07 novembre 2009

Hygiène

 



Emprunté du grec, hygiène est attesté au XVIe siècle chez Ambroise Paré (Introduction à la chirurgie, 1575) sous la forme hygiaine. Le mot désigne la seconde partie de la médecine, dite aussi diététique, qui « donne secours aux maladies par bonne manière de vivre ». Il est dans le Dictionnaire de l'Académie française depuis 1762, dans la quatrième édition, où il est suivi d'une définition vague et imprécise : « partie de la médecine qui traite des choses non naturelles » (il y a un docteur de la Faculté de Paris qui professe tous les ans l'hygiène), sans doute à cause d'une lecture trop littérale du texte d'Ambroise Paré, « la contemplation des choses non naturelles appartient à la seconde partie de la médecine qui se nomme hygiène ou diététique, à cause qu'elle tâche à garder la santé par l'usage raisonnable de telles choses ». Dans les éditions suivantes (1798, 1832-35, 1879, 1932-35), la définition de 1762 est remplacée par une définition plus juste et plus claire : « partie de la médecine qui traite de la manière de conserver la santé ». Les exemples cités sont professer l'hygiène, traité de l'hygiène ; à partir de 1879, hygiène publique (1879) et hygiène domestique, hygiène scolaire, suivre une bonne hygiène, (figurément) hygiène morale (1932-35), lesquels attestent le succès croissant non seulement de ce terme, mais aussi de la chose qu'il désigne, et de son extension à toute la société, indice certain de la modernité de l'hygiène, au sens où elle concentre l'essence des temps modernes, sinon toute l'essence, du moins l'iceberg technicien de la modernité.

C'est dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré que le phénomène est décrit. La définition y est plus précise et plus détaillée que dans le Dictionnaire de l'Académie : « partie de la médecine qui traite des règles à suivre pour la conservation de la santé dans les différents âges, les différentes constitutions, les différentes conditions de la vie et les différentes professions » ; et surtout Littré énumère les différents emplois du nom, qu'il distingue par l'adjectif épithète qui y est prédiqué : « hygiène publique, l'ensemble des connaissances qui assurent la santé des populations considérées en masse ; hygiène professionnelle, celle qui convient à chaque profession ; hygiène militaire, hygiène navale, celle qu'il convient d'appliquer aux troupes de terre pendant la paix et en campagne, et aux hommes de mer dans les vaisseaux, dans les navigations, dans les relâches ; hygiène rurale, conditions de salubrité pour les gens de la campagne quant à leurs logements, à leurs travaux, aux fumiers, aux eaux, etc. ; hygiène administrative, partie de l'hygiène dont les prescriptions sont soumises à des mesures et à des règlements du domaine de l'administration ; hygiène industrielle, partie de l'hygiène dite administrative qui concerne les établissements industriels ; hygiène cérébrale, régime à suivre dans les lectures, les méditations et les divers travaux pour entretenir les facultés intellectuelles dans le meilleur état ; hygiène morale ou hygiène de l'âme, application de la physiologie à la morale et à l'éducation publique et privée ». Rien n'échappe à l'hygiène, tout en relève. Ce que Littré note, c'est la mise en place dans les pays occidentaux d'un appareil technico-administratif, étatique ou paraétatique, dont le but est de tout maîtriser, de tout contrôler, d'avoir prise sur tout, sur les choses et les êtres, sur les corps et les esprits, et même sur les âmes, et tout cela avec les meilleurs objectifs qui soient au monde, à savoir la (bonne) santé. L'entreprise est si massive que ce mot savant passe « dans le langage ordinaire », où, écrit Littré, « on dit souvent : voilà mon hygiène » pour signifier « voilà le régime que je suis », cette hygiène produisant une axiologie (id est bon vs mauvais), comme dans cet exemple : « il suit, il a une mauvaise hygiène ». Littré est conscient de l'ampleur prise par ce phénomène inouï, puisque, dans l'article diététique, tentant d'analyser ce qui distingue les deux mots, diététique et hygiène, que Paré tenait pour synonymes, il écrit ceci : « tant que l'hygiène s'est bornée à s'occuper de la santé des individus, elle a été strictement synonyme de diététique, s'occupant, comme celle-ci, de régler le régime général qui convient à une personne ou à un animal. Mais depuis que l'hygiène s'applique aux règles de la salubrité dans les villes, dans les campagnes, dans les prisons, dans les hôpitaux, dans l'exercice des métiers et des industries, etc. elle a pris un sens qui dépasse beaucoup celui de la diététique, celle-ci se restreignant à signifier l'hygiène des individus ». Il est rare qu'un lexicographe témoigne avec autant de justesse de nouveaux phénomènes de civilisation ou du basculement d'un ordre social.

Saluons donc Littré, qui a analysé un phénomène qui ne cesse de s'amplifier au XXe siècle, comme le confirment les auteurs de dictionnaires actuels. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les nouveaux domaines de l'hygiène sont l'hygiène sociale (laquelle « s'efforce de prévenir les maladies non contagieuses ou contagieuses, mais non épidémiques, qui en raison de leur durée ont un retentissement social important et à cause de cela sont dites maladies sociales »), l'hygiène individuelle (« elle enseigne les préceptes dont l'observation est de nature à maintenir et à développer la santé »), l'hygiène alimentaire, bucco-dentaire, sexuelle, corporelle, féminine, intime, mentale (cette dernière étant illustrée par cet extrait de Carrel, 1935 : « les inspections faites par les soins du Comité National d'Hygiène Mentale ont montré qu'au moins 400 000 enfants, élevés dans les écoles publiques, sont trop peu intelligents pour suivre utilement les classes ») ou encore, dans le Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : hygiène du travail, scolaire, sportive. Au XIXe siècle, l'hygiène et la diététique, jadis synonymes, se sont séparées. Dans la seconde moitié du XXe siècle, elles se réunissent dans l'adjectif hygiéno-diététique, dont le sens est, selon les auteurs du TLF, « qui a rapport à la fois à l'hygiène et à la diététique » : le pied !, en somme.

Comme si l'hygiène mentale ne suffisait pas, le mot hygiène s'applique par métaphore même à ce qui ne relève pas de la santé : l'âme (« une meilleure hygiène de l'âme », Amiel, 1866), la musique (« les sonates de Beethoven, qui apprennent énormément, voilà mes dernières hygiènes », Gide, 1892), l'examen critique et les désillusions : « approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses pour nous rendre compte qu'elles sont sans mystère et sans beauté ; c'est une des hygiènes entre lesquelles on peut opter, une hygiène qui n'est peut-être pas très recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer la vie » (Proust, 1918).


 

04 novembre 2009

Autopsie

 

Emprunté du grec « autopsia », ce nom savant entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), où il est défini dans son seul sens grec, religieux ou mystique : « contemplation ; on désignait par ce terme la cérémonie la plus auguste des anciens mystères, par laquelle les initiés se flattaient d’être admis à contempler la divinité », et cela jusqu’à la septième édition (1879). C’est dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-64) que ce mot de « philosophie mystique » (mais « de l’Antiquité » seulement, les deux mots seraient tenus pour contradictoires s’ils se rapportaient à une « philosophie » contemporaine) est clairement expliqué (« ce mot est grec, composé de auto, soi - même, et de opsi, vue : c’est l’action de voir une chose de ses propres yeux ») et la chose décrite avec précision : « l’autopsie des anciens était un état de l’âme où l’on avait un commerce intime avec les dieux. C’est ainsi que, dans les mystères d’Eleusis et de Samothrace, les prêtres nommaient la dernière explication qu’ils donnaient à leurs prosélytes, et pour ainsi parler, le mot de l’énigme ». L’article a été écrit par l’abbé Mallet qui croit plus dans les vertus de la raison que dans celles de la foi aveugle et qui tient cette autopsie ou révélation ultime pour une blague, comme il ne manque pas de le laisser entendre : « mais (ces prosélytes), au rapport de Cicéron, étaient fort étonnés que cette vue claire des mystères qui avait demandé de si longues préparations, se réduisait à leur apprendre des choses très simples, et moins la nature des dieux que la nature des choses mêmes, et les principes de la morale ».

Quoi qu’il en soit, c’est cette seule définition qui est exposée dans les quatrième (1762) et cinquième éditions (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : « vision intuitive des mystères ; on désignait par ce terme la cérémonie la plus auguste des anciens mystères, par laquelle les initiés se flattaient d’être admis à contempler la divinité » (1798) ; « vision intuitive ; état de l’âme dans lequel, suivant les païens, on avait un commerce intime avec la divinité » (1832-35, 1879), et même dans le Complément (1842) du DAF, dont l’auteur, Barré, animé d’intentions scientifiques, relève de nombreux termes de médecine que les académiciens ont jugé d’un usage trop restreint pour entrer dans leur dictionnaire : à propos des thesmophories de l’antiquité grecque : « fête de Cérès Thesmophore, qui se célébrait dans l’Attique au mois de pyanepsion. Les femmes seules assistaient à cette fête, à laquelle on se préparait par la plus sévère pureté ; elle durait cinq jours, et se terminait par une procession à Éleusis, où avait lieu l’autopsie ou l’initiation aux mystères de la déesse ».

C’est à compter de la sixième édition (1832-35) que la définition d’autopsie s’enrichit du sens médical qui nous est devenu familier : « en termes de médecine, inspection de toutes les parties d’un cadavre, examen de l’état où elles se trouvent » (on a ordonné l’autopsie de ce cadavre ; l’autopsie n’a fourni aucune preuve d’empoisonnement ; procès-verbal d’autopsie), et qui est attesté dès 1573, comme terme médical, dans les livres de compte d’un tribunal, où un médecin et deux chirurgiens sont payés « 7 livres pour une autopsie ». En dépit de cette première attestation, aucun des grands lexicographes (Furetière, Richelet, Féraud, les encyclopédistes, etc.) des siècles classiques, ne fait état de ce sens, jusqu’en 1832-35, et bien que Victor Hugo ait employé, dès 1827, dans la Préface de Cromwell, autopsie dans un sens figuré : « il n’y aurait aucun rapport entre une poésie de ce genre et celle dont nous faisions tout à l’heure l’autopsie cadavérique [...] ; dès que ce monde fut mort, voici que des nuées de rhéteurs, de grammairiens, de sophistes viennent s’abattre comme des moucherons, sur son immense cadavre. On les voit pulluler, on les entend bourdonner dans ce foyer de putréfaction [...] Certes, ce dut être une joie pour ces anatomistes de la pensée [..] que d’avoir pour premier sujet, une société morte à disséquer ». Hugo a procédé à l’autopsie cadavérique d’une poésie morte et d’autres que lui à celle d’une société, morte elle aussi. Il emploie à juste titre autopsie cadavérique, comme l’imposait l’usage d’alors – ce que recommande de dire aussi Littré : « on dit aussi, abusivement, autopsie au lieu d’autopsie cadavérique ou de nécropsie ».

Ceux qui connaissent les forces invisibles qui font évoluer la langue française et qui sont à la source de la NLF ne sont pas étonnés par le destin de ce nom, terme mystique qui devient un terme médical, et qui, désignant d’abord la contemplation de la divinité, finit par ne plus désigner que l’examen d’un cadavre. De ce point de vue, l’évolution d’autopsie condense en lui l’évolution du monde moderne : « Dieu est mort, et nous l’avons tué », disait Nietzsche. On sait aujourd’hui qu’il a été remplacé par un cadavre et que c’est ce qui est disséqué. La modernité étant ce qu’elle est, les emplois d’autopsie s’y multiplient, comme en témoigne le long article que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) à autopsie : « examen systématique d’un cadavre ; autopsie cadavérique, couramment autopsie ; synonymes nécropsie, nécroscopie (vieux) ; autopsie médico-légale (pour reconstituer les événements et les circonstances qui ont précédé et entraîné le décès, et notamment de déterminer la cause de la mort, l’existence éventuelle d’états pathologiques antérieurs, la forme médico-légale du fait judiciaire (homicide, suicide, accident ou mort naturelle), le moment précis de la mort, d’identifier le cadavre) ; autopsie/dissection : l’autopsie se pratique toujours sur un cadavre dans lequel on n’a pas injecté de substance conservatrice ; l’examen des tissus et des organes d’un cadavre conservé au moyen d’une telle substance (par exemple le formol) est une dissection ou une nécrotomie ; en médecine vétérinaire, examen des cadavres des animaux, afin de déterminer les causes de leur mort ou, plus rarement, afin de mieux connaître leur anatomie (dans ce dernier cas, synonyme dissection) ». L’autopsie étant moderne, les allusions qu’y font les écrivains sont à l’image de la modernité, comme chez Balzac (1833 : « il est prouvé, par les différentes autopsies des personnes royales, que l’habitude de la représentation vicie le corps des princes ; leur bassin se féminise. De là le dandinement connu des Bourbon ; de là, disent les observateurs, l’abâtardissement des races ») ou comme chez Morand (1933 : « cette fameuse fumée, qui s’attaque aux bronches délicates et les ronge, comme elle ronge la pierre (à l’autopsie, les poumons des Londoniens apparaissent noirs comme des conduits de cheminée), est-ce la cause de tant de jeunes dépouilles anglaises, égarées dans les cimetières d’Italie ? »). Ne pas trop rire, svp, tout cela est très sérieux.

