09 mai 2008
Sordide
En latin, l’adjectif sordidus, dérivé du nom sordes, "ordures, saleté, crasse, bassesse de condition", a, dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934), pour sens propre "sale, crasseux, malpropre" et, pour sens figuré, "bas, insignifiant, méprisable" ou "vil, ignoble". L’adjectif français qui en est emprunté est attesté à la fin du XVe siècle dans le sens propre de l’adjectif latin ("sale, crasseux") et dans le sens figuré, comme un synonyme d’avarice ou d’avaricieux : "qui est d’une mesquinerie ignoble". L’avarice était tenue alors pour une saleté de l’âme ou une ordure de l’esprit, comme une caractéristique de l’esclave, l’homme libre étant par nature libéral, c’est-à-dire généreux.
Dans le Dictionnaire de l’Académie française, il est enregistré dans ce sens moral dès la première édition (1694) : "sale, vilain". Les académiciens précisent qu’il "ne se dit guère que par rapport à l’avarice" ("c’est un homme avare, vilain, sordide, c’est un avare des plus sordides") et qu’il "se dit plus ordinairement des choses", telles que l’avarice, le gain, l’intérêt, l’épargne. La définition est reprise dans les quatrième, cinquième ("il n’est pas d’usage au propre ; et au figuré, il ne se dit des personnes que par rapport à l’avarice"), sixième, huitième éditions (1762, 1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française.
Les auteurs de L’Encyclopédie ne consacrent pas d’article à sordide, mais à sordidité, terme de morale (on dirait aussi "terme évaluatif"), qu’ils restreignent à la seule expression de la condamnation morale de l’avarice : "substantif énergique dont notre langue devrait s’enrichir (ce qui a été fait), et qui exprimerait très bien une avarice basse et honteuse : sois économe, mais ne sois point sordide, ce n’est que pour te reposer le soir, que tu dois, voyageur sensé, profiter du matin de tes jours", est l’exemple cité. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) restreint, comme les encyclopédistes, l’emploi de sordide à la seule qualification des avares : "sale, vilain, en parlant des avares : c’est un avare des plus sordides ; gain, intérêt, avarice, épargne sordide".
L’article que Littré consacre à sordide dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) est plus ample que celui des académiciens, dans la mesure où il distingue nettement le sens propre ("sale, vilain") du sens figuré ("avare" ou "avaricieux") et qu’il a trouvé dans la littérature classique des exemples illustrant l’un et l’autre sens ; le propre : "La volupté d’Épicure n’était point sordide ; il a vécu si sobrement que les Pères en font parfois honte aux chrétiens" (La Mothe Le Vayer), "François ne saurait avoir ni un habillement si sordide ni une nourriture si modique, qu’il ne soit parfaitement satisfait" (Bossuet) et en médecine "plaie sordide", "ulcères sordides" ; le figuré : "il y a un noble intérêt, il y a un intérêt bas et sordide" (Bossuet), "Travaillez pour la gloire, et qu’un sordide gain Ne soit jamais l’objet d’un illustre écrivain" (Boileau), "le parfait désintéressement de Socrate, qui était sans héritage et sans revenu, faisait encore sentir davantage par le contraste la sordide avidité des sophistes" (Rollin).
Dans la langue moderne, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94), l’adjectif qualifie des réalités sociales, choses ou personnes : banlieue, bauge, cour, escalier, guenilles, habits, haillons, maison, masure, quartier, rue, ruelle, taudis, apparence, aspect, misère, gueux, vieillard, de sorte qu’il est défini dans ce dictionnaire, au sens propre, ainsi : "d’une saleté repoussante, d’une misère extrême" et qu’il a pour synonymes crasseux, dégoûtant, immonde, infect, pouilleux. Au XVIIIe siècle, il se disait de l’avarice ; aujourd’hui, il peut se dire de toute réalité sociale, l’avarice en étant une. Pour ce qui est du sens figuré, il est précisé, dans ce dictionnaire, que ce sens est spécifique du "domaine de l’argent", ce qui est une façon de lier morale et société et d’en user pour condamner une morale sociale qui fait horreur, non pas parce qu’elle est l’antonyme de la générosité définissant la nature de l’homme libre, mais parce que, signe d’égoïsme et d’un désir de ne rien partager, elle sape l’ordre social nouveau. Sordide au figuré est ainsi défini : "d’une bassesse extrême, ignoble" ; il a pour synonymes abject, infâme, mesquin, vil et il sert à qualifier l’avarice, l’économie, l’égoïsme, l’épargne, l’intérêt, le matérialisme, la mesquinerie ; de ces vices, il s’étend à des faits, choses ou événements, qui trahissent de la part de ceux qui les accomplissent, une grande bassesse d’âme : la besogne, les calculs, les comptes, le crime, la débauche, le gain, l’histoire, les plaisirs, la vie.
Les auteurs de L’Encyclopédie ont cherché à acclimater le nom sordidité, attesté au XVIe siècle chez le philosophe Charron ("le prince doit éviter deux choses : l’injustice et la sordidité, en conservant le droit envers tous et l’honneur pour soi"), au sens "d’avarice". Ils y ont réussi, puisque ce nom est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française (cinquième et sixième éditions, 1798 et 1832-35 ; il n’apparaît pas dans l’édition de 1932-35) au sens de "mesquinerie, avarice" ("il est peu usité, précisent les académiciens) et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), dans les deux sens : "saleté" et "ladrerie". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens social ("saleté repoussante, misère extrême") est jugé rare, mais il est attesté chez Gide : "le village où nous campons ne le cède en rien à ceux que nous avons traversés, en misère, en saleté, en dénuement de toute sorte, en sordidité" (Voyage au Congo, 1927), le sens courant étant le sens figuré : "bassesse extrême, ignoble" (synonymes : abjection, infamie, mesquinerie).
L’évolution de l’un et l’autre de ces mots, que l’on peut résumer ainsi : moins de nature, plus de société, atteste que peu à peu la nature s’efface ou qu’il n’y est plus fait référence pour expliquer quoi que ce soit, et que cet effacement est compensé par l’expression de cette nature en termes sociaux ou de conditions de vie : misère ou pauvreté ou indignité.
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07 mai 2008
Banaliser
Banaliser, banalisation
Dérivé de l’adjectif banal, entendu en 1798 au sens de "commun, sans originalité", le verbe banaliser et le nom banalisation sont modernes : banaliser est attesté en 1842 au sens de "rendre, devenir banal", banalisation ("action de banaliser") en 1906. Les académiciens ne les enregistrent pas avant la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire ; quant à Littré (Supplément de 1877 à son Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il le mentionne comme un néologisme, qu’il définit par sa formation ("rendre banal") et qu’il illustre par deux exemples qui se rapportent à l’art, qu’il soit pictural, décoratif, musical ou théâtral : un extrait du Journal officiel (1874, "types tant de fois réalisés par toutes les écoles et un peu banalisés par l’abus de la mythologie dans la décoration") et d’Alphonse Daudet (1876) : "époque terrible et grandiose que tant de livres, de tableaux, de lithographies, de romances, de mélodrames ne sont pas encore parvenus à banaliser".
Un peu plus d’un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce verbe, qui, dans les exemples que cite Littré, se rapporte à l’art où il désigne le manque d’originalité ou ce qu’il y a de commun, s’étend à la technique ferroviaire (banaliser une locomotive, une voie ferrée, un train) et aux réalités sociales : banaliser un objet ("le rendre courant, lui enlever toute originalité, le rendre vulgaire"), banaliser un geste, une image, un mot, un répertoire, un texte, banaliser quelqu’un. De ce point de vue, c’est effectivement un terme moderne.
Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens reconstruisent a posteriori l’histoire des sens de ce nom. Le premier sens relevé est le sens de banaliser dans le droit, sens qui était celui de l’adjectif banal ("qui appartient au seigneur et dont l’usage est imposé à ses sujets moyennant redevance") dans la langue féodale : "placer sous le droit commun ce qui jusque-là jouissait d’un privilège exclusif" (banaliser une voie privée, un terrain banalisé ; une voiture de police banalisée, à laquelle on a enlevé tout signe permettant de la distinguer d’une voiture particulière ; banaliser une voie ferrée, l’équiper de façon qu’elle puisse servir comme voie montante et comme voie descendante). Le second sens est celui que banaliser a eu à la fin du XIXe siècle : "priver d’originalité" ("ces corrections risquent de banaliser son style"), le sens social n’étant que l’extension de ce sens artistique premier : "rendre commun, trop généralement accepté ou trop connu ; un air de musique banalisé par la radio".
Entre le Trésor de la langue française (1971-94) et la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994), trente années environ se sont écoulées, ce qui est peu. Or, l’article banalisation du Dictionnaire de l’Académie française est plus ample et plus riche que celui du Trésor de la langue française. Les auteurs du second se contentent de définir ce nom comme "l’action de banaliser", l’illustrant d’un extrait du Journal de Gide (1936), dans lequel celui-ci évoque les personnages de Roger Martin du Gard : "Roger, écrit-il, pour n’importe quelle question psychologique (et même, ou surtout, en tant que romancier), élimine volontiers l’exception, et même la minorité. De là certaine banalisation de ses personnages. Il se demande sans cesse : que se passe-t-il, dans ce cas donné, le plus généralement ? Le "un sur mille" ne retient pas son attention ; ou c’est pour ramener ce cas à quelque grande loi générale". Certes, le contexte a un rapport avec l’art du romancier, mais la définition ne précise pas le domaine dans lequel s’emploie ce nom – sinon pour ce qui est de l’emploi technique dans les chemins de fer. En revanche, les académiciens s’efforcent de distinguer le sens administratif de banalisation ("action de rendre ou de donner à quelque chose une apparence ou une destination commune ; résultat de cette action ; la banalisation d’un terrain militaire, d’un campus universitaire, d’une voiture de police") du sens social : "action d’enlever tout caractère exceptionnel, original ou anormal ; résultat de cette action ; la banalisation des voyages, du mal" et du sens technique : "équipement d’une voie ferrée de façon qu’elle puisse servir alternativement dans les deux sens".
Le fait est que ce verbe et ce nom concentrent dans la définition qu’en donnent les lexicographes contemporains les traits de la modernité symbolique. Leur évolution tient du chemin de croix que la NLF ou nouvelle langue française fait suivre aux XIXe et XXe siècles à la langue française : de l’art ou du droit à la technique et au social, le social s’appropriant les sens les plus prestigieux, ceux qu’il butine chez les artistes, les juristes ou les hommes de science.
08:35 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : langue française, culture, littérature
06 mai 2008
Corporation
Le premier lexicographe à faire entrer corporation dans un dictionnaire de langue est Jean-François Féraud, auteur d’un Dictionnaire critique de la langue française (1788) : "mot emprunté des Anglais, pour signifier les communautés municipales", ce mot anglais étant lui-même emprunté du latin en usage au Moyen Age : corporatio civitatis. L’article qu’y consacre L’Encyclopédie (1751-65) est clair et explicite : "en jurisprudence, police et histoire moderne, corps politique, que l’on appelle ainsi en Angleterre, parce que les membres dont il est composé ne forment qu’un corps, qu’ils ont un sceau commun et qu’ils sont qualifiés pour prendre, acquérir, accorder, attaquer ou être attaqués en justice au nom de tous". Les encyclopédistes ajoutent : "nous n’avons point de terme qui lui réponde directement ; communauté en approche, mais ce n’est pas la même chose : il n’a pas une signification si étendue". Suit un court exposé sur l’établissement en Angleterre d’une corporation (par prescription, par lettres patentes et par un acte du parlement) et sur les divers types de corporation : "ou ecclésiastiques" (abbayes, prieurés conventuels, chapitres, évêchés, doyennés, archidiaconats, cures, universités, collèges, hôpitaux) "ou laïques" (cités, villes, mairies, bailliages, compagnies ou sociétés de commerçants, etc.).
Féraud signale que l’Académie ignore ce mot. Les exemples qu’il cite se rapportent à l’Angleterre : "ces villages, dit M. Moreau, formaient eux-mêmes des corporations" ; "les seigneurs, dans les traités même avec quelques villes, supposent des corporations encore existantes". Le mot est employé dans le sens qu’il a en anglais, à savoir "communauté d’habitants", et non dans le sens qu’il a en français où il désigne, depuis 1672 seulement, une "association d’artisans groupés en vue de réglementer leur profession et de défendre leurs intérêts". Les historiens nous ont laissé accroire que les corporations remontaient au Moyen Age, qu’elles étaient aussi anciennes que la France, etc. C’est est fort possible, mais ces associations se nommaient jurandes ou maîtrises, et non pas corporations, mot moderne emprunté de l’anglais, langue dans laquelle il désigne une réalité tout autre que celle qu’il désigne en français.
Le sens français est exposé pour la première fois dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "association autorisée par la puissance publique et formée de plusieurs personnes qui vivent sous une police commune relativement à leur profession" (même définition en 1832-35). Autrement dit, les corporations accèdent à l'existence dans les dictionnaires au moment où, dans la réalité, elles n’ont plus d’existence légale. En effet, pendant la Révolution, la loi promulguée en 1791 et connue sous le nom de son rédacteur, Le Chapelier, a interdit les corporations, les rendant de fait célèbres : les ont accompagnées vers le néant le compagnonnage, les coalitions ouvrières et le droit de grève. Oui, les coalitions ouvrières et le droit de grève ont été rayés d’un trait de plume par des gens que l’on force les Français à admirer, et bien que la Révolution française ait montré la voie à tous les totalitarismes sanglants du XXe siècle (URSS, Chine, Cuba, comme en Corée (du Nord), etc.) : nous, Français, nous pouvons en être fiers au point de faire des événements qui se sont produits entre 1789 et 1815 la matrice de la France moderne, celle-là même qui a illuminé les tyrans Lénine, Trotski, Staline, Mao, Castro, etc. Que dirait-on de l’Allemagne si, dans les écoles de ce pays, les programmes et instructions obligeaient les élèves à être fiers de ce que leurs grands-parents ont fait entre 1933 et 1945 ?
Les corporations interdites, les auteurs de dictionnaires modernes usent de biais pour définir le mot qui les désignait jadis. Ils auraient pu rappeler que corporation est un terme (éphémère) de l’histoire de France : il n’est entré en 1798 dans le dictionnaire avec son sens français qu’une fois que les choses qu’il désignait ou aurait pu désigner (jurandes, communautés, maîtrises) ont eu disparu. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) s’en tire par une pirouette, en renvoyant le sens du mot à son étymologie supposée (corps) : "réunion de personnes qui forment un corps ayant des règlements, des droits ou privilèges particuliers" et "association d’ouvriers unis par des droits et des devoirs réciproques". Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, se contentent d’une définition a minima : "réunion de personnes qui forment un corps", mais ils rappellent le sens disparu : "autrefois il désignait une association formée de plusieurs personnes astreintes à de certaines obligations relativement à leur profession et jouissant de certains privilèges" ("corporation d’arts et métiers, être admis dans une corporation"). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) rejettent dans un lointain passé les réalités désignées par ce mot : dans l’antiquité romaine, où corporatio, pourtant, n’était pas employé, sinon dans la langue de l’église, par Tertullien, qui y donne le sens théologique de "nature corporelle" dans un ouvrage au sens éloquent : De carne Christi (de la chair du Christ) ; et au Moyen Age : "association de personnes exerçant le même métier, ou une branche de ce métier dotée de statuts définis, d’une hiérarchie, d’une police, de rites, de dévotions propres, avec en outre un ensemble de monopoles et de privilèges" ("corporations d’artisans, d’artistes, de marchands"). C’est par ce terme que sont nommées improprement ou par figure les organisations professionnelles et même les syndicats : "ensemble des personnes, éventuellement liées par une association, qui exercent la même profession" ("corporation de la boucherie, des ouvriers du Livre, des avocats, des médecins") ou même "ensemble de personnes ayant une activité ou des intérêts communs permanents ou temporaires".
