement comme le chapeau de David exprimait sa préférence pour le monde d’avant-guerre. Ici, les Normands ou les Maghrébins s’inspiraient de l’Amérique des téléfilms. C’était l’Europe » (Le Voyage en France).
Dans Le sentiment de la langue, Richard Millet note que l’espace littéraire a commencé à disparaître en mai 1968. Dans ses autres livres, il corrige la remarque. C’est le triomphe des sciences sociales et celui de l’idéologie qui ont achevé la littérature. Le procès intenté à la civilisation et à l’art par les idéologues tels Foucault, Barthes, Bourdieu, Derrida a fini par avoir des effets tangibles : la civilité a été oubliée, le savoir-vivre a été ramené à de simples conventions bourgeoises, la volonté de vivre ensemble s’est effacée. A leur place, a émergé une barbarie inédite. Quand on se convainc que tout se vaut, la littérature est submergée par les éructations de haine et l’humanisme par le ressentiment. Pour les idéologues, le sens est plat, déjà là, sans histoire, dépourvu de strates, il ne circule pas. Il suffit d’un coup de tampon sur un document pour l’établir ou d’une convention pour effacer la culture que les siècles ont bâtie. La littérature approfondit cette épaisseur et en traverse les signes. A l’opposé, l’idéologie prospère dans l’uniformité. Elle a submergé le journalisme, le champ culturel, la critique, les sciences sociales, l’université pour en finir avec la « vision littéraire du monde », que Renaud Camus tente d’arracher au néant, ou avec l’espace littéraire français, de Chrétien de Troyes à Louis-René des Forêts, que Richard Millet arpente en « veilleur frêle ». Entre l’idéologie, qu’elle soit ou non soixante-huitarde, et la littérature, il n’est ni coexistence ni compromis possibles.
La France est un pays artificiel et fragile, une marqueterie de terroirs sans unité apparente. La diversité des lieux, des paysages, des hommes, des coutumes est si ample (surtout si on la compare à la relative homogénéité de la plupart des autres pays au monde) que l’on s’étonne qu’un ensemble aussi hétérogène soit devenu un pays. On conçoit aussi que des idéologues fascinés par l’homogénéité raciale aient voulu le dépecer. Si on étudie, comme le fait Emmanuel Todd (L’invention de la France, Hachette 1981 ; La diversité du monde, Le Seuil, 1999), les liens qui unissent les membres d’une même famille (entre les parents et les enfants pour ce qui est de l’autorité ou de la liberté et les enfants entre eux pour ce qui est de l’égalité ou de l’inégalité dans les successions) et qu’on admette que ces structures façonnent un pays, alors la France apparaît comme la réalité la plus diverse qui soit au monde. Y coexistent quatre types de familles (verticale inégalitaire, communautaire égalitaire, non autoritaire inégalitaire, non autoritaire égalitaire), alors que la règle, ailleurs, est l’uniformité ou, au mieux, la coexistence en Espagne, Italie ou aux Pays Bas de deux structures familiales. Ce sont les souverains (Hughes Capet, Philippe Auguste, Philippe le Bel, Louis IX, Louis XI, François 1er, Louis XIV) et les élites de la République qui, disent les historiens, ont réuni des peuples divers. Certes. Mais sans la littérature et sans l’art, leur volonté aurait fait long feu. Il a fallu susciter le désir de faire France pour que la France existe. Pendant des siècles, ce désir a été entretenu par les écrivains. Parce que, de plus en plus nombreux, ils substituent l’idéologie à la littérature, ils renoncent à un devoir séculaire, sans se douter que l’idéologie dont ils s’enivrent est la porte grande ouverte sur les lendemains barbares qui les feront bientôt déchanter.
09:46 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, culture, christianisme
24 juin 2009
Statistique
C’est l’économiste allemand du XVIIIe siècle, Achenwall (1719-1772), qui a fabriqué Statistik, à partir du nom italien statista, désignant un homme d’État. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) évoque le fait en ces termes : « Achenwall, qui vivait vers la fin du milieu du XVIIIe siècle ( ?), est généralement considéré comme le premier écrivain systématique sur la statistique, et on dit que c’est lui qui lui a donné son nom actuel ». La formation à partir « d’homme d’Etat » en italien indique que, pour Achenwall, statistique a un sens singulier, qu’il a perdu de nos jours : c’est l’ensemble des connaissances que doit posséder un homme d’État pour gouverner ou, comme le note Malte-Brun (Précis de géographie universelle) « la branche de la géographie politique » (« que, d’après les Allemands, nous nommons statistique »).
En français, ce mot emprunté de l’allemand est attesté en 1785. Le XIXe siècle étant le siècle de la science et du social, la statistique ne pouvait pas demeurer cet ensemble de connaissances propres à un chef d’Etat ; elle est donc devenue une science, une science de l’Etat d’abord, avant de devenir une science du social ou une science sociale, peu importe ; en tout cas, une science moderne, parfaitement en accord avec son temps. C’est ce qu’exprime Letronne (1787-1848), membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : « la statistique, qui expose l’état des productions, des consommations, des ressources d’un État, à une époque donnée, est une science toute nouvelle ». Le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1832-35) : « science qui apprend à connaître un État sous les rapports de son étendue, de sa population, de son agriculture, de son industrie, de son commerce, etc. » (la statistique est une science nouvelle ; la statistique fournit des matériaux à l'économie politique). Le mot désigne aussi la « description détaillée d’un pays relativement à son étendue, à sa population, à ses ressources agricoles et industrielles, etc. » (la statistique de la France ; la statistique du département de la Seine). Les académiciens ajoutent qu’il « s’emploie aussi adjectivement » (description statistique du département du Rhône ; mémoires statistiques ; connaissances statistiques). Ce dernier exemple condense l’évolution sémantique du mot en un peu plus d’un demi-siècle : la statistique était un ensemble de connaissances ; elle est désormais l’objet de la connaissance (« connaissances statistiques »).
En 1785, le mot est employé en français pour la première fois par Bachaumont (Mémoires secrets) dans un sens différent de celui qu’y donnait Achenwall. Elle n’est pas l’ensemble des connaissances nécessaires au (bon) gouvernement d’un pays, mais « l’étude méthodique des faits sociaux par des procédés numériques », comme l’atteste cet extrait : « les économistes ont créé un mot pour désigner la science de cette partie de l’économie politique (à savoir les dénombrements), et l’appellent statistique ».Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à intégrer à la définition de la statistique cette nouvelle conception. C’est une science de l’Etat (« science qui a pour but de faire connaître l’étendue, la population, les ressources agricoles et industrielles d’un État ») et la description d’un pays relativement à son étendue, à sa population, à ses ressources agricoles et industrielles, etc., comme dans le Dictionnaire de l’Académie française, mais c’est aussi comme chez Bachaumont une science des dénombrements : « plus généralement, science des dénombrements et de leurs conséquences ». Aussi s’applique-t-elle à d’autres réalités que l’Etat ; par exemple à l’épidémiologie : « statistique médicale, dénombrement de faits se rapportant aux morts, naissances, maladies, épidémies », ou à la métallurgie : « des recherches statistiques sur l’état actuel du travail de tous les métaux dans les ateliers français ». Ce dernier sens est intégré à l’article statistique de la septième édition du DAF (1879) : « il se dit aussi de la partie de cette science qui consiste à dénombrer les faits et à en tirer des conséquences » et illustré de l’exemple cité par Littré : « statistique médicale, dénombrement de faits relatifs aux morts, naissances, maladies, épidémies ».
La dimension sociale de la statistique est exprimée explicitement dans les dictionnaires du XXe siècle. Le premier sens relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est celui de la science du social : « terme didactique, science qui a pour objet de recueillir et de dénombrer les divers faits de la vie sociale » (statistique des naissances, des mariages, des divorces ; médicale ; de la criminalité). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce même sens (« ensemble de données numériques, généralement analysées et interprétées, concernant une catégorie de faits » ; statistique annuelle, périodique ; criminelle, démographique, économique, électorale, financière, officielle ; de production ; de l'état-civil) n’est plus glosé par le terme science. Ces données numériques se rapportent à des faits, sociaux pour la quasi-totalité d’entre eux, mais elles ne forment plus une science à proprement parler. Cela ne signifie pas que la statistique ne soit plus une science – bien au contraire. Les rédacteurs du TLF en distinguent deux. La première (« étude méthodique des faits économiques et sociaux par des classements, des inventaires chiffrés, des recensements, etc. ») est délaissée et ce sens-là est tenu pour vieilli. La seconde est en pleine expansion. C’est la « branche des mathématiques ayant pour objet l’analyse (généralement non exhaustive) et l’interprétation de données quantifiables » (statistique descriptive, statistique mathématique, statistique quantique ou « mode de distribution d’un ensemble de particules en fonction de leur énergie » ; statistique de Bose-Einstein ; statistique de Fermi-Dirac ou « ensemble de lois selon (...) lesquelles il ne peut y avoir plusieurs particules dans le même état quantique »).
A la fin du XVIIIe siècle, quand le mot a été formé, la modernité s’esquissait. La statistique était une technique de gouvernement et une science des dénombrements. A la fin du XXe siècle, cette ambivalence maintenue s’exprime dans des termes nouveaux : ce n’est plus un ensemble de connaissances nécessaires pour bien gouverner, mais des données et des techniques pour contrôler la vie sociale ; ce n’est plus la science qui établit les dénombrements, mais celle qui analyse les données exprimées en quantités. Quoi qu’il en soit de l’objet de cette science, l’objectif est le même : il est de contrôler les hommes et de faire en sorte que les individus ne puissent pas passer à travers les mailles du vaste filet social qui les enserre tous.
07:23 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, langue française, société
23 juin 2009
Revitalisation
Burqas et niqabs transforment peu à peu la France en Qoranistan ou, comme on voudra, en Arabistan ou en Islamistan ou en Talibanistan, ce qu’elle sera peut-être avant deux ou trois décennies. Le stade de développement immédiatement antérieur à ce stade ultime et qui, s’il est atteint, fera disparaître la France comme pays libre, c’est le Modernistan. On est encore en plein Modernistan, mais l’ascension est terminée, la crête a été franchie, la descente a commencé, on est sur les bords de l’abîme.
Un des mots chéris de ce Modernistan est le verbe revitaliser, ainsi que le nom revitalisation qui en est dérivé. Ils désignent l’un et l’autre le processus de la dernière chance. La modernité est à l’agonie, elle est sous perfusion, il lui faut du goutte à goutte pour rester en vie. La presse et les médias résonnent sans cesse de revitalisation rurale, économique, urbaine, des quartiers, des paysages, des territoires, de fonds de revitalisation, de zones de revitalisation rurale (il y a même une loi pour ça qui porte le nom du ministre communiste qui l’a pondue), etc.
De pareils chefs d’œuvre verbaux méritent une note. On l’a compris : les deux mots sont modernes dans la forme et dans le sens. Le verbe serait attesté en 1933, le nom qui en est dérivé en 1922, du moins si l’on en croit les très savantes rubriques « histoire et étymologie » du Trésor de la langue française (1971-94 : il doit y avoir une erreur quelque part). Le verbe serait de formation parasynthétique (presque synthétique) à partir de l’adjectif vital auquel ont été ajoutés « en même temps » le préfixe – re et le morphème verbal - er, alors qu’il existe un verbe vitaliser, dérivé de vital, attesté en 1808 et qui, à peu de chose près, a la même signification que son dérivé revitaliser, dont le préfixe aurait un sens intensif et non itératif (répétition). Vitaliser est relevé par Barré dans le Complément (1842) du Dictionnaire de l’Académie française comme un terme « didactique », dont le sens est « donner des qualités vitales ». La définition de Littré (Dictionnaire de la langue française (1863-77) est plus précise et limitée à la botanique : « donner une impulsion vitale à la graine des vers à soie, qui, importée, n’éclot qu’après avoir subi l’influence d’un hiver » (exemple de 1874 : « M. Chamecin est arrivé à vitaliser des graines dès la première année par une hivernation artificielle »). Littré ajoute que « de vitaliser on a formé le substantif vitalisation ». Ni le verbe, ni le nom ne sont dans le Dictionnaire de l’Académie française. Il est vrai que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) les tiennent pour « rares » ; le verbe au sens de « donner les caractères de la vie à quelque chose » (vitaliser des éléments inorganiques) et « au figuré, animer, donner vie à une réalité abstraite » (l'émotion vivifie, ou plutôt vitalise, les éléments intellectuels avec lesquels elle fera corps, Bergson, 1932) ; le nom au sens « d’action de vitaliser, de donner les caractères de la vie », comme dans ces extraits de Lamarck (1809 : « Peut-on douter que la chaleur (...) ait pu être le principal des moyens qu’emploie directement la nature, pour opérer sur des matières appropriées une ébauche d’organisation, une disposition convenable des parties ; en un mot, un acte de vitalisation analogue à celui de la fécondation sexuelle ? ») et de Rostand (1943 : « le matérialisme grossier qui attribue aux seuls agents physiques la vitalisation de la matière brute »).