A ces deux sens (« état dans lequel les anciens païens croyaient qu’on avait un commerce intime avec les dieux et une sorte de participation à leur toute-puissance » et « terme de médecine ; autopsie cadavérique, examen de toutes les parties d’un cadavre, et, par extension, description de l’état de ces différentes parties »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en ajoute un troisième, qu’il expose en premier, mais qu’il n’illustre d’aucun exemple : « inspection, examen attentif que l’on fait soi-même ». Il n’est pas le seul lexicographe à noter cet emploi. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en font état : « par extension et au figuré, examen minutieux et approfondi » (exemple des Goncourt : « cette espèce de travail incessant qu’on fait sur soi, sur ses sensations, sur les mouvements de son cœur, cette autopsie perpétuelle et journalière de son être arrive à découvrir les fibres les plus délicates, à les faire jouer de la façon la plus fine », et de Mauriac, 1943 : « l’autopsie de la République assassinée décèle ce cancer profond qui la rongeait »). Ils font aussi état d’un emploi d’autopsie, spécifique de la philosophie, au sens « d’examen objectif d’une chose ou d’un fait ». Cet emploi est jugé vieux et rare. En réalité, il est éloquent et lumineux : cette chose ou ce fait examiné par les philosophes, c’est, à n’en pas douter, quand on sait ce qu’est philosopher aujourd’hui, le cadavre de la pensée ou celui de l’humanité.



02 novembre 2009

Incinération

Aujourd'hui, fête des morts.

  

Le nom incinération, emprunté du latin médiéval incineratio (XIIe siècle : il n’y a pas d’occurrence en latin « classique » ou « impérial »), et attesté à la fin du XIVe siècle, ne soulève pas de difficulté pour ce qui est du sens ou de l’évolution du sens. En latin médiéval, c’est « l’action d’incinérer » ; en français aussi, dans L’Encyclopédie (1751-64) et dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), où il est défini pour la première fois : « action de réduire en cendres » ; « action de réduire en cendres, état de ce qui est réduit en cendres » (1798, 1832-35, 1879) ; « action de réduire en cendres » (1932-35) ; « action d’incinérer, le fait d’être incinéré » (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994). Dans L’Encyclopédie, ainsi que dans les sixième et septième éditions du DAF (1832-35, 1879) et chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est précisé que c’est un terme de « chimie » : « terme de chimie ; action d’incinérer ou état de ce qui est incinéré. Particulièrement, opération par laquelle on brûle une matière organique contenant des parties minérales fixes, afin d’obtenir séparées ces dernières sous la forme de cendres », précise Littré, qui illustre cet emploi « particulier » de cet extrait de Buffon : « on obtient, par la combustion et l’incinération des plantes qui croissent près de la mer, et qui, par conséquent, sont imprégnées de sel marin, on obtient, dis-je, en grande quantité l’alkali minéral ou marin, qui porte le nom de soude ». C’est cet exemple qui illustre aussi la définition des septième et huitième et éditions du DAF (1879, 1932-35) : on obtient la soude par la combustion et l'incinération des plantes marines, lequel est actualisé ainsi dans la neuvième édition (en cours) : autrefois, on obtenait la soude par la combustion et l’incinération des plantes marines ; une usine d’incinération des ordures ménagères.

C’est Littré qui, le premier, signale que l’incinération est aussi l’action de réduire en cendres les cadavres, emploi que les académiciens décrivent ainsi en 1879 et en 1932-35 : « l’incinération des morts, action de brûler les morts pour leur rendre les derniers devoirs » et dans l’édition en cours : « l’incinération des morts, aussi appelée crémation ». Il y a trente ans environ, seul 1% des morts était incinéré ; aujourd’hui, ce chiffre est de 30% dans l’ensemble de la France et il atteint 50% dans les villes. L’incinération est en train de se substituer à l’inhumation. Naguère, on enterrait ; aujourd’hui, on brûle. Les dictionnaires cités, dont certains sont contemporains (neuvième édition du DAF) ou quasiment contemporains (le TLF a été publié entre 1971 et 1994) ne notent pas l’extension de cette pratique funéraire au détriment de l’inhumation et, quand ils la citent, ou bien ils la rapportent à l’Antiquité, ou bien ils en font une spécificité de pays exotiques : « l’incinération des morts, manière, chez les anciens, de leur rendre les derniers devoirs » (Littré, 1863-77) ; « l’incinération des morts était en usage chez les anciens » (DAF, 1879) ; « l’incinération des morts était en usage dans l’antiquité » (DAF, 1932-35) ; « incinération des morts, action de brûler les corps des morts et de les réduire en cendres au lieu de procéder à l’inhumation ordinaire » (Trésor de la langue française, 1971-94, illustré de l’extrait d’un Manuel d’archéologie préhistorique, celtique et gallo-romaine de 1914 : « on rencontre parfois dans un même tumulus les deux rites de l’incinération et de l’inhumation ») ; « l’incinération est rituelle en Inde » (DAF, édition en cours). La seule référence à l’incinération en France se trouve dans un texte de Martin du Gard (1951), cité dans le TLF : « Gide m’interroge longuement sur les procédés, les formalités de l’incinération ».

C’est à ces faits que l’on prend conscience, s’il en était besoin, qu’un fossé se creuse entre la France de naguère, celle où l’on enterrait les morts et qui s’éloigne à toute vitesse de nous, et celle de demain, où ils seront tous brûlés (ce qui rendra inutile l’agrandissement des cimetières), séparées l’une de l’autre par un abîme, avec tous les conséquences que l’on peut imaginer. Les historiens estiment que, depuis des milliers d’années, la terre de France contient presque autant de morts qu’il y a aujourd’hui de vivants sur la terre. Si l’incinération remplace complètement l’inhumation, dans quelques milliers d’années, il ne reste plus aucune trace du passage sur la terre de millions de Français. Tant pis pour eux, si c’est ce qu’ils veulent…

Ce n’est pas la seule remarque que l’on peut faire à propos de l’incinération. Littré, par exemple, prend soin de distinguer, en les faisant précédant du chiffre 1 et du chiffre 2, les deux emplois d’incinération : l’incinération des corps et l’incinération des plantes marines. Les académiciens prennent soin aussi de distinguer les deux emplois, lesquels, dans la neuvième édition, sont séparés par la mention « spécialement ». Il en va tout différemment dans le Trésor de la langue française (1971-94), monument de la modernité progressiste et incroyante. Les différents emplois sont énumérés sous un même sens : « action d’incinérer ; résultat de l’action », que ce soit l’incinération des plantes utiles à l’industrie et des plantes arrachées, celle « des boues d'épuration, des eaux résiduaires, des déchets urbains ou industriels » (l’incinération est appelée à de grands développements vu la nécessité de détruire les déchets domestiques et parfois aussi, certains produits toxiques, 1975) ou celle des morts. Autrement dit, il n’est pas fait de différence dans l’incinération, qu’elle consiste à éliminer des ordures ou des corps. Le cœur de la modernité est comme un volcan : tout y fait cendres. Littré et les académiciens affirment que l’incinération n’est pas une profanation, mais « une manière, comme une autre, de rendre aux morts les derniers devoirs » : enterrer ou incinérer seraient les modalités par lesquelles s’exprimerait l’antique respect dû aux morts. Mais Michelet, Jules de son prénom, en 1874, dans un ouvrage au titre prémonitoire, Chemins vers l’Europe, vend la mèche : « l’hygiène, écrit-il, à propos de l’inhumation, commanderait de revenir à la coutume de l’incinérationdes morts. Rome, dans l’antiquité, pour des raisons analogues, en fit un long usage ». Ce qui fait le succès de l’incinération, c’est la volonté de faire propre. L’hygiène a raison de tout : elle commande de brûler les ordures ménagères, les feuilles mortes, les charognes, les cadavres. Plus de traces, plus rien, le néant, tout est propre, pur, immaculé.

 

01 novembre 2009

Retour sur identité

 

 

Arouet le Jeune a publié il y a trois ans une note sur "identité". Puisqu'il en est question à nouveau dans les gazettes, la voici à nouveau.   

 

 

Ce qui caractérise ce nom depuis trois siècles, c’est son succès croissant. D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, les articles qui y sont consacrés sont de plus en plus longs. Dans la quatrième édition (1762), la définition d’identité en expédiée une courte phrase : c’est « ce qui fait que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une ». Dans la huitième édition (1935), l’article est quatre fois plus long ; aujourd’hui, dans la neuvième édition (en cours de publication), il est deux fois long qu’en 1935 et alors qu’en 1762, identité avait une seule signification, élémentaire et même fruste, en 2006, les Académiciens distinguent quatre acceptions. Quant au moteur de recherche « Google », il réunit plus de trente millions de pages sur l’identité. De deux lignes en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française à plus de trente millions de pages, voilà qui donne une idée de l’extension quasiment à l’infini des emplois de ce nom. Non seulement les sens se sont multipliés (sans doute est-ce l’effet de la bureaucratisation croissante de la France et aussi du monde, les bureaucraties étant soucieuses d’établir l’identité de leurs administrés, ressortissants, ayants droit, etc. et multipliant cartes et contrôles d’identité ?), mais encore le mot a changé de domaine. En 1762, il était confiné dans la didactique : c’était un mot de docteur. Il est aujourd’hui commun et général, aussi bien sous la plume des docteurs en sociologie et autres sciences sociales ou humaines de l’Université de Dijon que dans la bouche des « jeunes » de banlieue.

Ce nom est attesté au début du XIVe siècle au sens de « ce qui fait qu’une chose ou une personne est la même qu’une autre et qu’il n’existe aucune différence entre elles » et cela, conformément au sens du nom latin identitas dont il est emprunté et qui signifie « qualité de ce qui est le même », identitas  étant dérivé de l’adjectif du latin classique idem au sens de « même » ou de « le même ». C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe siècle (de 1756 à 1851) que le nom s’est enrichi de sens nouveaux, lesquels sont parfois une simple extension du premier sens : ainsi, en 1797, il est attesté au sens de « caractère de ce qui, sous divers noms ou aspects, ne fait qu’une seule et même chose » ; en 1756, chez Voltaire, au sens de « caractère de ce qui est permanent » et de « conscience de la persistance du moi ». De la philosophie, le mot s’étend aux mathématiques, puis à la logique. Le sens administratif apparaît pendant les événements nommés Révolution, en 1801 exactement, alors que le général Bonaparte établit son pouvoir personnel : c’est le « fait qu’un individu est bien celui qu’il dit être ou présumé être ». En 1881, il est décidé d’instituer une plaque d'identité annonciatrice des cartes d’identité modernes, lesquelles, longtemps, n’ont pas été obligatoires.

Si l’on exclut les emplois spécialisés en mathématiques, logique, médecine légale et administration, il apparaît que identité a deux sens principaux, nettement distincts, comme le montre clairement l’article identité du Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) de Littré. C’est la « qualité qui fait qu’une chose est la même qu’une autre, que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une » et la « conscience qu’une personne a d’elle-même ». Les deux sens, à savoir « l’exacte ressemblance entre des êtres, des choses qui ont une existence distincte » (Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, en cours de publication) et le « caractère de ce qui, dans un être, reste identique, permanent, et fonde son individualité » (ibidem), sont séparés par un fossé conceptuel. Un même terme désigne deux concepts. Voltaire en a eu conscience. Dans le Dictionnaire philosophique, il le définit de cette manière : « ce terme scientifique ne signifie que même chose : il pourrait être rendu en français par mêmeté ». Dans le second sens, qui apparaît justement dans l’œuvre de Voltaire en 1756, à savoir « conscience de la persistance du moi », ce n’est pas le concept de « mêmeté » qui nourrit ce terme, mais un autre concept que l’on peut désigner par le terme d’ipséité, formé à partir du mot latin ipse, qui signifie « en personne », « lui-même », « elle-même ». De la ressemblance entre deux ou plus de deux objets, personnes, grandeurs ou animaux, l’identité est transportée à un objet ou à une personne unique pour signifier la persistance dans le temps de cet objet ou de cette personne. Ce mot est enté sur deux concepts distincts : la mêmeté (ou ressemblance entre deux ou plus de deux objets ou personnes) et l’ipséité (ou conscience qu’a un individu de sa permanence dans le temps : il reste  lui-même, il ne s’aliène pas à autrui, il sait qui il est). Voltaire écrit, pour illustrer ce concept : « John Locke est le premier qui ait fait voir ce que c’est que l’identité et ce que c’est que d’être la même personne, le même soi » ou encore : « c’est la mémoire qui fait votre identité ; si vous avez perdu la mémoire, comment serez-vous le même homme ? ».

Il est un emploi récent que les sciences humaines et sociales ont introduit et généralisé dans la langue commune : identité culturelle, identités collectives ou identité nationale. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) ignorent ces emplois. Pourtant, dans les années 1960-1970, il était souvent question dans les discours idéologiques de l’identité culturelle ou religieuse, ou des identités collectives forgées au cours de l’histoire par une religion, une culture, une nation, une civilisation. En revanche, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, les relèvent : « par analogie, l’identité culturelle d’un peuple, l’ensemble des traits qui le définissent, tels que sa langue, ses mœurs, ses croyances » et « identité nationale, conscience d’appartenir à une nation en tant que telle ». Selon eux, le sens collectif est un développement « par analogie » du sens de « conscience de soi ». L’hypothèse est vraisemblable. Mais le fait est que, dans les identités collectives, c’est la mêmeté, autrement dit la ressemblance entre les membres du groupe, qui prévaut sur l’ipséité ou la conscience que le groupe aurait de lui-même. L’identité culturelle, c’est ce que les membres d’un groupe ont en commun : règles, normes, représentations, valeurs, langue, et elle suppose que les membres du groupe adhèrent tous aux règles, normes, langue, etc. qui définissent cette culture. En fait, dans ce concept, la mêmeté prime sur l’ipséité : ce qui est exigé d’un groupe humain, ce n’est pas qu’il soit lui-même, c’est que ses membres se conforment à un modèle, généralement élaboré par des idéologues.