Les corporations interdites, elles survivent aussi dans un simulacre inventé par les marxistes et autres révolutionnaires, les disciples ou les descendants de ceux-là mêmes qui les ont interdites, mais un simulacre démoniaque ou diabolique, nommé corporatisme, lequel simulacre est le Mal là où il n’a pas d’existence (les démocraties), mais le Bien là où le socialisme est effectif : en URSS ou en Chine, quand un pouvoir tyrannique fait défiler les corporations (dites syndicats) pour célébrer sa gloire et décérébrer ceux qui défilent au pas du jars.
Les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, prennent acte, avec plus de deux siècles de retard, des changements de sens de corporation qu’ont causés les bouleversements politiques de 1789 à 1815. Ils distinguent deux sens. Le premier est historique et propre à l’Ancien Régime : "association d’artisans ou de marchands, composée de maîtres, commis, compagnons, employés et apprentis, groupés en vue de réglementer l’exercice de leur profession et de défendre leurs intérêts et leurs traditions", précisant que "les corporations furent supprimées en 1791 par la loi Le Chapelier" ; le second, le sens actuel, est un sens affaibli : "aujourd’hui, par affaiblissement, ensemble des personnes exerçant la même profession".
L’exemple cité, qui ne mange pas de pain, est un condensé de modernité : "la corporation tout entière s’éleva contre ce projet de loi". La vie publique en France meurt de métastase législative. Pour survivre à ce gavage, il ne reste plus aux citoyens avisés qu’à tenir ces lois en trop pour lettre morte. Il est donc dans l’ordre des choses que ces simulacres suscitent l’indignation de ces autres simulacres que sont les corporations, supprimées en 1791 mais ressuscitées en leurre pour jouer la comédie moderne.
07:16 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, langue française
05 mai 2008
Prévoyance
Dérivé du verbe prévoir, le nom prévoyance est attesté en 1491 au sens de "faculté de prévoir" ou "d’action de prévoir". Il est enregistré avec ce seul sens dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française : "faculté ou action de prévoir". Les exemples cités, dont certains sont insignifiants ("grande, sage prévoyance, cet homme a une grande prévoyance"), illustrent ce seul sens : "il a détourné le mal par sa prévoyance ; la prévoyance donne de grandes inquiétudes ; rien n’échappe à sa prévoyance". Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) confirment cette définition restreinte : terme de "morale", "action de l’esprit par laquelle on conjecture par avance ce qui peut arriver suivant le cours naturel des choses".
A partir de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de prévoyance s’élargit et elle finit par englober, outre la faculté ou l’action de prévoir, les effets de cette action ou de cette faculté : "faculté ou action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir". L’usage de cette faculté débouche sur un comportement, une attitude, des mesures prises : les précautions. Cette évolution illustre une des leçons classiques du cours de philosophie de classes terminales : la morale (faculté ou action de prévoir) et l’action (prendre des précautions, agir en conséquence). D’un point de vue sémantique, ce type d’extension de sens est fréquent, aussi bien pour les verbes que pour les noms : le mot qui désigne l’action finit par désigner le résultat de l’action. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend la définition des académiciens ("la prévoyance est une faculté ou une action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir"), lesquels, dans la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, affinent la définition en distinguant la faculté de l’action : le sens premier est la "faculté de prévoir" ; le sens étendu est "l’action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir" (1798, et aussi 1832-35, 1932-35).
Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), en revanche, renonce à cette distinction : "action de prévoir, faculté de prévoir", écrit-il pour définir le premier sens, l’illustrant d’extraits d’écrivains dans lesquels le nom prévoyance désigne l’action exprimée par le verbe ou la faculté de prévoir ; Bossuet : "c’est la sagesse divine dont la prévoyance s’étend aux siècles futurs, et enferme dans ses desseins l’éternité tout entière" ; Rollin : "une sage prévoyance de l’avenir doit faire préparer pendant la paix ce qui peut servir en temps de guerre". Littré revient à la distinction fondamentale entre morale et action. Il est vrai que le second sens est attesté chez Montaigne (Essais, "cette prévoyance des bêtes d’amasser et épargner pour le temps à venir"). Littré le glose ainsi : "soin par lequel on prend des mesures pour l’avenir" et l’illustre d’extraits d’écrivains ; de Mme de Sévigné : "il vint hier ici Mesdames... ; un léger soupçon avait causé une légère prévoyance qui composa un très bon dîner" ; de Bossuet : "ce qu’une judicieuse prévoyance n’a pu mettre dans l’esprit des hommes, une maîtresse plus impérieuse, je veux dire l’expérience, les a forcés de croire" ; de Montesquieu : "ce qui perdit surtout Pompée fut la honte qu’il eut de penser qu’en élevant César comme il avait fait, il eût manqué de prévoyance".
C’est en 1832, chez J-B Say, qu’est attesté le sens social et économique de prévoyance dans caisse de prévoyance, mais ce sens n’est relevé ni dans le dictionnaire de Littré, ni dans celui des académiciens (septième et huitième éditions, 1878, 1932-35). En revanche, il l’est, et d’abondance, dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "Caisse de prévoyance (au XIXe siècle), caisse gérée par un organisme qui se charge de venir en aide aux personnes nécessiteuses" ; "fonds de prévoyance, capital qui doit être réservé pour parer aux dépenses, aux pertes imprévues" ; "société de prévoyance, organisme de solidarité professionnelle qui, avant la création de la Sécurité Sociale, garantissait à ses membres cotisants une aide aux malades, des pensions aux infirmes et aux vieillards".
Dans ce dictionnaire, qui est aussi, en dépit de seize volumes de grand format, sinon le bréviaire de la modernité, du moins son miroir, le sens social triomphe, au point que le premier sens, à savoir "faculté, action de prévoir", celui qui est attesté à la fin du XVe siècle et le seul qui soit défini par les académiciens en 1694 et par les auteurs de L’Encyclopédie, est mentionné comme vieilli et illustré d’exemples cités dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française ("rien n’échappe à sa prévoyance ; cet homme est doué d’une grande prévoyance"). Dans la langue actuelle, la prévoyance est une action, individuelle et collective, qui se fait dans un cadre social : "conduite prudente et raisonnable de celui qui prend les dispositions nécessaires pour faire face à telle ou telle situation". Autrement dit, ce qui était défini, dans l’ancienne France, comme une "faculté", disposant ou non à l’action, c’est-à-dire comme faisant partie de la nature de l’homme, est peu à peu devenu une série d’actes inspirés par la prudence (une grande vertu certes) et qui sont tous éminemment sociaux. De fait, l’évolution sémantique de ce nom s’est pliée peu à peu à un changement de l’ordre symbolique : l’effacement de la nature humaine sous la vague sociale. L’homme n’a plus de nature, il n’est plus qu’un grain de sable social : c’est son intégration à un groupe qui désormais le définit.
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04 mai 2008
Régulation
Dérivé du verbe réguler, le nom régulation est attesté à la fin du XVe siècle. "L’attestation est isolée", précisent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94, rubrique "étymologie et histoire" de l’article régulation). Ils auraient pu ajouter que régulation est employé alors dans le même sens que le mot anglais regulation, à savoir "pouvoir, domination" ("rule, order, authoritative direction", in Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974) ; et cela dans un contexte se rapportant aux possessions féodales en France de la couronne anglaise : "durable regulation anglaise en France".