Bien que ce verbe et ce nom désignent des processus qui, selon les théologiens des siècles classiques, relevaient de la seule puissance de Dieu et aient un sens très fort (« donner vie », « action de donner les caractères de la vie », ce n’est pas rien, surtout quand les agents de ces procès sont des hommes, des « créateurs » souvent, ceci expliquant cela), ils sont concurrencés dans le Modernistan par les dérivés revitaliser et revitalisation, dans lesquels le préfixe re – exprime l’intensité : revitaliser, c’est vitaliser avec plus d’intensité encore. On est là, de façon claire, dans l’exorcisme pur et simple. La vitalisation ne donnant pas de résultats tangibles, la modernité en rajoute dans la langue, et cela, suivant la loi moderne introduite par les communistes et affidés : quand la réalité que vous aviez l’intention de changer ne change pas d’un iota, changez la langue. Ainsi vous éviterez de désespérer Billancourt - en l’occurrence le Boboland que forme le triangle sacré Quartier latin, Marais, Ile Saint-Louis - qui aura l’illusion que la les choses ont changé et en frétillera de satisfaction. C’est pourquoi les rédacteurs du Trésor de la langue française ne jugent pas rares revitaliser et revitalisation. Au contraire : la molécule DHEA qu’est le préfixe re – a redonné vie à vitaliser et vitalisation. Désormais, le verbe a pour sens « redonner de la vitalité à un organisme, à un tissu organique » (synonyme : régénérer. C'est l'ADN qui répare nos cellules, le collagène qui revitalise notre peau, 1984) et « au figuré, faire revivre, donner un nouveau souffle à une entreprise, un projet, une organisation » (revitaliser les noyaux ruraux suburbains et péri-urbains ; revitaliser les universités à dominante scientifique) et le nom « action de revitaliser; résultat de cette action ». Le seul exemple cité est revitalisation des arts appliqués. Il est vrai que le TLF a été rédigé dans les années 1970, c’est-à-dire, converti en temps de Modernistan, il y a des siècles et même des millénaires, et que, depuis cette aube archaïque de la modernité accomplie, l’usure des choses, la mort de l’agriculture, la disparition de pans entiers de l’industrie, la croissance inexorable du chômage, etc. aggravées par l’installation en France d’innombrables colonies islamiques, ont fait proliférer le besoin de donner un peu de vie à ce qui est à l’agonie ou à mettre sous perfusion, non plus les seuls arts appliqués, mais toute la France, à l’exception des secteurs en pleine expansion : importation des burqas, des niqabs, des Coran, des tapis de prière, des imams et construction de mosquées à l’infini. C’est ainsi que le nom revitalisation est un simple cache-sexe dont la raison d’être est de masquer des successions d’agonies dans la réalité et qui, comme un string, montre plus de verrues qu’il n’en dissimule.
11:50 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : christianisme, politique, culture
22 juin 2009
Portioncule
Ce mot étrange est écrit parfois portiuncule : ainsi, gravée en lettres dorées sur une plaque de marbre apposée dans une chapelle désaffectée, cette inscription « indulgence plénière de la portiuncule, etc. », suivie du nom d’un pape et d’une date (dans les années 1840). Il est attesté à compter du XIIIe siècle, d’abord au sens de « (petite) part de nourriture », puis de « portion », comme dans cet exemple « cette petite portioncule de l’humanité », enfin dans le sens religieux : « indulgence accordée en 1221 à la prière de saint François d’Assise, par le pape Honorius III, à une église qui existait sur le champ dit portioncule appartenant aux bénédictins du Mont-Sublac près d’Assise et étendue depuis à d’autres églises » (parmi lesquelles la chapelle mentionnée ci-dessus), comme dans cet exemple de 1693 : « Quant au petit héritage de la portiuncule que lesdits religieux nous ont demandé... » ou dans le Dictionarie of French and English Tongues de Cotgrave (1611) : « an indulgence obtained by S. Francis, of the Virgin Mary, for the remission of all the sinnes ». L’article qui y est consacré dans L’Encyclopédie (1751-65) est plus précis : « (nom de lieu et Histoire ecclésiastique) la première maison de l’ordre de St. François fondée par lui-même, près d’Assise, dans le duché de Spolete en Italie. N’ayant pas de quoi loger ceux qui désiraient se joindre à lui et à ses douze premiers disciples, il demanda aux Bénédictins l’église de la Portioncule, la plus pauvre de ces quartiers, et qu’il avait autrefois réparée. Elle lui fut accordée. Il s’y établit, et cette maison devint la pépinière de toute la nombreuse race des frères Mineurs. On dit que l’indulgence de la Portioncule a été accordée à St. François par Jésus-Christ même », ce qui amène le rédacteur (agnostique ?) de cet article à conclure par cette chute ironique : « et on écrit tant d’autres fables qu’on aurait tort de douter de celle-ci ».
Dans les sixième et septième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35 et 1879), portioncule n’est suivi que du sens profane « petite portion » et de la remarque « il est peu usité ». Le sens religieux oublié est exposé dans le Complément de Barré (1842) : « (hist. ecclésiastique) nom de la première maison de l’ordre de Saint-François, fondée par ce saint lui-même, près d’Assise, dans le duché de Spolète ; indulgence de la portioncule s’est dit d’une indulgence accordée à saint François, selon une légende, par Jésus-Christ qui apparut à ce saint ». Quant à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il se contente d’ajouter au sens profane « petite portion » le nom propre du lieu où Saint-François établit son ordre : « nom de la première maison de l’ordre de Saint-François, fondée par lui-même près d’Assise ». L’article de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) suit assez fidèlement Littré : « Petite portion. Il n’est guère usité que pour désigner la première maison de saint François et de ses compagnons aux environs d’Assise, sur laquelle s'élève aujourd’hui un sanctuaire » (exemple : l’église de la Portioncule ; l’indulgence de la Portioncule), la référence à l’indulgence apparaissant dans les exemples.
La modernité, on le sait, n’a que faire de l’histoire de l’Eglise, de théologie, de religion (sauf quand la religion est islamique), de Saint François d’Assise qui parlait aux oiseaux, des indulgences, dont elle ignore tout, y préférant la déesse tolérance. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il n’y a pas d’entrée portioncule. Le mot, défini dans l’article portion, est amputé des sens religieux. La portioncule est une petite portion ou une très petite pièce, comme dans cet extrait de Gide : « La bibliothèque (...) est composée de deux pièces (...) : une, très exiguë (...) où travaille M. Floche (...). La seconde pièce est vaste (...). Sans m’écarter de la table devant laquelle j’étais assis, je pouvais distinguer M. Floche dans sa portioncule » (Isabelle, 1911). Il est évident que Gide, quoiqu’il fût protestant, connait la vie de Saint-François ; il n’ignore rien de ces indulgences papales qui l’amusaient ; il sait ce que désigne portioncule. Il n’emploie pas ce mot au hasard, mais par allusion ironique à Saint-François. Or, les rédacteurs du TLF, en n’exposant pas le sens religieux, n’aident pas leurs lecteurs à comprendre le sens de l’extrait que, pourtant, ils citent.
Pour comprendre ce qu’est cette indulgence, il faut consulter les dictionnaires de théologie ou les ouvrages qui traitent d’histoire de l’Eglise. Ainsi, cet extrait : « L’indulgence de la Portioncule ou du Pardon d’Assise ou encore du saint Pardon est cette indulgence plénière, que l’on peut gagner, toties quoties, moyennant les conditions requises, par la visite faite du 1er août à midi au 2 août à minuit de tout oratoire public à qui cette faveur a été accordée par privilège apostolique (…) Toute personne désireuse de gagner cette indulgence doit observer les conditions suivantes : la confession, la communion, les prières aux intentions du Saint Pontife qui doivent être six Pater, Ave et Gloria, renouvelées à chaque visite pour gagner chaque fois l’indulgence, la visite à une église ou chapelle dotée du privilège »…
Ou encore cet autre extrait sur l’origine de l’indulgence de la portioncule : « En ce temps-là, le saint Patriarche (Saint François) habitait une pauvre cellule contiguë à la chapelle qu’il avait restaurée lui-même et qui lui fut toujours si chère. Cette chapelle portait le nom de Sainte Marie des Anges et aussi de La Portioncule. Une nuit de l'été de 1216, le Saint, à genoux dans sa cellule, un crucifix dans les mains, priait de toute son âme pour la conversion des pécheurs. Tout-à-coup, il entendit une voix intérieure qui lui disait : « François, lève-toi sans retard, et rends-toi à la chapelle ! » Le Saint obéit aussitôt. Ô merveille ! Jésus et Marie étaient là, environnés d’une multitude d’Anges. Et tandis qu’il restait prosterné dans l’adoration la plus affectueuse, « François, lui dit Jésus, je sais avec quelle ardeur tu t’emploies, avec tes frères, au salut des âmes. Demande donc pour elles et pour ma gloire une grâce de choix ; je te l’accorderai en récompense de ton zèle ». Alors le Saint se leva, en proie à une vive émotion : « Ô Dieu trois fois saint, s »écria-t-il, je ne suis que cendre, poussière et péché. Mais puisque j'ai trouvé grâce devant vous, écoutez l’humble requête que je vous adresse, par l’entremise de Marie votre Mère ; que tous ceux qui, contrits et confessés, viendront dans cette église, obtiennent la rémission totale de leurs péchés et de la peine due à ces péchés ». Tandis que Marie souriait, Jésus répondit : « François, la faveur que tu me demandes est extraordinaire. Je te l’accorde cependant, mais qu’elle soit approuvée par le Chef de mon Église, à qui j’ai confié le pouvoir de lier et de délier sur la terre ». François se mit en route pour Pérouse où se trouvait le Souverain Pontifie Honorius III nouvellement élu (18 juillet 1216). A cette époque, une indulgence plénière était une faveur si rare que le Pape hésita d’abord, essayant le limiter la concession à une indulgence partielle. « Cher fils, dit-il à François, combien d’années demandes-tu ? - Mais Très Saint Père, ce ne sont pas des années que je demande, mais des âmes ! - Que veux-tu dire ? » reprit Honorius III. Et le Séraphique Apôtre de s'écrier avec chaleur : « Ce que j'implore, Très Saint Père, c'est la rémission totale des péchés et de la peine qui leur est due ». Comment résister à une si ardente supplication ? Reprenant donc les mêmes paroles de Notre-Seigneur à son serviteur : « François, répondit le Pape avec émotion, ce que tu me demandes est bien grand, mais je te l’accorde ». Quelques temps après, Honorius III décidait que cette indulgence serait perpétuelle, et fixée chaque année au 1er et 2 août, depuis les deuxièmes Vêpres de Saint-Pierre-aux-Liens jusqu’au coucher du soleil du jour suivant. C’est ce qu’on appelle l’Indulgence de la Portioncule ou du Pardon d’Assise ».
N’est-elle pas belle cette fable ? Elle vaut largement celles qu’ont gobées et que gobent encore, en dépit de la Modernité, du Progrès, de la Science, du lave-vaisselle 5 programmes et des Spoutniks, etc. des centaines de millions de gogos sur le communisme, le socialisme national, le socialisme tout court, l’islam.
06:50 Publié dans Vieille langue française | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : christianisme, religion, langue française
21 juin 2009
Citateur
Ce nom, dérivé du verbe citer et en concurrence avec citeur, moins fréquent encore, est attesté en 1696 chez Bayle et en 1708, dans une réédition sauvage du Dictionnaire universel de Furetière (1690), au sens de « compilateur ». Il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française, mais dans deux éditions seulement, la sixième (1832-35) et la septième (1879), et défini ainsi : « celui qui cite habituellement, dans sa conversation ou dans ses écrits », les académiciens notant « qu’il est peu usité ». Dans le Complément (1842) du DAF, le mot est cité dans la définition du nom fragment : « fragment pur (philologie) se dit, chez les jurisconsultes, d’un fragment tiré de l’ouvrage même d’un auteur, par opposition aux fragments empruntés à un citateur ou à un commentateur ».