Il reste à espérer que, dans l'esprit embrumé de ceux qui nous gouvernent et des journalistes qui disent le vrai, l'identité ne se confond pas avec la mêmeté, comme tous les discours entendus à ce jour le laissent entendre.    

 

 

 

31 octobre 2009

Probation

 

 

Emprunté du latin probatio, « épreuve », ce nom est attesté à compter du XIVe siècle et, pendant cinq siècles, il a eu le même sens religieux : « terme de capucin et de quelques autres religieux », écrit Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) ; « terme de religion », précise Furetière (1690, Dictionnaire universel), « terme de religion catholique », renchérissent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), alors que les autres lexicographes (académiciens, encyclopédistes, Féraud, Littré, etc.) se contentent de borner l’emploi de ce mot à « quelques ordres religieux ». Selon Richelet, « c’est proprement le temps du noviciat durant lequel on éprouve et on voit si le novice a l’esprit de religion » ; selon Furetière, « l’épreuve, l’année de noviciat qu’on fait faire à un religieux dans un couvent pour éprouver sa vertu, sa vocation, et s’il pourra soutenir les austérités de la règle » ; selon les académiciens, « on appelle ainsi les pratiques d’un ordre religieux, auxquelles on exerce les novices avant que de les recevoir à profession » (1694, 1718 et éditions suivantes) ; selon les encyclopédistes (1751-64), « en jurisprudence, l’épreuve que l’on fait des dispositions de ceux qui postulent pour être admis dans quelque ordre religieux » ; selon Féraud (1788), « ce mot signifie dans quelques ordres ou congrégations le temps même du noviciat ; dans d’autres, le temps d’épreuve qui le précède » (remarque ; « dans un de ces ordres, on appelle probanistes ceux qui sont dans ce dernier cas ») ; selon Littré (1863-77), c’est « dans quelques ordres religieux, le noviciat, parce qu’on y met comme à l’épreuve les novices » et « il se dit aussi du temps d’épreuve qui précède le noviciat » ; selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), c’est, comme chez Littré, le « temps d’épreuve qui précède le noviciat » et le « temps du noviciat ».  

Ce qui a sauvé probation du naufrage où disparaît le catholicisme, c’est son emploi dans la langue de la justice, où, désormais, il prospère. Google recense près de douze millions de pages consacrées à probation. C’est à compter de 1870 que le mot déserte les monastères pour jeter les amarres dans les baies de la justice. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en témoigne dans le Supplément de 1877 : « Par extension », écrit-il, citant cet extrait de Journal officiel de 1870 : « on pense en Angleterre qu’avant de commencer la peine, il faut au condamné un temps de probation en cellule ». Ce n’est pas tout à fait le sens judiciaire actuel, mais c’en est l’esquisse. En anglais, « the probation system is that by which (especially young) offenders are allowed to go unpunished for their first offence while they continue to live without further breaking of the law » and a probation officer « watches over the behavior of offenders who are on probation ».

En droit pénal français, c’est une « méthode de science criminelle (mazette !) permettant le traitement des délinquants, en vue de leur reclassement au moyen du sursis, avec mise à l’épreuve ». En effet, chaque jour, cette méthode scientifique prouve sa scientificité, laquelle fait s’extasier les citoyens ! Evidemment, les consciencieux du social applaudissent à tout ce qui est probation ou y ressemble : « on cherchera aussi à éviter l’usage des courtes peines de prison, qui sont des écoles du vice, soit par l’emploi du sursis qui est déjà ancien dans notre législation, puisqu’il date de 1891, soit par la pratique de la mise à l’épreuve que nous avons imitée de la probation anglaise » (Traité de sociologie, 1968). Il est vrai que la mise à l’épreuve de délinquants et de criminels produit des fonctionnaires à la pelle, lesquels récitent tous le catéchisme sociologique. Depuis 1911, il est un service rattaché au Ministère de la Justice qui se nomme « service pénitentiaire d’insertion et de probation », qui emploie des « conseillers d’insertion et de probation » et des « directeurs d’insertion et de probation » ; et partout, dans chaque département, ont été établis des comités de probation et d’assistance aux libérés. Voilà de quoi prodiguer du bel et bon argent public dans l’immense râtelier des sinécures. Les citoyens doivent non seulement se faire cambrioler, mais encore se laisser racketter, pour que leurs voleurs passent agréablement leur noviciat avant d’intégrer la grande armée du crime.

L’analogie sur laquelle est fondée l’extension de probation est éloquente. Le christianisme, en s’effondrant, a fait s’abîmer la transcendance dans le néant. Il ne reste plus que l’immanence : ici et maintenant, le social, ce qui est, les liens horizontaux. La probation faisait entrer de jeunes gens dans la vie de l’esprit ou dans la mystique ; elle n’est plus qu’une mise à l’épreuve de « jeunes » pour qu’ils s’accommodent de l’ordre social. La nouvelle probation avalise le remplacement de l’ordre de Dieu par la société des hommes. Pourtant, ce qu’il y a d’inouï (mais les modernes sont culotés – c’est d’ailleurs en cela qu’on les reconnaît), c’est l’analogie établie entre des jeunes gens désintéressés, au cœur pur, qui voulaient être des saints, et des délinquants ou des criminels, qui ne pensent qu’à nuire à ceux qui ne leur ressemblent pas. Il est vrai que la modernité n’est pas à une profanation près. Une de plus, qu’importe. Si probation n’avait tenu que de la religion catholique, le mot serait sans doute oublié. Le catholicisme est sinon mort, du moins moribond. Que les bien pensants ne s’en réjouissent pas trop : ils pourraient vite déchanter. Jamais le ventre islamique d’où sort en reptations lentes la Bête n’a été aussi fécond. Des accommodements étaient possibles avec le catholicisme ; la charia n’en tolère aucun.

 

 

 

 

 

29 octobre 2009

Mythologies intellotes 28



La Princesse de Clèves ou comment noyer le poisson.  

La Princesse de Clèves, ce roman de Madame de La Fayette publié en 1678, a fait parler d’abondance au printemps dernier. Ce n’est pas cette œuvre littéraire qui a suscité commentaires, analyses et imprécations, mais le seul prononcé des mots « princesse » et « Clèves » par M. Sarkozy. C’était en 2005 ou en 2006, au moment où se préparait l’élection présidentielle. M. Sarkozy, de toute évidence, n’a pas lu La Princesse de Clèves, ni n’a manifesté le souhait d’en lire la moindre ligne. Il a seulement jugé délirant que des candidats à un concours de recrutement de la fonction publique, de catégories D, niveau certificat de fin d’études primaires ; C, BEPC ; B, baccalauréat, soient interrogés sur ce roman à l’oral, lors de l’épreuve dite de « culture générale » ou d’entretien avec le jury.

Dans les universités, les grands lycées et autres lieux où l’on est censé penser, M. Sarkozy a été accusé de mépriser la littérature, la culture, l’histoire. De lui, il a été dit que c’était un âne bâté ou un rex illiteratus. Ces accusations sont peut-être justes, mais elles ne peuvent pas être étayées sur des saillies portant sur le recrutement de secrétaires de mairie ou de préposés, naguère dits cantonniers, à l’entretien des chemins vicinaux. M. Sarkozy ne traitait pas de culture, de littérature, du Grand Siècle, de l’histoire de France, de Mme de La Fayette, toutes choses qui, à n’en pas douter et comme il l’a reconnu lui-même, le laissent froid, mais d’accès à la fonction publique. Entre la littérature du XVIIe siècle et les concours de niveau BEPC, il n’y a rien en commun et pas de passerelle pour aller de l’une aux autres. 

M. Sarkozy n’aurait jamais exprimé d’avis public sur ces concours si des responsables d’associations lucratives sans but ne s’étaient antérieurement exprimés sur ce sujet. Ce qui suscitait leur ire, c’est qu’un Noir, candidat à un emploi de préposé à une déchetterie, ait pu être interrogé sur La Princesse de Clèves, dont il ignorait tout, et jusqu’au nom, n’étant allé au collège que jusqu’en classe de 3e. Un Noir, a déclaré promptement un Béninois, riche et prospère, qui s’est proclamé représentant des Noirs en France, n’a pas à être interrogé sur la culture blanche. C’est du racisme que de l’humilier ainsi. Un autre des chefs de la diversité, arabe et musulman lui, a exigé qu’on en finisse avec le racisme anti-divers. Des chefs de la diversité  islamique sont allés jusqu’à demander que les fonctionnaires soient évalués sur l’islam, et non pas sur La Princesse de Clèves, qui n’est ni arabe, ni voilée, afin de recruter de plus en plus de coreligionnaires. M. Sarkozy a eu tort, pour gagner quelques milliers de voix, de reprendre dans son programme, par démagogie, ces saloperies, mais on ne peut pas lui imputer, à partir de ses délires sur la diversité en marche, de haïr la littérature, la culture, l’histoire de France, le Grand Siècle, la cour de Louis XIV.

Il en va différemment de tous ceux, intellos d’universités, penseurs de lycées, philosophes de journaux, qui s’en sont pris à Sarkozy, le rex illiteratus, et uniquement à Sarkozy, se gardant de mettre en cause, au-delà de cette cible facile, les chefs de la diversité raciale et religieuse. C’est qu’il y avait, dans cette galère, des coups à prendre. Objectivement, les critiques que M. Sarkozy a adressées aux concours sont assez justes, mais pour de tout autres raisons que celles qu’il a invoquées. Que La Princesse de Clèves soit une grande œuvre de la littérature française du XVIIe siècle, l’auteur de ces lignes n’en doute pas ; qu’elle fasse partie du « bagage culturel » d’un professeur de lettres ou d’un licencié en lettres modernes ou classiques, cela lui paraît aller de soi. Mais, hélas, elle ne fait pas partie de la culture générale que l’on est en droit d’exiger d’un fonctionnaire de la catégorie C ou même B, qui sera gardien de la paix ou secrétaire d’un collège ou préposé aux fontaines et aux parcs. Louis XIV, Versailles, l’art classique, La Fontaine, oui, font partie de la culture générale que l’on est en droit d’exiger d’un fonctionnaire ; pas La Princesse de Clèves. Le tort de M. Sarkozy n’est pas d’avoir critiqué La Princesse de Clèves, mais d’avoir cédé à des groupes de pression fiers de leur seule race ou de leur altérité religieuse ou de la couleur de leur peau. Ces embrouilles sont une catastrophe pour la France et sa culture. L’épreuve de culture générale, qu’il fallait défendre, a été bannie de plus de deux cents concours de la fonction publique, sans que les penseurs de l’université, les philosophes de lycée, les intellos médiatiques mouftent mot : ils sont lucides et courageux, n’est-ce pas ?

Ces marxistes léninistes de bon aloi ou ces bobos gauchistes d’opérette s’en sont dédouanés en lisant La Princesse de Clèves en public. Ceux-là mêmes qui ont jeté aux orties l’enseignement littéraire ont chanté le même petit air de serinette très compagnon de route, PCF, PS, LCR, NPA, etc. : La Princesse de Clèves est grande, La Princesse de Clèves akbar ; il n’y a de littérature que La Princesse de Clèves et Mme de Lafayette est la messagère d’un ordre nouveau. Ont-ils lu ce roman ? On peut en douter. Ou s’ils l’ont lu, c’est en grande diagonale, en bâillant et les yeux fermés. Il fait bon, en effet, entendre des thuriféraires de l’hyper-démocratisme moderne (pas de culture, pas de sélection, tout se vaut, tout le monde, il est égal à tout le monde, etc.) tenir pour l’alpha et l’oméga une des œuvres les plus objectivement réactionnaires qui aient été écrites en français : réactionnaire que dis-je ?, aristocratique, exaltant les hiérarchies, tenant les privilèges pour des faits de nature, justifiant les inégalités sociales par l’immense qualité de ceux qui sont en haut de l’échelle, etc. Les marxistes léninistes maoïstes seraient-ils les fourriers du nouvel ordre naturel, antisocial, inégalitaire ? Justifieraient-ils désormais les privilèges les plus absurdes ? Des exemples ? Il suffit de lire La Princesse de Clèves. La seule énumération des grands hommes et des gentes dames qui composent la cour d’Henri II, fils de François 1e, à la fin des années 1550, au moment où est située l’action de ce roman, est une enfilade de superlatifs, absolus ou non : les plus beaux et les plus belles, les plus grands et les plus grandes, les plus riches, les plus intelligents et les plus intelligentes, les plus courtois et les plus courtoises, les plus courageux et les plus cultivées en poésie, peinture, musique, danse. C’est la cour de France, pas celle de Rome, encore moins celle de Berlin, bourgades demi-sauvages. Tout y est parfait, les dames, les seigneurs, les lieux, les habits, les parfums, les mets, les us et coutumes, les chiens, l’éducation, l’esprit, le maniement des armes. Jamais aucun lieu au monde n’a réuni autant de belles choses et de choses belles, comme si « la  nature eût pris plaisir à placer ce qu’elle donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et dans les plus grands princes ». Vous avez bien lu : c’est « la nature » qui a voulu cela ; cette cour est un fait de nature ; l’ordre social est de nature.