En fait, le mot entre dans la langue française en 1832. Il a un sens qui ne semble pas clair ("action de ce qui règle") et que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit comme un "terme didactique", se contentant d’en déployer la morphologie : "action régulatrice" et l’illustrant d’un extrait d’un ouvrage technique sur les machines et les outils ("la description du moulin à vent de M. Hamel, à orientation et régulation automatiques") et de deux extraits de comptes rendus de l’Académie des Sciences : "il y a dans l’incandescence du soleil des éléments de régulation dont le jeu sera d’autant plus efficace que la communication sera plus libre entre l’intérieur de la masse entière et la superficie" et "avec la régulation de la durée de l’introduction de la vapeur dans les cylindres, on obtient des pressions…"
Ce qui fait de régulation un terme de la NLF, ce sont ses emplois techniques ou scientifiques de plus en plus nombreux au XXe siècle et qui sont tous relevés dans le Trésor de la langue française. Le "fait de rendre régulier, normal le fonctionnement de quelque chose, en parlant d’un mécanisme ou d’un dispositif" est illustré en technologie par la régulation de la température, d’un capteur solaire, de la vitesse de rotation d’une éolienne, du débit, automatique par thermostat, nucléonique du poids, des compas ; dans les chemins de fer par la régulation du trafic ; en économie, par des organismes internationaux, supranationaux pour la régulation du commerce, de l’investissement et de la monnaie ; et aussi, "en parlant d’une fonction naturelle", le "mécanisme de contrôle" est illustré par les régulations hormonale, thermique, automatique de la composition du sang et des humeurs, astérienne, chromosomique, biologique, embryonnaire, glycémique, ontogénique.
Mais ce qui fait la vraie modernité de ce terme en particulier et de la NLF en général, c’est que, de la science, et surtout de la très sainte biologie, naturellement, pourrait-on dire avec ironie, puisque la nature n’a rien à faire dans ces processus tout idéologiques, il a contaminé le social, faisant ces hybrides monstrueux que sont la sociobiologie ou la bio-sociologie ou le social bio. Le premier à l’employer ainsi, mais en prenant ses distances ou sans y adhérer, est Péguy, qui s ‘élève contre ce qu’il nomme régulation ou action de "soumettre quelque chose à des normes" (1910). En 1961, les cardinaux et archevêques, pour ne pas employer le néologisme sémantique anglais contrôle des naissances, disent régulation des naissances. Les spécialistes de sciences sociales ou consciencieux du social l’emploient à leur tour au sens "d’ensemble des moyens destinés à obtenir un nombre de naissances optimum tant au plan national qu’au plan familial" ; et les incontournables psychopédagogues ("dans le groupe de formation, disent-ils dans leur patois, la régulation est une procédure qui rend compte des processus d’échange et de communication des informations et des négociations dans le groupe", 1979), incapables de le contourner, en font un de ces termes par lesquels ils tentent d’affermer les esprits, c’est-à-dire de les soumettre à leur propre domination.
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03 mai 2008
Insérer
Emprunté du latin inserere "mettre dans, insérer, introduire", le verbe insérer est attesté en 1363 au sens "d’introduire un texte, une clause, un article, une phrase, dans un autre". En 1599, il est employé au sens de "greffer" et en 1636 dans le sens "d’ajouter un feuillet dans un livre".
Dans le Dictionnaire de l’Académie française, ce sont les deux sens attestés en 1363 et en 1636 qui sont relevés : "mettre parmi, ajouter, faire entrer ; il ne se dit guère que des feuillets, des cahiers, des choses nouvelles et remarquables qu’on ajoute dans le corps d’un livre ; ou de quelque mot, de quelque clause qu’on met dans un discours par écrit" (1694, première édition ; 1762, quatrième édition ; 1798, cinquième édition). Les exemples cités dans ces trois éditions sont identiques : "il inséra un cahier, un feuillet dans ce livre là ; il faut insérer cette recherche, cette curiosité, cette pièce dans votre histoire ; ces vers ne sont pas d’un tel auteur, ils ont été insérés dans son poème ; il en faut insérer quelque chose dans votre harangue ; il inséra une clause dans le testament, dans le contrat, dans le traité".
Dans les dictionnaires du XIXe siècle, sont relevés le sens de "greffer" et de "vacciner" que prend insérer en botanique et en médecine : "insérer une branche, un œil, un bourgeon dans la fente d’une greffe ; insérer le virus vaccin sous la peau", ainsi que les emplois de ce verbe dans le vocabulaire des journaux, dont les lecteurs se multiplient au XIXe siècle : "insérer une annonce, un article, une réclamation dans un journal" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième et huitième éditions, 1832-35 et 1932-35) ; "insérer une greffe sous l’écorce", " vacciner" (Voltaire : "Mme de Montaigu verrait à Constantinople inoculer de petits enfants sur le pas des portes..., ces enfants se jouer avec le venin salutaire (le virus variolique) que ces femmes leur inséraient, et n’en être pas plus malades que l’on n’est à cet âge d’une dartre passagère"), "insérer une annonce, un article dans un journal" ; "s’insérer, être inséré, et, particulièrement, dans le langage de l’histoire naturelle et de l’anatomie, être attaché à, sur" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77).
L’article insérer du Dictionnaire de la langue française de Littré occupe un tiers de colonne petit format ; celui du Trésor de la langue française (1971-94) cinq colonnes grand format : en un peu plus d’un siècle, le nombre d’emplois et d’acceptions a été décuplé. En 1694, 1762, 1798, les académiciens jugent que ce verbe ne s’emploie que dans un domaine restreint, à propos des livres ou des discours écrits : "il ne se dit guère que des feuillets, des cahiers, des choses nouvelles et remarquables qu’on ajoute dans le corps d’un livre ; ou de quelque mot, de quelque clause qu’on met dans un discours par écrit". Selon les auteurs du Trésor de la langue française ("dictionnaire de la langue des XIXe et XXe siècles"), les domaines d’emploi de ce verbe sont innombrables : insérer un billet dans une lettre, une feuille (volante) dans un livre, une lettre tendre dans un bouquet, un encart, des planches d’illustration dans un livre, des fragments ornementaux à la surface d’un objet, une cheville de bois entre la face et le dos d’un instrument de musique ; etc. et surtout les sciences ou les techniques : botanique, chirurgie, médecine, en anatomie, en mathématiques ("insérer des moyens entre deux termes d’une progression"), dans l’édition ("prière d’insérer").
De la science ou des sciences et des techniques à la société ou aux "sciences" sociales, c’est un tout petit fossé, à peine une rigole, qu’il était aisé de faire franchir d’un seul pas à insérer : de fait, insérer et son dérivé savant insertion (toujours sociale, évidemment) sont deux des mots fétiches de la nouvelle religion sociale, humanitaire et sans transcendance, dont les sciences sociales deviennent la théologie. Quand le verbe insérer est employé dans ce sens (ce qui est la règle), il a pour sujet un nom désignant une personne ou un groupe de personnes et pour complément un nom qui désigne la société ou l’une de ses émanations, ou un ensemble abstrait : insérer son fils dans un ministère et sa fille à l’Opéra ; "combien d’échanges entre le secteur public et le monde des partis viennent s’insérer dans la trame de la vie politique française, au ministère ou dans les assemblées" (1956) ; et, à la forme pronominale, s’insérer dans un ordre social, dans une tradition, dans le milieu social, dans le monde, dans le cadre proposé. A la forme passive, précisent les auteurs du Trésor de la langue française, le verbe a pour synonyme "être intégré", autre verbe fétiche de la modernité sociale.
Il arrive que les académiciens résistent aux forces qui transforment la langue française en une réserve de l’idéologie en place ou en cours ou dominante, c’est-à-dire en un appendice des sciences sociales. C’est le cas pour ce qui est de la définition d’insérer dans le neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française. Il n’est pas fait la moindre allusion au sens social de ce verbe : "insérer un cahier, un feuillet dans un livre, une branche, un bourgeon dans la fente d’une greffe, des mesures dans un ensemble, une clause dans un testament, dans un contrat, une observation dans le procès-verbal, une annonce, un communiqué dans un journal" ; à ces emplois, les académiciens ajoutent le seul emploi en botanique : "s’insérer sur, être attaché sur, fixé à ; un muscle qui s’insère sur un os". Il existe ainsi des lexicographes assez lucides ou assez courageux pour ne pas se laisser emporter par la pression sociale ou par l’idéologie sociale bien en cour – celle-là même dont, espérons-le, la fin est proche et qui ne sera, dans un demi-siècle, qu’une épave pourrie arrachée au siècle des Ténèbres à l’agonie.