A la définition du DAF (« celui qui habituellement fait des citations dans sa conversation ou dans ses écrits »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ajoute la remarque suivante : « titre de livres contenant des recueils de citations ». Au XIXe siècle, ont été publiés au moins trois livres portant ce titre : Le Citateur de Pigault-Lebrun (1803), Le Citateur dramatique de Gallois Léonard (1829) et Le Petit Citateur de Jules Choux (1869, « notes érotiques et pornographiques »). Dans ces ouvrages, il est fait un usage singulier de la citation, les auteurs citant de grands écrivains de l’Antiquité ou du passé, Lucrèce ou Voltaire par exemple, pour attaquer par ce biais-là la religion, les tyrans, les prêtres, la censure, la morale, à l’abri derrière ces autorités incontestables. Pigault-Lebrun met en exergue de son ouvrage cette phrase insolente : « Notre crédulité fait toute leur science ».
L’usage de la citation ne s’est pas perdu. Les grands auteurs sont toujours cités à foison, et il se publie encore des ouvrages composés entièrement de fragments écrits par d’autres, l’auteur se contentant de recueillir les citations des autres. Ces façons de faire ont pour nom centons ou patchworks. Roland Barthes en a écrit un dans les années 1970 : Fragments d’un discours amoureux, mais il n’en pas été baptisé pour autant de citateur, mot qui, peu à peu, tombe en désuétude. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il n’y est pas consacré d’entrée. Le mot est défini dans l’article citer : « citateur, trice, citeur, euse, substantif, personne qui cite toujours, qui fait de nombreuses et fréquentes citations dans ses paroles ou dans ses écrits ». Le mythe de l’originalité a sans doute accéléré l’oubli du mot, les citateurs étant souvent méprisés, comme dans cet extrait de Léautaud (1943) : « Je ne lis pas un livre pour y trouver un citateur perpétuel, un arrangeur de textes ».
16:41 Publié dans Vieille langue française | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, littérature, langue française
19 juin 2009
Indo-européen
Cet adjectif et nom, composé de l’élément indo et de l’adjectif européen, sans doute d’après l’anglais indo-european (1813), est attesté en 1836 dans une lettre adressée à Schlegel sur l’affinité des langues celtiques avec le sanscrit. On le retrouve en allemand sous la forme indoeuropäisch et plus fréquemment sous la forme indogermanisch, ce qu’il y a d’européen dans ces langues se ramenant au germanique. Il est vrai que la catégorie d’indo-européen a été, pour les linguistes germaniques, une façon d’afficher leur fierté ethnique ou nationale, et souvent même le sentiment qui leur faisait tenir leur langue pour supérieure à toutes les autres, prenant ainsi leur revanche sur plusieurs siècles d’abaissement ou de mépris.
Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit le seul adjectif comme un terme de géographie en relation avec deux continents ou parties de continents : « qui commence à l’Inde et finit à l’Europe inclusivement ». L’exemple qui illustre ce sens se rapporte aux langues : « langues indo-européennes, langues qui, se ressemblant par une foule de radicaux et par la grammaire, comprennent, en allant de l’orient à l’occident, le sanscrit, avec ses dérivés pracrit, pâli, etc. l’arménien, les langues slaves, les langues germaniques, le grec, le latin et le celtique ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) définissent d’abord le nom, puis l’adjectif. Du nom, ils exposent le sens technique – c’est-à-dire celui qui est en usage chez les meilleurs linguistes : « substantif masculin singulier, idiome restitué qui est à l’origine de la plupart des langues d’Europe et d’Asie » (exemple : l’unité linguistique qu’on appelle indo-européen et qui atteste une certaine unité de civilisation a dû de tout temps comporter des divisions dialectales, 1952 : ce n’est pas l’idiome restitué qui est à l’origine des langues d’Europe et d’Asie, mais un idiome dont on suppose qu’il a été à l’origine de ces langues et qui, pour cela, a été restitué), alors que l’adjectif a pour sens « relatif à cet idiome » (la famille indo-européenne ; les langues indo-européennes présentent dans leur développement certaines tendances communes aboutissant à des transformations analogues). Les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) exposent ces deux sens, à peu près dans les mêmes termes que les rédacteurs du TLF : « adjectif, qui concerne une famille de langues répandues en Europe et en Asie » (le grec, le latin, le sanscrit, les langues romanes, germaniques, slaves, iraniennes sont des langues indo-européennes) et « nom commun, l’indo-européen, la langue mère dont ces langues seraient issues ».
Les rédacteurs de ces deux dictionnaires signalent aussi l’emploi de ce nom et adjectif pour désigner des personnes. Dans le TLF, cet emploi serait propre à l’ethnographie : « adjectif et substantif (parfois avec une majuscule), le plus souvent masculin pluriel, (celui ou ceux) qui a (ont) parlé cette langue » (la langue des Indo-Européens se scinda donc, elle aussi, et il en résulta divers idiomes qui allèrent se différenciant peu à peu), alors que les académiciens ne le restreignent à aucun domaine : « les Indo-Européens, nom donné aux peuples inconnus qu’on suppose avoir parlé cette langue mère, et qui auraient légué aux peuples de l’Antiquité parlant ces langues certains traits de civilisation ». La définition est minimale (« celui qui a parlé l’indo-européen », « idiome restitué », est-il précisé), ou elle est exprimée avec des termes qui trahissent une prudence extrême : « peuples inconnus », « on suppose » (qu’ils ont parlé cette langue) et le conditionnel « auraient légué ». Le terrain, on l’a compris, est miné. Les lexicographes font donc l’autruche. Ils taisent le problème plutôt que de le dire. Le non-dit est préféré à l’expression franche et directe. Pourtant, les rédacteurs du TLF y font référence, mais prudemment, par un détour, se contentant de citer, après avoir exposé la définition ethnographique d’indo-européen, la remarque faite par un lexicographe en 1968 : « au lieu du terme indo-européen, on rencontre fréquemment au XIXe siècle celui d’aryen ». Le tabou est lâché : c’est aryen qu'il ne faut pas dire. En effet, la découverte des langues indo-européennes a suscité les théories raciales sur les aryens, ancêtres supposés des Européens et surtout des peuples germaniques, et elle a alimenté les délires sur la race aryenne, qui serait, d’après ceux qui en étaient, les allemands surtout, évidemment supérieure à toutes les autres. La théorie elle-même est sans doute fausse et l’utilisation qui en a été faite est criminelle, mais cela ne justifie pas que cet aspect-là de la linguistique, à savoir les liens qu’elle a établis entre les races et les langues, soit gommé ou tu.
Quoi qu’il en soit, avant la seconde guerre mondiale (et non, comme il est dit dans la remarque ci-dessus, au XIXe siècle), la chose était dite sans ambages. Le mot indo-européen entre pour la première fois dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35, dans la huitième édition, la seule édition publiée au XXe siècle. La voici : « il se dit d’une famille de peuples de race aryenne qui se sont répandus entre l’Inde et l’extrémité de l’Europe » (la race indo-européenne) et « il se dit aussi des langues parlées par cette famille des peuples » (langues indo-européennes). Ce n’est pas parce que la race aryenne, dont il est question dans cette définition, est imaginaire qu’il faut effacer dans les dictionnaires et dans la langue toute trace des imaginations de nos ancêtres, d’autant plus que les Français n’ont pas participé, sauf quelques individus, à la fureur criminelle des socialistes nationaux allemands, ni à celle des socialistes internationaux.
07:41 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, langue française, politique
18 juin 2009
Alcoran
Alcoran
Le politiquement correct ou la rectitude idéologique ou le catéchisme bien pensant, etc. et tous ces carcans qui emprisonnent le langage et la pensée en obligeant les Français (ou les Européens) à tourner mille fois leur langue dans la bouche avant de s’aventurer à parler de l’islam et de l’Islam, des musulmans ou des mahométans, du Coran et de la Sunna, etc. tous terrains mouvants, minés, interdits, piégés, plus périlleux que les « maelstroms furieux » du Bateau ivre, n’ont cours en France que depuis quelques décennies, plus exactement depuis que les soixante-huitards, prétendument insolents ou anticonformistes, qui interdisaient jadis d’interdire, ont pris le contrôle des media, des lieux de parole autorisés, des associations lucratives sans autre but qu’inquisitorial, etc. où ils imposent leur novlangue doucereuse, mielleuse, toute en euphémismes gluants comme des loukoums et d’où ils interdisent toute pensée qui contreviendrait à leur catéchisme.
Il n’en allait pas ainsi avant Mitterrand, avant la gauche plurielle, avant les socialos à l’Elysée et avant l’invasion des media par les gauchistes. Alors, chacun avait le droit de dire ce qu’il pensait de l’islam ou de l’Islam, même s’il en pensait beaucoup de mal, sans que des hordes d’inquisiteurs avinés ou haschichés à mort ne menacent de procès à répétition ou de mort sociale les récalcitrants. C’était le temps, hélas révolu, où la France était un pays libre habité par des hommes libres. Les auteurs des anciens dictionnaires n’étaient pas confits en dévotion islamique et ils ne craignaient pas l’inquisition. Aussi disaient-ils les choses sans fard, comme le montrent les articles qu’ils consacrent au livre sacré des musulmans, l’Alcoran, comme ils l’écrivent, et que les Turcs ottomans nomment Alfurcan ou Alforcan. Ce que les auteurs anciens ont compris, c’est la nature juridique de l’islam : « le livre de leur loi », disent-ils à propos de l’Alcoran. Henri Estienne (1549) définit Alcoran ainsi : « il vaut autant à dire comme vraie loi », ce que reprennent Nicot (Le Thresor de la langue francoyse, 1606) et Cotgrave (1611, Dictionarie of French and English Tongues) : « the word (Alcoran) signifies a true law ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la huitième édition, de 1694 à 1932-35, l’Alcoran est le livre de la loi et la loi est celle de Mahomet : « livre qui contient la loi de Mahomet ; il signifie figurément la loi même » (1694, 1718, 1740, 1762, Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788, 1798, 1832-35, Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, 1879, 1932-35). Nulle part, il n’est question d’Allah, qui aurait dicté ou soufflé à Mahomet ce livre. Les lexicographes des siècles passés n’étaient pas tenus ou ne se sentaient pas tenus de se plier à une vérité imposée. Pour eux, Allah est muet. Il en va différemment dans la neuvième édition, en cours de publication, où les académiciens montrent patte blanche ou font amende honorable. Ils ne disent plus l’Alcoran, comme au XIXe siècle encore et avant le XIXe siècle, mais le Coran, qu’ils définissent comme le « livre sacré des musulmans » et la « parole d’Allah révélée à Mahomet », se pliant de fait à l’orthodoxie islamique, révérence dont s’abstenaient leurs prédécesseurs. A partir de la cinquième édition (1798), est relevée cette expression : « on dit familièrement, en parlant d’une chose à laquelle on n’entend rien je n’y entends pas plus qu’à l’Alcoran », qui est un peu moins insolente que « se moquer de quelque chose comme de l’Alcoran », où l’Alcoran a été transformé en l’an quarante. L’expression disparaît de la neuvième édition.
Voltaire, dans sa tragédie Mahomet ou le Fanatisme, fait parler Mahomet en ces termes : « Le glaive et l’Alcoran dans mes sanglantes mains // Imposeraient silence au reste des humains ». Au XVIIIe siècle encore, un Français n’était pas obligé de multiplier les circonvolutions pour dire ce qu’étaient l’Alcoran et Mahomet. Ainsi, Thevet, voyageur du XVIe siècle, résume cavalièrement la conquête par l’islam d’immenses territoires : « Omar, disciple de Mahomet, les subjugua et leur enseigna les folies de l’Alfurcan ». De tous les lexicographes anciens, Furetière (Dictionnaire universel, 1690) est sans doute le moins obséquieux : l’Alcoran est le « livre qui contient la loi du faux prophète Mahomet (« faux prophète », il a écrit « faux prophète », le saint homme !). C’est une prétendue conférence de Mahomet avec Dieu et les Anges, dont il dit qu’il a reçu sa loi ». Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694) est peut-être plus féroce encore : « on peut dire que c’est un galimatias continuel, et sans aucun ordre. Il y a des titres fort extravagants dans la plupart des chapitres, comme des Mouches, des Araignées, et autres semblables ». Dans L’Encyclopédie (1751-65), cette bible des Lumières, le mépris est patent : « c’est le livre de la loi mahométane ou le livre des révélations prétendues et de la doctrine du faux prophète Mahomet ». « Dans toutes les fausses religions, le mensonge a affecté de se donner les traits de la vérité », ajoutent-ils. Il est vrai que les hommes des Lumières avaient en horreur le fanatisme et les fables, sentiment que leurs lointains descendants semblent avoir remplacé par la complaisance ou la dévotion ; ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94), où est énoncée la vulgate moderne : « livre sacré des musulmans, recueil de prédications de Mahomet, à caractère à la fois prophétique et législatif, qui constitue la base de la vie religieuse et politique de l’État théocratique musulman ».