Encore un effort, camarades penseurs, philosophes, intellos, le vieux monde est votre monde ; surtout ne vous arrêtez pas. La prochaine fois, il faudra monter d’un degré dans l’escalier de l’infâme : réhabiliter Rosenberg, Gobineau, Vacher de Lapouge, le biologisme social. Beria, Staline, Pol Pot ? Inutile, c’est déjà fait, et depuis longtemps.

27 octobre 2009

Bagne

 

 

Ce n’est pas le sens de ce mot qui soulève quelque difficulté, ni même ce que le mot désigne et que chacun connait (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994 : « établissement pénitentiaire où étaient détenus les prisonniers condamnés aux travaux forcés » (les premiers bagnes étaient établis à Brest, à Rochefort et à Toulon ; plus tard le bagne a été transféré en Guyane) ; « la peine des travaux forcés elle-même » (être condamné au bagne ; faire dix ans de bagne) ; « au figuré, situation astreignante, travail particulièrement pénible » ; et Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition, 1762 : « lieu où l’on renferme les forçats après le travail »), ni même l’origine du mot (DAF, neuvième édition, en cours : « emprunté de l’italien bagno, « bain », attesté pour désigner l’établissement pénitentiaire de Livourne, construit sur un ancien établissement de bains »), mais l’origine de la chose même : qui, des Génois ou des musulmans, a le premier aménagé un ancien établissement de bain en prison pour esclaves ou en camp de rétention de personnes enlevées ?

Le politiquement correct étant ce qu’il est et l’islam jouissant chez les bien pensants de la clause de la religion toujours favorisée, quoi qu’elle inspire, cause, fasse, occasionne, décide, etc. et dont il est hachouma de médire, le mot bagne est un terrain glissant, dangereux, miné. E pericoloso sporghersi, surtout ne pas s’y pencher ! En 1609, un ambassadeur écrit à Henri IV, roi de France et de Navarre : « l’esclave est dans le bain du Grand Seigneur » ; en 1629, le Bey de Tunis, dans une lettre qu’il adresse aux consuls de Marseille, emploie le mot bagne, et non plus bain ; en 1631, le consul de France à Tunis écrit : « ils mirent tous les mariniers (comprendre : les « marins » enlevés) dans les bains » (comprendre : « au bagne ») ; en 1637, le père Dran (Histoire de Barbarie) écrit : « à Tunis, se voient encore plusieurs grands logis, qu’ils appellent bagnes, où l’on enferme les esclaves chrétiens » ; « il y a à Tripoli un grand logis de ceux qu’ils appellent bagnes ou prisons, qui servent, comme j’ai dit ci-devant, à y enfermer les pauvres esclaves chrétiens ». Le premier qui ait évoqué la nécessité d’aménager des bagnes en France est Colbert, en 1669 : « un bagne serait nécessaire pour tenir les esclaves et les forçats en sûreté, dans lequel l’on pourrait leur pratiquer leurs commodités pour les besoins de la vie ».

De tous les anciens lexicographes, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le seul qui expose l’emploi de bagne dans les pays musulmans : « lieu où l’on renferme les esclaves en Turquie » (il ajoute : « ce n’est pas un mot turc, il vient de l’italien bagno, qui a cette signification »), avant même d’en définir l’emploi « moderne » ou récent : « on le dit aussi du lieu où logent les forçats qui ne sont pas sur les galères », les académiciens se contentant du seul emploi en usage en France : « lieu où l’on renferme les forçats après le travail » (1762, 1798, 1832-35 : « lieu où l’on tient des forçats à la chaîne, où l’on renferme les forçats après le travail » ; le bagne de Brest, de Toulon ; 1879, 1932-35), comme Littré d’ailleurs (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « lieu où sont renfermés les forçats »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent cet emploi comme vieux : « bâtiment où étaient enfermés des esclaves, notamment à Constantinople », l’illustrant d’un extrait de Saint-Edme (1825) qui cite l’ouvrage du père Dran : « le père Dran, dans son Histoire de Barbarie, cite les bagnes de Tunis, de Tripoli et d'Alger, comme de grandes maisons, distribuées en petites chambres basses, sombres et voûtées, chacune renfermant quinze ou seize esclaves, couchés sur la dure, et gardés par des sentinelles ».

Littré essaie dans l’article bagne de démêler les choses : « de l’italien bagno et espagnol baño, que les Arabes nomment ainsi, dit Cervantès. Mais le dire de Cervantès paraît erroné, et l’on ne trouve, ni dans l’arabe, ni dans le turc, aucun mot qui se rapproche de bagne en cette signification. On dit, et cela paraît vraisemblable, qu’à Constantinople il y eut un local de bains employé accidentellement à renfermer des prisonniers, et que de là vient le nom de bagne ». Ce que l’on constate, c’est que Littré, en dépit du témoignage de Cervantès, qui parle en connaissance de cause, puisqu’il a été esclave chez les musulmans, ne parvient pas à dire la réalité de l’esclavage massif en terre d’islam. Sa remarque n’est qu’une suite de dénégations : Cervantès se serait trompé ; il n’y a pas de mot bagne en arabe ou en turc (ce qui ne prouve rien pour ce qui est de la chose désignée par le mot) ; si un bagne a existé à Constantinople, c’est par accident ou occasionnellement. Or, tout - les faits, l’histoire, les témoignages d’anciens esclaves libérés contre une rançon - indique que les musulmans, pendant plusieurs siècles, et bien avant le XVIe siècle, se sont enrichis avec le commerce d’être humains : razzias, rançons, esclavage massif. Il n’y aucun scandale à le dire. Le scandale est plutôt dans l’occultation des faits. Or, pour ce qui est du camouflage des choses, les rédacteurs du très progressiste Trésor de la langue française (1971-94) battent à plate couture Littré. Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de citer les détours que prennent les Tartuffes pour cacher ce que les autres ne doivent pas voir : « bien que bagne soit attesté sous cette forme dès 1629 et considéré alors comme terme de l’Afrique du Nord, la forme en usage jusqu’à la fin du XVIIe siècle est la traduction bain ; bagne ne s’implantera définitivement qu’avec Colbert qui étudiera et copiera l’organisation italienne. D’Italie où il signifie à l’origine « bain », l’établissement pénitentiaire de Livourne étant construit sur un ancien bain, le terme passa en Turquie, spécialement à Constantinople où les prisonniers chrétiens, en grande partie italiens, dénommèrent l’établissement bagno pour la même raison, et de là en Afrique du Nord, dont était alors maître le Grand Seigneur ». Autrement dit, les Turcs et autres musulmans ont imité les Italiens de Livourne et les Français (Colbert en fait) ont fait du bagne la réalité épouvantable qu’il est devenu. Voilà par quel tour de bonneteau verbal l’islam et les musulmans sont exonérés de toute responsabilité dans l’esclavage, lequel, pourtant, est attesté depuis plus de quatorze siècles en Islam, où l’on dénombre plus de 15 millions de victimes. En fait, bagno est un terme de lingua franca, franco ou petit mauresque, langue attestée dès le XIIIe siècle et faite de trois ou quatre cents mots italiens ou espagnols dont les maîtres musulmans se servaient pour communiquer avec leurs esclaves chrétiens ou avec les prisonniers qu’ils enfermaient avant de les délivrer contre une rançon. Que ces esclaves enfermés dans des prisons ou dans des camps au bord de la mer, d’où il leur était impossible de s’évader, aient nommé bagno, par ironie ou au sens propre, le camp où ils étaient enfermés, n’a en soi rien d’étonnant ou d’anormal. Que le mot bagno ait été attesté en 1548 pour désigner le bagne de Livourne, qui était un établissement de bains, ne prouve rien. L’esclavage de chrétiens dans les ports d’islam ou à proximité de ces ports, est un fait avéré bien avant le XVIe siècle. L’antériorité islamique de la chose ne peut en aucun cas être niée par l’italianité du mot.

 

 

 

 

26 octobre 2009

Connecter, déconnecter


Voilà deux verbes modernes, le second, déconnecter, attesté à compter de 1957, l’étant encore plus que le premier, qui est employé pour la première fois dans une lettre que le souverain de Prusse, Frédéric II, grand écrivain français, a adressée à Voltaire : « Je vous enverrai la traduction du Traité de Dieu, de l’âme et du monde par Wolf, dès qu’elle sera achevée ; et je suis sûr que la force de l’évidence vous frappera dans toutes les propositions qui se suivent géométriquement et connectent les unes avec les autres comme les anneaux d’une chaîne », dans laquelle ce verbe, emprunté du latin conectere, « lier ensemble », « relier », se rapporte, non pas comme dans la langue actuelle, à des réalités matérielles, machines, lignes électriques, tuyaux, ordinateurs, serveurs, etc., mais à des réalités conçues par les hommes : idées, propositions, thèses, hypothèses…

Le mot est rare. Sébastien Mercier, dans sa Néologie (1801), le tient pour un néologisme. Barré est le premier lexicographe à l’enregistrer comme un « terme didactique » en 1842 dans son Complément au Dictionnaire de l’Académie française, le définissant en termes vagues : « être en connexion » et l’illustrant d’un fragment de l’extrait de Frédéric II : « Toutes les propositions connectent les unes avec les autres, a dit le grand Frédéric ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le recense aussi, se contentant de répéter la définition de Barré : « terme didactique, mettre en connexion ; se connecter, verbe réfléchi, avoir de la connexité », qu’il illustre de la citation de Frédéric II. Mais les académiciens l’ignorent dans les sixième (1832-35), septième (1879), huitième (1932-35) éditions de leur dictionnaire. C’est à partir de 1929 que le verbe s’emploie dans le vocabulaire de l’électricité. Après avoir eu pendant près de deux siècles un sens figuré (les propositions connectent les unes avec les autres comme les anneaux d’une chaîne), il prend un sens propre, qui est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « électricité, établir une ou plusieurs liaisons entre différents organes ou machines grâce à des conducteurs électriques ». Le premier exemple se rapporte à l’électricité, le second aux ordinateurs : le conjoncteur-disjoncteur connecte automatiquement la batterie aux bornes de la dynamo (1951) ; si par exemple une question est achevée au milieu de la nuit, la machine se connecte automatiquement à un autre problème (1957), mais aucun des deux n’illustre les emplois actuels, ceux d’un ordinateur relié à un autre ordinateur, à un serveur et à un réseau, ou au réseau des réseaux, que tous les « connectés » de la toile connaissent. Même dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée à partir de 1994, le sens actuel, celui de l’informatique et du net, est à peine esquissé : « établir une connexion, un raccordement. Connecter deux lignes électriques, deux conducteurs. Un tuyau connecté à un réservoir ». Un moteur de recherche comme Google recense plus de 45 millions de pages consacrées à connecter, se connecter, connecter à, etc. Les grands dictionnaires du XXe siècle, le TLF et le DAF, ont été publiés il y a trop longtemps, moins de trente ans !, pour enregistrer les emplois modernes ou dernier cri de connecter. C’est dire si la langue évolue vite. Il en va de même pour le verbe déconnecter. Pour les rédacteurs du TLF, la définition en est : « enlever le raccord reliant deux appareils » ; « rompre la liaison électrique entre deux ou plusieurs éléments conducteurs » ; « séparer, désunir, soustraire d’un ensemble environnant, d’un circuit », tandis que les académiciens se contentent de « rompre une connexion » (déconnecter un circuit, un appareil). En moins d’une décennie, internet a favorisé la formation de milliers de mots nouveaux ou celle d’emplois nouveaux de mots anciens : connecter et déconnecter sont de ceux-là.

24 octobre 2009

Décentralisation

Décentraliser, décentralisation

 

 

         Voilà deux mots de la politique moderne, enregistrés pour la première fois en 1842 dans le Complément du Dictionnaire de l’Académie française, le verbe au sens « d’opérer la décentralisation », le nom, « action de détruire la centralisation ». Selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), le nom, dérivé du verbe, serait attesté avant 1829, tandis que le verbe, dérivé du verbe centraliser, serait attesté postérieurement, en 1834. Cette aberration a sans doute pour cause les lacunes de la documentation lexicographique. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient le verbe et le nom, près de quatre décennies après qu’ils ont été formés, pour des « néologismes » : « opérer la décentralisation » (exemple : « décentraliser l’administration » et « se décentraliser, verbe réfléchi, cesser d’être centralisé » ; « action de détruire la centralisation » (exemple : « la décentralisation des pouvoirs, des affaires ») et « état de choses opposé à la centralisation », les académiciens en 1879 (DAF, septième édition) et en 1932-35 (DAF, huitième édition) reproduisant presque telle quelle la définition de Littré, lequel reprend celle de Barré.