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02 mai 2008
Contrôle
Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le nom contrôle est défini ainsi : "registre qu’on tient pour la vérification d’un rôle, d’un autre registre, etc.". Il est ajouté : il "signifie aussi l’office de celui qui tient le contrôle". La définition du Dictionnaire universel (1690) de Furetière est plus précise : "registre double qu’on tient des expéditions, des actes de finance et de justice, pour en assurer davantage la conservation et la justice" ; c’est aussi "le droit qu’on paie pour ce contrôle" et "l’état de celui qui tient ce contrôle".
L’emploi du mot est restreint au seul domaine de la comptabilité et de l’administration publique ou privée, lesquelles, en 1690, étaient embryonnaires par rapport à ce qu’elles sont devenues. De ce point de vue, en 1690, le mot conserve le sens qu’il avait lors de sa première attestation au XIVe siècle ("registre que l’on tenait en double") et à sa formation : il est composé de contre et de rôle, terme de droit, qui a pour sens "registre".
De 1694 (première édition du Dictionnaire de l’Académie française) à 1762 (quatrième édition), le nom ne s’enrichit pas de nouveaux sens. Après 1762 commence la lente extension de ce mot à d’innombrables réalités, administratives, sociales et même humaines (le corps humain, l’homme lui-même, objet d’un contrôle comme les expéditions ou les actes de justice), cette extension étant concomitante de la bureaucratisation croissante (laquelle exige de plus en plus de contrôles) et du triomphe de la grande religion immanente, sociale et humanitaire, laquelle multiplie les contrôles pour perdurer.
Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute aux sens définis par les académiciens ce sens : "c’est aussi une marque qu’on met à l’argenterie, qui est au titre de l’ordonnance", qui est plus clairement exposé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "marque qu’on imprime sur les ouvrages d’or et d’argent pour faire foi qu’ils ont payé les droits et qu’ils sont au titre fixé par la loi".
Dans les dictionnaires du XIXe siècle, les articles contrôle deviennent de plus en plus longs et s’enrichissent sans cesse de nouveaux sens : "contrôle se dit aussi de l’état nominatif des personnes qui appartiennent à un corps, à une troupe" ; "il signifie encore vérification, surtout dans le langage administratif" (l’administration prospère avec les contrôles ; on multiplie les lois et donc les contrôles, qui exigent une nouvelle extension des pouvoirs de l’administration) ; "il se dit également du lieu où l’on met le contrôle" ; "il se dit en outre du bureau où se tiennent les contrôleurs d’un théâtre" ; "il signifie figurément et familièrement censure, critique" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-34 : en un siècle, le nombre de ces acceptions a triplé). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) s’étend un peu plus longuement que les académiciens sur la vache à lait de l’administration qu’est le contrôle : "vérification administrative ; être chargé de l’inspection et du contrôle d’une perception ; dans le langage politique et administratif le contrôle est opposé à l’action ; c’est un principe que le contrôle et l’action doivent être séparés" (les contrôles sont si nombreux que l'action se résume à contrôler que les contrôles ont été effectués). Le sens "examen, censure" est illustré de ces deux exemples éloquents : de Regnard, "c’est du soir au matin un éternel contrôle" ; de Mirabeau, qui dévoile ce qu’est la Révolution, justement définie comme le "contrôle universel" : "livrons-nous sans crainte à l’impulsion de l’opinion publique ; loin de le redouter, invoquons sans cesse le contrôle universel".
Au XXe siècle, le sens premier "registre double" disparaît de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, le premier sens exposé est le sens administratif : "état nominatif des personnes qui appartiennent à un corps, à une troupe") et il est mentionné comme vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94).
En 1919 et en 1929, est attesté le sens de "maîtrise" ; c’est en fait un néologisme sémantique emprunté à l’anglais : self-control ou contrôle de soi pour maîtrise de soi et birth-control, "contrôle de la natalité" ou "contrôle des naissances" pour maîtrise de la natalité. Le contrôle désormais s’applique aussi aux êtres humains. La puissance administrative d’inspection et de vérification ne se contente plus de contrôler les choses : or, argent, métaux précieux, billets, chèques, paiements, dépenses, etc., elle contrôle désormais les corps, les êtres humains, leur sexualité. C’est la réification des êtres et des corps. Il n’est rien qui ne lui échappe : tout se plie à elle. Nos nouveaux maîtres sont les contrôleurs et ceux qui les commandent.
Bureaucratisation croissante, folie législative, envie du pénal, anglophilie, tout se ligue, dans cette grande verroterie moderne, pour faire le succès de contrôle. De ce point de vue, l’article contrôle (deux colonnes grand format, une dizaine d’acceptions ou d’emplois) du Trésor de la langue française est un hymne à la "réifiance". Dans l’administration, le contrôle est douanier ou fiscal ou policier ; il porte sur les billets, une comptabilité, les papiers d’identité, etc. Il existe même dans l’administration des services qui ne font que du contrôle : poids et mesure, titrage en or, marche d’une installation, fonctionnement d’un appareil, contrôle budgétaire, financier, d’État, des prix, des changes. Le mot s’enrichit de nouveaux sens, tous plus inquiétants les uns que les autres, mais qui renvoient de la modernité une image fidèle : "surveillance exercée sur un individu" ("contrôle judiciaire, médical, routier"). Même les lieux où se font les compétitions sportives sont pourvus de contrôles.
Dans ces conditions, l’assomption du contrôle au firmament de la modernité est l’effet du totalitarisme mou qui s’étend partout. "Avec une idée de domination, de commandement, exercée sur des personnes ou des choses", est-il écrit dans le Trésor de la langue française, contrôle signifie "empire de la volonté sur sa propre personne" ("contrôle de soi, de sa respiration, de ses actes"), au point que ce contrôle est devenu la norme morale : "le sens moral est perverti, les notions d’obligation, de retenue ont disparu : l’individu se tient sans contrôle, mange gloutonnement, etc." (Psychiatrie, 1926) ; il signifie aussi "faculté de diriger un véhicule, d’en rester maître" ; "état de domination morale, matérielle ou politique dans lequel se trouve soumis un pays, une région" (dans les départements occupés de 1914 à 1918, "toute la vie rurale était sous le contrôle de l’autorité allemande", 1935).
Il est rare que l’essence du monde moderne se trouve condensée dans l’évolution sémantique et dans les emplois récents d’un seul et même mot. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), la définition de contrôle est expédiée en deux phrases ; dans la neuvième édition, en cours de publication (le premier volume date de 1994), le nom contrôle est pourvu de nombreux sens qui sont répartis en cinq ensembles sémantiques, dont ceux de l’armée, des finances, de l’administration. Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de citer in extenso les deux derniers domaines : "4. Surveillance exercée par une autorité dans les domaines les plus divers ; médecine : le contrôle sanitaire aux frontières, destiné à protéger le pays contre les épidémies, un test de contrôle, le contrôle médical de la Sécurité sociale ; droit pénal : contrôle judiciaire, ensemble des mesures de surveillance ordonnées par le juge à l’encontre d’un inculpé laissé en liberté pendant l’instruction ; contrôle de police, effectué sur la voie publique pour s’assurer de l’identité des passants ; contrôle douanier ; enseignement : contrôle des connaissances, contrôle continu, vérification, répétée au cours de l'année scolaire, des connaissances d’un élève, d’un étudiant, par opposition à Examen ponctuel ; elliptiquement : un contrôle, une épreuve surveillée, en temps limité ; transports : le contrôle des titres de transport, dans un train, un autobus, etc. ; spectacles : le contrôle des places ; par métonymie, lieu où s’opère ce contrôle ; passer au contrôle pour y faire valider sa place ; présentez-vous au contrôle ! ; presse : sous un régime autoritaire, les journaux sont publiés sous le contrôle de la censure ; cinéma : les films sont soumis à l’examen de la Commission de contrôle ; industrie : le contrôle des fabrications, le contrôle de gestion dans une entreprise ; aéronautique : tour de contrôle, sur un aérodrome, local surélevé d’où l’on règle la circulation, l’atterrissage et le décollage des avions. 5. Maîtrise de soi-même ; empire de la volonté sur les émotions ; sang-froid ; le contrôle de soi ; avoir le contrôle de ses impulsions, de ses nerfs ; il avait perdu son contrôle ; par analogie, maîtrise d’un véhicule, d’un appareil ; le conducteur avait perdu le contrôle de sa voiture ; en perte de vitesse, l’avion a échappé au contrôle du pilote ; par extension : avoir, prendre, perdre le contrôle d’une société ; ces deux sociétés se sont assuré le contrôle du marché ; le gouvernement a maintenant le contrôle de la situation ; l’armée, dans cette région, a le contrôle des voies de communication ; sports : maîtrise du joueur sur la balle ou le ballon, le contrôle à la main, au pied".