Les encyclopédistes ont le mérite d’esquisser les grandes lignes de la genèse du Coran : « l’opinion commune parmi nous sur l’origine de l’alcoran est que Mahomet le composa avec le secours de Batyras, hérétique jacobite, de Sergius, moine nestorien, et de quelques Juifs ». Ils se réfèrent à l’admirable savant qu’était M. d’Herbelot (Bibliothèque orientale, 1697), lequel « conjecture qu’après que les hérésies de Nestorius et d’Eutychès eurent été condamnées par des Conciles œcuméniques, plusieurs évêques, prêtres, religieux et autres, s’étant retirés dans les déserts de l’Arabie et de l’Egypte, fournirent à cet imposteur (comprendre Mahomet) des passages défigurés de l’Ecriture Sainte et des dogmes mal conçus et mal réfléchis, qui s’altérèrent encore en passant par son imagination : ce qu'il est aisé de reconnaître par les dogmes de ces anciens hérétiques, dispersés dans l’Alcoran. Les Juifs répandus dans l’Arabie n’y contribuèrent pas moins ; aussi se vantent-ils que douze de leurs principaux docteurs en ont été les auteurs (…) Mais les Musulmans croient comme un article de foi que leur prophète, qu’ils disent avoir été un homme simple et sans lettres, n’a rien mis du sien dans ce livre, qu’il l’a reçu de Dieu par le ministère de l’Ange Gabriel, écrit sur un parchemin fait de la peau du bélier qu’Abraham immola à la place de son fils Isaac, et qu’il ne lui fut communiqué que successivement verset à verset en différents temps et en différents lieux pendant le cours de 23 ans. C’est à la faveur de ces interruptions qu’ils prétendent justifier la confusion qui règne dans tout l’ouvrage, confusion qu’il est si impossible d’éclaircir que leurs plus habiles docteurs y ont travaillé vainement ; car Mahomet, ou si l’on veut son copiste, ayant ramassé pêle-mêle toutes ces prétendues révélations, il n’a plus été possible de retrouver dans quel ordre elles ont été envoyées du Ciel ».
Arrêtons-là le massacre. On l’a compris, et tous les extraits le disent avec éloquence, jadis les Français se moquaient des fables à dormir debout ; ils étaient volontiers impertinents, insolents, anticonformistes, persifleurs ; ils ne se prosternaient pas devant les récitants du Coran. Tout cela est révolu. La main mise des gauchistes sur l’université, la presse, les media, l’opinion, etc. a mis fin à la pensée libre et à l’expression juste. Les soixante-huitards n’ont pas interdit d’interdire, ils ont emprisonné la langue en interdisant toute pensée libre.
08:20 Publié dans Vieille langue française | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : christianisme, islam, politique
17 juin 2009
Compétitif
Compétitif, compétitivité
Dérivé de la base du nom compétition, peut-être sur le modèle de l’anglais competitive, relatif à l’économie, compétitif et le nom compétitivité qui en est dérivé sont, on s’en serait douté, modernes – et même de la toute dernière modernité. Ils sont récents (l’adjectif est attesté en 1907, le nom en 1960) et ils se rapportent à des réalités dont n’avaient pas idée les Français du XIXe siècle : concurrence, sports, compétition économique, etc.
Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent deux sens, alors que les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) n’en définissent qu’un. Il est vrai que le premier sens, attesté en 1907, « relatif à une compétition », semble bien pâle. Il est glosé ainsi dans le TLF : « en parlant d’une chose, d’une situation, etc., qui se rapporte à la compétition, où il y a possibilité de compétition » et illustré de cet exemple, dont on peut se demander qui a bien pu l’énoncer, tant il est incongru : « la poésie lue et détachée de toute circonstance compétitive ». On comprend que les académiciens ne l’aient pas relevé. Le second sens, « capable de supporter la concurrence avec d’autres », appartient, quand il est attesté en 1954, à la langue de l’économie, mais comme l’économie est devenue la science des sciences dans les années 1960-80, une sorte d’ersatz de théologie pour les modernes, compétitif et son dérivé compétitivité sont entrés dans la langue commune, au point que, désormais, la qualité de compétitif peut être prédiquée à n’importe quoi ou à n’importe qui : même aux personnes et aux équipes de football. Dans le TLF, compétitif signifie, « en parlant d’un secteur d’activité économique », « qui est susceptible d’affronter la compétition » (entreprise, industrie compétitive) et, par métonymie, « en parlant de ce qui ressortit à un secteur d’activité économique », « qui est susceptible d’affronter la compétition » (prix, produit compétitif, position compétitive sur le marché touristique).
L’adjectif est si moderne qu’il se dit aussi de personnes, comme en témoigne le nom dérivé compétitivité, un néologisme selon les rédacteurs du TLF, 1971-94 (mais c’était dans les années 1970) : « aptitude d’un individu ou d’un groupe à affronter la concurrence (une économie où la compétitivité est désormais la loi, des facteurs de qualité et de compétitivité personnelles peuvent corriger ultérieurement les résultats d'un classement terminal). Les académiciens n’étendent pas aux personnes l’adjectif compétitif (« qui peut soutenir la concurrence ; qui est à même de soutenir la concurrence ») et le nom compétitivité (« le fait de pouvoir soutenir la concurrence »). Pour eux, ces mots d’économistes se limitent à l’économie : ils se disent de l’industrie, des prix, d’une entreprise, pas de personnes. Cette limitation est-elle due à un manque d’audace ? Les académiciens seraient-ils frileux, engoncés, en retard, timides, ringards ? Ou bien ils ne croient pas dans la religion moderne et un zeste d’humanité les retient de tenir les personnes pour des choses, fût-ce dans les seules prédications de qualités.
Mais il est à craindre que le réel ne donne tort aux derniers représentants du vieil humanisme et que la langue ne soit plus fidèle à la réalité que les scrupules de quelques personnes âgées.
08:18 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, société, politique
16 juin 2009
Du négationnisme
Signes 26 : du négationnisme
Etablis depuis près de quatre-vingts ans par des greffiers de la Vérité, tels Souvarine, Soljenitsyne, Conquest, Courtois, Rossi, pour ne citer que quelques noms, les crimes du communisme forment un Himalaya de cadavres. Et encore ! Alors que le plus petit glaçon qui compose l’énorme iceberg socialiste national est analysé, l’iceberg communiste est en partie inconnu. Les archives de Chine, de Corée, de Cuba, du Viêt-nam, d’Ethiopie, etc. restent closes et peut-être à jamais inaccessibles. Résumons : des millions d’être humains étiquetés nuisibles et éliminés sur l’ordre de Lénine, Trotzky, Staline, Mao, Pol Pot, Castro, Sékou Touré, Mengistu, etc., des étrangers raflés et envoyés au goulag, des camions fermés où l’on vaporisait des gaz toxiques pour tuer des moujiks mouches, des peuples déportés, des massacres de masse, des élites nationales exterminées dans les pays où les communistes ont accédé au pouvoir, partout, de la Chine à Cuba ou de la Guinée à la Pologne, des pays purifiés, les étrangers expulsés ou tués, des décisions xénophobes et ouvertement racistes, des malheureux enfermés dans des camps de la mort pour un oui ou un non ou pour un regard de travers, la censure, la terreur, plus du tiers de l’humanité réduite à l’esclavage, au moins quatre génocides avérés - celui des Ukrainiens par les Russes, celui des Tibétains par les Chinois, celui des paysans cambodgiens par les communistes khmers, celui des paysans éthiopiens par des bureaucrates du Parti unique et communiste, entre 80 et 100 millions de morts, etc. : ça dure encore en Chine, en Corée du Nord, au Viêt-nam, à Cuba, etc.
Il y a crime contre l’humanité lorsque des hommes exerçant ou non le pouvoir tuent leurs semblables, compatriotes ou étrangers, qui n’ont rien commis de répréhensible, même au regard des lois en vigueur, que ces lois soient ou non barbares. Ces hommes sont tués parce qu’ils sont dits nuisibles, qu’ils appartiennent à une classe sociale dite inférieure ou gênante, qu’ils portent des lunettes ou ont une sale gueule, qu’ils ne sont pas de la même « race » que ceux qui détiennent les armes, bref ils sont tués parce que leur seul tort est d’être nés. Les tueurs n’ont pas cherché à les envoyer au Paradis. Ils n’ont pas voulu, quoi qu’en disent les spécialistes de la négation, fonder une société parfaite, mais éliminer des gêneurs pour rester au pouvoir le plus longtemps possible. En tuant des hommes comme si ces hommes étaient des poux ou des cafards, ils se sont attaqués à l’humanité tout entière, à tout homme vivant ou ayant vécu sur cette terre. En s’appropriant les récoltes et les semences de six à sept millions de paysans ukrainiens et en les affamant, les communistes russes ont détruit l’humanité qui était dans ces malheureux. C’est à l’humanité qu’il incombe de leur demander des comptes. De ces crimes, qu’ils soient idéalistes ou réalistes, et au nom de la Sainte Doctrine de Marx ou de Lénine, on sait assez de choses pour ne pas se faire d’illusion sur ce qu’ils ont été et ce qu’ils sont encore. Bien que les archives à Moscou et ailleurs, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique centrale, n’aient pas été toutes ouvertes, on en connaît l’essentiel.
Pourtant, même les critiques les plus intransigeants du communisme hésitent à tenir le communisme pour criminel par essence. Alain Besançon (Commentaire, n° 80, p 790) écrit que « le communisme léniniste veut indirectement le bien de l’humanité » et que « cet universalisme du communisme lui donne un avantage immense sur le nazisme, dont le programme n’est pas exportable ». Dans le même n° de Commentaire, François Furet fait du communiste « un prophète de l’émancipation des hommes », qui « bénéficie jusque dans sa faillite politique et morale de la douceur de ses intentions ». Le bien de l’humanité ? La douceur des intentions ? Dans quels livres ont-ils lu ça ? Dans quelle revue pour bonnes femmes ? En janvier 1918, alors qu’il détient la totalité des pouvoirs, Lénine décide « d’organiser l’émulation » entre les militants, les cellules et les fonctionnaires du parti bolchevique. Il veut que les uns et les autres rivalisent en zèle dans la réalisation du but suprême : « nettoyer la terre russe de tous les insectes nuisibles ». Ce qui a été décidé et ce qui a été réalisé, c’est une politique d’extermination des enfants, femmes, vieillards, paysans, popes, etc. étiquetés nuisibles. Hitler a attendu près de dix ans pour mettre en œuvre la solution finale. Lénine en a décidé ainsi au bout de trois mois ; Pol Pot, le jour même où il a pris le pouvoir. En mai ou juin 1933, un reste de morale, quelque chose comme un scrupule, ont retenu Hitler de « nettoyer la terre allemande de tous les insectes nuisibles ». Il a attendu la fin de l’année 1942. Si nos contemporains qui se drapent volontiers dans les amples toges de la vigilance, de la mémoire, des droits de l’homme, étaient vraiment soucieux de défendre ici et maintenant ce qu’ils proclament sur les plateaux de télévision, ils cesseraient d’admirer Lénine ou Trotzky ou Mao ou Pol Pot et ils tiendraient ces génies pour des criminels au moins aussi pervers et dangereux qu’Hitler.