         Les lois sur la décentralisation des pouvoirs datent de 1969 (création des « régions ») et de 1982 (lois de décentralisation). Elles ont été votées près d’un siècle et demi après la formation de ces deux mots. Autrement dit, la prise de conscience de la centralisation excessive de la France est ancienne et l’idée ou la thèse ou la volonté de décentraliser sont sinon concomitantes de la centralisation révolutionnaire (1798-1815), du moins à peine postérieures d’une décennie, du moins si l’on se fonde sur les premières attestations du nom et du verbe. Mais la réalisation de l’idée a pris du temps : au moins six générations. Sur certaines questions, les hommes politiques sont d’une prudence qui peut paraître excessive, mais qui est aussi expression d’une vraie sagesse. La France n’existant, depuis dix ou quinze siècles, qu’unie autour d’un centre (c’est ainsi qu’elle s’est formée), les lois de décentralisation ont très vite produit leurs effets : « la nation se fissure », a récemment déclaré un homme politique ambitieux. Certains, plus nombreux qu’on ne croit, s’en réjouissent ouvertement. Ils voulaient défaire la France, ils sont arrivés à leurs fins. Les pauvres, les faibles, les sans patrimoine, quant à eux, n’ont plus que leurs yeux pour pleurer.

       

         Pendant plus d’un siècle et demi, les définitions de ces deux mots sont restées relativement frustes : « action de faire cesser la centralisation » (DAF) et « opérer la décentralisation », comme s’ils ne désignaient que des idées et que la chose semblât difficile à concevoir. Même les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), dont les premiers volumes ont été rédigés avant les lois de 1982, se font de ces phénomènes une idée sommaire : « dissociation d’éléments réunis en un même centre » et « en particulier, le complément du nom, explicite ou non, désignant un pouvoir général, administratif ou politique : Décentralisation du pouvoir, décentralisation administrative » ; et « dissocier des éléments réunis en un même centre » (« la grosse industrie ne pourrait-elle pas aussi être décentralisée ?, Carrel, 1935) et suivi d’un « complément d’objet désignant un pouvoir » : « les mesures d’exécution devaient être décentralisées » (De Gaulle, 1954), les auteurs de ce dictionnaire ajoutant cette remarque sibylline ou byzantine : « le complément d’objet de décentraliser désigne le plus souvent une décision alors que le complément d’objet de son concurrent déconcentrer désigne le plus souvent l’exécution d’une décision », qui atteste, s’il en était besoin, la difficulté des lexicographes à se représenter la décentralisation.

         C’est dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée à partir de 1994, que les deux mots ont une définition pertinente et à peu près conforme à l’état réel de la France actuelle : « (droit administratif), régime administratif et politique dans lequel les collectivités territoriales, régionales ou locales assurent directement tout ou partie de leur gestion, sans l’intervention du pouvoir central » et « (économie), action de décentraliser ; résultat de cette action » ; le verbe ayant deux acceptions : « (droit administratif, économie) appliquer à la gestion d’un État, d’une entreprise, les principes de la décentralisation » (décentraliser le pouvoir économique ; une administration très décentralisée) et « répartir des services, des bureaux sur l’ensemble du territoire ; les éloigner de la capitale ou du lieu où ils étaient concentrés » (cette entreprise a su décentraliser ses usines ; ce groupe a décidé de décentraliser).

 

 

 

21 octobre 2009

Prostitution

 

 

 

Le mot est emprunté du latin prostitutio, au sens de « profanation », en usage dans la langue du premier christianisme, le verbe prostituere, dont dérive ce mot latin, signifiant « exposer », « vendre », « déshonorer ». Le lien entre le sacré et la prostitution est exposé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « prostitution sacrée, fait pour des hommes ou des femmes d’avoir des relations sexuelles dans l’enceinte d’un temple, notamment dans le cadre du culte de la fécondité ». A partir de la deuxième édition (1718) de leur Dictionnaire, les académiciens rappellent, s’il en était besoin, ce lien : « dans le langage de l’Ecriture, la prostitution est quelquefois prise pour abandonnement à l’idolâtrie ». Ce sens est dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se contente de « terme de l’Écriture ; abandonnement à l’idolâtrie ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) illustrent ce sens (« dans l’Écriture sainte, fait de s’adonner au culte des idoles ») d’une citation d’un bibliste célèbre qui explique « la relation de cause à effet entre l’idolâtrie et la prostitution » : « par vocation, en effet, la nation israélite appartient à Jéhovah ; quand elle se détourne de lui pour se livrer aux faux dieux, elle se rend coupable de fornication et de prostitution ».

A la fin du XVIe siècle, prostitution s’étend à des réalités qui ne relèvent pas de la religion, mais qui sont tenues pour sacrées. C’est ainsi que, dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35), la prostitution de la justice ou la prostitution des lois désigne « le mauvais usage qu’un juge corrompu fait des lois et de la justice en les faisant servir à ses intérêts ». Chez Littré, la prostitution est, au sens figuré, le « vil abandon qu’on fait des choses morales » (par exemple, mais pas uniquement, la justice et les lois). Les philosophes des Lumières sont réputés sceptiques, insolents ou mal pensants, anticonformistes. Rien n’est plus inexact. Il n’est que de lire l’article prostitution de L’Encyclopédie (1751-64) pour s’en convaincre. Ces philosophes croient dans une transcendance, ils ont un sacré, ils tiennent certaines choses pour intouchables ou haram ou taboues, non pas Dieu, dont ils n’ont que faire, mais les écrivains des Lumières - eux-mêmes évidemment -, la littérature, la philosophie. Critiquer ces nouvelles divinités, c’est profaner ce qu’il y a de sacré dans l’humanité : « on a étendu l’acception de ces mots prostituer et prostitution, à ces critiques, tels que nous en avons tant aujourd’hui, et à la tête desquels on peut placer l’odieux personnage que M. de Voltaire a joué sous le nom de Wasp dans sa comédie de l’Ecossaise ; et l’on a dit de ces écrivains qu’ils prostituaient leurs plumes à l’argent, à la faveur, au mensonge, à l’envie, et aux vices les plus indignes d’un homme bien né (Rien que ça !). Tandis que la littérature était abandonnée à ces fléaux, la philosophie d’un autre côté était diffamée par une troupe de petits brigands sans connaissance, sans esprit et sans mœurs, qui se prostituaient de leur côté à des hommes qui n’étaient pas fâchés qu’on décriât dans l’esprit de la nation ceux qui pouvaient l’éclairer sur leur méchanceté et leur petitesse ». S’en prendre à Voltaire, d’Alembert, Diderot, etc., c’est profaner des temples sacrés. Voilà comment, en un coup de baguette magique, on émancipe l’humanité ! La modernité a beau se proclamer libertaire, athée, païenne, pas bégueule, incroyante, etc., la prostitution y prospère : non seulement celle des corps, mais celle des esprits. C’est, dans le Trésor de la langue française, le « fait de renoncer à sa dignité, de se déprécier », « l’usage dégradant que l’on fait de ses qualités, de son savoir, de son art, pour des raisons d'intérêt ou par ambition, par nécessité ou par obligation » ou la « dégradation de quelque chose par un usage abusif ou dévoyé ». Tout et tout le monde se prostituent ; l’art, le sentiment, la poésie, les écrivains, les philosophes, les musiciens, le pathétique, les ouvriers, le génie… Dieu n’a été tué que pour être remplacé par des myriades de sacrés plus ou moins obscurs.

 

D’origine savante et chrétienne, attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle avec le sens de « débauche », prostitution est assez peu employé dans l’ancienne langue française, concurrencé qu’il est par de très nombreux mots désignant la même chose, tels putanisme, bordelerie, abandonnement, ou des lieux de prostitution : bordel, huleu, échevinage, galise, haras, paillole, lupanar. En 1611, Cotgrave (dans A Dictionnarie of the French and English Tongues) traduit prostitution par « a setting into sale, an abandoning to the use of any man for money ». C’est une mise en vente (d’une femme ou d’une fille) à n’importe quel homme pour de l’argent. Chacun sait par l’expérience qu’il a du monde ce qu’est la prostitution. L’essentiel n’est pas le sens, ni ce que le mot désigne, mais les critiques, réprobations, jugements défavorables, indignations, que la chose suscite dans les dictionnaires anciens, du Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680) au Dictionnaire de la l’Académie française (1932-35), sans doute parce que, dans l’esprit des personnes cultivées d’alors, elle profane quelque chose de sacré : « dérèglement de vie ; c’est un abandonnement illégitime que fait une fille ou une femme de son corps à une personne afin que cette personne prenne avec elle des plaisirs défendus » (Richelet, 1680) ; « dérèglement de vie et de mœurs, abandonnement à une vie infâme » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690, qui illustre ce sens des exemples suivants : « cette femme a renoncé à l’honneur, et vit dans une étrange prostitution ; on appelle lieux de prostitution, les lieux publics où on trouve des infâmes qui se prostituent à tous venants ») ; « abandonnement à l’impudicité » (Dictionnaire de la langue française de Littré, 1863-77 ; Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1879 ; en 1932-35, la définition est « pratique de la débauche à prix d’argent », les académiciens précisant : « en ce sens il ne se dit que des femmes et des filles qui vivent dans cet abandonnement ») ; « terme relatif à la débauche vénérienne ; une prostituée est celle qui s’abandonne à la lubricité de l’homme par quelque motif vil et mercenaire » (L’Encyclopédie, 1751-64, d’Alembert et Diderot éd.).

Dans la langue actuelle, la modernité, comme chacun sait, ayant jeté la morale aux orties, ce sens classique, tel qu’il est défini avec toutes les pincettes dégoûtées de la morale et même de la moraline, fortement empreint de religiosité (la prostitution est une « profanation »), est tenu, du moins par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), pour ancien ou désuet : « vieilli (le plus souvent à propos d’une femme), pratique de la débauche pour des motifs plus ou moins intéressés ; inconduite où le sentiment n’a point de part ». Le sens moderne est à l’image de la modernité. C’est un fait, et non un jugement. Il relève de l’économie, de l’exercice d’un métier, du travail, du social, du fait de société : « fait pour un individu de l’un ou l’autre sexe, de consentir à avoir des relations sexuelles avec des partenaires différents, dans un but lucratif et d’en faire son métier ; exercice de ce métier ; le fait de société qu’il représente ». De fait, la prostitution, comme fait de société, prend des formes innombrables, comme la société elle-même : elle est clandestine, occasionnelle, professionnelle, du boulevard, du trottoir, de luxe, enfantine, homosexuelle, masculine, sauvage, juvénile, industrielle, etc.S’il fallait illustrer la disparition de la religion et celle de tout point de vue religieux ou sacré sur les mœurs ou les façons d’être de l’humanité, que l’on choisisse le mot prostitution, dont l’histoire va d’une profanation originelle à un fait de société ! D’ailleurs, la modernité pourrait tenir dans cette définition comparée au séculaire « abandonnement à l’impudicité » des académiciens ou de Littré. Comme les modernes tiennent à afficher leur adhésion, fût-elle de pure forme, à l’égalité entre hommes et femmes, le mot prostitution, contrairement à ce qu’ont longtemps prétendu les académiciens, n’est pas spécifique des seules « filles » ou « femmes » impudiques ou débauchées ; il est propre aux deux sexes. Il n’est cependant pas précisé avec qui les hommes du TLF consentent « à avoir des relations sexuelles dans un but lucratif » (des femmes ou des hommes ?). Le neveu à Tonton a beau avoir fait carrière, comme s’il était de la famille d’un pape de la Renaissance, grâce au népotisme de son oncle d’abord, puis de son parrain politique, c’est un moderne, un vrai de vrai, qui croit dans l’égalité des sexes : il a étendu le privilège de la prostitution aux garçons.

17 octobre 2009

Népotisme

 

 

Ce nom, emprunté de l’italien nepotismo (dérivé de nepote, « neveu »), est attesté en 1653 dans une lettre adressée par ce grand écrivain méconnu qu’est J-F Guez de Balzac à un de ses correspondants : « Je ne changerais pas cette amitié pour la faveur du plus grand prince du monde, pour le népotisme du cardinal Pamphilio, pour le ministère de D. ». Le sens en est « faveurs excessives accordées par certains papes ou hauts dignitaires de l’Église à leurs neveux ou proches parents ». N’ayant pas d’enfants (ou étant censés ne pas en avoir), ces papes nommaient à des postes de responsabilité les enfants de leurs frères ou de leurs sœurs, dont ils pensaient qu’ils ne les trahiraient pas, ni n’abuseraient de leur confiance. C’est ainsi que l’ascenseur social a longtemps fonctionné dans l’Eglise, à une époque où, les ascenseurs n’existant pas, l’on s’élevait d’un étage à l’autre par les escaliers.

Dans la langue classique, le mot est spécifique des mœurs papales, comme l’établit Furetière, en 1690, dans son Dictionnaire universel : « terme dont on se sert en Italie en parlant des neveux d’un pape vivant ». La définition est si fruste qu’elle ne laisse rien paraître du sens du mot, sinon dans les exemples : « il y a eu plusieurs livres écrits sur le népotisme » et « les papes ont souvent taché de réformer les abus du népotisme », desquels on peut inférer que les pratiques ainsi désignées étaient fort éloignées de la charité évangélique. En 1694, les académiciens font preuve eux aussi de timidité pour définir népotisme : « terme emprunté de l’italien qui se dit de l’autorité que les neveux d’un pape ont dans l’administration des affaires du vivant de leur oncle », au point que dans la deuxième édition de leur dictionnaire, en 1718, ils situent le népotisme dans un passé révolu : « terme emprunté de l’italien qui se dit de l’autorité que les neveux d’un pape avoient autrefois dans l’administration des affaires durant le pontificat de leur oncle », puisque, affirment-ils dans l’exemple qui illustre le sens du mot, le pape Innocent XII a aboli le népotisme. En 1762 et en 1798, la chose continue à être renvoyée dans un passé assez lointain, tout en étant atténuée (« quelquefois ») : « (népotisme) se dit de l’autorité que les neveux d’un pape ont eue quelquefois dans l’administration des affaires durant le pontificat de leur oncle ». Elle devait être largement répandue pour que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française) illustre la définition, qu’il recopie dans le Dictionnaire de l’Académie française, de cet exemple : « c’est un grand éloge pour un pape d’avoir été exempt de népotisme ».