Voilà comment un innocent registre double a été transformé en une surveillance généralisée des personnes.
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30 avril 2008
Autrement
Si l’on devait chercher une devise pour le siècle qui vient, c’est autrement qui convient le mieux, comme si cet adverbe concentrait en lui, ou dans ses significations somme toute banales (mais justement la magie vient de cette banalité), ce qu’ont été les vingt-cinq dernières années du deuxième millénaire et les quelques années du millénaire suivant. On a déclaré partout que, désormais, l’on gouvernait autrement, que, désormais, l’on pensait autrement, que, désormais, l’on s’habillait autrement, que, désormais, l’on voyageait autrement, que, désormais, l’on mangeait autrement, que, désormais, l’on militait autrement, que, désormais, l’on buvait autrement, que, désormais, l’on jouait autrement, que, désormais, l’on se divertissait autrement, que, désormais, l’on achetait autrement, que, désormais, l’on consommait autrement, que, désormais, l’on copulait autrement, que, désormais, l’on aimait autrement, etc. Il n’y a rien que l’on ne fît désormais autrement : écrire, draguer, parler, séduire, travailler, chercher un emploi, tout était autrement et cet autrement était tout. Il n’est rien qui ne fût pareil : à quoi d’ailleurs ? Une revue mensuelle a pris pour titre Autrement ; une maison d’édition aussi ; une génération politique aussi. Les raisons commerciales autrement ont fleuri partout comme coquelicots dans un champ de blé ou comme volubilis autour des plantes qu’ils parasitent. C’est le retour de la génération spontanée.
Y a-t-il dans ce minuscule adverbe quelque chose de singulier, un sens caché, un sème fécond en sorte, qui puisse expliquer pourquoi ou comment il est devenu l’oriflamme d’une époque, d’une ou de deux générations, de publicitaires en folie et du millénaire nouveau ?
Non, il n’y a rien. Dérivé de autre, c’est un des plus anciens mots – et des plus banals aussi - de la langue française. Il est attesté circa 1100 dans La Chanson de Roland, où il a le sens de "sinon", qu’il a conservé. Au XIIe siècle, un nouveau sens apparaît : "d’une autre manière". C’est un des trois sens modernes. Dans le Roman de Wace (1244), ces vers annoncent le nouveau millénaire avec sept siècles d’avance : "Sont les villes et les contrées toutes ou autrement nommées que les ancêtres ne les nommèrent, qui premièrement les fondèrent". En 1690, dans son Dictionnaire universel, Furetière relève l’emploi de cet adverbe avec la négation et au sens de "pas plus" : "jusqu’ici pour obtenir des licences il ne fallait pas être autrement savant en droit", sens qui est peut-être dû, selon les historiens de la langue française, à l’analogie avec le dérivé d’outrer : outrément, au sens "d’exagérément, d’absolument".
Ces trois sens sont relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694) : "d’une autre façon", "sinon, sans cela, à faute de quoi", "avec la négative pas, il signifie guère", mais aussi dans les quatrième, cinquième, sixième, huitième éditions (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : "d’une autre façon ; pas trop, guère ; sinon"), par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Autrement dit, depuis que cet adverbe est entré dans l’usage, ses sens sont restés stables. Ni les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ni les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) n’ont observé dans la langue des XIXe et XXe siècles ou dans la langue actuelle le moindre changement dans autrement. Il est vrai que ni les premiers, ni les seconds ne sont sensibles aux dérives idéologiques (id est l’idéologie qui devient la religion unique des modernes) ou à la tectonique de la langue : ils y sont, ils en sont, ils y participent, ils les approuvent peut-être, ils ne les voient pas, ils n’en perçoivent pas le ridicule ou l’outrance ; de toute façon, ils sont trop sérieux pour s’amuser de la langue qu’ils observent ; donc ils ne voient presque rien.
Il est évident pourtant que l’immense succès d’autrement dans la pub la com les media, etc. est lié au triomphe moderne de cette basse idéologie ou philosophie à deux balles qu’est l’altérité. Les modernes veulent singer Rimbaud, non pas apprendre comme lui le latin ou écrire en latin, mais se spécialiser dans les trafics de tout : armes, mots, drogues, êtres humains, ou, plus prosaïquement, jouer aux petits nègres des forêts épaisses. Ils ont pour horizon indépassable l’Autre, mais l’Autre écrit avec un A majuscule. Ils versent dans l’Altérophilie. Ce sont des Altérophiles. Ils font tout Autrement pour ne plus être soi, pour ne plus rien devoir à Rimbaud et tout à Mandela. D’ailleurs, ils ne sont plus rien, ils n’aspirent plus à rien d’Autre qu’à vivre sous les tropiques, à se prélasser sur les plages de sable fin, à contempler les palmiers soulevés par les zéphyrs. Ils veulent être au Club Med toute l’année, même à Paris, même dans le métro. Leur rêve est que tout soit Autrement. On comprend que cet adverbe ne soit plus un adverbe, c’est-à-dire un petit mot sans importance adjoint au verbe, mais qu’il soit à la fois le sujet et le prédicat de toute phrase, ce en quoi se concentre et se dissout tout sens, quel qu’il soit. Tout est Autre et réciproquement, tout le reste n’étant que littérature.
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29 avril 2008
Succursale
Cet adjectif et nom est un dérivé savant du latin en usage au Moyen Age : succursus au sens "d’aide, de support, de secours" et aussi, dans un cadre religieux, "de suppléance du service (pendant la vacance de la charge du curé)". Il est attesté comme nom en 1675 et en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, comme adjectif qualifiant le nom église.
Les académiciens l’enregistrent dans la première édition de leur Dictionnaire (1694) dans ce sens très restreint : "adjectif féminin, il ne se dit que d’une église qui est le secours d’une paroisse" ("église succursale"). La définition est reproduite quasiment telle quelle dans les éditions suivantes (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : "une église succursale : qui sert d’aide à une paroisse") et dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : "église succursale, église qui supplée à l’insuffisance de l’église paroissiale") ; c’est à partir de 1762 que l’emploi de succursale comme substantif est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française ("ce n’est pas une paroisse, ce n’est qu’une église succursale, ou absolument, une succursale ; alors il est substantif"), puis dans les éditions suivantes (1798 ; 1832-35 : "il s’emploie aussi substantivement ; une succursale ; le desservant de la succursale" ; 1932-35) et dans les dictionnaires de Féraud et de Littré.
Il semble que ce sens religieux et cet emploi ecclésiastique soient tombés aujourd’hui en désuétude et ne disent plus rien à personne, sinon aux spécialistes d’un objet qui appartient déjà à l’histoire : l’église. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la définition de ce sens est précédée de la mention vieilli : "église succursale, église adjointe à une église paroissiale devenue insuffisante pour accueillir les fidèles de la paroisse". Cette définition fait comprendre pourquoi succursale, entendu dans ce sens, est vieilli ou désuet : les églises paroissiales étant vides, les succursales n’ont plus de raison d’être.