Le communisme n’est pas criminel par accident, mais par essence. Il suffit de lire La Littérature oubliée du socialisme (Nil Editions, 1999). Le crime fait réussir la prétendue révolution et, bien appliqué, il en préserve les premiers acquis. Le communisme n’a été ni trahi, ni dénaturé, ni violé par Lénine, Trotzky, Staline, Pol Pot, Mao, Kim Il Sung, Sékou Touré et alii. Au contraire, puisqu’il a été appliqué fidèlement au iota près. En 1849, dans la revue Die Neue Rheinische Zeitung, dirigée par son compère Marx, Engels souhaite que soient éliminés les Hongrois, dont la crime a été de se soulever contre l’Autriche impériale, qui leur déniait tout droit politique. Comment peut-on être hongrois ? Engels souhaite aussi la disparition des Serbes (déjà) et d’autres peuples slaves, puis des Basques, des Bretons, des Ecossais. Marx n’est pas en reste. Dans « Révolution et Contre Révolution en Allemagne » (1852), il s’interroge sur les moyens qui pourraient le débarrasser de « ces peuplades moribondes, les Bohémiens, les Carinthiens, les Dalmates, etc. ». Le communisme a annoncé qu’il exterminerait des peuples, ce qu’il a fait, dès qu’il est parvenu au pouvoir. Quand on veut conquérir le monde, le mieux est de le purifier des races gênantes ou nuisibles qui l’habitent. « En dehors des Polonais, écrit Engels, des Russes et peut-être des Slaves de Turquie, aucune nation slave n’a d’avenir, car il manque à tous les autres Slaves les bases historiques, géographiques, politiques et industrielles qui sont nécessaires à l'indépendance et à la capacité d'exister. Des nations qui n'ont jamais eu leur propre histoire, qui ont à peine atteint le degré le plus bas, de la civilisation... ne sont pas capables de vie et ne peuvent jamais atteindre la moindre indépendance ». En bon et vrai communiste, Engels considère que la race explique, mieux que l’histoire, la dégénérescence des peuples ou des nations. La race, le sang, les gènes sont des facteurs explicatifs. C’est le diagnostic d’Hitler sur les juifs et des militants du KKK sur les noirs. Les théoriciens du communisme, qui sont de bons blancs, jugent que les Blancs sont supérieurs - l’histoire ne pouvant pas expliquer l’avance qu’ils ont prise pour ce que est de la science et du développement économique, social, technique, culturel. Pour Engels, c’est même une vérité. Il écrit : « Si, par exemple, dans nos pays, les axiomes mathématiques sont parfaitement évidents pour un enfant de huit ans, sans nul besoin de recourir à l’expérimentation, ce n'est que la conséquence de « l'hérédité accumulée ». Il serait au contraire très difficile de les enseigner à un bochiman ou à un nègre d'Australie. »
Récapitulons : êtres humains réduits au statut d’insectes, peuples éliminés ou à éliminer, classes étiquetées nuisibles pour être plus aisément exterminées, races slaves ou noires déclarées inférieures aux bons Allemands ou aux vrais Européens. Il ne faut pas s’étonner que le fleuve communiste se jette dans l’océan du génocide. La solution finale contre les gêneurs, les nuisibles, les inférieurs ou supposés tels n’a pas été exprimée par les seuls membres ou dirigeants du NSDAP (le Parti socialiste national des Travailleurs allemands) et uniquement par eux. Au XXe siècle, il existe au moins un bon et vrai marxiste, pieusement présenté comme éclairé et, bien sûr, humaniste, qui l’a exprimée explicitement, en toutes lettres, noir sur blanc. C’est le dénommé Bernard Shaw, écrivain et admirateur forcené de l’URSS. En bon communiste, il revendique non pas le droit au logement, ni aux papiers, ni à l’immigration, ni devant, mais le droit à la liquidation massive des classes (des races ?) nuisibles aux gaz toxiques. En 1930, trois ans avant qu’Hitler n’accède au pouvoir, il écrit, dans The Listener, que le communisme doit réaliser vite, dare-dare, hic et nunc, ce qui deviendra la réalité de l’Allemagne dix ans plus tard. Oui, il incite les chimistes, les hommes de progrès, les scientifiques éclairés, « à découvrir (vite, le plus vite possible) un gaz humanitaire qui cause une mort instantanée et sans douleur, en somme un gaz policé - mortel évidemment mais humain, dénué de cruauté », afin que la Révolution n’ait plus d’opposants, les gaz étant censés plus humains que la balle dans la nuque. Les crimes commis pendant tout le XXe siècle montrent l’identité du socialisme international et du socialisme national. L’un est antérieur à l’autre de plus de 16 ans. Quand Hitler a commencé sa carrière criminelle, il disposait de modèles qui avaient fait leurs preuves et il s’est révélé aussi bon disciple de Marx, Lénine, Trotski que Staline, Mao ou Pol Pot. Telle est la vérité qu’imposent les faits.
Il importe peu de savoir si le communisme est pareil, semblable ou identique au socialisme national. Il est évident que le communisme trône au sommet, le socialisme national au milieu, le fascisme en bas. Le premier est l’Everest, le deuxième le Mont Blanc, le troisième le Mont Gerbier des Joncs. La seule question qui vaille d’être posée est de savoir pourquoi le communisme, en dépit des crimes qu’il a commis, de l’esclavage qu’il a rétabli, des massacres de masse qu’il a ordonnés, des déportations de peuples qu’il a organisées, des génocides dont il s’est rendu coupable, n'est pas jugé criminel. Le socialisme national est à juste titre condamné. Le communisme est un vague humanisme ou une idéologie acceptable, tolérée, digne d’être enseignée.
Tout a été dit sur le communisme, ses crimes, son racisme, ses génocides. Rappelons quelques faits. Le communisme a été pensé par Marx et Trotzky, entre autres théoriciens. Marx et Trotzky sont juifs. Comme de nombreux Juifs en Europe dans les années 1830-1930, ils étaient déjudaïsés, au sens où ils avaient rompu avec la tradition juive et le message théologique de Moïse, qu’ils considéraient comme caducs. Le communisme a été élaboré et mis en œuvre par des chrétiens, Engels, Lénine, Staline, qui étaient au christianisme ce que Marx et Trotzky étaient au judaïsme. Déchristianisés, ils ne croyaient plus dans l’Evangile, ni dans les diverses églises d’Europe. Aux pères fondateurs, il faut ajouter les premiers militants, ceux qui ont adhéré au communisme dans les années 1870-1950 et qui l’ont répandu en Europe, chrétiens déchristianisés ou juifs déjudaïsés. Le communisme est une idée judéo-chrétienne, au sens où elle est le produit d’une civilisation et d’une pensée, dont elle a conservé des traits. Sans messies, c’est-à-dire sans ces illuminés qui annoncent à intervalles réguliers un monde meilleur, le paradis, la société parfaite, le royaume de Dieu sur terre ou ailleurs, il n’y a pas de civilisation judéo-chrétienne. Marx est, à sa manière, un messie, qui a choisi une classe, qui a désigné des élus, qui a tracé une voie. En Palestine, au premier siècle de notre ère, il serait allé de village en village pour y répandre la bonne nouvelle. Dans Errata, George Steiner définit le communisme comme un messianisme juif ou judéo-chrétien et cite in extenso une « feuille de travail » dans laquelle Trotzky annonce l’avènement d’un monde nouveau riche en génies créatifs et qui dépasse en tout le monde ancien : « L’homme se donnera pour dessein de maîtriser ses propres sentiments, de hisser ses pulsions aux hauteurs de la conscience, de les rendre transparentes, d'étendre les fils de sa volonté dans les recoins cachés et, partant, de s'élever à un nouveau plan. L'homme deviendra incomparablement plus fort, plus sage, plus subtil ; son corps deviendra plus harmonieux, ses mouvements plus rythmés, sa voix plus musicale. Les formes de la vie y gagneront un dynamisme spectaculaire. Le type humain moyen se hissera aux sommets d'un Aristote, d'un Goethe, d'un Marx. Et, au-dessus de cette crête, de nouveaux pics surgiront ». Voici le commentaire très bref que Steiner en fait : « Auteur : un certain Lev Davidovich Bronstein (également connu sous le nom de Trotzky). Un texte écrit dans la chaleur de batailles aussi âpres que celles de Josué. Absurde, n'est-ce pas ? Mais un absurde dont on vit et dont on meurt ». J’ajouterai : un absurde au nom duquel on a fait mourir 85 millions ou plus (qui sait ?) d’innocents.
Le communisme, qui s’est présenté comme la « jeunesse du monde », n’est pas moderne. C’est un « retour à ». Il est archaïque, tel le judéo-christianisme dont il procède effectivement. Il consiste à faire revivre les vieilles communautés d’Europe, juives ou chrétiennes. Pour lui, l’individu n’existe pas : la personne non plus. L’homme se définit par son appartenance à une communauté de valeurs, de croyances, de savoir-faire, de techniques. C’est l’ancienne organisation communautaire féodale que les droits de l’homme, les changements sociaux, les inventions techniques ont rendue caduque au XIXe siècle, bien qu’elle ait forgé, jusqu’en 1789 et au-delà, les sociétés de l’Europe médiévale. Au lieu de maintenir ce communautarisme dans les campagnes ou dans les ghettos juifs, où il fleurissait, le communisme l’a transporté dans les milieux urbains et ouvriers, où il n’a pas changé de nature, mais d’apparence. A la tête de chaque communauté, se trouvaient des chefs naturels. Ces chefs n’étaient plus les chefs de famille propriétaires terriens ou le patriarche de la lignée qui tenait son pouvoir de la récitation de la Torah. Ces chefs, désormais, sont les secrétaires des cellules du parti et du syndicat. Le communisme a triomphé en Europe parmi ceux qui s’étaient séparés de leur communauté naturelle, juifs déjudaïsés ou paysans déchristianisés. Il s’est imposé en Russie et en Chine, deux pays dont la civilisation a été façonnée par une organisation communautaire rigide et que les Lumières n'ont pas entamée. Cette nature communautaire du communisme explique que ses cibles ont été la liberté, les libéraux, l’autonomie des individus et l’impératif « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fût fait ».
Les valeurs des Lumières ayant été assumées par la bourgeoisie, celle-ci est devenue la classe « nuisible » à éliminer. Les victimes du communisme ont été les membres de classes sociales étiquetées nuisibles, des ressortissants des colonies de l’ancienne URSS, Baltes, Ukrainiens, Tatars, Tchétchènes, Ingoutches, des Chinois, paysans et bourgeois éclairés, des Tibétains, des Coréens, des Cambodgiens, des Vietnamiens, des Noirs, quelques arabes : bref, des jaunes, des noirs, des arabes, pas ou peu de juifs, des chrétiens certes, mais colonisés - soit des peuples ou des individus appartenant à des races supposées inférieures, mal dégrossies, peu instruites, de « sales races », etc. En revanche, le socialisme national a voulu effacer de la culture européenne et de toute l’Europe l’héritage juif et chrétien et revenir à l’Europe ethnique qui existait avant le christianisme. Le communisme est un retour aux communautés éteintes ou dissoutes ; le socialisme national un retour aux tribus disparues. Ses victimes ont été les juifs et les chrétiens qui se souvenaient que ceux qui leur avaient annoncé la Bonne Nouvelle étaient le rabbin Ieschoua de Nazareth et ses apôtres juifs.
L’Europe est le continent du judéo-christianisme, qui a pour hérésie le marxisme léninisme. Voilà pourquoi les Européens hésitent à considérer les crimes du communisme comme de crimes contre l’humanité. Ce sont leurs crimes, alors qu’ils ont été les victimes des socialistes nationaux. C’est pourquoi les crimes contre l’humanité commis par les communistes sont niés ou atténués. Cette négation qui est la règle n’est que l’effet logique de la préférence ethnique qui est une forme de racisme. En effet, si les victimes du communisme avaient été des chrétiens et des juifs, au lieu d’être des jaunes, des noirs, des colonisés, bien entendu il y aurait eu des procès de Nuremberg à la chaîne. Nous n’aurions plus de députés, d’élus ou de ministres nommés Krivine, Laguillier, Gayssot, Jospin, Buffet, etc. Tous seraient déchus de leurs droits civiques ou proscrits de France. L’aversion que les Européens éprouvent à l’encontre des crimes contre l’humanité est à géométrie variable. Relative, elle dépend des victimes. Si celles-ci sont de bonne race, si elles ont de la valeur, si elles sont bien placées dans la hiérarchie des races ou des nations, l’idéologie qui les a fait disparaître est haïssable. Si elles sont mauvaises ou de peu de valeur ou jugées inférieures (jugement que les bien pensants se gardent bien d’énoncer : ils sont prudents), l’idéologie qui les a tuées est acceptable. C’est pourquoi l’antiracisme de pacotille, de subvention, de pouvoir, si prospère en France, occulte ou justifie les 85 à 100 millions de crimes contre l’humanité commis par le communisme.