A l’opposé, dans L’Encyclopédie (1751-64) dont d’Alembert et Diderot ont été les maîtres d’œuvre, la description du phénomène est faite sans fard ou, comme on voudra, au lance-flammes. Alors, comme aujourd’hui, la guerre des mots faisait rage et tous les moyens étaient bons pour noircir ses ennemis ou les objets de sa haine : « c’est ainsi que les Italiens appellent le crédit et le pouvoir que les papes accordent à leurs neveux et à leurs parents. Ils sont communément revêtus des emplois les plus importants de l’état ecclésiastique ; et l’histoire fournit des exemples qui prouvent que souvent ils ont fait l’abus le plus étrange de leur autorité, qu’ils employaient à s’enrichir par toutes sortes de voies, et à faire les extorsions les plus cruelles et les plus inouïes sur les sujets du souverain pontife, qu’ils traitaient en ennemis ». Il est assez peu probable que les académiciens de la Restauration aient eu L’Encyclopédie pour livre de chevet. Quoi qu’il en soit, ils semblent avoir compris les dangers que le népotisme a fait courir à la papauté : « Les abus du népotisme ont été funestes au pouvoir pontifical », écrivent-ils en 1832-35 (sixième édition) pour illustrer la définition de la quatrième édition (1762).

Cette sixième édition marque un tournant dans l’histoire du mot, puisqu’il y est noté que le mot s’étend à d’autres réalités que la cour du pape, dont le pouvoir temporel alors est contesté de toutes parts : « (népotisme) se dit, par extension, de la faiblesse qu’un homme en place a d’avancer ses parents ». Cette extension est attestée en 1800 dans un témoignage écrit par deux jacobins sur les mœurs décadentes de la révolution finissante : celles du Directoire et du Consulat, où les hommes en place ont abusé de leur pouvoir pour accélérer les carrières de leur parentèle, comme l’exprime en 1963, Lefebvre, un historien « progressiste » de la Révolution : La vénalité, la cooptation, le népotisme viciaient l’administration, déjà faible en soi puisqu’elle était abandonnée en grande partie à l’aristocratie, faisant porter sur la noblesse étêtée la responsabilité d’avoir introduit les mœurs papales dans la première République. Malgré la façon, plus cynique que celle des papes, dont Napoléon a placé sur les trônes ses frères, les enfants de son épouse, toute la parentèle corse et autre, etc., le premier consul et premier empereur des Français n’a jamais été accusé de népotisme. Qu’aurait-on dit de lui s’il avait été pape ? Dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77), le sens étendu, parce qu’il n’est plus spécifique de la papauté, est défini avec circonspection : « Par extension, désir chez un homme en place d’avancer ses parents ». Ce n’est qu’un désir, qui peut-être ne se réalisera jamais. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le népotisme, qui semble être entré dans les mœurs de la république vertueuse, est défini sans fard : « il se dit, par extension, de la faveur excessive qu’un homme en place montre envers ses parents, ses protégés ». Les auteurs de dictionnaires actuels se montrent assez mesurés dans la définition du premier sens (il est vrai que les enjeux du népotisme papal sont nuls aujourd’hui), qu’ils tiennent pour propre à l’histoire religieuse (Trésor de la langue française, 1971-94 : « favoritisme de certains papes envers leurs neveux, les membres de leur famille, dans l’administration des affaires ») ou à l’histoire (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition : « à l’époque de la Renaissance, système de pouvoir par lequel les papes accordaient à leurs neveux, leurs parents, etc., des privilèges considérables, notamment dans l’administration de l’Église »), alors qu’ils semblent intraitables dans la définition du sens étendu : « tendance à accorder des avantages aux membres de sa famille, à ses amis ou à ses relations indépendamment de leur valeur » (TLF) et « complaisance qu’un homme en place montre pour ses parents, ses protégés, auxquels il procure des avantages, des passe-droits » (DAF). La République serait-elle moins vertueuse que les Borgia ?

Quoi qu’il en soit, puisque ni Bonaparte, ni Napoléon, ni Mitterrand, etc. n’ont jamais été accusés de népotisme, il est quelque peu abusif d’en taxer Sarkozy. Pourquoi serait-il le premier ou le seul à qui le reproche est fait ? Parce qu’il est fils d’immigrés et que, dans la Hongrie de ses ancêtres, le népotisme n’avait pas cours ?

 

 

14 octobre 2009

Pédophile, pédophilie

 

Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré consacre une entrée à pédotribe (« dans les gymnases de l’antiquité, celui qui connaissait bien les manœuvres propres à chaque exercice, de manière à pouvoir enseigner comment il fallait l’exécuter, sans savoir cependant quel effet il produisait sur la santé de celui qui s’exerçait ») et à pédotrophie (« partie de l’hygiène qui a pour objet le régime alimentaire des enfants »), mais l’adjectif et nom pédophile et le nom pédophilie n’y figurent pas, ni comme mots vedette, ni dans le corps des articles. La cause en est simple. Pédophile est attesté sous sa forme latine en 1886 dans la Psychopathia sexualis du psychiatre autrichien Krafft-Ebing ; et le nom pédophilie, qui en est dérivé, n’est attesté qu’au tout début des années 1970.

Ce sont donc deux mots modernes. Ils ne sont ni dans la septième (1879), ni dans la huitième (1932-35) éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Les rédacteurs du Trésor de la langue française ne les ignorent pas, mais ils les enregistrent dans l’entrée pédo -, élément formant. Aucun article n’y est consacré. Un pédophile est une « personne éprouvant une attirance sexuelle pour les enfants ». En 1970, le mot, du moins tel qu’il est défini dans le Trésor de la langue française (1971-94), dictionnaire très bien pensant (comprendre : dans la juste et bonne ligne idéologique, dont il dévie rarement), n’a rien de répréhensible. On dirait, dans la novlangue des consciencieux du social, qu’il n’est pas stigmatisant ou qu’il n’est pas criminalisé. Il en va de même de la définition de pédophilie (entrée pédo - du Trésor de la langue française : « attirance sexuelle pour les enfants »), laquelle ne comporte rien de vraiment négatif : une attirance n’est pas un passage à l’acte, encore moins une violence, ni un viol. L’exemple qui illustre la définition de pédophile (le ou la pédophile n'est en principe troublé(e) que par des sujets non encore pubères ; ainsi, quelques femmes prennent feu pour des petits garçons) confirme l’espèce de bienveillance avec laquelle la pédophilie était envisagée dans les années qui ont suivi les événements de mai 1968, marqués par la « contre-culture », la « subversion de tout », « l’éducation alternative » - dont Cohn-Bendit, alors animateur dans un jardin d’enfants, offre de beaux exemples dans le livre qu’il a publié en 1975 , Le Grand Bazar. Cohn-Bendit était pédophile, et même pédophile militant, mais dans le sens gentillet et baba-cool que ce mot avait alors et qu’il n’a plus aujourd’hui. Il a donc tort de s’indigner qu’on ait pu l’accuser de pédophilie ; il devrait plutôt prodiguer son ire à la langue et aux évolutions du sens.

En effet, c’en est fini du grand bazar. L’envie du pénis, comme disait Freud, s’est transformée en envie du pénal, comme disait Muray. L’attestent les deux articles que consacrent à pédophile et à pédophilie les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication). L’attirance sexuelle de 1970 est devenue un crime. Pédophile « se dit d’une personne adulte qui cherche la satisfaction de ses désirs sexuels auprès d’enfants, en usant généralement de violence ou en ayant recours à la prostitution ». Quand on lit l’exemple « les pédophiles encourent des sanctions pénales », on comprend que Cohn-Bendit s’émeuve de ce qu’il a pu faire il y a près de quarante ans. Mieux encore, quand pédophile est adjectif, il est porteur d’un sens plus criminel encore : « relatif à l’exploitation sexuelle des enfants » (exemples : réseau pédophile ; les sites pédophiles de l’internet). Il en va de même de pédophilie. Certes, c’est toujours « une attirance sexuelle ressentie par un adulte pour des enfants », mais c’est aussi la « perversion du pédophile » et par extension « l’ensemble de pratiques visant ou incitant à l’exploitation sexuelle des enfants ».

Les deux mots sont formés avec des éléments grecs : paidos, « enfant », et philia, « amitié ». Au tout début des années 1970, les pédophiles se tenaient pour les amis des enfants ; ils ne leur voulaient que du bien. En trois décennies, l’amitié s’est muée en inimitié. Pour les parents, ils sont les ennemis des enfants, qu’il faut éloigner des écoles, des centres aérés et des colonies de vacances et même des familles et qui, quand ils sont pris ou dénoncés, risquent de passer plusieurs années en prison. Il est rare que la langue témoigne aussi clairement d’un changement aussi radical, presque à 180°, et qui est intervenu en aussi peu de temps (à peine trente ans) dans l’évolution des mœurs, des mentalités, des sociétés. L’envie du pénal remue les boues nauséabondes de l’âme humaine. En soi, elle n’est pas reluisante. Mais, d’un autre point de vue, qu’elle se retourne contre les soixante-huitards, qui, cachés sous le grand manteau libertaire, sont les pires inquisiteurs qui aient jamais été, est une sorte de justice immanente. La fable de l’arroseur arrosé ou du voleur volé réjouit toujours les sceptiques.

 

 

 

 

 

 

12 octobre 2009

Crise

 

 

 

Emprunté du latin crisis, lui-même emprunté du grec (krisis), désignant la phase grave d’une maladie, le nom crise est attesté à la toute fin du XVe siècle, comme terme de médecine ayant le même sens que ses étymons latin et grec. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) le juge souvent positif : « parmi les médecins, on le prend pour un changement soudain qui arrive dans les maladies, et même on le prend d’ordinaire en bonne part, et alors on peut dire que la crise n’est qu’un prompt et salutaire effort de la nature contre la maladie, suivi de quelque évacuation favorable ». Au XVIIe siècle et dans tout le siècle suivant, en médecine, le mot n’a pas toujours le sens défavorable ou fatal qui y est donné en français moderne. Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), c’est le « jugement qu’un médecin fait d’une maladie par quelque symptome qui arrive au plus fort du mal, quand la nature tâche à se dégager de ses mauvaises humeurs » et l’exemple suivant atteste clairement les effets opposés, bons ou mauvais, de toute crise : « la crise est un soudain changement de la maladie, qui se tourne à la santé ou à la mort ». Cette ambivalence se retrouve dans les définitions du Dictionnaire de l’Académie française : « effort que fait la nature dans les maladies, qui est d’ordinaire marqué par une sueur ou par quelque autre symptome, et qui donne à juger de l'événement d’une maladie » (1694, 1718, 1740, 1762 : bonne crise ; mauvaise crise ; crise imparfaite) et « effort de la nature dans les maladies, qui produit un changement subit et marqué en bien ou en mal » (1798, 1832-35, 1879, 1932-35). On comprend dès lors que Bordeu, célèbre docteur de la faculté de médecine de Montpellier, ait consacré dans L'Encyclopédie (1751-64, d'Alembert et Diderot éd.) de très longs développements (plus de 20 pages format A4) à la crise en médecine, aux divers symptômes par lesquels elle se manifeste, aux effets bénéfiques ou maléfiques qu’elle peut avoir sur les malades et surtout aux diverses interprétations qui en sont faites depuis Hippocrate et Galien. Dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), l’ambivalence est surtout exprimée dans les exemples : « changement qui survient dans le cours d’une maladie et s’annonce par quelques phénomènes particuliers, comme une excrétion abondante, une hémorrhagie considérable, des sueurs, un dépôt dans les urines, etc. » (« crise heureuse ; crise funeste ; une opinion astrologique et fausse a attribué une influence à la lune sur les crises »). Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la crise, en médecine, continue à avoir des effets contradictoires : « ensemble des phénomènes pathologiques se manifestant de façon brusque et intense, mais pendant une période limitée, et laissant prévoir un changement généralement décisif, en bien ou en mal, dans l’évolution d'une maladie », alors que, dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), le sens de « moment, dans l’évolution d’une maladie, où se produit un changement subit, généralement décisif » (crise favorable, salutaire, jour de crise) est tenu pour « vieilli », le sens en usage en médecine étant défini comme un « accident qui atteint une personne en bonne santé apparente » ou « une aggravation brusque d’un état chronique », dont les effets, quels qu’ils soient, sont ou la mort du patient ou une paralysie générale ou le coma ou une lente agonie. Même en économie, dans la langue moderne, la crise peut être ou un cataclysme ou un bienfait. Les économistes modernes, qui emploient souvent le mot crise dans un sens favorable, n’ont aucun mérite à aller à contre-courant : les médecins leur ont montré la voie. Pour l’opinion, la crise économique serait une malédiction ; pour de nombreux économistes, elle serait une bénédiction, puisqu’elle fait disparaître les entreprises mal gérées ou les services inutiles, tout en élargissant le champ d’action des entreprises viables et bien gérées.