Au début du XIXe siècle, apparaît un nouveau sens, commercial et social, que relèvent les académiciens dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire : "il se dit quelquefois, par extension, d’un établissement subordonné à un autre, et créé dans le même but". Les exemples cités désignent des réalités sociales ou commerciales ou financières : "cet hôpital a une succursale, on a établi une succursale de la caisse d’épargne dans tel quartier, les succursales de la maison d’éducation de Saint-Denis, établie pour les filles des membres de la Légion d’honneur", ce qui confirme, s’il en était besoin, la force et l’ampleur du basculement de civilisation - d’une société ordonnée autour de la religion catholique à un ordre sans transcendance dont le seul horizon est le lien social ou humanitaire, le commerce, les finances - que révèle l’évolution sémantique de centaines de mots formant la NLF.
Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est plus sobre ou moins prolixe que les académiciens sur ce nouveau sens : il se contente de "par extension, établissement dépendant d’un autre et créé pour le même objet", sans préciser la nature de cet établissement (hôpital, maison de commerce, banque, institution scolaire, etc.), le seul exemple cité étant relatif à la banque (1867 : "la Banque est obligée par la loi d’établir des succursales dans tous les départements"). En revanche, dans le Trésor de la langue française (1971-94), ces emplois sont exposés de manière détaillée : "établissement annexe rattaché à un établissement principal" (synonyme antenne) ; "commerce, établissement dépendant d’un autre, créé pour le même objet, mais jouissant d’une certaine autonomie" (synonymes agence, antenne, comptoir, filiale). Les exemples sont "ouvrir une succursale, avoir une succursale en Amérique, magasin, société à succursales (multiples), magasins d’alimentation à succursales de quartiers, succursale de banque, des succursales (à Londres) de banques des dominions ou des colonies". La même évolution affecte le dérivé succursaliste, adjectif ou nom, qui a d’abord désigné le prêtre qui dessert une église succursale, puis a basculé dans le monde du commerce et de l’économie, pour signifier "relatif au système d’organisation du commerce de détail s’appuyant sur des magasins à succursales multiples" ou pour désigner le gérant d’un magasin dans une société à succursales multiples.
Dans l’histoire récente de ces deux mots modernes, se lisent donc comme à livre ouvert les lignes de force qui, dans la tectonique des civilisations, transforment la France en une vaste zone, prétendument sociale, mais entièrement vouée au commerce et à la finance.
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28 avril 2008
Fructifier
Emprunté du latin fructificare, "produire des fruits, procréer", le verbe fructifier est attesté au XIIe siècle au sens "d’avoir des résultats", de "produire des récoltes ou des fruits, en parlant d’un arbre". Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 (première édition) à 1932-35 (huitième édition), deux sens sont exposés : un sens propre ("rapporter du fruit" de 1694 à 1878 ; "terme de botanique, produire du fruit", 1932-35 ; "produire des récoltes", "produire des fruits", neuvième édition, en cours de publication), illustré par les mêmes exemples ("quand les terres sont bien fumées, elles en fructifient davantage", dans toutes les éditions ; et dans la neuvième "faire fructifier un champ", "cet arbre commence à fructifier") et un sens figuré, défini ainsi en 1694, 1762, 1798, 1832-35 : "il se dit plus ordinairement dans le figuré et signifie produire un effet avantageux", et illustré par les mêmes exemples religieux que voici : "Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier" ; "faire fructifier la parole de Dieu" ; "l’Evangile a bien fructifié dans les Indes" (1694, 1762, 1798). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend la définition des académiciens : "fructifier se dit plus souvent au figuré qu’au propre : rapporter du fruit" ; "une terre bien fumée fructifie davantage", "l’Évangile a bien fructifié dans les Indes", "Dieu a béni son travail, son zèle, et l’a fait fructifier". Dans les éditions de 1832-35 et 1932-35 du Dictionnaire de l’Académie française, l’exemple de la fructification de l’Evangile aux Indes est supprimé, sans doute parce qu’il n’est pas tout à fait conforme à la vérité des choses (les chrétiens aux Indes ne représentant qu’une infime partie de la population de cet immense pays) et il est remplacé par deux exemples profanes : "les bons exemples fructifient", "vos avis, vos leçons ont bien fructifié".
Ce remplacement est l’indice d’un affaiblissement du sens religieux de fructifier et, plus généralement, de la lente disparition dans la France moderne de toute référence chrétienne, celle-ci étant peu à peu effacée par la référence sociale, le seul ersatz de transcendance disparue qui soit reçu désormais. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui est positiviste et favorable au nouveau cléricalisme : non celui de l’Eglise, mais celui de la nouvelle religion sociale, ne relève plus l’emploi religieux du sens figuré de fructifier. Il se contente de "produire un effet, un résultat avantageux", l’illustrant de cet exemple de morale sociale, "les bons exemples fructifient", et citant un extrait de Bossuet qui développe la métaphore mystique de la fructification : "quant à la substance de la pluie, elle ne tombe pas moins sur les rochers et sur les lieux stériles que sur ceux où elle fructifie ; et ainsi, selon cette comparaison, Jésus-Christ ne doit pas être moins substantiellement présent aux endurcis qu’aux fidèles qui reçoivent son sacrement, quoiqu’il ne fructifie que dans les derniers".
Littré est aussi le premier qui relève le sens financier de fructifier : "produire des bénéfices, faire fructifier une somme d’argent", attesté dans un emploi ironique chez Boileau (Satires, 9) : "Vous verriez tous les ans fructifier vos vers" (la poésie vous rapporter de l’argent). Les académiciens en 1932-35 ne relèvent pas cet exemple, se contentant de "produire un effet, un résultat avantageux" qu’ils illustrent de deux exemples religieux et d’un exemple tiré de la morale sociale ("les bons exemples fructifient"). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) abondent dans le sens de Littré. Le seul exemple religieux – biblique en l’occurrence - auquel il font référence est celui–ci : "faire fructifier la (les) vigne(s) du Seigneur, propager la foi". Sinon, les sens figurés qu’ils exposent sont tous profanes. C’est d’abord "produire un effet heureux, un résultat avantageux", illustré par un exemple tiré du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "les bons exemples fructifient" et par ces extraits de Marat : "Si Rousseau revenait à la vie, il triompherait de voir comment ses leçons ont fructifié parmi nous" (1791), de Green : "je n’ai pas accompli ma destinée ; beaucoup de choses devaient fructifier en moi qui n’ont rien donné" (1941) ; de Martin du Gard : "si le maître vous a confié un petit trésor, des facultés supérieures à la moyenne, faites-les fructifier; mais que la grande famille humaine en profite" (1913). C’est surtout le sens économique et financier : "produire des bénéfices" ; "faire fructifier de l’argent, un capital, des économies, des revenus", comme dans cet extrait de Dumas : "las de voir dormir des fonds considérables en Italie, (...) il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en Angleterre, de faire fructifier ses millions", ou de Montherlant : "son activité, disponible, s’employa donc à faire fructifier sa fortune par les méthodes de la bourse, telles que les comprennent et les pratiquent les gens du monde, en d’autres termes à se ruiner" (1934).
Il suffit de comparer ces deux derniers extraits, cyniques et amoraux, aux exemples qui sont cités dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935 (cf. plus haut : "Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier" ; "faire fructifier la parole de Dieu" ; "l’Evangile a bien fructifié dans les Indes") pour prendre conscience qu’au cours des deux derniers siècles, les Français ne vivent plus dans un pays qui était en partie désintéressé et encore fondé sur les forces de l’esprit, mais dans une sorte de zone où les seuls fruits qui comptent sont les intérêts de placements financiers ou bien les slogans de la morale sociale – ces derniers étant censés compenser la férocité cynique des premiers.