08:10 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, société, politique
14 juin 2009
Athéisme
Le mot, dérivé d’athée, est attesté en 1555 dans une prédiction, qui quatre siècles et demi plus tard, apparaît comme une bonne blague : « Le Français (…) peuple de toute ancienneté (…) exempté de l’athéisme ». Il est quelques auteurs du XVIe siècle qui emploient ce mot, sans exprimer une trop grande répulsion pour ce qu’il désigne ; Henri Estienne : « on voit des personnes qui ne sont pas encore venues jusques à l’athéisme, mais sont âpres pour en trouver le chemin » ; La Noue : « l’athéisme n’est un vice nouveau » ; Des Périers : « il est mort il n’y a pas longtemps, ce prud’homme Arétin, auquel les Florentins, ses compatriaux, ont fait cet épitaphe, digne de lui et de son athéisme » ; Montaigne : « ils récitent de Bion qu’infect des athéismes de Theodorus, il avait été longtemps se moquant des hommes religieux ».
Cotgrave en 1611 traduit athéisme par atheism, infidelitie, the denying of, or not beleeving in, God. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) définit l’athéisme comme une « créance athée et impie » et Furetière (Dictionnaire universel, 1690) comme « l’opinion des athées ». Les auteurs de ces définitions ne sont sans doute pas athées, mais ils n’expriment pas d’hostilité bruyante vis-à-vis de l’athéisme, à la différence de ce qui s’observe dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) et dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788) : « impiété qui consiste à ne reconnaître aucune divinité ». La définition est illustrée de deux exemples : l’un anodin (cette opinion approche de l’athéisme), l’autre riche de sens : le libertinage mène à l’athéisme, libertinage ayant, dans la langue classique, le sens de « libre pensée ».
A partir de la sixième édition (1832-35), la définition d’athéisme est exprimée dans des termes relativement neutres : « l’opinion, la doctrine des athées » et illustrée par des exemples qui ne prennent pas parti : cette opinion approche de l'athéisme ; tomber dans l'athéisme ; ces principes mènent à l'athéisme ; faire profession d'athéisme (1832-35, 1878-79 ; « opinion des athées », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-79), alors que, dans la huitième édition (1932-35), l’athéisme acquiert une sorte de brevet de respectabilité, étant hissé jusqu’au panthéon de la philosophie : « doctrine philosophique qui nie l’existence de Dieu » (« doctrine philosophique ou attitude de l’athée », DAF, neuvième édition, en cours de publication). La consultation des dictionnaires fait apparaître une rupture qui peut être datée du début du XIXe siècle. Ce qui était tenu pour une impiété dans les siècles classiques devient, à l’époque moderne, une opinion honorable, qui en vaut d’autres, et même une doctrine qui tient de la philosophie. La religion, elle-même, devient une opinion, plus ou moins respectable. Que la rupture apparaisse au début du XIXe siècle n’a rien d’étonnant. Alors la religion – en l’occurrence le seul catholicisme – est chassée du cœur de la France moderne. Elle cesse d’être un enjeu. Dès lors, puisqu’il n’y a plus de piété ou que la pitié devient une affaire privée, l’athéisme n’est plus tenu pour une impiété.
Pourtant, il n’est pas réduit à une simple opinion dans le Trésor de la langue française (1971-94), où un contenu fort et virulent est donné à l’athéisme : « doctrine ou attitude fondée sur la négation d’un Dieu personnel et vivant », que ce soit d’un point de vue dogmatique, chrétien en l’occurrence (« refus des croyances religieuses, par cécité de l’intelligence relativement à l’existence de Dieu ») ou d’un point de vue philosophique (« négation explicite de l’existence de Dieu, avec généralement instauration d’un humanisme sans religion ») ou d’un point de vue sociologique ou politique : « négation de Dieu dans la pratique de l’action sociale ou politique ». Il est vrai qu’au XXe siècle, l’athéisme a reçu du marxisme léninisme et autres communismes et surtout de l’instauration d’Etats totalitaires qui ont l’athéisme pour religion officielle une sorte d’aura philosophique, comme l’attestent ces extraits de L’Homme révolté de Camus (1951) : « les doctrines post-hégéliennes, oubliant l’aspect mystique de certaines tendances du maître, ont conduit ses héritiers à l'athéisme absolu et au matérialisme scientifique » et « Le Capital reprend la dialectique de maîtrise et servitude, mais remplace la conscience de soi par l’autonomie économique, le règne final de l’esprit absolu par l’avènement du communisme. « L’athéisme est l’humanisme médiatisé par la suppression de la religion, le communisme est l’humanisme médiatisé par la suppression de la propriété privée » », ou cet extrait de Maritain (1936) : « la question pour l’athéisme marxiste, en dépit des apparences pseudo-scientifiques qu’il se donne, reste d’ordre éthique et moral plutôt que métaphysique, elle est de vivre l’athéisme dans sa traduction éthique, c’est-à-dire de refuser Dieu comme fin et comme règle de la vie humaine ». En se pacsant au marxisme, l’athéisme a pu devenir religion d’Etat certes et acquérir ainsi, sinon du crédit, du moins du pouvoir ; mais les Etats dont il a été la religion officielle l’ont entraîné dans la catastrophe où ils ont disparu.
L’article athéisme de L’Encyclopédie (1751-65), écrit à une époque où le marxisme n’avait pas d’existence, est signé de l’abbé Yvon (X) et « tiré des papiers de M. Formey, pasteur allemand descendant de huguenots français et secrétaire de l’Académie royale de Prusse ». Ces deux religieux montrent les ambiguïtés philosophiques de l’athéisme, qui est défini de façon restreinte, et ils expriment même la répulsion que ce « titre odieux » suscite en eux, tout rédacteurs de la Bible des Lumières qu’ils sont : « opinion de ceux qui nient l’existence d’un Dieu auteur du monde. Ainsi la simple ignorance de Dieu ne ferait pas l’athéisme. Pour être chargé du titre odieux d’athéisme, il faut avoir la notion de Dieu et la rejeter. L’état de doute n’est pas non plus l’athéisme formel, mais il s’en approche ou s’en éloigne, à proportion du nombre des doutes ou de la manière de les envisager ».
07:30 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : société, christianisme, politique
13 juin 2009
Assignat
Dérivé du verbe assigner, assignat est un terme de droit attesté à la fin du XIVe siècle. C’est la « constitution d’une rente sur un immeuble » : « le don par lequel un père faisait part de son bien à ses fils puinés ou a ses filles, en leur assignant de quoi se marier, était un assignat [...]. Les termes assenne et advis qui sont anciens signifient ce que nous disons à présent assignat ». Les autres occurrences sont : « ils auraient payé au lieu de Troyes la somme de six cens livres tournois dont ils n’avoient aucun assignat » (1522) ; « les filles de France ne doivent rien avoir que par assignat » (Bodin) ; « les puinés, quoiqu’ils demeurassent sujets du Roi leur ainé, que néanmoins ils ne tiendraient rien qu’en apanage, et les filles par assignat » (Bodin) ; « je suppliai la reine ma mère de se souvenir de ce qu’elle m’avait promis... qu’advenant que je partisse pour m’en aller en Gascogne, elle me ferait bailler des terres pour l’assignat de ma dot » (Marguerite de Valois).
Furetière (Dictionnaire universel, 1690) indique que ce « terme de jurisprudence » « se dit particulièrement en pays de droit écrit » : « l’assignat d’un douaire, d’une dot, la somme qu’on assigne pour une dot, le fonds sur lequel on assigne un douaire ». Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694) précise que le mot « se dit lorsqu’une rente est assignée nommément sur un héritage qui demeure en la possession du débiteur, et c’est proprement la destination particulière de cet héritage au paiement annuel de la rente » et les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-65) : « affectation spéciale d’un héritage à une rente, qu’on hypothèque et assied dessus » (« quelquefois même le créancier pour donner plus de sûreté à l’assignat stipule qu’il percevra lui-même les arrérages de la rente par les mains du fermier de l’héritage sur lequel elle est assignée ». Le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : « constitution ou assignation d’une rente sur un héritage, qui demeure nommément destiné et affecté pour le payement annuel de la rente ».
En 1789, pour remplir les caisses de l’Etat, qu’ils ont immédiatement vidées, les révolutionnaires recréent les assignats : « il sera donné à la caisse d’escompte (…) cent soixante-dix millions en assignats sur la caisse de l’extraordinaire ou billets d’achats sur les biens fonds qui seront mis en vente ». Deux décennies auparavant, les révolutionnaires américains avaient ouvert la voie. Dans la cinquième édition, dite « révolutionnaire », du Dictionnaire de l’Académie française, la chose nouvelle est décrite avec justesse : « billet d’État dont le payement était assigné sur la vente des biens nationaux », rappelant ainsi que les « biens nationaux » (c’est-à-dire le patrimoine de la France) ont été bradés à vil prix. Les requins cupides ont compris que la révolution n’était pas faite pour le peuple, mais pour eux. Les académiciens précisent que « les assignats, créés en 1789, ont été annulés en 1796 » : sept ans de gabegie, mais pas pour tout le monde. L’Ancien régime disparu, la révolution finie, le mot sort de l’usage. En 1832-35 (DAF, sixième édition : même article en 1879, en 1932-35), les académiciens jugent que le mot, au sens de « constitution ou assignation d’une rente sur un héritage, qui demeure nommément destiné et affecté pour le paiement annuel de la rente »), est « vieux » et qu’on « dit maintenant constitution de rente ». Ils rappellent que le mot « s’est dit, à une certaine époque (oh, le bel euphémisme !), d’une sorte de papier-monnaie dont le payement était assigné sur la vente des biens nationaux » et ils citent les exemples un assignat de vingt francs, de cinq cents francs ; payer en assignats ; la dépréciation, la chute des assignats, ces deux derniers exemples figeant pour l’éternité la stupidité des assignats révolutionnaires, par lesquels des élites, saisies par la folie destructrice, décident de fourguer pour rien et à des crocodiles le patrimoine accumulé pendant un millénaire par des millions de Français. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne porte aucun jugement, sinon grammatical, sur les emplois de ce nom : « terme de jurisprudence, action d’asseoir une rente sur un immeuble » (vieux en ce sens, on dit maintenant constitution de rente) et « papier-monnaie émis pendant la Révolution, et dont la valeur était assignée sur les domaines nationaux ». Il n’en va plus de même dans les deux grands dictionnaires modernes, dont les rédacteurs, instruits par l’expérience et ayant, au moins sur ces « bouts de papier », un point de vue éclairé, tiennent les assignats, même s’ils ne le disent pas explicitement, pour une catastrophe : « papier-monnaie émis en France de 1789 à 1796 dont la valeur était « assignée » (gagée) sur la vente des « biens nationaux » » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « papier-monnaie émis sous la Révolution, gagé sur les biens nationaux mais rapidement dévalué » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Les exemples et les extraits qui illustrent cet emploi sont sans équivoque : Le fonctionnement excessif de la planche aux assignats ruina la monnaie française (DAF, neuvième édition) ; « la terreur aujourd’hui soutient seule les assignats, au moment où cessera cet affreux système, où la loi tyrannique et destructive du maximum sera abolie, la décadence des assignats sera extrême, et le numéraire de la France étant enfoui, ayant disparu entièrement de son sein, il ne lui restera aucune ressource » (Sénac de Meilhan, 1797) ; « il fallait, assignats en main, acheter à l’enchère les domaines nationaux ; et la valeur de l’assignat était tombée au point qu’un assignat de cent francs ne pouvait, à l’enchère, obtenir un pouce carré de terrain. De façon que, tout discrédit à part, une somme en assignats ne présentait l’idée d’aucune valeur; et le gouvernement aurait joui de toute la confiance qu’il n’avait pas, que les assignats ne pouvaient éviter de tomber à rien » (J-B Say, 1832). Un seul auteur, Anatole France, d’habitude mieux inspiré, tente de défendre cette folie. Il va même jusqu’à faire porter la responsabilité de la catastrophe sur les étrangers, exprimant ainsi le triste invariant du progressisme éclairé : « comme autrefois ceux qui imitaient la signature du roi, les contrefacteurs de la monnaie nationale étaient punis de mort ; cependant on trouvait des planches à assignats dans toutes les caves ; les Suisses introduisaient de faux assignats par millions ; on les jetait par paquets dans les auberges ; les Anglais en débarquaient tous les jours des ballots sur nos côtes pour discréditer la République et réduire les patriotes à la misère » (Anatole France, 1912). Les Suisses auraient donc discrédité la République et réduit les patriotes à la misère : c’est à mourir de rire !