 

C’est à la fin du XVIIe siècle seulement, dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), que crise est employé par métaphore hors de la médecine et pour désigner des « choses morales ». La définition (« crise se dit figurément en choses morales ») est illustrée de ces exemples : « cette intrigue est dans sa crise, nous en verrons bientôt le dénouement ; le procés est dans sa crise, on est après à le juger ». Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, 1762) se contentent de gloser l’emploi figuré une affaire est dans sa crise par « elle est sur le point d’être decidée de manière ou d’autre », sans se prononcer sur la décision, bénéfique ou non. C’est à compter de la cinquième édition de ce dictionnaire, l’édition « révolutionnaire » de 1798, que crise, au figuré, prend un sens négatif : « (le mot) se prend figurément pour le moment périlleux ou décisif d’une affaire » (exemples de 1832-35 : voilà le moment de la crise ; nous approchons de la crise ; une crise se prépare ; les affaires sont dans un état de crise), ainsi que chez Littré (1863-77 : « moment périlleux et décisif »), qui est le premier lexicographe à illustrer ce sens d’un exemple emprunté à la politique : « une crise politique très dangereuse » (« crise ministérielle, moment où un ministère est dissous sans être encore remplacé ») et qui est aussi le premier à noter que le mot s’étend à d’innombrables réalités, dont les réalités économiques : « trouble dans la production ; crise industrielle, commerciale, dérangement, perturbation des opérations industrielles, des transactions commerciales, qui en suspend le cours ; crise financière, embarras considérable dans les finances publiques ou dans les affaires ; crise monétaire, embarras qui provient de la rareté de la monnaie », emplois illustrés de ces exemples : « les crises amènent tantôt le renchérissement des produits, tantôt l’avilissement des prix ; la crise des vins ; la crise des subsistances ».

La modernité commence dans le Littré, où apparaît la crise économique et où le mot, quand il s’applique hors de la médecine, n’a d’effets que catastrophiques. Ces emplois sont exposés par les académiciens à compter de 1879, qui ajoutent en 1932-35 ces emplois figurés (des emplois figurés d’un premier emploi figuré, du figuré au deuxième degré en somme) : « figuré, crise de doute, de désespoir ».

 

Ce qu’apprend l’histoire de ce mot, c’est l’extension continue de crise, surtout dans la langue moderne, à des réalités sans cesse nouvelles, au point que les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication, depuis 1994), mettent en garde leurs lecteurs éventuels contre les emplois étendus et abusifs de crise : « Le mot crise est souvent employé abusivement. Il devrait être réservé à des phénomènes précis et à des évènements limités dans le temps ». La mise en garde a beau être imprimée en caractères gras, il semble qu’elle soit lettre morte. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1694, le nom crise a deux acceptions : médicale et figurée ; trois siècles plus tard, dans la neuvième édition, il en a sept ; il en aurait sans doute davantage si les académiciens étaient animés de la même volonté d’exhaustivité que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) qui relèvent les emplois en médecine, dans la dramaturgie théâtrale, dans la langue courante (crise de nerfs, de larmes, de foie, de colère, etc.), dans la langue familière (« piquer une/sa crise »), dans le vocabulaire de la psychologie et surtout dans celui de la psychologie de l’enfant, chez les sociologues et autres consciencieux du social, journaleux ou autres (crise morale, des mœurs, de la civilisation, des sociétés modernes, crise universitaire), en économie et dans le vocabulaire des financiers (« dans un cycle économique, dysfonctionnement, souvent caractérisé par la surproduction ou la dépression, le chômage et, en économie capitaliste, un effondrement des cours boursiers »), la crise pouvant être agricole, commerciale, économique, financière, de mévente, de surproduction, et dans ses sens affaiblis (« simple difficulté »), du papier, du tourisme, des autoroutes, du logement, ou dans le domaine politique, diplomatique, gouvernementale, intérieure, internationale, russo-polonaise, des monarchies européennes, de régime. Il y a même une psychose de crise. Le nom s’étend même à la culture et aux activités intellectuelles : « crise de la physique, de la poésie, des fondements des mathématiques, du roman, du théâtre »… Il n’est rien dans le Modernistan qui ne soit pas, un jour ou l’autre, en crise, comme si l’essence du monde moderne se cristallisait dans la crise ou comme si les modernes prenaient plaisir à se faire peur ou à faire peur à leurs compatriotes les plus démunis ou à jouer aux Saint-Georges luttant contre le dragon (la crise, en un moment) en agitant à tout moment le spectre de la crise.

 

 

05 octobre 2009

Décadence

Décadence, emprunté du latin médiéval decadentia, est attesté au début du XVe siècle. Il se dit alors de l’état d’un bâtiment qui se dégrade : « un moulin qui est chu en décadence et ruine » (1413) ; « un moulin qui était en telle ruine et décadence que ledit moulin ne pouvait faire de blé farine » (1457) ; « le lieu à faire justice était tombé par tempête en décadence (1459) ; « édifices tombés en ruine et décadence (1543). Ce sens est relevé dans les dictionnaires anciens, ceux de Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « chute, ruine imminente ; les bâtiments qui ne sont point habitez tombent bientôt en décadence »), de l’Académie française (1694 : « disposition à la chute et commencement de ruine ; ce palais s’en va en décadence » ; 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35 : « disposition à la chute ; état de ce qui tend à sa ruine, commencement de ruine ; ce palais s’en va en décadence ») ; de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88 : « état de ce qui tend à sa ruine ; commencement de ruine »). Dans la sixième édition de leur Dictionnaire, les académiciens ajoutent, à la suite de la définition « commencement de dégradation, de ruine, de destruction, état de ce qui tend à sa ruine », la remarque suivante : « il n’est presque plus d’usage au propre », le sens en usage étant le sens figuré. En réalité, dès le XVIIe siècle, quelques grammairiens, dont le père Bouhours, n’acceptent que le sens figuré et ils préfèrent à décadence (d’un palais), exemple cité par les académiciens, ruine (d’un palais). Ils condamnent aussi tomber en décadence qu’ils jugent impropre, l’expression propre étant tomber en ruine. D’Alembert (L’Encyclopédie, 1751-65) essaie de distinguer les deux mots, faisant de l’un la cause de l’autre : « décadence et ruine diffèrent en ce que le premier prépare le second, qui en est ordinairement l’effet ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) confirme le point de vue des académiciens en 1832-35 : « état de ce qui commence à choir, à tomber (cette maison tombe en décadence) ; cet emploi, au propre, est maintenant peu usité ». Les académiciens, en 1932-35 (huitième édition) et aujourd’hui (édition en cours), prennent acte de la désuétude de ce sens, qu’ils ne relèvent plus, ne faisant état que du sens figuré, alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le mentionnent comme vieux et rare (« état de ce qui commence à tomber, à s’écrouler », comme dans cet exemple : « un vieux mur en décadence sépare seul de la mer profonde » (Stendhal, 1838).

Le sens que l’on peut dire « figuré », au sens où il s’applique à des réalités qui ne sont pas matérielles, est attesté en 1468 : « était chose moult piteuse de voir sa haute royale magnificence de jadis être venue à telle décadence et rabaissement ». Les auteurs des anciens dictionnaires exposent ce sens, aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « décadence se dit aussi figurément dans les choses morales ; le crédit de cet homme va en décadence pour dire il se ruine ; toutes les choses du monde vont en décadence, c’est-à-dire de mal en pis ; cette famille noble tombe en décadence ; Vigenère a écrit l’Histoire de la décadence de l’Empire d’Orient ») que les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 : « il signifie aussi figurément l’adversité, le malheur, la ruine des affaires de quelqu’un » ; 1718 : « il se dit figurément de tout ce qui va vers le déclin, de tout état qui devient moins avantageux, moins agréable », la décadence de l’Empire ; la décadence des affaires d’un Etat ; la décadence des lettres ; ses affaires vont en décadence ; sa santé va en décadence ; le commerce était alors fort en décadence ; 1762, 1798, 1832-35 : « il se dit figurément de tout ce qui va vers le déclin, de tout état qui devient moins avantageux, moins agréable ; la décadence de l’Empire ; la décadence des affaires d’un État ; la décadence des lettres ; sa santé, ses affaires vont en décadence ; la décadence du commerce) ou Littré (1863-77 : « figuré, en parlant des choses abstraites », institutions, affaires, églises d’Orient, esprits, forces, Etat ; Décadence se dit quelquefois absolument de l’abaissement des choses littéraires, intellectuelles, scientifiques »).

Ce qui est nouveau et comme inouï dans la langue moderne, c’est l’extension de décadence à de nouvelles réalités : l’économie, les mœurs, les lettres, les arts, les hommes. Naguère, c’était un Empire ou les empires lointains qui tombaient ou étaient tombés en décadence. Aujourd’hui, la décadence s’est rapprochée et nous menace, non seulement dans nos vies, mais dans notre être même. Certains s’en réjouissent comme Cocteau, sans doute par esprit de provocation : La décadence est la grande minute où une civilisation devient exquise (Maalesh, 1949). La conscience de la décadence devient très vive après la première guerre mondiale, comme chez Valéry : « On nous a assez dit que nous étions un peuple en décadence, qui ne fait plus d’enfants, qui n’a plus de foi en soi-même, qui se décompose assez voluptueusement sur le territoire admirable dont il jouit depuis trop de siècles » (Variété IV, 1938), la France et l’Europe étant entrées « en décadence », comme lors des derniers siècles de l’Empire romain. Montesquieu a écrit des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734). Il est probable que, dans trois ou quatre siècles, un auteur, nommé peut-être Mohammed ou Mamadou, écrira le même livre, dont les héros ne seront pas les Romains, mais les Français.

03 octobre 2009

Caractères 2

Journaleux

 

Grande ville du Sud

            Vendredi 25 septembre, vers 14 h, à l’arrêt « Commune de Paris » du bus n° 6 qui traverse la ville du nord au sud, montent trois dames âgées. Le bus propre, bien entretenu, climatisé est bondé. Il n’y a plus de place assise. Une des vieilles dames montre à trois jeunes noirs, deux garçons et une fille, confortablement assis sur leur siège, une carte d’invalidité et leur demande poliment, dans un français sans accent, de leur laisser une place. De toute évidence, elle est du pays. C’est une autochtone - une « de souche » ou, mieux une sous-chienne, comme on dit en novlangue multiculturelle. Aucun ne bronche. De toute évidence, ces « jeunes » sont au-dessus des chiens. Finalement, un vieux monsieur, assis un peu plus loin, se lève et s’adresse, lui aussi dans un français sans accent, à la vieille invalide : « Madame, je vous en prie, venez vous asseoir ici ». Les trois noirs en sourient, fiers de tout l’orgueil de leur race.

Quelques minutes plus tard, les deux garçons noirs se lèvent et descendent à l’arrêt « Pasteur ». Les deux dames âgées montées à « Commune de Paris » ont vu les places se libérer et s’en approchent, mais, plus promptes, deux jeunes musulmanes, grasses, rebondies, bien nourries, l’une voilée, l’autre pas, qui avaient vu les deux Françaises âgées s’approcher des sièges libérés, y ont posé leurs fesses, au mépris de toute politesse. Quand on est vrai croyant, on ne cède jamais rien, surtout pas une place assise dans un bus bondé à des vieillards impotents.

 

            Des milliers de faits de ce type se produisent à chaque instant en France. Le journaleux du Monde n’a pas pu ne pas en être le témoin – à moins qu’il ne soit aveugle. Or, jamais il ne les raconte, jamais il n’en fait état. Au contraire, d’après lui, ce sont les trois jeunes gens noirs et les deux musulmanes du bus bondé qui sont victimes du racisme. Voilà une façon plaisante de réécrire l’histoire : ce sont les colons qui, en Algérie, étaient victimes du racisme ; et ce sont les soldats de la Wehrmacht qui, dans la France occupée, souffraient de discriminations. Le journaleux avance sur la voie du négationnisme.

                    

            Toujours dans cette grande ville du Sud. Le matin, vers 7 heures, des miséreux fouillent les poubelles à la recherche d’un peu de nourriture pour la journée. Dans le quartier, dit « populaire » dans la novlangue multiculturelle, c’est-à-dire, en bon français, dans le quartier islamisé et purifié, d’où ont été chassés tous les infidèles, ces mendiants ne font pas la manche. Cela ne servirait à rien. Les nantis ne font l’aumône qu’aux leurs – restés au pays – au nom de la préférence islamique. Pourtant, pendant toute la nuit, ces mêmes nantis ont bouffé, bâfré, gueuletonné, avalé de la chorba aux lentilles, de la semoule, de bons et gros légumes, du mouton, du poulet, rien que du hallal, du miel, des gâteaux sucrés, des dattes. Du coucher au lever du soleil, ils se sont empiffrés. A sept heures, au moment où les sous-chiens fouillent leurs poubelles, ils ronflent. C’est le mois de ramadan.

            Il y a un demi-siècle, Albert Camus, enquêtant sur la misère en Algérie, décrivait les miséreux d’alors qui fouillaient les poubelles, de faible contenance (c’était avant la société de consommation), de « là-bas » ; et ils disputaient aux rats un quignon de pain ou des épluchures de légumes. En un demi-siècle, le monde n’a pas changé : les SDF disputent toujours aux rats le contenu des poubelles, non plus en Algérie, mais en France, patrie des droits de l'homme. Ce qui a changé surtout, c'est le journaleux. En 1959, il aurait publié la courageuse enquête d’Albert Camus ; en 2009, il se l’interdit : elle est haram.