On aurait pu croire les académiciens rétifs ou rebelles : eh bien, non, ils font comme tous les autres, ils disent amen au monde tel qu’il est, ils font allégeance eux aussi. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ils avalisent les leçons de Littré et du Trésor de la langue française : toute référence religieuse disparaît de l’article fructifier. Il n’y a plus, dans le sens figuré, que deux métaphores, sociale ("produire un effet, un résultat avantageux") et financière ("produire des revenus, des bénéfices ; son capital a fructifié ; faire fructifier ses économies"), toutes les anciennes références divines ou mystiques ayant disparu.
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26 avril 2008
Dépérissement
Ce nom, dérivé du verbe dépérir, est attesté au tout début du XVIIe siècle. Les académiciens le définissent pendant plus de trois siècles de la même manière : "état de décadence, qui vient de négligence et de faute de soin" (1694, exemples : "toutes ses fermes, toutes ses métairies sont dans un grand dépérissement") ; "état de décadence ; le dépérissement de sa santé" (1762 : "toutes ces maisons sont dans un grand dépérissement, faute de soin ; le dépérissement de ses meubles, des effets de cette succession, des preuves contre un accusé") ; "état de décadence, de dégradation, de ruine" (1798 : "on dit en jurisprudence le dépérissement des preuves pour dire l’altération ou la perte de ce qui peut servir à constater un fait") ; "état de ce qui dépérit ou est dépéri" (1832-35 et 1932-35 : "le dépérissement du corps, de sa santé, de ces maisons, de ses meubles, etc.").
Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend les définitions qu’il a lues dans le Dictionnaire de l’Académie française : "état de ce qui dépérit ou de ce qui est dépéri", citant un extrait du mémoire de Vauban sur la dîme : "il apprendrait par ce moyen les accroissements et les dépérissements de ses peuples et ce qui les cause", et il ajoute ce sens : "délabrement, détérioration", rappelant ainsi que ce nom désigne d’abord un procès (une action) avant de désigner l’état qui suit l’accomplissement du procès. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent dans la définition de dépérissement l’action ("le fait de dépérir") du résultat ("l’état qui en résulte"). Quand le nom s’applique aux êtres vivants, il a pour sens "état maladif qui se manifeste par un affaiblissement, un amaigrissement progressif" ; si ce sont les choses que le dépérissement atteint, institutions, château, bâtiment, etc. il est une détérioration ou une dégradation : les choses vont à leur ruine ou disparaissent.
C’est dans ce sens qu’est employée par les marxistes, léninistes et autres maoïstes la célèbre expression le dépérissement de l’État - qui est le but à atteindre dans un pays sur lequel les communistes, bolcheviques et autres révolutionnaires ont fait main basse. Camus, en 1951 (in L’homme révolté), croyait à cette blague si fort qu’il consacre plusieurs pages pour y donner du crédit : "même si l’on admet que l’état prolétarien ne puisse avant longtemps disparaître, il faut encore, selon la doctrine, pour qu’il puisse se dire prolétarien, qu’il tende à disparaître". Ou encore : "Marx et Engels sont largement utilisés par Lénine pour prouver d’autorité que l’État prolétarien n’est pas un État organisé comme les autres, mais un État qui, par définition, ne cesse de dépérir". Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens condescendent (il ont dû en avaler des couleuvres pour cela) à citer cet emploi qui date des temps anciens où les slogans martelés par des idéologues hallucinés dans des salles enfumées étaient la réalité vraie, la vérité scientifique, le futur assuré, etc. : "spécialement, le dépérissement de l’État, sa disparition progressive, selon la doctrine marxiste" (les académiciens auraient mieux fait d’écrire : "selon les marxistes" ou "suivant la doctrine marxiste").
Pourtant, c’est dans le Trésor de la langue française que la thèse du dépérissement de l’Etat est exposée, mais involontairement, dans sa vérité nue ou dans sa réalité crue, à condition d’entendre classes sociales dans "disparition des classes sociales", non pas dans le sens de "catégories", mais de personnes constituant ces classes : "dans la doctrine marxiste, le phénomène" du dépérissement de l’Etat est "dû à la disparition des classes sociales". On a fait disparaître par des moyens simples (balle dans la tête, gaz de combat, famine organisée, travail de bête de somme dans les glaces arctiques, déportation de peuples entiers) des classes sociales entières, des millions de paysans, ouvriers, prêtres, nobles, fonctionnaires, etc. L’extermination de ces classes sociales n’a pas entraîné la dépérissement de l’Etat, bien au contraire, mais son renforcement. La société a été confondue avec l’Etat et ce qui n’était pas l’Etat a été éliminé. En bref, le dépérissement de l’Etat est la fable la plus grossière qui ait jamais germé dans une cervelle humaine et qui, pour être dévoilée comme fable, doit être retournée : l’expression a exactement le sens contraire à celui qu’expriment les mots dont elle est composée.
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25 avril 2008
Philologie
Le nom philologie, emprunté du latin philologia, "amour des belles lettres", lui-même emprunté du grec, "goût pour la littérature ou l’érudition", est attesté en 1486 au sens "d’amour des belles lettres et études des sciences libérales". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : "espèce de science composée de grammaire, de rhétorique, de poétique, d’antiquités (id est "archéologie"), d’histoire, et généralement de la critique et de l’interprétation de tous les auteurs ; en un mot, une littérature universelle qui s’étend sur toutes sortes de sciences et d’auteurs ; elle faisait anciennement la principale et la plus belle partie de la grammaire". La définition est belle, mais elle ne limite pas le domaine de la philologie. Il est vrai qu’au XVIIe siècle, la connaissance était encore étroite. Un homme seul pouvait faire de la philologie, ainsi définie. Aujourd’hui, ce serait de l’arrogance ou de la naïveté que de vouloir s’adonner à une "littérature universelle qui s’étend sur toutes sortes de sciences et d’auteurs". S’il avait vécu au XVIIe siècle, Arouet le Jeune aurait volontiers embrassé la philologie, telle que la définit Furetière, d’autant plus que l’exemple cité par ce lexicographe philosophe lui agrée parfaitement : "Eratosthène, bibliothécaire d’Alexandrie, a été le premier qui a porté le beau nom de philologue, suivant Suétone, et de critique, selon Clément d’Alexandrie".
Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) restent fidèles à Furetière, dont ils reprennent l’essentiel de la définition, tout en exprimant leurs doutes sur la profondeur des connaissances traitées par une "science" aussi étendue : "espèce de science composée de grammaire, de poétique, d’antiquités, d’histoire, de philosophie, quelquefois même de mathématiques, de médecine, de jurisprudence, sans traiter aucune de ces matières à fond, ni séparément, mais les effleurant toutes ou en partie". En fait, l’auteur de l’article hésite entre deux extrêmes : la polymathie ("une espèce de littérature universelle, qui traite de toutes les sciences, de leur origine, de leur progrès, des auteurs qui les ont cultivées") et la grammaire : "elle n’est autre chose que ce que nous appelons en France les belles-lettres et ce qu’on nomme dans les universités les humanités ou humaniores littera", la ramenant à une partie de la grammaire : "elle faisait autrefois la principale et la plus belle partie de la grammaire". Les encyclopédistes ont conscience, et à juste titre, que la connaissance exige d’être divisée en de multiples champs, relativement restreints, et que le temps de Pic de la Mirandole, où un homme seul pouvait saisir tous les savoirs en un seul et même élan, non seulement est clos, mais encore qu’il n’était que pure illusion.
Les académiciens enregistrent philologie dans la troisième édition (1740) de leur Dictionnaire : "terme didactique, érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres et principalement la critique". Ils n’en font pas une polymathie, la restreignant aux belles-lettres et à la critique. Les autres auteurs de dictionnaires suivent cette leçon ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres, particulièrement la critique" ; les académiciens ("érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres, et principalement la critique", 1762, 1798 ; "science qui embrasse diverses parties des belles-lettres, et qui en traite principalement sous le rapport de l’érudition, de la critique et de la grammaire", 1832-35).
C’est au début du XIXe siècle qu’est attesté le sens moderne : "étude, science des langues". Peu à peu, la science se fragmente et diverses