Les choses étant ce qu’elles sont, en dépit de l’illuminé Anatole France, le mot a fini par s’étendre hors de la République et à sortir des frontières nationales. C’est « toute espèce de papier-monnaie dont la valeur est dépréciée », comme l’exprime avec lucidité Hugo en 1842 : « Aujourd'hui, par la force mystérieuse des choses, la Turquie est tombée, l'Espagne est tombée. À l’heure où nous parlons, les assignats, cette dernière vermine des vieilles sociétés pourries, dévorent l’empire Turc ». Les « vieilles sociétés pourries » qui ont inventé cette « vermine » sont, faut-il le rappeler au sieur Hugo, Victor de son prénom, celles qui sont sorties de la Révolution et de la première République.
11:43 Publié dans Vieille langue française | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : société, politique, culture
10 juin 2009
Rémission
En latin, remissio a plusieurs sens : « action de renvoyer ; action de détendre (remissio animi, remissio laboris), de relâcher, affaiblissement d’un mal ; abandon, remise d’une peine, d’un impôt (poenae remissio, remissio tributi) » et, chez Ambroise, dans le latin d’église, remissio peccatorum, « pardon, rémission des péchés ».
Le premier sens attesté en français, dès le début du XIIe siècle, est le sens chrétien : « action de remettre (les péchés) » (remissiun des pecchiez). Les auteurs de dictionnaires relèvent tous, sauf Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680), en premier le sens chrétien ; Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « Pardon d’une offense » (« on obtient à confesse la rémission de ses péchés ») ; les académiciens (1694, 1718, 1740, 1762, 1798 : « Pardon ; la rémission des péchés ; obtenir de Dieu la rémission de ses péchés »). Dans la sixième, la septième, la huitième éditions (1832-35, 1878-79, 1932-35), il semble que ce premier sens perde de sa force et qu’il ne s’étende pas au-delà des contextes religieux : « il n’est usité, dans le sens de « pardon », qu’en termes de théologie ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) place cette définition restreinte, « en termes de théologie, pardon », en troisième position après « indulgence, miséricorde d’une personne envers une autre » et « grâce faite à un coupable de la peine qui a été prononcée contre lui », définition qu’il illustre de ces extraits : « Jean était dans le désert, baptisant et prêchant le baptême de pénitence pour la rémission des péchés » (Saci) ; « Personne ne niera le fait public, que les pélagiens trouvèrent toute l’Église en possession de baptiser les petits enfants en la rémission des péchés » (Bossuet) ; « La pénitence obtient la rémission des péchés » (Massillon).
Il est une autre façon d’affaiblir ce sens religieux : c’est de le relativiser, en l’incluant dans une série de sens profanes, tous présents dans la Bible, comme le font les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65), où rémission (critique sacrée) a, « dans l’Ecriture », les sens de « remise, relâchement, cession de dettes, de droits, d’impôts, élargissement, pardon » : « on sait que les Israélites à l’année du jubilé étaient par la loi affranchis de la servitude de leurs dettes et rentraient tous dans la possession de leurs biens » (Lévitique) ; « rémission se prend pour vacation des affaires, temps où l’on ne plaide point ; tels étaient les premiers du mois, les jours de fêtes et de sabbat » ; « ce terme est employé pour exemption de charges, d’impôts er de contributions » (Macchabées) et « pour élargissement, liberté de servitude » ; « rémission désigne encore, dans l’ancienne loi, l’abolition de la faute, ou de l’impureté cérémonielle, qui s’obtenait par des purifications, des offrandes, des sacrifices » ; « enfin rémission dans l’Evangile se prend pour celle du péché qui s’acquiert par un changement de vie ».
Il est vrai qu’au XIIIe siècle, est attesté le sens juridique (poenae remissio en latin), à savoir « remise de peine accordée à un coupable », tandis que le sens de « relâche » et le sens médical apparaissent au XVIe siècle. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève ces sens : « rémission se dit aussi des lettres de grâce (…) que le Roi accorde à ceux qui ont fait quelque meurtre ou autre crime (…) ; elles sont scellées en cire verte en lacs de soie et sont adressées à tous présents et advenir » ; « il signifie aussi relâche, modération » (« ce médecin trouve quelque rémission à sa fièvre »), comme les académiciens en 1694, 1718, 1762, 1798, 1832-35, 1878-79, 1932-35) ou les auteurs de L’Encyclopédie, qui relèvent, outre le sens médical et le sens juridique, un sens proprement scientifique : « en physique, il signifie la diminution de la puissance ou de l’efficacité de quelque qualité, par opposition à son augmentation, qu’on nomme intension », que Littré relève aussi : « terme de physique, affaiblissement, diminution d’intensité », tandis que les académiciens en 1879 (DAF, septième édition) notent que, dans le sens juridique, rémission « est moins usité que grâce ». Le roi accordait une rémission de peines, comme Dieu ; le président de la République, une grâce, comme Dieu aussi. Les mots ont changé, mais la référence ultime, même si elle n’est jamais dite, reste la même.
Dans la NLF, ce que l’on constate, c’est le lent affaiblissement du sens chrétien, limité à la seule théologie catholique, et du sens juridique, lequel appartient, selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), au « droit ancien » : « grâce faite à un coupable de la peine à laquelle il a été condamné », bien que le phénomène désigné, à savoir la dispense ou la réduction de peine, soit bien plus répandu dans le Modernistan qu’il ne l’était dans l’ancienne France. De fait, les sens de rémission qui survivent sont le sens médical (« atténuation temporaire des symptômes d’une maladie ou d’une manifestation pathologique », TLF) et le sens physique (« interruption temporaire, d’une durée variable, d’un phénomène quelconque », TLF). Tout se passe comme si M. Homais avait fait triompher, non seulement ses idées reçues, mais aussi sa propre langue.
09:10 Publié dans Vieille langue française | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : christianisme, société, langue française
08 juin 2009
Dispersion
Ce mot, emprunté du latin (« dispersion », « destruction ») est attesté au milieu du XIIIe siècle et il s’emploie d’abord à propos des Juifs, qui, après la destruction du Temple de Jérusalem, se sont éparpillés dans les provinces de l’Empire romain. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694, et éditions suivantes), le seul sens qui soit défini, à savoir « action de disperser ou par laquelle on est dispersé », est suivi des exemples suivants : La dispersion est une des peines dont Dieu menaça et punit les Juifs ; la dispersion des Juifs a été prédite par les Prophètes et par N. S. dans l'Evangile. Il en est ainsi dans les deuxième, troisième, quatrième et cinquième éditions (1718, 1740, 1762, 1798). La définition, très sommaire, est illustrée par le même événement historique et religieux.
Dans la neuvième édition (en cours de publication) de ce même dictionnaire, l’article consacré à dispersion, qui, dans ces éditions anciennes, tenait en trois lignes, s’étend sur une page et, surtout, les emplois recensés sont très nombreux et divers. Aujourd’hui, les académiciens distinguent deux grands sens : « éparpillement ; action de répandre, de jeter çà et là ; résultat de cette action » (la dispersion des graines par le vent, des maisons dans la campagne) et « action de séparer les éléments, de rompre l’unité d’un ensemble ; résultat de cette action » (la dispersion d’un groupe d’amis à la fin d’une soirée ; la dispersion des membres d’une famille dans plusieurs pays ; la dispersion aux enchères d’une collection d’objets d’art), lesquels, suivant les emplois, se scindent en différentes acceptions. Pour ce qui est du premier sens, l’emploi figuré (dispersion de l’attention, de l’énergie, des forces ; trop de curiosité d’esprit mène à la dispersion des efforts et, employé sans complément, se plaire dans la dispersion, vivre dans la dispersion, éviter la dispersion) et les emplois techniques ou scientifiques : en balistique (dispersion du tir, écart entre les points de chute des projectiles lancés par une même pièce dans des conditions identiques ; rectangle de dispersion, surface sensiblement rectangulaire où se situent les points de chute, lorsque le nombre de coups tirés par la même pièce dans les mêmes conditions est suffisamment élevé), en physique (la dispersion de la lumière blanche, la décomposition par un instrument d’optique d’un rayonnement poly-chromatique en rayonnements monochromatiques), en chimie (« division en particules d’une substance répartie dans un milieu continu ; dispersion colloïdale, état d'une substance dispersée en particules très petites, chargées électriquement »). Pour ce qui est du second sens, les sens étendus : « action de faire partir d’autorité les éléments d’un ensemble dans des directions différentes ; action de les forcer à s’enfuir ; résultat de ces actions » (la dispersion des élèves au son de la cloche, les organisateurs de la manifestation donnèrent l’ordre de dispersion, la dispersion d’un cortège par les forces de l’ordre, la dispersion d’une armée, d’une flotte par l’ennemi. Dispersion ! : « ordre donné à une troupe à la fin d’un rassemblement règlementaire ») et les emplois spécialisés : « dissémination d’un peuple à travers plusieurs régions du monde ; émigration plus ou moins forcée » (la dispersion des Chinois à travers les pays de l’océan Indien, les Juifs de la dispersion, la dispersion juive à travers le monde est appelée diaspora).
Autrement dit, le seul exemple cité entre 1694 et 1798, à savoir celui de l’Histoire sainte, n’est plus qu’un exemple parmi d’autres et il illustre, non plus le seul sens de dispersion, mais un des emplois spécialisés de l’un des deux sens. Il est vrai que la création de l’Etat d’Israël, en 1948, a mis fin en partie à la « dispersion des Juifs » et que l’Histoire sainte, dans laquelle cette dispersion prend un sens mystique, n’est plus enseignée nulle part. Le fait est que la dispersion des Chinois « dans l’Océan indien », selon les académiciens, qui auraient dû écrire « dans le monde entier », est le premier exemple cité, ce qui atteste sans doute que, pour des Français du troisième millénaire, ni l’Europe, ni l’histoire judéo-chrétienne ne sont plus l’aune à laquelle est mesurée l’histoire de l’humanité.
L’autre infléchissement qui affecte dispersion dans son histoire se produit au milieu du XVIIIe siècle, quand ce mot commence à s’employer dans la langue des sciences pour désigner un phénomène alors observé : la dispersion de la lumière et qui est assez bien décrit dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) : « (Dioptrique) point de dispersion : c’est un point duquel les rayons rompus commencent à devenir divergents, lorsque leur réfraction les écarte les uns des autres. Lorsque les rayons de lumière sortent d’un fluide ou d’un corps transparent quelconque, en s’écartant les uns des autres, il est certain que si on prolongeait ces rayons au-delà du milieu dont ils sortent, ils iraient se réunir en un point : or ce point est ce qu’on appelle point de dispersion. Il est nommé ainsi, par opposition au point de concours, qui est le point où des rayons convergents concourent et se rencontrent réellement après la réfraction ». Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées au XIXe et au XXe siècles (1832-35, 1878-79, 1932-35), l’emploi dans la langue des sciences n’est signalé que dans les exemples la dispersion des matériaux d’un édifice ( ?), la dispersion des rayons lumineux, la dispersion d’une armée, d’une flotte, la dispersion des Juifs, le mot étant défini à peu près comme en 1694 : « action de disperser, de se disperser, ou le résultat de cette action », alors que Barré, auteur en 1842 du Complément au Dictionnaire de l’Académie française, donne de la dispersion de la lumière une définition assez juste : « dispersion des rayons lumineux (physique), déviation que les axes des faisceaux lumineux réfractés éprouvent en traversant les substances réfringentes » et que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), à la différence des académiciens, prenant acte des emplois variés de dispersion, distingue trois sens : « action de disperser, état de ce qui est dispersé » (« la dispersion des villages dans cette campagne, la dispersion des Juifs ») ; « mise en fuite » (« le czar apprit, à moitié chemin, la bataille de Nerva et la dispersion de tout son camp ») ; « terme de physique, quantité dont un rayon de lumière s’élargit par l’effet de la réfraction » et « point de dispersion, le point où commence la réfraction des rayons ».