 

 

01 octobre 2009

Investigation

Emprunté du latin investigatio « recherche attentive, enquête » (nom dérivé du verbe  investigare signifiant « suivre à la trace » et « rechercher, scruter attentivement »), le nom investigation est attesté à la fin du XIVe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à partir de la cinquième édition (1798), l’édition de la Révolution au cours de laquelle se renforce l’Etat central. Dans l’histoire de la langue, investigation n’est pas un terme propre à la langue de la justice et de la police ; ou s’il semble l’être devenu, c’est depuis quelques décennies seulement, peut-être sous l’influence de l’anglais investigation et des innombrables séries policières de la télévision états-unienne diffusées en France. En 1798, il est défini ainsi : « terme didactique, recherche suivie sur quelque objet » (exemple : « l’investigation de la vérité », la vérité en question n’étant pas nécessairement celle d’une enquête de justice ou de police) et « on dit aussi en grammaire l’investigation du thème pour dire la recherche analytique du premier radical d’un temps d’un verbe » (par exemple messeoir pour messied ou en anglais la recherche de l’infinitif d’un verbe irrégulier dont on connaît le prétérit).

Au XIXe siècle, le principal emploi d’investigation n’est pas dans l’ordre de la justice ou de la police, comme le confirme la définition, plus longue, de ce mot dans la sixième édition du DAF (1832-35 ; même définition en 1878-79 et en 1932-35). Ce n’est plus un « terme didactique », mais c’est toujours une « recherche suivie sur quelque objet ». Les exemples cités sont plus nombreux : « l’investigation de la vérité ; cette longue investigation ne produisit aucun résultat ; poursuivre son investigation, ses investigations ; de savantes investigations ». De même, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) illustre le sens « action de suivre à la trace, de rechercher attentivement » de cette phrase : « les investigations des magistrats ont réussi, le coupable a été saisi », mais les extraits d’écrivains cités n’ont aucun rapport avec les enquêtes de juges ou de policiers. C’est de Rousseau (Discours sur les sciences et les arts) : « que de dangers, que de fausses routes dans l’investigation des sciences ! » ; de Diderot (L’Encyclopédie) : « investigation, c’est une espèce de quête où l’esprit suit à la piste les traces d’une cause ou d’un effet, présent ou passé » ; de Mollien, ancien ministre de Napoléon : « de là (à savoir les habitudes du commandement militaire), cette investigation que Napoléon portait sur les progrès des sciences et des arts, sur tous les produits nouveaux de l’industrie, sur tous les exercices de l’esprit, et par l’effet de laquelle la protection elle-même prenait quelquefois le caractère de l’inquisition », extrait dans lequel les deux sens, scientifique et judiciaire ou policier, se rejoignent.

Dès le XVe siècle, les deux sens « recherche » (portant sur quelque objet que ce soit ; Montaigne : « longue et religieuse investigation ») et « enquête » (de justice, in Ordonnances des rois de France, 1407) régissaient les emplois d’investigation. C’est au XVIIIe siècle, chez les encyclopédistes et les écrivains philosophes, que le mot s’étend à des réalités intellectuelles, dans le Dictionnaire universel, dit de Trévoux, à partir de l’édition de 1721, à la grammaire (investigation du thème), et chez Rousseau, en 1750, aux sciences (l’investigation des sciences). Dans la Lettre sur une nouvelle réfutation, Rousseau écrit : « Quand j’ai hasardé le mot investigation, j’ai voulu rendre un service à la langue », ce dont Littré tire la remarque suivante : « on voit par l’historique combien J. J. Rousseau se trompait en croyant avoir donné investigation à la langue française ». Or, Rousseau n’affirme rien de tel ; c’est Littré qui lui prête cette prétention, parce que Littré n’a pas lu la totalité de la phrase de Rousseau. La voici : « Quand j’ai hasardé le mot investigation, j’ai voulu rendre un service à la langue, en essayant d’y introduire un terme doux, harmonieux, dont le sens est déjà connu, et qui n’a point de synonyme en français ». Ce que Rousseau déclare avoir accompli, c’est employer le nom investigation suivi du nom sciences, dans un contexte nouveau, pour désigner ce que nous nommons aujourd’hui la recherche scientifique. Les dictionnaires sont censés faire autorité ou avoir force de loi en matière intellectuelle. Rien n’est plus inexact ou trompeur. C’est une idée reçue, laquelle, comme toutes les opinions, doit jamais être reçue, du moins pas avant un examen.

Même dans la langue moderne, le nom investigation n’est pas spécifique de la police judiciaire. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication), le sens relevé est celui des éditions précédentes : « recherche minutieuse et suivie » ; c’est dans les exemples qu’apparaît l’emploi policier ou judiciaire, non pas dans les deux premiers : « entreprendre, mener une savante investigation ; poursuivre sans relâche ses investigations », mais dans le troisième : « investigations policières ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), où le sens « recherche minutieuse, systématiquement poursuivie, sur quelque chose » ne s’applique à la police ou à la justice que dans quelques emplois : « appareil, mode, objet, procédés d’investigation ; résultat des investigations ; investigation bactériologique, délicate, minutieuse, policière, sexuelle ; investigation par auscultation, par sondage, par toucher ; limiter les investigations ; opérer des investigations ; se soumettre à des investigations » ; et sans doute, quand on examine ces emplois, à la suite du recours de plus en plus fréquent aux méthodes scientifiques (de biologie, de chimie, recherche d’ADN, balistique, etc.) dans les enquêtes de police – sinon dans les enquêtes réelles, du moins dans celles qui font le sel des séries de télévision. 

22 septembre 2009

Suffrage

 

Suffrage, emprunté du latin suffragium, est attesté à la fin du XIIIe siècle. Il est employé au pluriel, suivi du nom oraisons (« prières ») dans suffrages d’oraisons ; et, même employé sans complément, il a pour sens « prières ». Dans la première moitié du XIVe siècle, il est employé dans le sens de « secours, aides » et dans la seconde moitié du même siècle, apparaît le sens qui prédomine dans la langue actuelle : « expression du vote ou des votes lors d’une élection ».

Dans les dictionnaires anciens ou récents, le ou les sens religieux, dont celui qui est attesté le premier dans l’histoire de la langue, n’est pas occulté, mais il est toujours cité après le sens social ou politique, apparu pourtant un siècle plus tard. « On appelle suffrages de l’Eglise les prières que l’Eglise universelle fait pour les fidèles et suffrages des saints les prières que les saints font à Dieu en faveur de ceux qui les invoquent ; on appelle encore suffrages certaines commémorations dans le bréviaire qui se disent à la fin de laudes et de vêpres, en certains jours de l’année » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, etc.), auxquels il est ajouté en 1762 cet emploi : « on appelle menus suffrages certaines oraisons de dévotions particulières », que les académiciens jugent ironique : « il se prend toujours ironiquement » ; et en 1798 (cinquième édition) cet autre : « on appelle vin de suffrage celui qu’on retire de différentes cuvées particulières mêlées ensemble, provenant de l’acquit de plusieurs petites redevances en panerées de raisin, en seaux, de vin ; cela se dit par opposition à du vin recueilli d’une seule et même vigne » (exemple : ce curé boit d’assez bon vin de suffrage). Ces sens sont dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré (« au pluriel, terme de liturgie catholique : prières que l’on fait en certains jours de l’année à la fin de laudes et de vêpres pour la commémoration des saints ; La Fontaine a dit suffrages au sens de « prières en général » ; suffrages de l’Église, prières qu’elle adresse à Dieu pour les fidèles, afin de leur obtenir quelques grâces ; suffrages des saints, les prières que les saints font à Dieu en faveur de ceux qui les invoquent ; menus suffrages, courtes oraisons que les moines ou quelques gens dévots récitent à la suite de l'office en commémoration des saints ») et dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Religion catholique, suivi d’un complément déterminatif à valeur active, suffrages de l'Église, suffrages des saints ; suivi d’un complément déterminatif à valeur passive : prière d’intercession ; prière composée d’une antienne, d’un verset et d’une oraison, dite certains jours à la fin des laudes et des vêpres afin d’obtenir l’intercession des saints auprès de Dieu ; menus suffrages, petites oraisons, courtes prières surérogatoires, récitées à la fin de l’office ». Autrement dit, ce sens religieux n’a pas disparu, bien qu’il semble près de tomber en désuétude. Alors que, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), un équilibre est maintenu entre les deux sens, religieux et profane, du moins pour ce qui est des lignes auxquelles ils ont droit, dans la huitième édition (1932-35), le sens religieux occupe, pour ce qui est de la place, un cinquième de la place consacrée au sens profane. En 1694, le sens politique n’apparaît pas encore, et pour cause, le vote n’étant en vigueur que dans des communautés restreintes, celle que forment les académiciens, par exemple : « déclaration qu’on fait de son sentiment, de sa volonté et qu’on donne, soit de vive voix, soit par écrit ou autrement, dans l’occasion d’une élection, d’une délibération » (je lui ai donné mon suffrage ; il a été élu à la pluralité des suffrages ; il a envoyé son suffrage par écrit ; il n’a pas eu tous les suffrages), alors que, hors du vote, suffrage signifie « approbation » (cette pièce a mérité les suffrages de toute l’assemblée). Chez Diderot, en 1765, le suffrage universel est le « vote à l’unanimité ». Ce n’est qu’en 1828, chez Guizot, qu’il prend le sens de « droit de vote attribué à tous les citoyens ». Il est vrai que le sens de l’adjectif universel est restreint, comme l’expose le spécialiste de droit constitutionnel Georges Vedel (1949) : « il n’y a pas de bonne définition du suffrage universel pour l’excellente raison que celui-ci est indéfinissable dans l’absolu. Il ne se définit, comme on l’a vu, que par opposition au suffrage censitaire, aristocratique ou capacitaire. Encore que, dans les pays démocratiques, ni les enfants, ni les aliénés, ni certains condamnés ne votent, on considère que ces pays ne connaissent pas moins le suffrage universel ».

Au XIXe siècle, la démocratie représentative s’introduisant peu à peu dans les institutions, le suffrage touche de plus en plus de citoyens. C’est le sens politique, cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « suffrage universel, droit de voter accordé à tous les citoyens ; suffrage restreint, celui auquel tous les citoyens ne sont pas appelés » et dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « suffrage universel, droit de vote attribué à tous les citoyens ; suffrage restreint, droit de vote attribué à certaines catégories d’électeurs ; suffrage censitaire, droit de vote réservé aux citoyens qui paient une certaine somme d’impôt ; suffrage féminin ou plus ordinairement suffrage des femmes, droit de vote accordé aux femmes ». Le mot s’étend dans la seconde moitié du XXe siècle à de nouvelles réalités, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) : « suffrages exprimés, ensemble des suffrages valides déposés dans l’urne, lors d’une consultation, après soustraction des bulletins blancs et nuls, et qui sont seuls pris en compte pour le calcul des résultats » ; « absolument, expression de l’opinion, prise de position d’un citoyen à part entière dans la vie politique, l’administration de sa cité, de son pays » ; « par métonymie, manière d’effectuer cette déclaration ; expression du vote d’un individu, d’un groupe » ; « suffrage capacitaire ; suffrage censitaire ; suffrage direct, système d’élection dans lequel les électeurs désignent sans intermédiaire leurs représentants ; élection au premier degré (par opposition à suffrage indirect), ou à plusieurs degrés » ; « suffrage familial, système de vote qui accorde au chef de famille un nombre de voix correspondant à l'importance de cette dernière » ; « suffrage indirect, plural, restreint ; suffrage universel ».

Les suffrages ont d’abord été des prières. Ne le sont-ils pas restés ? Les suffrages politiques, tout modernes qu’ils semblent, tiennent plus de la prière collective ou aveugle que de la libre volonté des citoyens.

 

19 septembre 2009

Caractères I

Portrait de l’antiraciste

 

Gnafron est antiraciste. Il l’est naturellement, à tout moment et en tout lieu, où qu’il soit, quelle que soit l’heure, qu’il soit midi ou minuit. Certains sont en ticheurte pendant la journée, mais seulement quand il fait beau ; s’il fait froid, ils se vêtent de pulls en laine. D’autres sont entichés de tel ou tel hurleur de rap, mais trois heures par jour seulement. Le reste du temps, ils ne sont entichés de rien, comme les anti-camions ou les anti-piétons ne vitupèrent contre les camions que dans les embouteillages ou ne haïssent les piétons qu’en ville. Gnafron est différent. Il est antiraciste de sang et de race. Il a l’antiracisme dans les veines et dans les gènes. C’est sa nature ou son essence. Il n’est pas homme, mais antiraciste.  Les racistes étant inférieurs, il les hait : c’est dans l’ordre des choses. Tant pis pour les racistes ; s’ils étaient de la race supérieure des seigneurs, ils ne seraient pas racistes. Gnafron se prosternerait à leurs babouches en psalmodiant « Allah akbar » et aucun des antiracistes de l’organisation antiraciste dont Gnafron est le mètre à penser n’appellerait à les exterminer. Dans ses rêves antiracistes les moins fous, Gnafron nettoie la terre de France de tous les insectes nuisibles qui l’infectent, mais il ne situe pas ses rêves en terre d’islam, ni en terre d’Afrique, ni en terre d’Iran, terres qui ont été purifiées de toutes les sales races qui y étaient établies. C’est que la voix de la race parle en lui. Ses ancêtres ont été collabos, pétainistes, antisémites ; il est donc à leur image. Il est antiraciste.