Ce qui caractérise dispersion, qui a été en usage pendant trois siècles dans des contextes religieux, c’est son extension hors de la religion ou, pour parler comme Gauchet, « sa sortie de la religion », comme si le mot avait fini par se conformer dans ses formes et ses sens à ce qu’il a désigné d’abord, à savoir la dispersion des Juifs. Lui aussi, il s’est dispersé, en particulier dans la langue de toutes les sciences, humaines ou sociales et dures ou exactes, comme en témoigne l’article du Trésor de la langue française (1971-94) : en biologie et en géographie, aire de dispersion d’une espèce, « surface totale, continue ou non, à l’intérieur de laquelle l’espèce est représentée, avec une fréquence variable selon la zone partielle considérée » ; en acoustique : « dispersion acoustique, séparation d’une onde acoustique complexe en ses différentes composantes, produite généralement par une variation, en fonction de la fréquence, de la vitesse de l’onde dans le milieu de propagation » ; dans l’art militaire, « dispersion atomique, répartition en des endroits différents des forces nucléaires pour éviter leur destruction en bloc » ; en balistique (dispersion du tir, rectangle de dispersion : cf. ci-dessus) ; en chimie (« degré de division d’une substance au sein d’une autre ») ; en géographie humaine (« répartition de l’habitat rural en groupements nombreux et restreints ») ; en ethnographie (au sujet des diverses tribus primitives : il faudra à l’ethnographe rechercher leur dispersion géographique et tracer l’histoire de leurs migrations), en histoire (dispersion de peuples ; la dispersion israélite ; les Juifs de la dispersion , v. diaspora) ; en linguistique (champ de dispersion d'un phonème : « pour un phonème, il y a autant de variantes que de réalisations du phonème ; l’ensemble de ces variantes constitue le champ de dispersion du phonème ») ; en optique (dispersion (chromatique) de la lumière : « séparation des composantes monochromatiques d’un rayonnement complexe ») ; en physique nucléaire (« phénomène dans lequel des particules en mouvement changent de direction et d’énergie par suite de collisions avec des noyaux, en ne mettant en jeu que des forces électrostatiques ») ; dans les statistiques (« étalement de la distribution d’une série d’observations autour de sa valeur centrale ») ; en psychologie (« dispersion de l’attention »).
Le phénomène qui, en l’espace de trois siècles, a fait de dispersion, dont les emplois étaient surtout religieux, un mot désignant des réalités diverses isolées dans des sciences variées, n’a rien de singulier. Il est observé dans d’innombrables autres mots de la NLF, celle-ci étant la langue de la nouvelle religion sociale et scientifique, et il est confirmé par les réalités modernes de la France et de toute l’Europe.
09:32 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : société, christianisme, culture
07 juin 2009
Propagation
En latin, le nom propagatio, dérivé du verbe propagare, est un terme d’agriculture, qui désigne une technique de reproduction des plantes : le « provignement » ou le marcottage, les autres techniques étant la bouture, l’ente, la greffe. En français, propagation, qui en est emprunté, est attesté à compter du XIIIe siècle et avec le sens « d’action de multiplier la race par reproduction » et, par métonymie, « descendance, race », comme dans ces extraits : « Pour espèce continuer // Et faire propagation » ; « L’un des trois biens de sacré mariage // C’est le beau fruit de génération // C’est des humains la propagation » ; « Julius Caesar qui était souverain de l’ost des Romains non pas pour la grande propagation dont il fut venu, mais pour la haute promesse qui était en lui » ; « Les princes descendus de ladite propagation se peuvent bien vanter d’être les plus nobles du monde » ; « une amorce et allèchement dédié à la conservation et propagation de leur race ».
Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), c’est ainsi qu’il est défini : « multiplication qui se fait par le moyen de la génération » (exemples : « il a les qualités qu’il faut pour la propagation » ; « la nature tend à la propagation de l’espèce » ; de même dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690) : « génération et multiplication des animaux » (exemples : « il y a un instinct naturel qui tend à la propagation de l’espèce » ; « la propagation des hommes a été merveilleuse après le déluge, il s’en est trouvé par toute la terre »). Tous les auteurs de dictionnaires enregistrent ce sens ancien, des académiciens (DAF, première édition, 1694 : « multiplication par voie de génération ») aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « multiplication des espèces animales et végétales par voie de reproduction »).
Les sens modernes, nés d’une analogie, apparaissent à la fin du XVIIe siècle : en 1688, « action de propager la religion » ; en 1690, « action de propager une idée quelconque », ainsi que le sens propre à la physique, le sens courant en médecine (propagation d’une maladie) n’étant attesté qu’au début du XIXe siècle. C’est Furetière qui, le premier, en 1690, dans son Dictionnaire universel, note ces sens, qui lui sont tout à fait contemporains : « on le dit aussi en physique de la lumière et du bruit » (exemple : « le tonnerre et l’éclair ne se rendent sensibles que par la propagation de la lumière et du bruit jusqu’à l’œil et à l’oreille ») et « il se dit figurément en choses spirituelles » (« les martyrs et les apôtres ont fait en peu de temps la propagation de la foi » ; « il y a à Rome une congrégation pour la propagation de la foi : on prie pour cela dans les prières publiques » ; « il faut empêcher la propagation des erreurs et des méchantes doctrines »).
Le sens propre à la religion est enregistré dès la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « On dit figurément la propagation de la foi pour dire l’extension, l’accroissement, l’augmentation de la foi dans les pays infidèles » (1718, 1740, 1762, 1798), alors que, dans les éditions des XIXe et XXe siècles (1832-35, 1878-79, 1932-35), le sens religieux est immergé, comme s’il en était une espèce, dans le sens figuré « action de propager quelque chose » : « (propagation) s’emploie figurément, et signifie extension, progrès, accroissement, augmentation » (exemples : la propagation de la vaccine doit beaucoup au zèle de ce médecin ; la propagation de cette épidémie fut d'une effrayante rapidité ; il a travaillé vingt ans à la propagation de la foi ; la propagation des connaissances, des lumières, de la philosophie ; la propagation des vérités est plus lente que celle des erreurs ; favoriser la propagation des idées, des découvertes utiles). Les exemples cités sont tous profanes, sauf la « propagation de la foi », comme si, au début du XIXe siècle, la foi n’était plus qu’un contenu parmi des dizaines d’autres, plus importants – ce qui contraste avec l’importance qu’accordent encore à la propagation de la foi les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) : « Société pour la propagation de l’Evangile (Histoire d’Angleterre) : société établie dans la Grande-Bretagne pour la propagation de la religion chrétienne dans la nouvelle Angleterre et les pays voisins » ; « nous avons dans notre royaume plusieurs établissements de cette nature, des missionnaires en titre, et d’autres qui font la même fonction, par un beau et louable zèle d’étendre une religion hors du sein de laquelle ils sont persuadés qu’il n’y a point de salut. Mais un point important que ces dignes imitateurs des Apôtres devraient bien concevoir, c’est que leur profession suppose dans les peuples qu’ils vont prêcher un esprit de tolérance qui leur permette d’annoncer des dogmes contraires au culte national, sans qu’on se croie en droit de les regarder comme perturbateurs de la tranquillité publique et autorisé à les punir de mort ou de prison. Sans quoi ils seraient forcés de convenir de la folie de leur état et de la sagesse de leurs persécuteurs. Pourquoi donc ont-ils si rarement eux-mêmes une vertu dont ils ont si grand besoin dans les autres ? ». Certes cet article a pour raison d’être, semble-t-il, de faire l’éloge de la tolérance, retournée contre les missionnaires, supposés intolérants ou peu tolérants ; mais il montre aussi qu’au XVIIIe siècle, la foi était encore un contenu digne d’être diffusé, ce qui ne semble plus être le cas. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens figuré est scindé en deux : « au figuré, diffusion dans le public d’une rumeur, d’une information, d’une croyance, d’une doctrine, etc. » et, dans la religion catholique, « propagation de la foi, institution ayant pour but la diffusion de la foi chrétienne (v. propagande) ». La propagation de la foi n’est plus qu’une institution vieillie ou à bout de souffle, dont on douter qu’elle ait encore une existence.
Le premier sens de propagation ou sens historique, celui qui a été pendant trois siècles le seul, est « multiplication par voie de génération ». Le sens figuré, « diffusion de la foi », est relativement tardif – en tout cas, postérieur au premier de plus de trois siècles. L’histoire des sens a le mérite de révéler, outre l’affaiblissement de la foi, le lien qui existe entre la multiplication des hommes et la propagation de la foi. Il n’y a de foi que d’hommes, disaient jadis les sages. La foi ne peut croître que dans une population en croissance. C’est ce qu’indique clairement la propagation du christianisme en Europe et dans le monde jusqu’au début du XXe siècle. La population de la France a commencé à stagner au début du XIXe siècle, en même temps que l’affaiblissement de la foi. La propagation de l’islam dans le monde à partir du milieu du XXe siècle est étroitement liée à la multiplication par voie de génération des musulmans. Autrement dit, le fait que ce nom, qui se rapportait à la seule croissance de la population, ait désigné des réalités spirituelles est aussi une forte explication de l’histoire, qui est sans aucun doute plus profonde que toutes les explications sociales, économiques, idéologiques, etc. qui nous sont fournies depuis le XIXe siècle.
09:33 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : christianisme, société, politique
06 juin 2009
Convivial
En latin, convivalis ou convivialis, traduit dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934) par « de repas » ou « relatif aux repas » (fabulae convivales : « propos de table ») est dérivé des noms conviva, « convive », et convivium, « repas, festin », lesquels sont dérivés du verbe convivere, dont la traduction par M. Gaffiot fleure bon la convivialité modernissime actuelle des supporteurs de l’OM et des militants politiques : « vivre ensemble », « manger ensemble ».
L’adjectif français qui en est emprunté est attesté en 1541 dans une traduction de Suétone : « pour magnifier sa pompe conviviale faisait Caesar banquets somptueux et larges par les provinces » ; et en 1586 dans Vie d’Apulée : « entre les livres d’Apulée qui sont péris, l’on désire ceux-ci : Les questions conviviales ». Le sens en est « qui a rapport au banquet » ou « relatif au festin », comme dans cet extrait de 1612 : « bagatelles pythagoriques rapportées par Plutarque en ses questions conviviales » (Histoire de la Nouvelle France).
Aucun des lexicographes des XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles n’enregistre cet adjectif, que Littré relève dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) comme un « mot de Brillat-Savarin » (« des esclaves étaient spécialement attachés à chaque fonction conviviale, et ces fonctions étaient minutieusement distinguées »). C’est à tort qu’il est tenu pour un « mot » de ce gastronome. En revanche, Littré ne se trompe pas pour ce qui est d’en établir le sens : c’est le sens latin, « qui a rapport aux festins », sens qui est reproduit un siècle plus tard dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « qui a rapport aux festins, aux repas », comme dans cet extrait de Gobineau : « c’était de l’entretien convivial qu’ils avaient également faim et soif. (...). Ce fut Wilfrid Nore qui le premier mit le pied dans la voie menant aux confidences. Le dîner dans sa partie sérieuse était fini » (1874).
Jusque-là, l’adjectif conserve son sens plurimillénaire latin et ce n’est que dans les deux ou trois dernières décennies que convivial se détache des festins, et surtout des banquets et symposiums à l’antique, pour s’étendre à tout ce qui, dans quelque société que ce soit, se rapporte de près ou de loin, et plutôt de loin que de près, à la modernité ou à tout ce qui s’attache à elle : esprit, ambiance, atmosphère, relations, système, émissions de télé, etc. Jusque-là, les académiciens l’ont ignoré – peut-être pour de bonnes raisons. Le fait que, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur dictionnaire, ils y consacrent un article pour en définir, non pas le sens antique, mais le sens moderne. Ce n’est plus « relatif aux festins », mais « qui est empreint de convivialité » (cf. la note consacrée à ce mot), sens illustré d’exemples qui trahissent éloquemment que la modernité consiste en un lent glissement d'une religion à une autre, toute immanente, la religion du vivre ensemble au sourire photogénique : une société conviviale, une atmosphère conviviale, des relations conviviales.
06:49 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags



