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31 juillet 2014

Saint Jean-Jaurès

 

 

 

 

Saint Jean Jaurès naquit bourgeois à barbe, haut-de-forme, redingote et lavallière. De cette classe, il avait tout à profusion : la montre, l’argent, la morgue, la suffisance, la rhétorique ampoulée, la cupidité, la vocation à exercer le pouvoir, un appétit féroce. Il apprit le grec et le latin, il fut bon élève, il intégra l’Ecole Normale Supérieure de Paris, il fut agrégé au corps des professeurs de lycée, avant d’être nommé dans une faculté de province. Il a même professé un cours de psychologie au lycée de jeunes filles de Toulouse : il fut cette année-là la comtesse de Ségur, née Rostopchine. Rien ne le destinait donc à porter les bannières dans les processions syndicales et pacifistes : ni les idées, ni la carrière, ni l’origine sociale, ni l’expérience. S’il avait été chinois, il aurait été naturellement mandarin.

Les lumières du siècle lui furent révélées lors de banquets où les positivistes célébraient les noces de la raison raisonnante et de l’Etat étatisant. Il soutint une thèse dont le titre annonçait de grands bouleversements dans l’ordre de la pensée : les « fondements du socialisme chez Luther ». La thèse était rédigée et soutenue en latin, Jean Jaurès marchait sur les pas de Saint Thomas d’Aquin. En 1895, dans un article de La Dépêche de Toulouse, il se lamenta que les pogroms fomentés en Algérie par des colons français contre de malheureux Juifs n’eussent pas été plus « sérieux » et plus « politiques » : « Pourquoi n’y a-t-il pas eu en Algérie un mouvement anti-juif sérieux tant que les Juifs appliquaient, surtout au peuple arabe, leurs procédés d’extorsion et d’expropriation ? ». La lumière ne perçait pas encore les vapeurs d’obscurantisme qui embrumaient son cerveau bourgeois.

Un événement lui valut le titre envié de bienheureux : ce fut une grève de mineurs dans un bled proche de chez lui. Juché sur un tonneau, il enchaîna de longues phrases, bien pompeuses. Les mots sortaient de sa bouche en cascades sibyllines, comme le Nil des cataractes ou comme la lave de l’Etna. Les braves bougres qui l’écoutaient furent submergés. Ils n’avaient jamais vu la mer ; ce jour-là, ils entendirent le fracas des tempêtes. Jean Jaurès était doté de l’éloquence ampoulée et rocailleuse des prophètes : « Le courage, c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques » ; « je n'ai jamais séparé la République des idées de justice sociale, sans laquelle elle n’est qu’un mot », « on n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir : on n’enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est » - slogan que les fondateurs des IUFM ont entendu.

Elu, Jean Jaurès se fit le bon apôtre des coopératives ouvrières ou autres, seule alternative au Mal. Pourtant, jusqu’à sa mort, son esprit resta offusqué par le soleil noir de la bourgeoisie. Quand le capitaine Dreyfus fut condamné aux travaux forcés, il approuva la sentence, qu’il jugea même trop clémente : il eût préféré l’exécution. S’il avait été sous-officier, Dreyfus aurait été condamné à mort ! En 1904, il fonda L’Humanité qui, comme chaque le sait de science sûre, prit la défense des opprimés et des humiliés de l’empire colonial soviétique et de ses satellites. Bien entendu, comme les hommes, où qu’ils vivent, sont hostiles à la guerre, il se prononça pour la paix, c’est-à-dire pour que de malheureux peuples continuent à souffrir sous la schlague du Reich allemand, de l’Empire austro-hongrois et de l’Empire ottoman, formant ainsi ses futurs disciples à la collaboration, ce qu’ils firent de 1940 à 1944.

Pourtant, le miracle finit par se produire. Il eut lieu à la veille de la guerre – dont on ne savait pas encore qu’elle serait une guerre mondiale ni qu’elle serait la première des guerres mondiales du XXe siècle. Jaurès fut déclaré « martyr » et santo subito. C’est ainsi qu’il entra sous le nom de saint Jean Jaurès dans le synaxaire de l’Eglise occulto-socialiste. 

 

 

 

 

26 juillet 2014

Chrétiens d'Orient (écrit en 2002)

 

 

Le Proche Orient sans chrétiens ?

 

 

Un Proche Orient d’où les chrétiens seraient partis, sous la contrainte ou librement, est une éventualité qui est de plus en plus souvent évoquée et que de nombreux faits rendent plausible. Si cette éventualité se réalisait, le destin des chrétiens d’Orient, de fragile et menacé qu’il est, basculerait dans la tragédie. Tragédie, parce que l’Orient est la terre du Christ et que c’est en Orient, dans l’Egypte, la Syrie, Israël, les territoires palestiniens, la Jordanie, l’Irak, la Turquie actuels, qu’est né le christianisme. C’est à Alexandrie que les « Livres des Hébreux » ou « Bible » ont été traduits pour la première fois en grec (la Septante). C’est en Egypte que les formes chrétiennes de l’érémitisme et du monachisme ont été élaborées, bien avant qu’elles ne se diffusent en Occident. Nicée, où ont été fixés en 325 le credo et le dogme de la Trinité, Chalcédoine, où a été rappelée en 451 la double nature du Christ, Ephèse, où Marie a été désignée en 431 comme la « mère de Dieu », Antioche, où les disciples du Christ ont été nommés à la fin du Ie siècle « chrétiens », Nysse, Nazianze, Constantinople, Damas, Alexandrie, Edesse, etc. sont les lieux de la mémoire chrétienne. Certes, la plupart de ces noms ont été mutilés ou effacés. Antioche ne compte quasiment plus de chrétiens. Certes, ces chrétiens d’Orient portent des noms étranges : ils sont coptes en Egypte et en Ethiopie (orthodoxes, catholiques ou même protestants), nestoriens en Irak et en Inde (ils se divisent en Assyriens, Chaldéens, Malabars, Malankars), syriaques et jacobites en Syrie ou en Jordanie, Maronites au Liban, Arméniens, là où ils n’ont pas été massacrés,  Melkites dans tout le Proche Orient (ils se divisent en grecs catholiques ou en grecs orthodoxes), etc. Pourtant, le drame qu’ils vivent ne relève pas de la seule religion. Il est essentiellement politique et c’est d’un point de vue politique qu’il faut l’appréhender.

 

  1. La connaissance des réalités

Il est indécent d’aborder la condition des chrétiens du Proche-Orient, sans en avoir une connaissance raisonnée, organisée, sans passion. Le savoir vient de témoignages, de travaux savants et d’un examen serré et sans concession du vocabulaire dont nous usons. 

D’abord les témoignages. Ils sont de trois ordres. Les responsables religieux des chrétiens du Proche Orient ne sont pas libres : ils savent que toute plainte à l’étranger, toute protestation publique, tout appel à l’aide, équivaudraient à la fin de la tolérance (ou dhimma) et provoqueraient de violentes représailles. Leur parole est surveillée, à la fois par eux-mêmes et par les autorités. Les responsables religieux de France et d’Europe sont eux aussi très prudents. De plus, ils sont paralysés par la recherche du dialogue à tout prix avec l’islam. Sœur Emmanuelle est la charité du Christ en acte. Personne ne peut émettre de critique à son encontre. Rappelons seulement un fait. Sœur Emmanuelle raconte qu’elle a pris la décision à la fin des années 1960 d’abandonner l’enseignement, parce que, dans l’institution d’Alexandrie (La Mère de Dieu ?) où elle enseignait le français, ses élèves n’avaient pas contribué à une quête en faveur de musulmans déshérités, à l’occasion de l’anniversaire de Mahomet. Elle en a été chagrinée. Ses élèves, elles, résistaient. Sœur Emmanuelle a pour absolu la charité, ses élèves ont eu une réaction politique. Leurs familles sont victimes de persécutions, elles ont perdu leurs biens entre 1956 et 1961, des parents ont dû s’exiler. Il leur était impossible de faire preuve de générosité envers des populations qui leur étaient hostiles et au nom de qui leurs familles étaient persécutées. C’est pourquoi les témoignages qui ont une valeur sont ceux des seules victimes. Laissons les exilés témoigner, ceux qui sont réfugiés en Occident et qui, parce qu’ils n’ont pas laissé de famille ou de proches dans leur pays, peuvent parler librement. Ecoutons-les.

La connaissance peut venir de quelques savants, pas de spécialistes de l’islam, orientalistes ou islamologues, qu’ils soient ou qu’ils ne soient pas musulmans, parce que tout, chez Berque, Gardet, Etienne, Veinstein, Kepel, Saïd, procède de la volonté d’occulter les persécutions dont sont victimes les chrétiens et de prouver, contre toute vérité, que les victimes en Orient sont les musulmans. Des savants, pourtant, élaborent un savoir, en toute indépendance et hors de toute préoccupation apologétique. Ce sont Bat Ye’or, l’historienne de la dhimma, Jean-Pierre Valognes, historien et diplomate, auteur de « Vie et mort des chrétiens d’Orient » (Fayard), Christophe Luxemberg, philologue, auteur d’un ouvrage en allemand, qui n’est pas encore traduit en anglais, sur les « sources araméennes et syriaques du Coran », Alexandre Del Valle, spécialiste de géopolitique, Anne-Marie Delcambre, qui lit Le Coran sans œillères. On peut se reporter aux sites internet chaldéens ou arméniens. Tous ces auteurs, sauf Mme Delcambre, ont adopté un pseudonyme, qui n’est pas un « nom de plume », mais une protection. Deux fatwas ont été émises contre Luxemberg. Del Valle est menacé. Si Jean-Pierre Valognes, diplomate, avait publié son livre sous son nom véritable, sa carrière aurait été brisée, comme celle de Jean-Pierre Péroncel Hugoz l’a été. Alors que celui-ci était correspondant du Monde au Caire entre 1974 et 1980, nombre de ses articles ont été censurés : ils étaient jugés hostiles à l’islam et à Sadate, qui favorisait la ré-islamisation de son pays. Son livre, « Le radeau de Mahomet », a été très mal accueilli par son journal et par les musulmans. Rappelé à Paris, il lui a été confié la rubrique « francophonie » (où ses analyses ont été considérées comme gênantes), puis le tourisme. Comme là encore, il gênait, il a été relégué à la rubrique « philatélie » et collections diverses.

Les romans écrits par écrivains français d’origine orientale, grecque catholique ou juive (Paula Jacques, Alia, Solé, Sinoué, Maalouf) sont aussi des sources de connaissance, à condition de séparer ce qui tient de l’histoire de ce qui relève de la fiction. C’est dans un roman de Paula Jacques que l’on apprend (ce que les islamologues taisent) qu’en mai 1948, les Juifs d’Egypte ont été victimes de pogroms, que certains d’entre eux ont été parqués dans des camps de concentration, avant d’être expulsés d’Egypte ; c’est dans « Quand le soleil était chaud » de Josette Alia que ce que Berque (le grand falsificateur de l’histoire) nomme « incendie du Caire », en janvier 52, incendie qui a préparé le coup d’Etat militaire de juillet 52, a été en fait l’incendie, aux cris d’Allah akbar, d’immeubles, magasins, biens appartenant à des Juifs.  

Enfin, il ne peut y avoir de connaissance rigoureuse sans examen des mots qui désignent les réalités du Proche Orient. Tout le vocabulaire, du plus simple au plus prétentieux, tous les concepts, toutes les notions, doivent être soumis à un travail de « nettoyage » terminologique. S’il existe un domaine piégé, c’est celui-là. Les mots sont des écrans, à la fois la toile blanche sur laquelle des images sont projetées, mais aussi tout corps qui s’interpose entre un sujet et le monde (écran de fumée). Des centaines de mots font écran à la connaissance. « Le Moyen Orient arabe » est un livre publié dans la collection U (destinée aux étudiants), chez Armand Colin. Les deux mots du titre sont faux. « Moyen Orient » est la traduction de l’anglais « Middle East » qui désigne en théorie les pays qui se trouvent au milieu du continent asiatique. Le terme français exact et reçu par l’usage est « Proche Orient » ou « Levant ». « Orient » est un terme plus riche en significations que le mot anglais « East ». Il a un sens chrétien : l’Orient, c’est le Christ, chez les mystiques. « Orient » a aussi un sens politique, relatif au partage de l’Empire romain, trop vaste, en deux entités, Rome et Constantinople. Ces deux capitales sont situées au Nord de la Méditerranée. De fait, c’est par abus que le mot « orient » est étendu à l’Afrique du Nord. Delacroix est qualifié de « peintre orientaliste », alors qu’il n’est pas allé en Orient, mais au Maroc seulement, « Maghreb » signifiant en arabe « Occident ». En effet, les Arabes, après la conquête, ont divisé leur empire en deux parties : le Machreq (ou orient) et le Maghreb (ou occident). « Arabe » est aussi un mot piégé. La plupart des pays dits arabes ne sont pas habités par des Arabes. Ils ont été arabisés, ils sont devenus arabophones, ils ne sont pas arabes au sens propre de ce terme. « Arabe » est un terme ethnique qui désigne des populations définies par leur mode de vie nomade et leur organisation tribale et qui, d’un point de vue physique, sont plutôt minces. Ne sont habités par des Arabes que la péninsule arabique et les déserts du Sinaï, d’Irak, de Syrie, de Jordanie, d’Egypte. « La Terre » est un roman que l’Egyptien Charkaoui a écrit dans les années 1950. Dans ce roman, les paysans égyptiens, qui ne sont pas arabes, expriment un mépris sans borne à l’encontre de ces « Arabes » qui habitent le désert proche, les nomades qui vivent « fi raml wa qaml ». Les chrétiens d’Orient sont rarement arabes, sauf en Jordanie. Les coptes ne sont pas arabes, les Egyptiens non plus ; les grecs catholiques, les melkites, les assyro-chaldéens non plus. En fait, « arabe » est un terme idéologique (donc trompeur et inexact), qui sert d’oriflamme au nationalisme pan arabe, idéologie qui a émergé dans l’Empire ottoman au milieu du XIXe s, pour inciter les ressortissants soumis et colonisés de cet Empire à renouer avec la grandeur passée et fantasmée des « Arabes ». C’est cette idéologie qui légitime les pouvoirs en Egypte, en Irak, en Syrie, en Libye, en Algérie… Il est sûr que le contenu du « Moyen Orient arabe » est aussi trompeur que ne l’indique le titre.

Le destin du nom « islamisme » est éloquent. Islamisme dérive du nom islam, qui signifie « soumission » et auquel a été ajouté le suffixe - isme, d’origine latine et grecque. Islamisme n’existe pas en arabe. C’est un nom français bien formé, au sens où les règles qui régissent la formation des noms exprimant une croyance y sont appliquées. Il est attesté pour la première fois en 1697 dans la Bibliothèque orientale d’Herbelot, un professeur du Collège de France qui jugeait anormal que, de tous les noms qui désignent des religions, tels christianisme, protestantisme, bouddhisme, catholicisme, shintoïsme, animisme, etc. seul islam ne se termine pas par isme. Par analogie avec ces noms, le suffixe - isme a été ajouté à islam, sans que cette adjonction ajoute quoi que ce soit au sens de ce nom. En effet, islamisme est un synonyme d’islam. Dans son Dictionnaire de la Langue française, publié dans la deuxième moitié du XIXe siècle, Emile Littré y donne deux acceptions : « la religion de Mahomet » et « l’ensemble des pays où règne cette religion, dans le même sens que chrétienté par rapport aux pays chrétiens ». Les auteurs du Trésor de la Langue Française, ce monument de la science lexicographique française, publié par les Editions du CNRS, relèvent dans le volume 10, publié en 1983, islamisme, suivi de la seule acception : « Religion des musulmans. Synonyme : islam ». Il est juste d’employer islamisme dans le sens d’islam et il est anormal de désigner les musulmans par un nom qui n’existe pas dans leur langue. Les auteurs du Trésor de la langue française (volume 10, 1983) ne consacrent pas d’entrée à islamiste (adjectif, au sens de « relatif à l’islamisme »), non plus qu’à l’emploi de cet adjectif comme nom désignant les personnes qui se réclament de l’islam. En français, existent les noms ou adjectifs musulman, adaptés de l’arabe mouslim (pluriel mouslimoun, dérivé d’islam), et islamique (au sens de « relatif à l’islam ») qui correspond à l’adjectif arabe « islamiyya », qui est dérivé lui aussi d’islam, comme dans GIA, acronyme de Groupes Islamiques Armés. Islamiste a été fabriqué récemment en français. Il ne devrait pas désigner des musulmans. On les dit islamistes, ils se disent et ils sont musulmans. Les désigner de noms forgés par on ne sait qui et qu’ils récusent à juste titre, relève d’une volonté d’effacer ce qu’ils sont. C’est aussi une marque d’irrespect à leur égard. Le terme « islam politique » n’est pas meilleur, puisque l’islam est un tout homogène (droit, politique, économie) et que tout est islam.

 

2. L’exode

Au Proche Orient, les réfugiés ou les exilés se comptent par millions. C’est une autre facette, tragique celle-là et méconnue, des conflits qui s’y déchaînent. Pour se faire une idée juste de l’ampleur que prend le phénomène, il convient de rappeler quelques chiffres.

Tous les Arabes de la Palestine sous mandat britannique n’ont pas quitté la portion de Palestine qui a été accordée en 1947 par l’Organisation des Nations Unies aux Juifs. En avril mai 1948, quand Israël a été créé et que les armées arabes d’Egypte, du Liban, de Syrie, de Jordanie, lui ont déclaré la guerre et l’ont envahi, de nombreux Arabes ont quitté Israël pour se réfugier dans les pays qui agressaient Israël. En 1949, l’UNWRA qui avait été créée à l’occasion en dénombrait plus de 700000. Ils seraient aujourd’hui plus de trois millions. En 1947, plus d’un million de Juifs vivaient dans les pays arabes et musulmans, du Maroc à l’Iran, de la Turquie au Yémen, certains depuis des millénaires, comme les caraïtes d’Egypte. Aujourd’hui, il n’y a plus de Juif dans ces pays. Tous en sont partis sous la menace ou la contrainte pour Israël ou les pays occidentaux (France, Espagne, Canada, Etats-Unis, Australie, etc.) Le troisième grand exode touche les chrétiens : le nombre de ceux qui sont partis depuis la fin de la guerre est évalué à plus cinq millions, peut-être dix millions. Alors que les deux premiers exodes sont terminés, le troisième, lui, continue. Il s’achèvera quand le dernier chrétien aura quitté le Proche Orient. De ces trois exodes, c’est aussi celui qui est oublié. Les réfugiés palestiniens sont protégés, des reportages leur sont consacrés, des associations les soutiennent ou les défendent, l’ONU leur a construit des maisons, les a soignés, a éduqué leurs enfants. Ils ne sont pas abandonnés à eux-mêmes. D’ailleurs, ils vivent à proximité de leur terre natale (ou de celle de leurs ancêtres), un « droit au retour » leur est reconnu, alors que beaucoup ont quitté Israël volontairement pour se joindre aux armées arabes qui avaient promis de jeter les Juifs à la mer. L’exode des Juifs est moins connu, bien qu’il soit aussi dramatique. Les Juifs vivant dans les pays arabes et musulmans n’ont pas eu d’autre solution que de fuir. C’était l’exil ou la mort certaine. Alors que la population d’Israël compte de 20 à 30 % d’Arabes, musulmans pour la plupart et, pour quelques-uns, chrétiens, les pays arabes et musulmans se sont débarrassés des Juifs qui vivaient sur leur sol. Ils ont été totalement purifiés, Israël ne l’a pas été.

Des trois « peuples », musulman, juif, chrétien, ceux qui connaissent le destin le plus tragique sont les chrétiens. Alors que les Palestiniens vivent près de chez eux et gardent un mince espoir de retour, que les Juifs sont revenus, pour la plupart d’entre eux, dans leur propre pays, non pas nécessairement le pays où ils sont nés, mais le pays de leurs ancêtres, les chrétiens eux quittent définitivement et sans espoir de retour leur terre – la terre où ils sont nés et la terre où leurs ancêtres sont installés depuis la nuit des temps – pour se réfugier loin de chez eux, parfois très loin, aux antipodes, jusqu’en Australie. L’exode se fait dans le silence, un silence assourdissant, un silence qu’aucun éclat de voix ne brise, un silence qui risque de demeurer éternel. Pourtant, les raisons qui les poussent à l’exil ne sont pas différentes de celles qui ont incité les Juifs à quitter les pays musulmans. C’est pour échapper à un destin de sous-homme et aux persécutions que les chrétiens quittent le Proche Orient.

 

3. La dhimma

Le lot des chrétiens d’Orient est fait des discriminations, de mépris, d’exactions et de persécutions. Leurs souffrances ont commencé il y a quatorze siècles et elles durent encore, plus lancinantes. Les exactions et les mauvais traitements sont légaux et prévus par la « dhimma » qui régit le statut des non musulmans dans les pays d’islam. Elle s’applique aux Juifs et aux chrétiens, qui sont dits « dhimmis ». Les autres, animistes, païens, athées, hindouistes, sont légalement condamnés à mort. « Dhimmi » est traduit en français par « protégé », ce qui laisse entendre, à tort, que des lois protègent les chrétiens et les Juifs. La traduction la moins inexacte serait « tolérés ». On les tolère, comme on tolère des mendiants devant chez soi, alors que, dans l’islam ou avec l’islam, qui est censé achever la Révélation, ils n’ont plus de raison d’exister.   

Les règles de dhimma ont été élaborées par des théologiens du VIIIe s. qui ont institué les crimes de guerre de la conquête arabe en normes juridiques. Le monde connu a été divisé en deux zones, nommées, l’une, « dar el islam » et, l’autre, « dar el harb » ou « maison de l’islam » et « maison de la guerre ». Au milieu, s’étend une zone intermédiaire, celle de la trêve : c’est une zone provisoire, puisque la durée d’une trêve (il s’agit d’une interruption du djihad) ne peut excéder dix ans. La dhimma résulte du djihad victorieux. Dans le « dar el harb », les chrétiens, les Juifs, les païens (bouddhistes et hindouistes), les athées sont « harbis » (c’est-à-dire « à exterminer »), combattus, tués ou réduits en esclavage. Dans le « dar el islam », les chrétiens et les Juifs, à condition qu’ils acceptent la domination des musulmans, sont « tolérés », au sens où les lois du djihad ne leur sont pas appliquées, du moins tant qu’ils se soumettent à l’islam : ils ont droit à la vie sauve. Leurs terres sont « fey » ou « butin de guerre », ils peuvent continuer dans l’erreur, mais discrètement (on ne construit plus d’églises, les cloches ne sonnent pas), ils ne peuvent pas monter à cheval, sur un âne seulement, etc. Surtout, ils sont soumis à un impôt spécial et « à merci » - la jiziya, dont les musulmans sont exemptés -, qui peut être prélevé n’importe quand et dont le taux dépend de la seule décision des autorités islamiques.

Les spécialistes du « Moyen Orient arabe »  assurent que, dans les années 1830-70, et d’abord en Egypte, province de l’empire ottoman, la dhimma a été assouplie, puis abrogée. Les chefs d’Etat – Mohammed Ali et ses successeurs en Egypte, le sultan ottoman – ne voulaient plus que les chrétiens et les Juifs soient traités comme des « sujets » de second ordre, sans droit. Ils n’ont pas agi par compassion, mais parce que le rapport de forces leur était défavorable et qu’ils redoutaient, si les persécutions se poursuivaient officiellement, que les puissances européennes interviennent pour secourir les chrétiens, comme la France l’a fait au Liban en 1861 et la Grande Bretagne en 1882 en Egypte.

La dhimma a été abrogée officiellement, mais elle s’est maintenue dans les faits, officieusement en quelque sorte, et surtout, dans les années 1950-1960, elle a été rétablie subrepticement sous le manteau du socialisme ou du nationalisme arabe. En effet, comment expliquer les massacres dont les chrétiens d’Orient et les Juifs ont été les victimes en 1860, 1861, 1894-96, 1909, 1915-16, 1920-23, 1927-28, 1948, 1952-56 et dans les années 1960 ? Les chrétiens qui avaient opté pour le développement sur le modèle occidental ont été accusés d’arrogance ou de vouloir dominer les musulmans, ils ont été victimes de pogroms, et certains exterminés. En 1860, à Damas, l’ascension sociale des grecs catholiques a été stoppée par les massacres de dix mille membres de cette communauté. En 1894-96, 1909, 1915-1916, 1920-1923, les Arméniens qui tenaient à recouvrer leurs libertés publiques n’ont plus été « tolérés ». Ils ne voulaient plus être régis par la dhimma : ils ont été éliminés par un génocide. Il en est allé de même en 1948-52 pour les Juifs d’Egypte. 

Le nationalisme arabe, apparu au milieu du XIXe siècle, en même temps que la « nahdah », que l’on compare à tort à la Renaissance des Arts et des Lettres en Europe, est ambigu. C’est une idéologie séculière dans quelques-unes de ses formulations (la modernité littéraire), mais religieuse dans ses fondements, qui prône un retour aux sources, c’est-à-dire à l’islam originel, celui de Mahomet entre 611 et 632 et celui de ses immédiats successeurs qui ont conquis le monde, et qui incite à l’imitation des ancêtres vénérés (salaf), à savoir les guerriers de l’islam conquérant. La nahdah a regroupé des sceptiques et des religieux. Soit l’Organisation de Libération de la Palestine. Le plus connu des partis qui la composent est le Fattah. Le nom « fattah », qui signifie « ouverture », désigne ce qui s’est produit, entre 632 et 642, quand les Arabes sont sortis d’Arabie pour conquérir le monde : on dit en arabe, par métaphore, qu’ils se sont ouverts le monde. De même, Arafat est un pseudonyme. Son véritable patronyme est Husseini, la famille du grand moufti de Jérusalem, de 1927 à 1945, qui a été l’allié déclaré d’Hitler dans les pays musulmans. Arafat est le nom d’une colline de la Mecque, qui fait l’objet d’un rite lors du pèlerinage annuel.

En Egypte, en Syrie, en Irak, en Turquie, etc. les nationalistes arabes ou turcs se sont travestis en « socialistes » pour réintroduire la dhimma. Les biens des étrangers, tous chrétiens, des Juifs ou des chrétiens autochtones, des seuls infidèles, ont été mis sous séquestre et transférés aux musulmans ou à l’Etat musulman. L’autonomie partielle (état civil, éducation, culte, rites, etc.) dont jouissaient les communautés chrétiennes dans l’empire ottoman a été abolie, et cela, pour reconstituer l’oumma originelle, réislamiser les lois sous la pression de l’Arabie saoudite et rétablir une charia souterraine, qui est en partie dans les lois et qu’appliquent les organisations islamiques (et pas l’Etat).     

Les persécutions ont beau être avérées, elles sont tues en Europe, dans les pays dits libres ou « chrétiens », en particulier en France.

 

4. Le silence

Les écrivains des XVIIIe et XIXe s. et du début du XXe s., Hugo, Tharaud, Giraudoux, Rousseau, Voltaire, Péguy, etc. ne se sont jamais tus quand les chrétiens d’Orient étaient massacrés. Or, leur sort a empiré au début des années 1950, sans que quiconque émette la moindre protestation. L’affaire Dreyfus et le massacre des Arméniens ont été concomitants. Les dreyfusards, à l’exception de Péguy et de France, ont refusé de protester contre ces massacres, parce que, prétendaient les progressistes allemands du Parti social démocrate (le parti de Lénine) et les progressistes français du socialisme anticlérical, les Arméniens étaient des commerçants ou des capitalistes. Aujourd’hui, rien n’a changé. Les progressistes dénoncent des discriminations en France et en Europe, là où il n’y en a pas. En revanche, ils refusent de voir l’Himalaya de discriminations dont sont victimes les chrétiens d’Orient. Cet aveuglement est consécutif à la haine qui est voué au christianisme par les progressistes, où que ce soit, en France, en Europe ou en Orient.

La haine explique le silence de l’intelligentsia, mais pas celui de l’Etat. La cause déterminante en est la politique étrangère élaborée au milieu des années 1960, quand des hommes politiques (« gaullistes » hélas) aidés de spécialistes de l’islam (Berque) ont conçu la « politique arabe de la France », qui a remplacé la vieille politique de soutien aux chrétiens d’Orient. Le mot « arabe » est éloquent : il signifie que notre diplomatie s’est alignée sur l’idéologie arabo-islamique. De fait, elle a apporté son soutien à tous les régimes totalitaires, celui de Hussein, du FLN, de l’Arabie ou du Maroc. La Syrie a fait assassiner un Ambassadeur de France et a tué ou fait tuer des centaines de Français : la France s’est abstenue de toute riposte. La Libye, qui a fait exploser en vol le DC 10 d’UTA, n’a jamais été sanctionnée. Le ministre Dumas déclarait en 1992 : « il faut savoir tourner la page ». Pendant 30 ans, la France a porté à bout de bras Arafat, elle lui a sauvé la vie, elle lui a donné le soupçon de légitimité que même les chefs d’Etat arabes lui déniaient. On assurait au Quai d’Orsay qu’Arafat était le seul qui puisse signer la paix avec les Israéliens, bien qu’il leur ait fait une guerre totale, finançant même les attentats, et détournant à son seul profit les milliards de dollars ou d’euros qui ont été attribués par les pays d’Europe au peuple palestinien. Arafat mort, la paix est enfin possible. De fait, la France s’est opposée à la paix, comme si elle avait voulu que la guerre dure jusqu’à la destruction d’Israël. De même, elle donne asile aux militants d’associations islamiques pro GIA, FIS, ennahdah, qui organisent la guerre dans leur pays, comme elle a favorisé la montée de l’islam politique en France ou encourage la haine antisémite en comblant de subventions les associations racistes (Sawt el islam, UOIF, MRAP).

 

5. Les chrétiens d’Orient et la France

Nous Français, plus que les Européens, nous sommes concernés par ce qui arrive aux chrétiens d’Orient. En tant que Français, entendus dans un sens plein de ce mot, et non comme une étiquette que l’on appose d’un coup de tampon sur des documents administratifs à droite de la mention « nationalité », nous sommes les héritiers d’une longue histoire. En signant des accords avec le pouvoir ottoman, François 1er a obtenu, en échange de sa neutralité dans la guerre que l’Europe menait pour se libérer du joug islamique, des « échelles » au Levant (facilités commerciales dans les ports contrôlés par les Ottomans) et la protection des chrétiens d’Orient. Pendant des siècles, la France a assumé cette seconde charge. De nombreuses églises, qui s’étaient séparés de l’Eglise universelle du Ve au XIe s, ont renoué en partie avec Rome : les Chaldéens en 1553, les Malabars en 1552, une partie des Malankars en 1930, une partie infime des Coptes en 1824, une partie infime des Ethiopiens en 1930, une fraction des Syriaques en 1783, des Arméniens en 1742, en 1724 une partie des Melkites sous le nom de grecs catholiques…

Or, notre pays a renoncé à remplir ses devoirs historiques depuis un demi siècle. Certes, l’empire ottoman n’existe plus et c’est avec cet Etat que la France avait passé un accord. Elle aurait dû protéger les chrétiens au nom des droits universels de l’homme, elle ne l’a pas fait. Il y a un siècle, la France donnait asile aux Arméniens, aux grecs catholiques ou aux maronites menacés de mort. Désormais, les chrétiens qui s’exilent préfèrent se réfugier au Canada, en Australie, aux Etats-Unis plutôt que dans le pays des droits de l’homme, dont ils pensent qu’il ne les protègera plus.

Même pour ce qui est des droits de l’homme, les conséquences en sont dramatiques. Les Français sont soucieux d’universel et s’émeuvent volontiers aux malheurs d’autrui. Ils ont fondé des milliers d’associations humanitaires et inventé le droit d’ingérence. Si des persécutés méritent leur compassion, ce sont les chrétiens d’Orient qui disent « non » malgré le mépris, résistent aux pires humiliations en dépit des menaces, continuent dans leur être au péril de leur vie, et cela depuis quatorze siècles. Les héros de la résistance à la tyrannie, ce sont ces chrétiens. Aucune voix ne s’élève pour des défendre. Le silence prouve que l’ingérence de compassion est une pure hypocrisie. L’impératif moral nouveau « n’accepte pas ou ne supporte pas ou ne souffre pas que soit fait à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît » s’arrête aux chrétiens. Il suffit que les victimes soient des chrétiens pour que, d’un coup, le droit d’ingérence, la solidarité, l’urgence et autres jolis mots dont on nous rebat les oreilles soient oubliés. En 1942, Hitler aurait répondu à ses conseillers qui le mettaient en garde contre les risques qu’il faisait courir à l’Allemagne en mettant en œuvre la « solution finale » : « Qui se souvient du massacre des Arméniens ? ». En France, personne ne se souvient du génocide des chrétiens du sud Soudan, de 1982 à 2004, parce que tout le monde, quand ce génocide s’est produit, a fermé les yeux et s’est imposé le silence. Le Proche Orient est en voie de purification. De l’Etat français, des organisations prétendument antiracistes reçoivent des millions d’euros de subventions, avec lesquels ils fabriquent des délits, en piégeant des patrons de boîtes de nuit, des propriétaires d’appartement ou des employeurs, uniquement pour prouver que les Français sont racistes. Or ces associations cachent les discriminations qui accablent les chrétiens dans les pays d’origine. Les Maghrébins laïques de France et les Kabyles chrétiens sont les seuls qui protestent contre ces crimes. Ce sont eux qui ont alerté l’opinion publique sur les violences qui touchent les coptes en Egypte et même aux Etats-Unis, où une famille copte du New Jersey a été assassinée, semble-t-il parce qu’elle protestait contre les crimes de l’islam.

Ces faits nous concernent en tant que chrétiens. Les scissions, à la suite des conciles de Nicée (325), d’Ephèse (431) et de Chalcédoine (451), la séparation de 1054, ont affaibli le christianisme - en particulier, face à l’expansion de l’islam. Ces scissions ont été consécutives à des querelles portant sur la personne du Christ et exprimées avec des mots de la philosophie grecque « ousia », qui signifie « essence » et « existence », qui a été traduit par « substance », et « phusis », qui signifie « nature », et ce, dans un milieu de personnes cultivées formées à la rhétorique grecque. Si l’on ne veut pas que la tragédie de l’Orient s’étende à l’Occident, l’œcuménisme judéo-chrétien est une nécessité, non pas théologique, mais politique. Les querelles doivent cesser pour faire place à l’unité. Car, et l’hypothèse ne doit pas être écartée, il est possible à terme que les chrétiens de France et d’Europe subissent le même sort que leurs frères d’Orient. Deux amis coptes, l’une protestante, l’autre catholique, faisaient état devant moi en 1980 de l’hostilité croissante dont ils étaient la cible dans leur propre pays, hostilité verbale et discriminations juridiques qui débouchaient souvent sur des crimes gratuits. Je n’ai pas voulu croire à la gravité apocalyptique de la situation. Alors, nous commentions un article du journal « Le Monde » qui faisait état (c’était il y a 25 ans) de la présence d’un million de musulmans en France : seuls les adultes étaient, semble-t-il comptés. Ils m’ont fait la réflexion suivante : « Parce que vous, Français, vous vous croyez à l’abri ? Vous aussi, vous serez un jour menacés dans votre être ! »

 

 

La dhimma, ou soumission à l’ordre le plus injuste qui soit, qu’elle soit ou non imposée, progresse partout, en Orient, où il est la règle, mais ailleurs aussi. Les chrétiens d’Occident risquent de subir à terme le sort des chrétiens d’Orient. L’attestent la décision de faire adhérer la Turquie sans le moindre préalable (reconnaissance du génocide arménien et retrait de ses troupes de Chypre), l’assassinat de Van Gogh, dont le documentaire « Soumission », qui est fait de témoignages authentiques de femmes ayant vécu sous la loi de l’islam et recueillis par l’admirable député Ayaan Hirsi Ali, d’origine somalienne, aurait été diffusé sur toutes les chaînes publiques de France et d’Europe, si le tueur, au lieu d’être un musulman marocain, avait été un « fasciste blanc », la lâcheté des autorités de la France face à la montée en puissance de l’islam politique dans le monde, la complaisance devant le prosélytisme islamique qui se développe dans les écoles, les collèges, les lycées et dont fait état un rapport de l’Inspection générale de l’Education nationale (rapport Obin), que le ministre qui garde secret, alors qu’il aurait dû le rendre public. Les choses étant ce qu’elles sont, on ne doit pas s’étonner que l’élimination ou l’exode des chrétiens d’Orient se fasse dans le silence complice ou approbateur de nos élites. 

 

15 mai 2014

Qu'un sang impur abreuve nos sillons

 

 

Les Bonobos (ou « bourgeois no bohèmes ») ne se contentent pas d’être socialos : il faut qu’ils éructent leur rage en toute occasion, de préférence contre les symboles de la France. Mais que ne mettent-ils pas leurs actes en accord avec leurs haines ? Qu’ils aillent vivre en Arabie, qu’ils prennent la nationalité soudanaise, qu’ils se convertissent à la religion des Patagons ! Wilson, le fils de son père, est de ceux-là : plus bonobo que lui, tu meurs. Tout lui est prétexte pour bien penser (penser est un trop gros mot pour lui être prédiqué, péter conviendrait mieux). Il marche sur les brisées de Taubira, de Trierweiler, de toute la chausse pisse aussi (féminin de show biz), de feu la femme Mitterrand… 

            La malheureuse Marseillaise, ce chant qu’entonnaient les résistants devant le peloton d’exécution, est la cible de leur ire. Se seraient-ils accommodés de « Maréchal, nous voilà », dont aucun mot ne les heurte apparemment ? Pourquoi ce tintouin ? C’est, entre autres, l’injonction « qu’un sang impur abreuve nos sillons » qu’ils ne supportent pas d’entendre. Il ne leur est pas demandé de la chanter, ni même de l’écouter, mais ils veulent la changer, sous le prétexte qu’elle serait raciste, xénophobe, haineuse. Ah bon, que signifie raciste dans les quelques pois chiches qui, dans leur pauvre cervelle, tiennent lieu de neurones ? « Qui est d’une sale race » ? « Qui est d’une race inférieure » ? « Qui est à exterminer » ? On est en droit d’en juger ainsi.

Que les paroles de La Marseillaise soient de la très mauvaise poésie et de la piètre littérature, n’importe qui peut en convenir. Que la musique soit martiale et qu’elle soit à la musique ce que les tags sont à Raphaël, voilà qui est sans conteste. Mais cela ne suffit pas à en faire un chant raciste, sauf à donner à raciste le sens dans lequel l’emploient les antiracistes de profession et subventionnés, c’est-à-dire « d’une sale race ».

            Tout ce pastis a pour source les deux mots sang impur. A la fin du XVIIIe siècle, quand La Marseillaise a été composée, que désignait-on par ces deux mots ? Il suffit d’ouvrir les dictionnaires pour mettre un peu de lumière dans cette prétendue obscurité qui suscite les éructations des racistes à la Wilson et Taubira, qui croient appartenir à une race, religion, éthique, etc. supérieure…  En 1762 et en 1798, dans le Dictionnaire de l’Académie française, il est indiqué ceci : « On dit figurément et poétiquement qu’un homme est né d’un sang impur pour dire qu’il est né de parents notés », notés, c’est-à-dire ayant mauvaise réputation. Dans les éditions ultérieures (1835, 1879, 1932-35), l’adjectif notés est remplacés par flétris (« Figurément : être né d’un sang impur, être né de parents flétris, connus pour de malhonnêtes gens », 1835, 1879, 1935). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) reprend cette définition : « Être né d’un sang impur, être né de parents malhonnêtes, déshonorés ». 

            Il n’y a aucun racisme, aucune xénophobie, aucune haine dans sang impur ou, si racisme il y a, il est seulement dans la tête de ceux qui éructent leur haine raciste à l’encontre de la France.

C’est Furetière qui, dans son Dictionnaire universel (1690), établit le sens « social » de sang impur et des mots sang pur, dont ils sont l’antonyme. Ce sens, pour le comprendre, est propre à la division de la « société » d’Ancien Régime en trois ordres ou états : noblesse, clergé, tiers-état, et aux vanités que cette division faisait naître chez ceux qui appartenaient à la noblesse. « On dit aussi, pour vanter une ancienne noblesse qui ne s'est point mésalliée, qu’il n’est point entré de sang impur dans cette maison » : autrement dit, aucun membre de cette lignée noble n’a eu d’enfant ou n’a fait d’enfant avec un homme ou une femme du tiers-état, qui, eux, sont d’un sang impur. C’est la définition que reprend Barré en 1842 dans le Complément au Dictionnaire de l’Académie française : « Sang impur s’est dit par opposition à Sang noble ». L’exemple qui illustre ce sens est extrait du dictionnaire de Furetière : « Il n’est jamais entré de sang impur dans cette maison », Furetière et Barré étant l’un et l’autre de sang impur. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), ce sens est exposé à l’entrée pur : « On dit qu’un prince est sorti du plus pur sang du monde pour dire du sang le plus noble et le plus illustre ». De même Littré : « La pureté du sang se dit d’une famille de haute extraction dans laquelle il n’y a point eu mésalliance ».

Les choses étant ce qu’elles sont, c’est-à-dire tout à l’opposé de ce que croient les bonobos, il est possible d’établir le sens de l’injonction honnie « que le sang du peuple (du tiers-état, des sans grade, des non nobles, etc.) abreuve nos sillons ». L’injonction consiste à appeler le peuple à verser son sang (son propre sang, jugé impur) pour défendre la France envahie par les armées ennemies. C’est un équivalent de « verser son sang pour la patrie » - non pas le sang des envahisseurs, mais celui des défenseurs de la patrie attaquée. Si cette injonction est raciste et xénophobe, alors il faut considérer les combattants de la France libre et de la Résistance comme des racistes et des xénophobes, et en retour les nazis (boches, chleuhs, frisés, etc.) pour des humanistes qui auraient été la cible de la haine rance de franchouillards avinés et drogués.

Conclusion : non seulement les bonobos à la Wilson sont racistes, mais en plus ils sont plus ignares que des buses.

 

09 mai 2014

Retournement

 

 

Voilà un très vieux mot de la langue française auquel M. de Hollande vient de rendre un peu de jeunesse. Il est attesté (le mot, pas son auteur) à la fin du XIIe siècle, à une époque où aucun habitant de la France d’alors n’aurait imaginé qu’un jour un cantonnier de Tulle, village sis sur les bords de la rivière Corrèze, pût devenir chef de l’Etat. Les voies de Dieu sont impénétrables, aurait-on dit il y a quelques siècles.

Retournement a le sens du verbe retourner dont il dérive et désigne l’action de retourner à l’endroit d’où l’on était parti. Apparemment, il n’est pas dans l’intention de M. de Hollande de retourner à Tulle. Son retournement n’est pas imminent. Il se fera un jour peut-être. Qui sait ? En 2017.

Le nom n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de 1935 (huitième édition) avec un sens à peine esquissé (« action de retourner ou résultat de cette action »), mais illustré de cet exemple : « le retournement d’une situation ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est un peu plus explicite. Le retournement ne consiste pas à revenir au point de départ, mais à « tourner en un autre sens ». Le mot est d’un emploi plus fréquent dans les vocabulaires spécialisés : celui de la géométrie, de la balistique (« tendance qu’a une balle conique, lancée par une arme à feu, à se retourner, c’est-à-dire à arriver au but par son gros bout au lieu d’y arriver par son petit bout »), des chemins de fer (« action de retourner un rail fabriqué de telle façon qu’il puisse servir des deux côtés »), de l’astronomie.

Dans la langue moderne se développent des emplois figurés ou propres, dont ceux-ci, qui pourraient s’appliquer en partie à M. de Hollande : « Fait de retourner quelqu’un, de le faire changer de camp ; changement complet d’attitude, d’opinion » (pour les séides, le retournement, c’est pour bientôt) et « mouvement qui consiste à se retourner sur soi-même » ou, pour ce qui est des tendances, des chiffres, des statistiques, des représentations graphiques, des « courbes » (tout ce dont M. de Hollande est féru), « inversion du sens d’une tendance, d’un rapport de force ». Le retournement ne serait donc qu’une autre formulation de la célèbre « inversion » de courbe. On sait ce qu’il est advenu de cette courbe, laquelle, hélas, ne chôme pas et va sans cesse de l’avant ; on peut craindre qu’il n’en aille pas différemment du retournement claironné par les Trompettes médiatiques.  

 

07 mai 2014

Fleuron

 

 

Fleuron, dérivé de fleur, est attesté au début du XIVe siècle et en sept siècles, il n’a pas changé de sens : « ornement en forme de fleur » (1302), « espèce de représentation de fleur servant d’ornement » (Académie, 1694, 1762, 1798, 1835), « ornement en forme de fleur » (Littré, 1872-77 ; Académie, 1762, 1878, 1935, édition en cours de publication). On trouve ces représentations ou ornements sur les couronnes, les pages de garde de beaux livres, les étoffes luxueuses, les moulures des palais, etc.

Le mot est employé à compter du XVIIIe siècle dans un sens figuré : « On dit figurément d’une des plus grandes prérogatives qu’ait un Prince, d’un de ses plus grands revenus, d’une de ses meilleures provinces, que c’est un des plus beaux fleurons de sa couronne, le plus beau fleuron de sa couronne » (Académie, 1762). Littré ajoute : « Il se dit aussi de ce qu’il y a de plus avantageux pour une personne », mais, dans cet emploi, fleuron est suivi du complément de sa couronne : « Il a perdu le plus beau fleuron de sa couronne » (exemple cité aussi par les académiciens en 1935 : « La mesure qui lui enlève cette place lui fait perdre le plus beau fleuron de sa couronne »). Ce sens figuré est glosé ainsi dans le Trésor de la Langue française (1971-1994) : « Bien (concret ou abstrait), qualité morale, les plus précieux pour quelqu’un ».

Depuis quelques mois, la métaphore du fleuron revient dans les media et comme "élément de langage" des politiciens, non plus à propos des couronnes, des souverains, des grands de ce monde, mais de l’économie, celle de la France évidemment, dont les « fleurons » - c’est-à-dire les entreprises ou les institutions ou les grandes œuvres - le plus beau ou les plus beaux de son industrie, de son économie, de son agriculture, de son architecture, de son patrimoine,  etc. sont rachetés à vil prix par des financiers étrangers, quand ce ne sont pas les Etats pétroliers islamiques.

Il est bon de constater que ce vieux mot qui fleure l’Ancien Régime, la monarchie, la couronne, l’ornementation inutile, etc. ressuscite soudain dans des lamentations républicaines et laïques. Et chacun de s’indigner. C’est même à qui s’indignera le plus. Ceux qui s’indignent de voir les fleurons de la France disparaître les uns après les autres sont ceux aussi qui ont tout fait pour que cela advienne. Tartufe leur a appris ces singeries ; ils ont retenu la leçon.

 

 

 

30 avril 2014

Adaptation

 

 

 

Emprunté au latin médiéval, adaptation est attesté au début du XVIe siècle dans le sens « d’ajustement », et cela en parlant de choses. Les académiciens le définissent par le nom application, synonyme au sens incertain, et l’illustrent d’un exemple au sens obscur : « l’adaptation de ce passage est juste » (1694). Dans les éditions suivantes de 1740 à 1835, la définition est fruste : « action d’adapter », c’est-à-dire « d’appliquer, d’ajuster une chose à une autre » (adapter un récipient au chapiteau d’une cornue). Quoi qu’il en soit, pour les académiciens, ce mot « n’est guère en usage » (1762, 1798, 1832-35), ce que répètent Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ce mot est peu usité ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

C’est au XXe siècle que se mettent en place les emplois modernes. Le sens « action d’adapter » est illustré dans le Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) par ces emplois : « adaptation d’un roman au théâtre ; adaptation d’un ouvrage dramatique à une scène étrangère » et par cet exemple tiré de la science, qui explique le succès d’adaptation au XXe siècle : « en termes de physiologie : l’adaptation d’un organe à ses fonctions ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) renchérissent sur les académiciens. Adaptation est un terme de biologie et le sens biologique est défini en premier dans ce dictionnaire moderne : « appropriation d’un organe ou d’un organisme à l’accomplissement d’une fonction vitale dans des conditions données ». Les exemples qui illustrent ce sens sont tirés d’ouvrages de biologistes, comme Jean Rostand, ou de philosophes professionnels ou du dimanche (Renouvier, Ménard).

Des choses, le mot s’applique aux hommes et, de la biologie, il s’étend à la société, où il en vient à désigner le processus social par excellence. A quoi sert-il de s’indigner contre la sociobiologie si l’on applique sans examen à la société le vocabulaire de la biologie ? Le résultat est explicite : l’homme n’a plus de destinée, sa liberté est sans cesse réduite, il a à s’adapter à la société dans laquelle il est placé, souvent contre son gré. C’est le « processus par lequel un être ou un organe s’adapte naturellement à de nouvelles conditions d’existence ». Pour le géographe Vidal de la Blache, l'adaptation est l'effet du grand processus biologique : « l’adaptation équivaut à une économie d’efforts qui, une fois réalisée, assure à chaque être, à moins de frais, l’accomplissement paisible et régulier de ses fonctions » (1921).

Les philosophes modernes n’étant plus que des spécialistes de sciences sociales, l’adaptation devient le seul horizon qu’ils soient en mesure de penser. C’est « la modification des fonctions psychiques de l’individu qui, sans altérer sa nature, le rendent apte à vivre en harmonie avec les nouvelles données de son milieu ou un nouveau milieu ». En 1946, Mounier écrit ceci : « L’âge adulte est l’âge propre de l’adaptation. Mûrir, c’est trouver sa place dans le monde, l’aménager en renonçant à tous les impossibles, enrichir et assouplir indéfiniment la multiplicité de nos rapports avec le réel. Mais l’accomplissement de l’adaptation est un suicide vital, si l’adaptation joue trop serré ».

            L’adaptation, partie des choses, revient aux choses. En sociologie, c’est, en parlant d’une institution, la « rendre plus conforme à une situation ». Les auteurs du Trésor de la langue française citent les mots auxquels adaptation est fréquemment associé : c’est accommodement, accoutumance, ajustement, changement, concordance, conformation, coordination, déformation, déplacement, habitude, rapport (invariant), régulation, qui forment tous la même facette d’un même horizon social. A qui voudrait expliquer les lois de la « modernité » à des enfants, il suffirait d’exposer les sens du nom adaptation, tel qu’il est défini dans les dictionnaires du XVIIe siècle à aujourd’hui.

            Les académiciens sont moins « idéologisés » que les lexicographes du Trésor de la langue française. Ils ne tiennent pas la société pour l’horizon indépassable de l’homme. Aussi évoquent-ils à peine le sens social d’adaptation, insistant sur le sens de ce nom en biologie : « propriété commune aux êtres vivants d’acquérir ou de développer les organes ou les fonctions qui leur permettent de vivre et de se reproduire dans différents milieux » ou les emplois dans les différents arts : « action de transposer une œuvre pour lui donner une nouvelle destination ; la nouvelle œuvre qui en résulte ; faire l’adaptation d’un roman au théâtre, au cinéma ». Ce qu’ils montrent, c’est qu’il est possible de libérer en partie la langue de la gangue sociale dans laquelle elle s’étiole.

22 avril 2014

Morelle

 

 

Morelle, plante vénéneuse.

 

Dictionnaire de l’Académie française (1835, 1878, 1935) : « Plante vénéneuse de la famille des solanées ».

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française (1872-77) : « La morelle noire (solanum nigrum), plante vénéneuse ».

 

21 avril 2014

Socialisme

 

 

 

Le nom socialisme, dérivé de l’adjectif social auquel a été ajouté le suffixe isme, n’existe pas dans l’ancienne langue française, laquelle, pourtant, ne manque pas de monstres. Il est donc moderne, étant enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la septième édition (1878).

Selon Littré (1863-77), c’est un « système qui, subordonnant les réformes politiques, offre un plan de réformes sociales ». A ce sens, Littré en ajoute celui de socialisme de la chaire (en allemand Katheder Socialism) : « doctrines socialistes soutenues par des professeurs d’économie politique ». Le socialisme français est aussi un socialisme de professeur. Vacher de Lapouge, « professeur socialiste » (du Parti Ouvrier et de la SFIO), a été, chargeons sa barque – et celle du socialisme – sans vergogne, le principal théoricien du racisme (ceci – le racisme – expliquant cela – le socialisme de la chaire). Pour les académiciens (1932-35), c’est une « doctrine qui préconise un plan d’organisation sociale et économique subordonnant les intérêts de l’individu à ceux de l’État ». Appliquée au socialisme réel, celui de M. de Hollande et de ses séides, cette définition semble assez juste.

En un siècle, le socialisme réel s’est étendu à tous les pays du monde. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) prennent acte de ce triomphe. En politique, c’est « l’ensemble de doctrines inspirées par des sentiments humanitaires, fondées sur une analyse critique des mécanismes économiques et parfois du statut politique de l'État, ayant pour objectif la transformation de la société dans un sens plus égalitaire ». Aussi distinguent-ils un « socialisme chrétien » d’un « socialisme scientifique » et ce dernier d’un « socialisme utopique » et tous ces socialismes du « socialisme industriel » ou de celui que Marx définit comme la « phase de transition entre le capitalisme et le communisme ». Tous ces socialismes forment le « socialisme réel » dans les pays où le marxisme est appliqué ; ailleurs, c’est un « socialisme à visage humain » ou le « socialisme non bureaucratique » (purement fictif, comme la licorne) ou le « socialisme à la scandinave ». A ces socialismes répertoriés, il faudrait ajouter ceux qui sont oubliés des auteurs de ce Trésor : le socialisme arabe, cubain, africain, chinois, asiatique, le socialisme national allemand, etc. Il n’est pas de tyrannie qui n’ait engendré son socialisme ou inversement.

Socialisme est attesté en français en 1831 au sens de « doctrine qui sacrifie l’individu à la société ». La définition est assez conforme à la réalité, si sacrifier est entendu dans un des sens que Littré y donne : « faire périr » un ou des homme(s), comme dans l’exemple « on a sacrifié les meilleures troupes pour une attaque inutile ». Il est attesté en italien en 1803, trente ans avant que les Français ne l’adoptent. En italien, il désigne « un conservatisme bienveillant et éclairé ». Cette définition n’est-elle pas meilleure, à condition de remplacer les adjectifs « bienveillant » et « éclairé » par leurs antonymes « malveillant » et « obscurantiste », quand on connaît le socialisme réel dans les pays de l’Est, que toutes les définitions qu’on peut lire dans les dictionnaires modernes ?

Selon Proudhon, qui est souvent lucide, le socialisme bouleverse l’ordre métaphysique. Il n’assigne pas l’origine ou la cause du Mal à l’homme, mais à la société, l’homme étant bon par nature. Le péché originel est transféré à la société. Proudhon écrit : « l’immense majorité du socialisme, Saint-Simon, Owen, Fourier, et leurs disciples, les communistes, les démocrates, les progressistes de toute espèce, ont solennellement répudié le mythe chrétien de la chute pour y substituer le système d’une aberration de la société ». Certes, mais quelque quatre-vingt dix millions de malheureux ont été sacrifiés sur l’autel. Ont-ils été tués par un système naturellement bon ou intrinsèquement mauvais ? Et pourquoi ont-ils été sacrifiés ? Pourquoi les a-t-on fait périr, quel que soit leur âge ou leur sexe, qu’ils soient femmes, enfants ou vieillards ? Avant le socialisme, le baptême ou le repentir effaçait le péché. Le socialisme triomphant ne s’embarrasse pas de ces filandreuses considérations. Il tue, il sacrifie, il fait périr les coupables – tous ceux qui ne sont pas élus par Marx ou ses disciples, tous ceux qui continuent à être jugés mauvais et qui, pour cela, paient de leur vie ce péché. Le socialisme n’est que la énième ruse de la raison grâce à laquelle les hommes accomplissent sans vergogne et sans retenue ce qu’ils se targuent d’abolir.

 

 

16 avril 2014

Réaction et réactionnaires

 

 

 

Dans le latin des universités du Moyen Age était en usage le terme scientifique, reactio, qui n’est pas attesté en latin classique, ni en bas latin. Dérivé du nom du latin classique actio, il a donné en anglais reaction et en français réaction.

Ce terme de physique est attesté pour la première fois en 1616. Furetière l’enregistre (Dictionnaire universel) en 1690 : « action du corps qui pâtit contre le corps qui agit ». Les académiciens le relèvent dans leur Dictionnaire à compter de 1740 : « Terme de physique, résistance du corps frappé à l’action du corps qui le frappe ». Dans L’Encyclopédie (1751-1772, d’Alembert et Diderot éditeurs), le sens physique est clairement exposé : « (pour les péripatéticiens) la réaction est l’impression que fait un corps sur celui qui l’a affecté, impression qu’il exerce sur la partie même de l’agent qui l’a affecté, et dans le temps que l’agent l’affecte ; comme fait l’eau jetée sur du feu, qui en même temps qu’elle s’y échauffe, éteint le feu. C’était un axiome dans les écoles qu’il n’y a point d’action sans réaction […]. Mais on ignorait que la réaction est toujours égale à l’action. C’est M. Newton qui a fait le premier cette remarque, et qui nous a appris que les actions de deux corps qui se heurtent l’un l’autre, sent exactement égales, mais s’exercent en sens contraire ; ou, ce qui est la même chose, que l’action et la réaction de deux corps l’un sur l’autre produisent des changements égaux sur tous les deux ; et que ces changements sont dirigés en sens contraires ».

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1740 et 1762) et chez Furetière, la définition de réaction est expédiée en une phrase courte et sommaire. Dans la huitième édition (1932-35), les académiciens distinguent neuf sens ou emplois : en chimie, en physique, en physiologie, en équitation, dans le langage courant (« émotion que provoque un reproche, une menace, une nouvelle heureuse ou fâcheuse, etc. »), en science sociale, en politique. A partir du XIXe siècle, siècle de la bêtise et du scientisme aveugle, réaction (cf. Trésor de la Langue française, 1971-1994) s’étend à toutes les sciences, qu’elles soient dures ou molles, exactes ou humaines : chimie (« action d’un corps agissant sur un autre corps et pouvant entraîner une ou des transformations chimiques » ; réaction en chaîne, réactions photochimiques »), en cybernétique, électronique  (« retour sur un circuit précédent d’une partie de l’énergie plus ou moins en phase »), en mécanique (« action qu’un corps exerce en retour sur un autre corps », barre de réaction, réaction d'appui, propulsion à ou par réaction, avion ou moteur à réaction »), en médecine et en pathologie (« modification de l’organisme sous l’effet d'un agent étranger, faire une réaction; réactions neurovégétatives, organiques, inflammatoires, thermiques ;  résultat de toute méthode visant à un diagnostic ; la méthode elle-même, réaction immunitaire, réaction de dégénérescence, réactions tuberculiniques, cuti-réaction, réaction négative, positive »), en physiologie (« réponse à un stimulus »), en psychologie (« comportement qui répond à une excitation »), en psychanalyse (« réaction thérapeutique négative : forme de résistance à l’analyse qui se traduit par une aggravation, là où on attendrait une amélioration, et qui semble liée à un sentiment de culpabilité inconscient du sujet »), en physique nucléaire (« phénomène provoquant la modification d’un ou de plusieurs noyaux, réaction en chaîne, réaction nucléaire, réaction thermonucléaire »).

C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que l’extension triomphale de réaction commence, alors que ce mot était circonscrit à la physique. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) en témoigne : « ces mots (réaction et d’autres termes de science), d’abord employés en physique seulement, sont devenus à la mode, et sont employés dans des écrits sur toutes sorte de matières. La plupart des écrits modernes ne sont remplis que de sommes, de masse, de calculs, de combinaisons et de réactions ». Le phénomène est illustré de cet exemple : « la Pologne a souvent éprouvé les pertes qu’elle essuie aujourd’hui, et autant de fois elle a recouvré tout, en réagissant avec courage contre la violence étrangère ».

Pendant la Révolution, le mot colonise le vocabulaire politique (Dictionnaire de l’Académie française, 1798, 1835) : « réaction se dit figurément d’un parti opprimé qui se venge et agit à son tour ». Ce terme de physique, devenu terme de société, était « neutre », au sens où une action déclenche une réaction opposée, mais d’égale force. Il avait une valeur explicative, la société étant régie (ou supposée l’être) par les mêmes lois que la nature, comme chez Mirabeau en 1790 : « la réaction est un mouvement d’opinion qui agit dans le sens opposé au mouvement d’opinion qui a précédé ». Aucun jugement moral n’était porté sur ce « mouvement » : il n’est ni bien, ni mal, il est. Littré, qui était progressiste et engagé, l’applique aux partis qui ne sont pas tenus pour progressistes : « après la chute de Robespierre, la réaction royaliste fut très violente dans le midi de la France ». Il couronne le sens neutre d’un jugement de valeur : « plus particulièrement », la réaction est « le parti conservateur considéré comme s’opposant à l’action de la révolution ». La réaction n’est plus une force naturelle, transposée dans la société des hommes, c’est un principe a priori maléfique, parce qu’il s’oppose en fait à la nouvelle religion sociale. Le sens engagé de réaction justifie la Terreur, les procès politiques, les nettoyages ethniques, les génocides, les camps de concentration ou de la mort, les crimes d’opinion, et toutes les horreurs sans nom de la modernité : il suffit d’accuser de réaction ceux dont on tranche la tête. C’est le mot le plus réactionnaire, le plus conservateur, le plus archaïque qui soit.

Dans le Trésor de la langue française est rappelée la religion idéologique, qui donne à ce mot son sens moderne : « courant d’idées hostiles aux principes libéraux issus de la Révolution française de 1789 » (si les auteurs de ce dictionnaire très progressiste emploient libéral dans un sens positif, c’est pour diaboliser la réaction) et « mouvement politique ayant pour but de rétablir l'état politique et social existant avant 1789 ». Parmi les écrivains et idéologues qui ont fait en sorte que le sens idéologique sature l’éventail sémantique de réaction, il y a Hugo, qui faisait tourner les tables : « Soyez le journal acceptant pleinement la Révolution (…), combattant la réaction littéraire comme la réaction politique » (1868), et Clemenceau, qui a fait tirer par l’armée sur des mineurs en grève : « les partis de réaction ont de trop puissantes racines dans ce que l’ancien régime nous a laissé d’oligarchies cléricales et militaires pour s’accommoder sans de vives résistances au triomphe de l’impartiale justice sur la violence et sur l’arbitraire » (1899). On ne saurait mieux dire que réaction est l’autre nom du Mal ou du Diable ou de Satan ou du Malin.

Dérivé du nom réaction, entendu, non pas dans son sens scientifique ancien, mais dans son sens politique apparu en 1790, l’adjectif et nom réactionnaire est attesté pour la première fois en 1794 au sens de « partisan de la politique de réaction » (c’est-à-dire de l’arrêt de la Révolution). Il est, selon Littré (1863-77), un néologisme. Comme adjectif, il qualifie, dans son sens propre, ce « qui coopère à la réaction contre l’action de la révolution » (« pouvoir réactionnaire ») et, comme nom, il désigne ceux qui s’opposent à la Révolution. Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), la définition de réactionnaire, adjectif ou nom, terme de la politique, est précédée de la mention péjoratif, laquelle suppose que les réalités qualifiées de réactionnaires ou les personnes nommés réactionnaires font l’objet de jugements a priori, d’ordre moral ou moralisateur, qui dévaluent les réalités ainsi qualifiées ou les personnes ainsi désignées : elles ne font pas partie de l’Empire du Bien ; elles sont même le Mal en personne ou le Diable. Autrement dit, ce qui donne à réactionnaire ce sens déprécié, c’est la seule idéologie, quelle que soit la réalité évoquée. Est réactionnaire qui est opposé au changement ou qui cherche à restaurer le passé, comme si ce qui est passé pouvait être autre que passé ou révolu ou fini. Ainsi l’idéologie trace un champ (ou un camp) manichéen : d’un côté, les idées, lois, mesures, opinions, livres, journaux, gouvernements, partis réactionnaires ; de l’autre, le Bien.

            Le nom réactionnaire, un peu long, a produit par apocope le très péjoratif réac, entendu dans le sens de ce qui n’est pas moderne ou de celui qui regimbe contre la domination absolue, dans les idées ou dans les mœurs, du nouvel ordre social, si anticonformiste qu’il est devenu la seule conformité tolérée : « la fidélité, en face de la liberté sexuelle, ça sonne anachronique. Et même un peu « réac », comme le militarisme ou l’impérialisme » (Elle, 1970).

En l’espace de quelques décennies, réactionnaire et réac ont désigné ce qui n’est pas conforme au iota près à l’injonction postmoderne, c’est-à-dire ce qui s’écarte de la nouvelle religion, sociale, solidaire, occultiste et qui ne se soumet pas à ses dogmes. En bref, le réactionnaire est révolutionnaire : il rompt avec l’ordre nouveau et avec tous les actionnaires à qui cet ordre verse des dividendes élevés. 

 

 

05 avril 2014

Algérie, algérien

 

 

 

 

 

            Nom et adjectif, algérien est attesté dans l’édition de 1721 du Dictionnaire Universel, dit de Trévoux. Il a pour sens « qui est d’Alger ». Aujourd’hui, c’est le mot algérois qui porte ce sens, les deux sens « qui est d’Alger » et « qui est d’Algérie » étant soigneusement distingués. Dans ce Dictionnaire, le sens « qui est d’Alger » est illustré par cet exemple éloquent, qui en dit long du passé de l’Algérie avant 1830 : « les Algériens, ou les pirates algériens, n’ont osé attaquer les vaisseaux français depuis que le Roi a fait bombarder Alger ». En revanche, algérien, qu’il soit employé comme adjectif ou comme nom, n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1932-35.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), ignore le nom et ne recense que l’adjectif, auquel il ne donne pas de sens ethnique, à la différence des auteurs du Dictionnaire de Trévoux. C’est « qui a rapport à l’Algérie ». Le rapport à l’Algérie alors était économique et financier, du moins si l’on en croit les exemples : « la Société générale algérienne, nom d’une société fondée en exécution d’une loi du 12 juillet 1865 et d’un décret du 18 septembre 1865 », « les obligations algériennes, titres émis par cette société ». Il est vrai que l’Algérie était française et qu’elle était habitée de Français, d’Européens et d’indigènes – non d’Algériens. De fait, le nom propre Algérien au sens d’habitant de l’Algérie, n’a pas d’existence dans la langue. Ou bien Littré se borne à constater une réalité (l’entité Algérie n’a pas d’existence), ou bien il se plie à l’idéologie de l’époque : si le nom propre Algérien avait signifié « habitant de l’Algérie », c’eût été reconnaître que les premiers ou les plus anciens habitants d’Algérie (les indigènes, comme on disait alors) étaient les seuls qui aient une légitimité à le revendiquer comme leur.

La langue conserve les traces de l’histoire des hommes. L’Algérie étant indépendante, il existe donc des Algériens, qui peuvent être fiers ou non de leur pays (ALJ compatit à leurs malheurs) et de ce qui s’y passe de tragique ou de bouffon depuis cinquante ans. Le Trésor de la Langue française (seize volumes publiés entre 1971 et 1994) a été conçu et rédigé après l’indépendance de l’Algérie : il y est tenu compte de la situation que cet événement a produite. Algérien, « substantif », désigne « celui qui habite l’Algérie ou qui en est originaire » et, adjectif, il a pour sens « ce qui est relatif à l’Algérie ou à ses habitants ». Du dictionnaire de Littré, il n’est conservé qu’une partie de la définition de l’adjectif : « ce qui est relatif à l’Algérie ».

 

Le nom algérien, qu’il soit masculin ou féminin, a pris au cours de la période française d’autres sens : « voiture publique de Paris, du genre de celles qu’on appelle omnibus » (1842), préparation culinaire dite « à l’algérienne », « étoffe à rayures de couleurs », « écharpe faite de cette étoffe ». Ces sens, c’est ce qui reste dans la langue des cent trente-deux ans de présence française outre Méditerranée. Au fil des décennies, ces sens s’éteignent, en même temps que les traces que la France a laissées là-bas. Ainsi, les auteurs de dictionnaires notent que le nom algérienne, au sens relevé en 1842 de « voiture publique de Paris », était tombé en désuétude à la fin du XIXe siècle et remplacé par omnibus. Ce sens disparaît dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, dans lequel les sens retenus sont « relatif à l’Algérie » pour ce qui est de l’adjectif (les académiciens oublient « et à ses habitants ») et, pour ce qui est du nom : « personne originaire d’Algérie ou qui a la nationalité de ce pays », « dialecte arabe parlé en Algérie » et (au féminin) « tissu à rayures multicolores ». En réalité, le « dialecte » parlé en Algérie est une langue berbère mâtinée d’arabe et de français ; et l’algérienne ou « tissu à rayures multicolores » a disparu des étals.

Les sens divers se réduisent peu à peu à un seul sens : habitant de l’Algérie ou qui en est originaire. En perdant ses sens anciens, ce nom s’appauvrit.

Souhaitons aux Algériens que le destin de leur pays ne soit pas à l’image de celui de leur nom. Les élections qui se profilent n'augurent rien de bon. 

 

 

02 avril 2014

Reniement

 

 


Après "Le chant "je mens", c'est maintenant", voici le nouveau slogan : "le remaniement" ou "le remaniement, c'est maintenant".

Dans le "remaniement", tel que le conçoivent M. de Hollande et ses séides, il y a de toute évidence une syllabe de trop. Ce n'est pas "nie", puisqu'ils sont spécialistes de "négation" et qu'ils passent leur temps à "nier" la réalité. Ce pourrait être "ment", puisqu'ils ne savent que mentir, mais ce "ment" a déjà servi dans "le chant "je mens"".

C'est donc "ma". Il suffit d'ôter ce "ma" qui offusque la réalité, et le vérité sort du mot : le reniement. C'est le reniement pour tout, pour tous et, évidemment, pour toutes. 

31 mars 2014

Débâcle

 

 

 

Gifle, claque, déroute, défaite, dégelée, raclée, etc. : c’est de ces mots (et d’autres) que les commentateurs avisés (mais a-t-on croisé des commentateurs qui ne le fussent pas ?), les experts patentés (mais on ne connaît pas d’experts qui ne le soient pas), les journaleux excités (pléonasme) désignent les résultats des élections, lorsque, malgré l’abondance des sondages, ces résultats sont inattendus, ou lorsqu’ils suscitent chez les hommes politiques que les suffrages contraires des citoyens ont désavoués une hystérie panique. S’ils étaient « normaux » (comme le président évidemment), ces politiciens devraient se réjouir de quitter les marécages du pouvoir pour se remettre à la charrue. Cincinnatus leur a montré l’exemple. N’est pas Cincinnatus qui veut.  

De tous ces mots qui appartiennent en propre aux affidés du complexe médiatique-politique, le plus amusant est débâcle. Le mot dans cet emploi électoral n’est enregistré dans aucun des grands dictionnaires du XXe siècle. L’emploi qui approche le plus de celui de défaite (ou déroute) électorale est l’emploi militaire, lequel date de la fin du XIXe siècle. Dans la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française, cet emploi est glosé ainsi : « (Spécialement) déroute complète d’une armée », sens auquel le roman de Zola, La Débâcle (1892), a donné une sorte de noblesse littéraire. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94) se contentent de faire suivre débâcle de deux synonymes : "débandade" et "déroute d’une armée", citant le titre du roman de Zola et cette phrase des Mémoires d’outre-tombe, à savoir « la débâcle avait commencé à Moscou ; les routes de Kazan étaient couvertes de fugitifs », dans laquelle émerge l’analogie entre un des sens premiers de débâcle et le sens politique.

En effet, débâcle, dérivé du verbe débâcler, peut être qualifié de « moderne », vu l’emploi de moderne par les historiens : l’histoire, dite « moderne », est postérieure au Moyen Âge et s’étend de 1492 à 1789. Le premier sens est celui qu’établit Furetière (Dictionnaire Universel, 1690) : « action par laquelle on débarrasse les ports et on en retire les vaisseaux vides, pour approcher du rivage ceux qui sont chargés » (« débarrassement d’un port, quand on retire les vaisseaux vides pour approcher du rivage ceux qui sont chargés », Académie, 1762). Au XIXe siècle, dans cet emploi, à débâcle, se substitue débâclage ou même débâclement. Un journaliste ayant du goût pour la métaphore forcée pourrait désigner la défaite électorale des socialistes les 23 et 30 mars 2014, non pas de « 21 avril de Hollande », mais de débâclage ou de débâclement : les communes ont été vidées de tout ce qui les encombrait et les vieux éléphants et les sauriens voraces ont été remplacés par des Bousingots ou des Jeunes France.

En fait, le sens le plus important de débâcle, celui qui est attesté dès le XVIIe siècle, se rapporte à la rupture des glaces qui bâclent les fleuves : « Se dit aussi, par extension, de la rupture des glaces qui se fait tout à coup, lorsque les rivières ont été prises longtemps » (Furetière, 1690) ; « Rupture des glaces qui arrive tout à coup après qu’une rivière a été prise longtemps » (Thomas Corneille, 1694) ; « Effet du dégel quand la glace vient à se rompre sur une rivière qui était prise, et que les glaçons sont entraînés par l’eau » (Académie, 1694). La glaciation qui entravait les villes, petites ou grandes, depuis les lois de décentralisation voulues par les socialistes, a tout à coup pris fin : c’est donc la débâcle, dont les courants et les remous entraînent au large les débris du socialisme municipal.

Il est un sens figuré, assez éloquent, qu’enregistrent les académiciens à partir de 1835. C’est « figurément et familièrement, tout changement brusque et inattendu qui amène du désordre, de la confusion ». La débâcle électorale, et ce n’est que la première, fait place à la confusion, au désordre, aux pataquès, au grand pastis, comme le dit assez justement Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), visionnaire de ce point de vue : « Figurément et familièrement, changement fâcheux qui emporte la fortune d’un particulier, la prospérité d’un gouvernement, les opinions, les mœurs, comme la débâcle emporte les glaces de la rivière ». C’est donc la fin de la prospérité d'un gouvernement qui ne fut guère prospère.

En guise de conclusion, voici un sens, relevé par les académiciens en 1932 : « Débâcle se dit aussi, dans le langage familier, d’une décharge subite du ventre ». C’est sans doute ce qui est arrivé au malheureux Ayrault de Saint-Herblain, chef de la bannière socialiste de Nantes et de Loire-Inférieure, et à ses camarades emportés par la grande frousse précédant la débâcle.

 

 

 

26 mars 2014

Indépendance ? Vous avez dit "indépendance" ? Comme c'est étrange !

 

La justice a été indépendante en France, non pas sous Sarkozy, ni sous Queuille, ni sous Laval, ni sous Léon Blum, etc. mais pendant tout l'Ancien Régime. Les juges, procureurs, avocats, avoués, conseillers de tout ordre, etc. achetaient une charge, qu'ils transmettaient à un de leurs fils ou qu'ils vendaient, s'ils n'avaient pas d'héritier ou qu'ils fussent ruinés, et, membres des Parlements, ils réglaient les conflits en toute indépendance, sans intervention du pouvoir exécutif (le Roi), ni du "pouvoir législatif" (il n'y en avait pas : avaient force de loi les coutumes et les plus anciennes lois des provinces)... 

L'indépendance de la justice d'Ancien Régime présente un bilan exceptionnel : assassinats (il n'y a pas de mot plus juste) de Calas et du chevalier de la Barre, massacre des vaudois du Luberon (près de mille morts, femmes, enfants, vieillards), femmes accusées d'être des sorcières et, en conséquence, brûlées vives, écrivains censurés ou condamnés au bûcher, dont Etienne Dolet, etc. De cela, Montaigne, qui était lucide, concluait que les décisions de justice étaient souvent plus criminelles que les crimes qu'elles étaient censées punir. Ce "bilan" a dissuadé les révolutionnaires de maintenir l'indépendance de la justice, laquelle, composée de fonctionnaires placés sous l'autorité d'un ministre, est devenue une administration de l'Etat. On peut le regretter, évidemment, mais que l'on s'abstienne d'invoquer à tout instant l'indépendance des juges. C'est prendre, surtout quand ces invocations sont le fait des princes, les citoyens pour des grenouilles ou des buses. Les magistrats ne sont pas plus indépendants aujourd'hui qu'ils ne l'étaient sous l'Occupation nazie ou que ne l'étaient les juges soviétiques du temps de l'U.R.S.S. ou que ne le sont les juges et autres magistrats en Corée...

Est-ce à dire que l'indépendance est impossible ? Non, évidemment. Il suffit de revenir, pour s'en convaincre, à Montesquieu. Celui-ci distinguait trois pouvoirs : législatif, exécutif et judiciaire. Dans un régime "démocratique", deux conditions doivent être réunies : que ces pouvoirs soient séparés et même étanches; qu'ils émanent de la volonté du peuple, autrement dit que les citoyens qui exercent ces pouvoirs soient élus pour une durée déterminée (quatre ou cinq ans). Cela implique l'élection par le peuple souverain, non pas des techniciens du droit, mais des responsables de tribunaux ou des responsables de la justice dans chaque département et dans chaque région ou dans chaque circonscription judiciaire. La conséquence de cela serait la suppression des juges d'instruction (les inquisiteurs modernes); les enquêtes seraient confiées aux procureurs et à la police (l'instruction serait publique); et lors des procès, placés sous la responsabilité d'un juge élu, la décision finale reviendrait à 12 jurés citoyens, tirés au sort, et sans intervention de magistrats.

   

 

 

     

 

 

23 mars 2014

Dictature ?

 

 

Je n'ai pas entendu un seul journaliste, un seul intello, un seul homme politique, un seul élu du peuple, un seul publiciste, etc. rappeler à M. de Hollande, chef de la bannière de Tulle, que l'Allemagne de l'Est a été de 1945 à 1989 une république démocratique et que ce qui l'inspirait était le socialisme. Cette république qui était démocratique et socialiste n'était pas une "dictature". Même Mitterrand se serait indigné que l'on osât qualifier de "dictature" cette république démocratique. Il est vrai que M. de Hollande est persuadé qu'il existe un pays nommé Macédonie, que Japonais et Chinois, c'est du pareil au même, que les Tunisiens peuvent être confondus avec les Egyptiens, et qu'un catholique, à partir du moment où le patronyme qu'il porte ne sonne pas "français de France", doit être tenu pour un musulman. En huit ans de mandat, M. Bush junior a fait moins de bourdes et moins de bourdes grossières que M. de Hollande en deux ans. On n'a pas fini d'en entendre, et de plus belles encore.

 

16 mars 2014

Stéréotype et stéréotypes

 

 

De plus en plus de pauvres, de plus en plus de sans-abri, de plus en plus de chômeurs, de précaires, d’illettrés, de victimes, d’affamés, de désespérés, de dominés, d’exclus… Face au désastre, que font les socialos ? Ils combattent les stéréotypes, ils luttent contre les stéréotypes, ils se battent contre les stéréotypes. « Mort aux stéréotypes, heraus, ouste, pas de ça chez nous, pas de stéréotypes à l’école, nulle part des stéréotypes ! ».

Il est plaisant de voir les principaux et même seuls pourvoyeurs de stéréotypes en toute chose, dans tout domaine, où que ce soit, à savoir les socialos, les cocos, les écolos, les gauchos, faire la chasse aux stéréotypes. Ils ne se rendent même pas compte qu’ils sont eux-mêmes la cible et la seule cible de leur combat.

Voilà qui justifie que l’on s’attarde sur ce mot récent et moderne, révolutionnaire évidemment, attesté en 1796. Cet enfant des socialos est un terme d’imprimerie et d’abord un adjectif : « adjectif des deux genres » (donc parfaitement socialo) et « terme d’imprimerie », est-il écrit dans le Dictionnaire de l'Académie française (1835), qui « se dit des ouvrages imprimés avec des pages ou planches dont les caractères ne sont pas mobiles (comme les socialos, dirait un humoriste) et que l'on conserve pour de nouveaux tirages ». Longtemps, stéréotype n’a eu d’emploi qu’en imprimerie : « Il se dit des ouvrages imprimés avec des pages ou planches dont les caractères ne sont pas mobiles, et que l'on conserve pour de nouveaux tirages » (Littré, 1863-1877) et « qui est imprimé avec des caractères stéréotypés » (Académie, 1935).

Dans la seconde moitié du XXe siècle, ce nom, qui était déjà « dans le vent » ou « à la mode », mais limité à l’imprimerie, devient vraiment moderne, à partir du moment où les gros consciencieux du social, psychologues et sociologues, se l’ont approprié. C’est devenu une « opinion toute faite » ou une « formule figée » : « Idée, opinion toute faite, acceptée sans réflexion et répétée sans avoir été soumise à un examen critique, par une personne ou un groupe, et qui détermine, à un degré plus ou moins élevé, ses manières de penser, de sentir et d’agir » (Trésor de la langue française, 1971-74). Il n’est pas de définition qui s’ajuste mieux aux « éléments de langage » de Hollande et de sa bande ou aux « discours socialistes ». Ces politiciens sont des stéréotypes ambulants : ça parle en eux, le ça étant l’immonde stéréotype qui sort en reptations lentes de leur bouche.

12 mars 2014

Bon sang ne saurait mentir

 

Police politique, surveillance des opposants, écoutes téléphoniques

 

Ce qu'il y a de bien avec les socialistes (socialauds et socialopes ?), quand ils sont au pouvoir, c'est qu'ils font exactement ce qu'ils sont programmés à faire : c'est dans leur sang, leur culture, leur ADN. Il y a un siècle, on aurait dit : "c'est la race qui parle en eux".

Un socialiste élu ? Et hop  aussitôt, il se croit chef de la STASI et s'empresse de transformer la France en pays de l'Est - une sorte de Corée de l'Ouest extrême.

Un Espagnol ministre de la police ? Et voilà Franco ressuscité : arrestation de manifestants, surveillance d'opposants, écoutes pour tous : il lâche ses chiens, et ces chiens mordent.

Une descendante d'Africains à la justice ? Et les Français ébahis (mais ils ont tort : en votant, ils se doutaient de la catastrophe qu'ils préparaient) découvrent que, place Vendôme, trône un des dignes successeurs d'Idi Amin Dada, des tontons macoutes, de Bokassa, de Mobutu, etc.

Les socialistes au pouvoir, c'est la fin de toute surprise.        

27 février 2014

Métissage

 

 

 

 

Métissage est moderne et même ultra moderne, tellement ultra qu’il en est « post ». Dérivé du nom et adjectif métis, lequel désigne dès le XIVe siècle un animal « engendré de deux espèces » et qui était entendu au XIXe siècle au sens de « qui est engendré par deux êtres d’espèce différente, en parlant des animaux » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), métissage est attesté en 1837 dans le Dictionnaire de l'industrie manufacturière, commerciale et agricole (tome 6) de Baudrimont, qui l’emploie à propos des haras et au sens de « croisement des races ».

Littré l’enregistre. Voici comment il le définit : « action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur ». Il précise aussi que ce mot « est réservé généralement pour les croisements pratiqués dans l’espèce ovine » et que, « pour les autres cas, on emploie de préférence le mot croisement ». Dans le Supplément publié en 1877, Littré ajoute quatre extraits du Bulletin de la Société d’Agriculture de France, dans lequel un dénommé Gayot use de ce nom : « en un sens particulier, croisement par métis ; ce qui procure la création de races » ; « j’arrive au métissage, c’est-à-dire au croisement arrêté à la première ou à la deuxième génération en vue de créer une race intermédiaire » ; « à mesure que le métissage continue, la nouvelle race s’améliore ». Le métissage ne s’applique qu’aux animaux, comme le confirment les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : « croisement de races », illustrant ce seul sens de l’exemple suivant : « le métissage se pratique avec succès sur l’espèce ovine ».

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que ce nom, tout en continuant à s’appliquer aux animaux ou aux plantes (terme de botanique et de zoologie : « croisement d’animaux, de plantes appartenant à des races ou à des variétés différentes, généralement dans le but d’améliorer celles-ci », Trésor de la langue française, 1971-94), s’étend aux êtres humains, et cela, bien que ce terme soit objectivement sinon raciste, du moins racial (cf. Littré : « action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur ») et bien que l’histoire tragique du XXe siècle ait montré dans quels abîmes de barbarie pouvait sombrer l’humanité quand elle s’abandonnait au racisme. Dans le Trésor de la langue française, il est défini ainsi : « croisement entre individus appartenant à des races différentes » et illustré par cet extrait sinistre : « l’esclavage, la guerre, l’Islam ont donné lieu à des métissages dont Nachtigal note les degrés entre Arabes et gens du Bornou » (Vidal de la Blache, Principes de géographie humaine, 1921).

Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux emplois sont distingués nettement : « dans l’espèce humaine, croisement, mélange de races différentes » (exemples : « le métissage d’une population » et « par extension, métissage culturel ») ; et en biologie : « croisement entre deux races d’animaux ou deux variétés de végétaux de même espèce, par lequel on crée une race ou une variété nouvelle ».

 

Les choses étant ce qu’elles sont, il est effarant que ce terme issu de la biologie ou de la zoologie ait été transporté aux relations entre les hommes et même à l’organisation sociale et que, objectivement racial à l’origine – et même raciste -, il ait pu devenir l’oriflamme du progressisme et même la panacée censée limiter, réduire, combattre ou annihiler le racisme. Effarant ? Pas tant que ça ! Il n’est rien de plus semblable au racisme que l’antiracisme. Lutter contre un racisme qui a disparu par le racisme, et un racisme vigoureux, sans scrupule, totalitaire, c’est ouvrir la boîte de Pandore, d’où il sort le racisme pour tous, à tout instant et éternellement.

23 février 2014

Contreparties

 

 

 

Les mots socialos ne sont pas très nombreux, mais ils sont aussi cocasses ou pittoresques que des épouvantails ou des leurres, comme si la fonction qui y était assignée en haut et bas lieu était de cacher la réalité ou de noyer la réalité sinistre ou tragique dans une avalanche verbale sur l’écume de laquelle surfent responsabilité, attractivité, compétitivité, choc, pacte, clarification, simplification, territoire, pédagogie, transparence, inclusion, valeurs républicaines, « résistance », etc. 

Contrepartie est de ces grigris verbaux de l’ère socialo. Ce mot composé est ancien ; il est attesté au début du XIIIe siècle pour désigner le « double » d’un document, comme le définissent Littré (Dictionnaire de la langue française) en 1872 : « double d’un registre, sur lequel toutes les parties du compte sont enregistrées ». Pour les académiciens, c’est un terme de comptabilité : « dans une comptabilité en partie double, chacun des comptes où s'inscrivent les opérations, en crédit d’une part, en débit d’autre part » (neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française) et « par extension, double d’un registre où sont inscrites les parties d’un compte ».

Lorsque M. de Hollande et les membres de sa bannière socialiste exigent des entreprises des « contreparties », ce n’est pas dans ce sens comptable qu’ils entendent ce mot, ni dans celui "d’opinion ou de sentiment contraire" (Académie, 1835). Ce n’est pas non plus dans le sens que contrepartie a eu en musique et qu’enregistrent les académiciens dès 1762 : « terme de musique, qui se dit d’une partie de musique opposée à une autre » et « il se dit plus ordinairement de la partie qui sert de second dessus » (Littré : « Terme de musique, partie de composition opposée à l’autre, comme la basse au dessus »).

Le sens de contrepartie dans les discours des socialistes est tout autre (ce qui est dans l’ordre de leurs choses, puisqu’ils sont « différents ») et tout moderne, puisque, comme chacun sait, le socialisme, ce n’est ni la ringardise, ni l’archaïsme. Ce sens n’est enregistré dans les dictionnaires qu’à compter de la seconde moitié du XXe siècle. Il est défini ainsi dans le Trésor de la Langue française (1971-94) : « ce qui, dans un arrangement, un accord, est donné en échange d'autre chose ». C’est un ersatz de la vieille règle un peu mafieuse du donnant donnant. Le don, croit-on, est gratuit (cf. Marcel Mauss, qui en a fait la théorie). Mais pas chez les socialos. D’ailleurs, ils ne donnent jamais rien, ils prennent, ils saisissent, ils empochent, ils font main basse sur. Qui veut échapper aux rapines doit payer. Voilà ce que sont les contreparties.

Selon les académiciens (neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication), ce sens « moderne » de « compensation » ou de « dédommagement » s’est développé dans la langue actuelle, au point de devenir « usuel », à partir d’un sens technique dans la langue des boursicoteurs et autres agioteurs, la contrepartie étant « l’opération de celui qui se porte vendeur ou acheteur contre son propre client, au lieu d’exécuter ses ordres comme intermédiaire ». Ces contreparties exigées sans cesse sont aussi pour M. de Hollande et ses camarades de bannière l’occasion de dévoiler « le lieu d’où ils parlent », à savoir l’univers gris et interlope des requins demi-mafieux du boursicotage.    

 

 

 

 

18 février 2014

Compatible

 

 

 

            Les académiciens, dans les éditions, publiées entre 1694 et 1878, de leur Dictionnaire, s’abusent sur la définition de l’adjectif compatible, que vient de rendre célèbre M. de Hollande, quand il a déclaré, mais à Tunis, devant de bons et vrais musulmans qui musulmanisent tout, jusqu’à la garde-robe et même dans la garde-robe, que l’islam était compatible avec la démocratie. Dans l’esprit des académiciens donc, le sens de cet adjectif est ou serait étroitement dépendant du verbe compatir, qui a pour sens « être touché, attendri des maux d’autrui » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). L’islam s’attendrirait-il sur les maux de la démocratie ? M. de Hollande, seriez-vous le lapin d’Alice au pays des merveilles ? Vos rêves sont nos cauchemars. Réveillez-vous, s’il vous plaît.

Voici comment les académiciens définissent compatible : « qui peut compatir avec un autre » (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1878). Certes, ce sont les humeurs ou les charges ou les bénéfices, etc. qui sont susceptibles de recevoir la qualification de compatibles, c’est-à-dire des réalités dont le nombre est égal ou supérieur à 2. En fait, compatible dérive, non pas du verbe français compatir, mais du verbe latin compati, d’emploi fréquent dans le latin médiéval au sens de « être compatible avec » et d’après pati, « permettre, admettre ».  Même Littré (1863-77) maintient dans la définition de cet adjectif le lien supposé avec le verbe compatir : « qui peut compatir, s’accorder avec un autre (personne ou chose) », même si l’emploi de compatir est corrigé ou redressé par celui de s’accorder. Littré précise que « compatible ne se dit qu’au pluriel ou, au singulier, avec quelque mot qui ait un sens collectif », ce qui, semble-t-il, incite les innombrables consciencieux en islam, qu’ils soient petits ou gros, à employer islams au pluriel. Si M. de Hollande avait été informé de ces subtilités, il aurait dû déclarer que les islams sont compatibles avec les démocraties.

Dans la huitième et la neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1935 et depuis 1994), l’erreur des définitions antérieures est quelque peu redressée et il n’est plus fait référence à compatir pour définir le sens de compatible : « qui peut exister, s’accorder avec quelqu’un ou quelque chose ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel la définition, « qui est susceptible de s’accorder avec », a le mérite de rappeler que, dans le sens compatible, se loge du potentiel ou des potentialités. Ce n’est pas qui s’accorde avec quelque chose d’autre, mais ce qui est susceptible de le faire, et qui ne le fait nécessairement pas. Le chômage est susceptible de baisser dans les mois qui viennent, mais cela ne signifie pas qu’il va baisser, comme l’a démontré pendant toute l’année 2013 M. de Hollande. L’islam est susceptible de s’accorder avec la démocratie évidemment, mais à plusieurs conditions : que la démocratie soit la démocratie (et non l’ersatz ou la caricature que nous fourguent les socialos), que l’islam cesse d’être l’islam, que l’islam renonce à la loi islamique, que l’islam supprime dans le Coran tous les versets qui appellent à tuer ou à faire la guerre et ceux qui contiennent des appels au meurtre raciste, que l’islam cesse de se tenir pour l’alpha et l’oméga en tout, que l’islam introduise un peu d’égalité en droit, là où il n’y a que des inégalités, que l’islam cesse de mépriser ou de maltraiter ceux qui ne sont pas musulmans, etc. etc. etc.

En bref, il y aura un peu de compatibilité entre l’islam et la démocratie quand les poules auront des dents. C’est ce qu’aurait dû déclarer M. de Hollande et en tirer toutes les conséquences logiques. Mais, pour cela, il aurait fallu qu’il cessât de se prendre pour son homonyme de prénom, Pignon, ou pour Cheval, l’ami de Pignon, les personnages principaux du Dîner de cons.  

   

 

15 février 2014

Nauséabond et nauséabonderies

Nauséabond

 

S’il fallait choisir parmi les mots qui forment le vocabulaire de base des organes médiatiques et politiques celui qui en exprime l’essence et qui, en même temps, dévoile la réalité de ces organes (ce qu’ils sont réellement, tels qu’en eux-mêmes l’éternité ne les changera pas, ce qui fait leur « nature »), c’est sur l’adjectif nauséabond que devrait porter le choix. Ce mot est à la fois moderne, puisqu’il est attesté en français dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, et ancien, puisque, emprunté au latin, il est une sorte de calque de nauseabundus, adjectif qui se traduit par « qui éprouve le mal de mer, qui a des nausées ». Nauséabond est du latin d’instruits : le mot est donc savant.

Les auteurs de dictionnaires l’enregistrent dans les éditions de leurs ouvrages publiées au XIXe siècle : sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1835 et Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77). Il y est donné deux significations : « qui cause des nausées » (aliment, remède, odeur, saveur nauséabonds) et, au figuré, « qui déplaît en excitant le dégoût ». De cet emploi figuré, les académiciens, en 1835, précisent qu’il se rapporte aux « ouvrages littéraires qui déplaisent, rebutent, excitent le dégoût ». Auquel cas, ce sont des discours, des ouvrages, des propos, une certaine littérature, etc. qui peuvent être qualifiés de nauséabonds. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94), qui sont des hommes de progrès hygiénique et ont donc l’odorat aiguisé, enchérissent sur les académiciens dans l’expression du dégoût : « Au figuré, qui inspire une profonde répugnance dans l’ordre intellectuel ou moral ». Les synonymes en sont dégoûtant, écoeurant, immonde, rebutant, repoussant, répugnant. Dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire, les académiciens se mettent au diapason. Est nauséabond, selon eux et dans un sens figuré, ce « qui est vil, bas, excite le dégoût ».

La raison d’être de cet emploi figuré, très moralisant, c’est-à-dire saturé, non pas en morale, mais en moraline, et très vertuiste, c’est-à-dire saturé de vertu affectée, à l’instar de ce qu’affectait M. Tartuffe, est l’existence d’un code entièrement binaire de postures, toutes subjectives, et qui se répartissent à gauche et à droite de l’axe qui sépare le Bien du Mal. A gauche, le Bien, érigé en Empire absolu de la moraline ; à droite, le Mal, celui de Satan, du Diable, d’Iblis, de l’Autre… L’adjectif nauséabond trace la ligne, jaune évidemment, à ne pas franchir. Les gens de Bien (tous honnêtes, vertueux, bien pensants, bons, très comme il faut) ne l’emploient que pour rejeter dans le camp du Mal ce qui leur déplait. Autrement dit, nauséabond stigmatise, pointe du doigt, montre le Mal ou ce qui est susceptible d’être le Mal, tout en valorisant, bénissant, couvrant d’éloges les hommes de Bien qui l’emploient à satiété et à en donner la nausée à ceux qui, parce qu’ils sont pauvres, sont condamnés à les entendre.

Ce n’est pas tout. Le dégoût précède l’élimination, la disparition, l’extermination. Grâce à des produits chimiques, les odeurs nauséabondes s’éliminent : pschitt, et elles s’évanouissent. Un bel autodafé, et les livres nauséabonds sont réduits en cendres. Une balle dans la tête, et les discours nauséabonds disparaissent. La stigmatisation est le prodrome de bûchers, de meurtres, d’élimination de masse.  Pour le moment, les inquisiteurs, les commissaires politiques, les scienceux en nauséabonderies s’en tiennent aux mots. Quelque chose les retient encore (la peur du gendarme ?) de passer à l’acte.

Un des premiers écrivains à employer nauséabond dans un sens figuré et à propos des idées est Madame Aurore Dupin, baronne Dudevant, qui s’est fait connaître sous le nom de plume de George Sand, écrivain prolifique, confus, persuadé de sortir des cuisses du Bien et dont Nietzsche, qui se connaissait en moraline, disait qu’elle écrivait comme une grosse vache laitière : jugement nauséabond évidemment. Les idées politiques de Mme Sand sont une mixture d’occultisme et de socialisme, de tables tournantes et de paysannes que l’on engrosse, d’insolence et de fermages à encaisser à date fixe. Très vite, la mixture a tourné au vinaigre. Quand les électeurs n’ont pas renouvelé leur confiance à son cher fils Maurice en 1849 et en 1871, quand l’armée de la République a été mobilisée pour en finir avec les communards, elle a applaudi aux massacres.  « La politique, écrit-elle en 1855, dans Histoire de ma vie, me devenait nauséabonde, Nohant n’était plus aussi recueilli et aussi intime que par le passé ». La bonobo (bourgeoise no bohème) avant l’heure avait son domaine, ses terres, ses biens, ses fermages, sa richesse.

 

12 février 2014

Historiens des ténèbres

 

 

 

A propos de Maurice Agulhon, De Gaulle, Histoire, symbole, mythe, Plon, 2000 et La République de 1880 à nos jours, tome V de l’Histoire de France en cinq volumes, Hachette, 1990

 

 

Maurice Agulhon, né en 1926, est un historien à qui ont été prodigués honneurs et récompenses, dont une élection en 1986 au Collège de France à la chaire d’Histoire de la France contemporaine. Ses recherches, travaux, études ont porté sur la République, non pas seulement le régime politique nommé république, mais l’idéologie républicaine qui a marqué la France au cours des deux derniers siècles d’une empreinte indélébile et que M. Agulhon a étudiée sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, politiques, morales, symboliques, imaginaires, iconiques ou sémiologiques, dont les statues et les bustes de Marianne. De tous les historiens français qui se disent attachés à la « République », à ses œuvres, à ses institutions et à ses pompes, il est apparemment l’un des moins sectaires ou l’un des plus ouverts. 

Pourtant, dans le chapitre I, qui s’étend de la page 9 à la page 20, de son avant-dernier ouvrage intitulé De Gaulle et qu’il consacre, non pas à la carrière ou à la vie ou à l’œuvre de cet homme politique, n’étant ni gaulliste, ni gaullâtre, ni gaullophile (en bref, il n’a jamais adhéré à ce qu’a fait De Gaulle, étant un « opposant », ce qui est parfaitement son droit), il se croit obligé, alors qu’il est âgé de plus de soixante-dix ans et que, parvenu au sommet de la carrière, il n’a de compte à rendre à personne, d’exposer en détail les raisons pour lesquelles il a pris pour objet d’étude De Gaulle, comme si cela n’allait pas de soi pour un historien. Ce chapitre est intitulé « Rencontres ». L’objectif de Maurice Agulhon est de montrer que son intérêt pour De Gaulle est conjoncturel, qu’il est dû au « hasard » et non à l’histoire. Cet objet d’étude est contingent, sans nécessité aucune, consécutif à un petit détour par Colombey-les-deux Eglises, alors que M. Agulhon était à la recherche des ateliers de Haute-Marne où les statues de la République avaient été fondues, et à un livre de commande : le tome V de l’Histoire de France qui a été conçue par François Furet comme une histoire politique, rompant avec plusieurs décennies d’histoire économique et sociale. Il se croit obligé en outre de s’exonérer, comme si cela n’allait pas de soi, quand on connaît les pratiques de l’édition, de toute responsabilité dans le choix de la couverture de ce Tome V, sur laquelle figurent son nom « Agulhon », le titre « République » (« La République de 1880 à nos jours ») et un portrait de De Gaulle, trois « faits » qui, selon ses « amis » historiens, sont aussi détonants que la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection. Cette couverture ne serait pas de son fait, mais de l’éditeur, ce qui l’innocente de ce crime. On est dans les années 1990. De Gaulle, né en 1890, est mort en 1970 : il est entré dans l’histoire, qu’il a faite ou contribué à faire, en 1940, puis entre 1944 et 1946 et enfin entre 1958 et 1969. Il n’y a donc rien d’inconvenant à ce qu’un historien reconnu fasse de De Gaulle un objet d’étude partiel et abordé d’un point de vue singulier : l’imaginaire, le mythe ou la symbolique. Le choix de M. Agulhon n’a rien d’anormal, ni de déshonorant : il fait son métier d’historien, d’autant plus qu’il le fait avec rigueur, s’en tenant aux faits et en proposant une interprétation.

Or, en 1990, selon M. Agulhon lui-même, il s’est trouvé des « historiens », reconnus eux aussi, qui ont jugé ces choix déshonorants. Faire son métier, fût-ce à la suite d’une série de hasards, c’est-à-dire involontairement ou contre son penchant naturel, est tenu par des historiens pour un crime. Ce ne sont pas les gardiens du cimetière communal de Nevers ou de Montreuil, qui ont hérité du plaçou qu’ils occupent du chef de la bannière socialiste ou communiste dont ils sont les clients et qui, pour complaire à leurs maîtres, sont tenus à l’obéissance servile, mais des professeurs d’université, qui délivrent des diplômes et des grades, recrutent leurs semblables, décident de sujets de recherche, c’est-à-dire des individus prétendument autonomes, censés être libres et souverains, supposés n’avoir d’autre objectif que la connaissance et la progression du savoir. Or, ces gens-là, en 1990 encore, tiennent De Gaulle pour un objet d’étude indigne des universitaires qu’ils se targuent d’être. Qu’ils détestent De Gaulle, qu’ils n’adhèrent pas aux principes de la Ve République, qu’ils aient en horreur la France libre et y préfèrent Vichy ou ses disciples de l’ombre, tout cela se conçoit. Ces opinions leur appartiennent et ils ont le droit de les exprimer publiquement. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans cette affaire : ce qu’ils refusent, c’est que De Gaulle soit un objet d’étude, parce que tout historien qui en ferait un objet d’étude serait immédiatement suspecté de partis pris hostiles à la république et serait tenu pour un avorton de la Bête immonde, ce qui suppose, selon eux et dans leur système « déontologique », qu’un historien choisit comme objet d’étude une période, une idéologie, des faits en accord avec ses propres engagements personnels. De fait, les objets d’étude n’ont pour raison d’être que de valider les passions, haines, ressentiments d’un individu.

Il n’y a pas contre les historiens de France d’acte d’accusation plus implacable que les quelques pages de ce livre. Evidemment, Maurice Agulhon, tout historien reconnu qu’il soit, ne sort pas grandi de cette affaire : il s’est abaissé à justifier ces choix d’étude par le prétexte du hasard, ce qui est indigne d’un historien ou d’un savant. De fait, il rend suspects ses propres choix, ses préférences, ses objets d’étude et la république dont il s’est fait le héraut. Soit l’exemple du Panthéon. Selon Agulhon, c’est un bâtiment dans lequel se cristalliserait le meilleur de la ferveur républicaine. De fait, il ne se passe pas de mois sans que des historiens, idéologues, publicistes, journalistes « culturels » proposent de « panthéoniser » Mme X… ou M. Y… aux « mérites » immenses, ce qui présenterait l’avantage, à leurs yeux, de raviver des braises presque froides. Or, il suffit de consulter la liste des « grands hommes » (ou prétendus « grands hommes ») à qui la patrie exprime sa reconnaissance pour dissuader tout grand homme ou futur grand homme, même le plus fervent républicain, de se faire ou laisser inhumer aux côtés d’individus qui, pour la plupart d’entre eux, n’ont jamais manifesté le moindre intérêt pour les droits de l’homme, la liberté des peuples, l’émancipation des femmes (et des hommes), pour la connaissance et le savoir et même pour la France… Bernanos a écrit les Grands Cimetières sous la lune, le Panthéon est le petit cimetière de l’obscurantisme. C’est dire à quel point la vénération du Panthéon relève chez Agulhon et les républicains de la superstition religieuse la plus obtuse qui soit.

Maurice Agulhon a une conception mystique de la république, ce qui l’autorise à gommer, parmi les réalités les plus gênantes, celles-ci : le peu de goût de la république pour la démocratie ; le génocide dont elle s’est rendue coupable en 1793 et 1794 contre les femmes, les enfants, les vieillards de l’Ouest de la France ; les massacres de civils à Paris, An III ; la répression sanglante des manifestations ouvrières de juin 1848 ; les vingt ou trente mille morts de la Commune ; la répression par l’armée des mineurs en colère ; les guerres coloniales ; la volonté d’arracher les « races inférieures » à leur prétendue sauvagerie, etc. Tout ce qui pourrait être mis au débit de la république est édulcoré ou tu. A aucun moment, Maurice Agulhon ne remet en question la « rupture » ou la prétendue rupture que les régimes républicains auraient constituée dans la continuité historique de la France. Et si tout avait changé pour que, justement, rien ne changeât jamais, comme aurait pu dire le prince Salina ? La division de la société en trois ordres, clergé, noblesse, tiers état, a sans doute disparu dans le vocabulaire, mais la langue est la pire et la meilleure des choses, puisqu’elle trompe, abuse, ment autant qu’elle dévoile, révèle, éclaire. Une classe politique composée d’élus quasiment professionnels et qui ne se renouvelle jamais, sinon par recrutement endogène, n’est rien d’autre qu’une nouvelle noblesse à privilèges exorbitants ; des clercs ou des instruits (de faux instruits évidemment) qui sont rémunérés pour encadrer, « formater », bourrer le crâne des enfants, des adolescents, des « citoyens », etc. et cela du berceau au tombeau, ne sont rien d’autre qu’un clergé, plus avide, plus nombreux, plus cynique que celui de l’Ancien Régime. Le tiers-état est le seul des trois anciens ordres à n’avoir pas changé : il paie impôts sur impôts pour que la noblesse et le clergé s’ébattent dans la soie ou sous les ors. En faisant de la république un Absolu, une nouvelle Sainte Vierge, le Sacré par excellence, une Statue parfaite, etc., le professeur Agulhon écarte tout examen, fût-il un peu critique, de ce que sont ou ont été les cinq républiques qui se sont succédé depuis 1792.    

La biographie de Maurice Agulhon, qui, de tous les historiens, est le moins indigne, est un véritable papier de tournesol. Il a été pendant de longues années membre du Parti communiste, quand le PC était stalinien, et faisait l’apologie des crimes contre l’humanité dont se rendaient coupables l’URSS et ses satellites ; il a soutenu d’un cœur léger Mitterrand, qui fut pétainiste, antisémite, complice de criminels contre l’humanité, partisan des guerres coloniales à outrance, etc. Tout cela jette une ombre sur ses travaux. Dans ces conditions, il est dans l’ordre des choses, des choses d’Agulhon évidemment, que De Gaulle soit tenu, même vingt ans après sa mort, pour un objet d’étude indigne des petits messieurs qui ont trempé dans toutes les saloperies du siècle des ténèbres qu’a été le XXe siècle. Il est sans doute préférable qu’il en soit ainsi : c’est tout à l’honneur de De Gaulle que d’avoir de pareils ennemis.  

 

 

10 février 2014

Ecole : missions impossibles

 

 

Depuis trente-cinq ans ou plus, intellos, scienceux du social, profs de tout acabit, etc., « repensent » l’école. Ils ne pensent pas, mais ils repensent une réalité qui n’a besoin que d’être pansée et surtout préservée des maux qui l’assaillent. Diverses thèses ont été avancées : l’école doit changer la société ; elle doit abolir les classes sociales ; elle doit adapter les élèves (pardon les « apprenants ») à la « vie » ; elle doit intégrer (et pas seulement instruire) les enfants d’étrangers ; elle doit lutter contre la xénophobie, le racisme, la misogynie, les stéréotypes « culturels » et « sexuels », l’homophobie, l’islamophobie et autres phobies imaginaires ; elle doit, elle doit, elle doit, elle doit, etc. Ces thèses ont inspiré les politiques scolaires de Haby, Savary, Jospin, Lang, Peillon et autres socialos.

 

Changer l'école pour changer la vie.

            La thèse révolutionnaire est la plus fréquente : l'école doit changer la société ; ou, du moins, elle est censée avoir les moyens de changer la société. Pour cela, elle doit changer : se changer. Dans les années 1970-80, le mot d'ordre était « changeons l'école pour changer la société ». Ainsi, seraient changés l’homme, la « vie », les relations de domination qui caractérisent les sociétés archaïques qui ne sont pas entrés dans la modernité. En trente-trois ans, l'école a changé. Elle a cessé d'être une institution ; la loi Jospin en a fait une « communauté ». Elle a cessé d'être séparée ; elle a été déclarée « ouverte », comme Rome en 1944. Elle a cessé d'instruire ; elle "éduque" ou, centrée sur les enfants, elle les laisse être, créer ou s'exprimer. Aux seuls enfants de profs sont épargnés ces mauvais traitements. Pas folles les guêpes ! Si les enfants de pauvres, de prolétaires, de sans le sou, de travailleurs, de chômeurs, de précaires, de paysans, n'apprennent plus à lire, à écrire, à compter, ils ne pourront pas aspirer aux fonctions prestigieuses et aux belles places, qui, elles, seront réservées de fait aux enfants de profs. Ainsi les pédagos établissent leur race sur des bases solides et les privilèges pleuvent sur elle. 

            L'école a changé. En revanche, ni l'homme, ni la vie n'ont changé. Plus exactement, si changement il y a eu, c’est en pis. En 1970, la misère matérielle était inconnue, elle règne partout aujourd'hui. Le chômage n'existait quasiment pas, il menace tout le monde, sauf, bien entendu, les hiérarques qui changent l'école et les nantis europhiles. Les inégalités sociales, fortes naguère, sont devenues des abîmes, dont on ne peut plus mesurer la profondeur. La solidarité permettait aux opprimés de défendre leurs droits. L’école nouvelle l’a achevée.

 

Changer l'école pour supprimer la domination sociale.

            Une autre thèse, très fréquente, consiste à laisser accroire que l'école reproduit la domination d'une classe sociale (id est la bourgeoisie) sur les autres, parce qu’il y est enseigné la culture, la seule culture prétendument bourgeoise. C'est ce que Bourdieu a cru pouvoir démontrer dans les années 1960-70, en s'acharnant sur la seule école publique et se gardant bien de mettre en cause l’école privée. L'école publique a été vouée aux gémonies ; l'école privée, épargnée. Le "sociologue" Bourdieu est devenu entretemps un nanti (car les attaques contre l'école finissent toujours par être récompensées en menue monnaie), et ses disciples sont millionnaires à Canal + ou à France Télévision ou au Monde.

            Alors qu'on prétendait éviter la reproduction sociale, on a supprimé les humanités, fondement de toute émancipation intellectuelle ; les mathématiques, jugées objectives, sont devenues des instruments de sélection ; la communication a supplanté la culture ; l'histoire a été remplacée par les sciences sociales, et le devenir par l'immuable, ce qui justifie les pires conservatismes. L'école n'enseigne plus ce qu'il y a de grand dans l'humanité, abandonnant cette noble mission à quelques lycées "bourgeois" des grandes villes ou à des écoles privées. En juin 1993, Bourdieu, le principal promoteur de ces réformes, a créé une association qui protestait contre "l'intelligence assassinée". Mais en Algérie seulement, pas en France. Détruire la culture est un crime en-deçà de la Méditerranée ; un acte noble, au-delà. Pour Bourdieu, il y a toujours des différences quelque part.         

 

 

Les fardeaux de l'école

            Il est évident que trop de missions sont assignées à l'école. Ce ne sont plus des missions, mais un fardeau ; et ce fardeau - cette croix - est trop lourd à porter. Trop de missions, trop de missions contradictoires, trop de missions impossibles, que, jamais, l'école n'assumera, même si elle doit bénéficier de tout l'or du monde. Dès lors il devient possible d'accuser l'école, d'y reprocher ses prétendus échecs, d'en faire un bouc émissaire, de la détruire,

            L'Ecole, dite de la République, comme les écoles de l’Ancien Régime, était plus modeste, moins arrogante, moins hautaine, moins délirante. Elle se contentait de remplir les missions qu'elle pouvait accomplir et que le peuple souverain lui avait assignées. Elle instruisait des élèves. C'est-à-dire qu'elle les préparait à la liberté de l'esprit. Cette liberté est en voie de disparition, parce que l’école ne remplit plus la mission pour laquelle elle a été instituée.

 

 

08 février 2014

Incompatible

 

 

Que l'islam soit compatible avec la démocratie, comme le déclare M. de Hollande, ou que l'islam soit incompatible avec la démocratie, et avec tout le reste, comme le montrent les faits, est sans importance. L'essentiel est que la démocratie est incompatible avec l'islam. Mais M. de Hollande ne le sait pas et il ne pouvait donc pas le déclarer devant ses amis tunisiens, car il n'a d'amis que tunisiens. Peut-être va-t-il finir par se réfugier en Tunisie comme l'a fait avant lui le socialiste Craxi ? D'ailleurs, tout cela importe peu, puisque M. de Hollande n'est compatible avec rien, sauf avec le canton de Tulle.

 

07 février 2014

Le chant "je mens", c'est maintenant

 

 

Les slogans politiques sont faits pour duper, tromper, abuser, mentir. Pourtant, il en est un qui échappe à cette grande loi. C'est "le changement, c'est maintenant", qui dit, dans l'inconscient de la langue : "Le chant "je mens", c'est maintenant". 

04 février 2014

Territoire et pédagogie

 

 

Les deux mamelles des socialos

 

 

Du temps du « bon Roi » Henri IV et de son ministre Sully, la France avait deux mamelles : le labourage et le pâturage. Aujourd’hui, la France a remplacé ses anciennes mamelles, un peu fatiguées, par des prothèses : le robinet grand ouvert des dépenses publiques et de l’Etat Providence, les portes grandes ouvertes à tous ceux qui rêvent de vivre – et bien – sans travailler et n’ont qu’un minuscule bras de mer à traverser, les bras grands ouverts aux racistes, xénophobes, fascistes, qu’ils soient verts ou musulmans, etc. Quant à ceux qui la gouvernent ou qui la représentent, qu’ils soient ministres, sénateurs, députés, présidents de conseils régionaux, etc. ils ont répudié le labourage et le pâturage et ont fait occuper la place vacante par le territoire et la pédagogie. Ecoutez-les : ils n'ont plus que ces deux mots à la bouche. Un département n’est plus un département, c’est un territoire ; une commune n’est plus une commune, c’est un territoire ; une région n’est plus une région, c’est un territoire ; la France n’est plus la France, c’est un territoire – pas encore totalement occupé, mais cela viendra – ou mieux une mosaïque de territoires, changeants, divers, variés. Pour les socialos, tout est territoire et le territoire est tout, et cela bien que territoire (le mot, le concept, la notion) soit le mot clé des idéologies animales. Un animal a un territoire, qu’il défend bec et ongles et est même prêt à tuer pour le défendre. Le truand ou le caïd fait de même. Les limites en sont l’urine qu’il dépose un peu partout ou les doses de drogue qu’il cache dans les poubelles. Le territoire, c’est le degré zéro de la politique. Il annonce le retour des forces obscures de l’instinct ; c’est le triomphe de la nature sur la culture. Voilà ce que des ministres et politiques socialos – supposés « de gauche » ou « progressistes » - proclament haut et fort, dès qu’ils prennent la parole.

La pédagogie est la seconde mamelle des socialos – l’alter ego du territoire. Le territoire est la face sombre – le revers – du socialisme ; la pédagogie en est la face lumineuse – l’avers. De l’un à l’autre, on passe de l’obscurité à la lumière. Tous les ministres font de la pédagogie et, quand ils n’en font pas ou oublient d’en faire, ils sont incités par le pion de service, M. de Hollande ou M. Ayrault de Saint-Herblain, à faire de la pédagogie – c’est–à-dire à bourrer les crânes de leur propagande.

Le territoire, c’est ce qui définit l’animalité ; la pédagogie, ce qui définit la puérilité. La pédagogie est l’art de conduire les enfants à l’école, même pas l’art d’instruire, mais le sinistre travail d’assistance maternelle. Faire de la pédagogie, quand on est ministre ou député, c’est tenir les citoyens pour des enfants « que l’on prend par la main » pour les conduire on ne sait où : à l’abattage ? Ou à l’école devenue centre d’abattage ? Penser la France comme un territoire, c’est la transformer en jungle. L'utopie socialiste, ce sont les enfants condamnés à vivre dans la jungle.

 

29 janvier 2014

La théorie du genre fait mauvais genre

 

 

 

 On n’en finit pas avec genre. En veux-tu en voilà : syndicats bien pensants, enseignants du premier et du second degrés, magistrats, policiers, inspecteurs du fisc, gendarmes, tout le monde est obligé de s’y mettre, sous peine de sanction ou de réprimande par les matons que sont Mmes Taubira, Belkacem, Bertinotti ou MM Peillon, Ayrault, Delanoë, etc.

Les célébrissimes « gender studies », qui renouvellent les disputes sur le sexe des anges, lesquels sont, comme chacun le sait, « non gendrés », n’ayant pas encore décidé de leur genre, sont au programme des classes de première des lycées français. Ce mot gender se traduit ou est transposé dans le sabir des sciencieux et des cultureux par genre. Il faut dire les « études de genre », en employant genre sans déterminant, et non pas « étude du genre » des mots, masculin ou féminin, comme à l’école de jadis, ce qui ferait ringard et bien sûr dépassé, archaïque, mis dans le formol, passéiste, conservateur, moyenâgeux ou inutilement insolent. En anglais, gender a deux sens. C’est, si l’on se réfère à l’Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English : « 1. grammatical grouping of words, nouns and pronouns, into classes (masculine, feminine and neuter). 2 sex (being male ou female) ». La moins mauvaise traduction de ces gender studies (ou theory) pourrait être « études (ou théorie) de sexe », ce mot étant entendu dans le sens de « sexuation » ou de « devenir sexuel ».

Pourtant, la difficulté n’est pas là, mais dans l’origine lointainement identique de genre ou en anglais gender, au sens « d’ensemble d’êtres ou d’objets ayant la même origine ou liés par la similitude d’un ou de plusieurs caractères » (Trésor de la langue française, 1971-94) et de gendre, au sens de « celui qui a épousé la fille de quelqu’un, et à qui l’on donne ce nom par rapport au père et à la mère de la fille » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). Ces deux mots, qui se ressemblent, ont le même étymon latin ou indo-européen, l’un et l’autre ayant un rapport avec la génération. Gendre se dit en latin gener (génitif generi) ; genre, genus (génitif generis). Le mot latin genus a pour sens « origine, naissance, lignée, famille, race, souche, extraction, sang » ou « peuple, nation » et par extension « espèce, genre, sorte, manière » ou « rejeton, fils, enfant », tandis que le gener (ou gendre) est celui qui, à la suite d’une alliance matrimoniale, donne des descendants à la lignée et fait se maintenir la famille, la race, la souche.

Dans l’histoire de la langue française, il est arrivé que genre se soit dit gendre. Au début du XIIe siècle, le gendre, dans l’ancien français d’alors, n’était pas l’époux de la fille de la famille, mais avait pour sens « sorte » ou « type ». Ou encore, ce même mot a signifié aussi au XIIIe siècle « sexe », comme en anglais. Littré, dans la définition qu’il donne du « terme de grammaire » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), s’abuse quand il renvoie le genre (grammatical) au sexe : « propriété qu’ont les noms de représenter les sexes, et, dans certaines langues, l’absence de sexe », proposition qui n’a de validité que pour les noms désignant des êtres vivants. Elle ne se vérifie pas toujours chez les êtres humains : recrue et sentinelle désignent des êtres humains de sexe masculin, et les noms de fonction ont toujours été « neutres » pour ce qui est du sexe, en dépit de M. Jospin et de Mme Trautmann, qui ne fut jamais ministresse. La remarque de M. Littré est exacte pour ce qui est du fait « les langues romanes ont supprimé le genre neutre qui appartenait au latin », mais aventurée pour ce qui est des causes : « qui en effet ne répondait plus à aucune distinction effective entre mâle et femelle ».

Gendre, terme de parenté, ne présente guère d’ambiguïté sémantique. Il en va différemment de genre. C’est un terme de taxinomie ou de classement qui consiste, non pas le mot bien entendu, mais l’opération intellectuelle à laquelle il réfère, à distinguer, séparer, discriminer, établir des classes et des hiérarchies et à y confiner des êtres humains. Le mot désigne aussi des distinctions que l’on fait dans les arts : « genre signifie encore la manière, le goût particulier dans lequel travaille un peintre, un sculpteur ; il se prend aussi pour le style et la manière d’écrire ; la rhétorique divise le discours oratoire en trois genres, le démonstratif, le délibératif et le judiciaire ; la grammaire latine divise les noms en trois genres, le masculin, le féminin et le neutre » (Dictionnaire de l'Académie française, 1762). Le genre, c’est de la discrimination et des classements selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « caractère commun à diverses espèces ; ce qui comprend plusieurs espèces » ; « sous le genre être vivant, il y a deux espèces comprises, l’animal et le végétal ; genre supérieur, celui qui a plus d’extension qu’un autre ; genre suprême, celui qui ne peut plus devenir espèce relativement à un genre supérieur ». Ou encore : « terme d’histoire naturelle, assemblage de corps organiques ou inorganiques qui constituent des espèces, et qui se ressemblent par quelques caractères communs » (« dans le système de Linné, les classes se divisent en ordres, les ordres en genres et les genres en espèces et toute plante a deux noms, celui du genre et celui de l’espèce »). La consultation de l’article genre du Trésor de la langue française donne des résultats encore plus convaincants pour ce qui est de la fonction taxinomique de genre. C’est « l’idée générale ou la classe d’êtres ou d'objets qui possèdent un ou plusieurs caractères communs » et, en taxinomie, biologie animale et végétale, le « niveau de la classification des êtres vivants, placé sous la famille au-dessus des espèces ». Les locuteurs ont assimilé le principe classificateur qui est à l’œuvre dans genre, puisqu’ils emploient dans la langue courante d’innombrables locutions qui réfèrent à ce principe : être le genre de quelqu’un, du même genre, de tous (les) genres, de tout genre, en tout genre, en tous genres, dans tous les genres, dans le genre, dans, en + possessif + genre, dans le genre de, etc.

De toute évidence, la théorie du « devenir sexuel » des êtres humains a été élaborée (« construite ») par des cervelles progressistes qui, conscientes qu’elles ne feront jamais la révolution sociale, la seule qui vaille, se sont rabattues sur des ersatz, où le risque de se voir défoncer le crâne à coups de piolet est nul et où l’on peut faire la révolution en robe de chambre : les sciences humaines, le langage, la littérature, les arts, la sexualité, etc. Le problème, justement, est que le progressisme affiché (faire table rase, tout se vaut, on ne discrimine pas, pas de distinction, etc.) est contredit par l’inconscient de la langue, à savoir, pour ce qui est de genre et de gendre, le retour à la lignée, la race, à la souche, aux classements, aux hiérarchies, à la distinction et aux distinctions de tout ordre. Cette révolution du « genre » est d’un genre impayable, comme on n’en a jamais vu encore. C’est le retour à l’archaïque. On fait la révolution pour revenir dare-dare là d’où le genre humain est parti. Beau programme de « déconstruction », à dire vrai.

Cette « révolution » dans les concepts se résume à deux ou trois proposition, du type « ce sont les rapports ou les codes sociaux qui déterminent le sexe d’un individu ou les choix sexuels d’un individu » ; en bref, on ne naît pas mâle (ou femelle), on le devient. La même soupe idéologique a été servie il y a une vingtaine d’années dans la revue Social Texts. Elle se ramenait à un brouet du type « les connaissances données par les sciences ne viennent pas des faits ou d’une étude des faits, mais des conditions sociales à un moment donné » ; en bref, c’est la société qui fait la science, ce qui n’est qu’une resucée des thèses de Staline, Lyssenko ou Mao. Il a suffi que deux véritables scientifiques, Sokal et Bricmont, démontrent l’absurdité de ces thèses (Impostures intellectuelles, 1997) pour que, d’un coup, elles apparaissent à tous pour ce qu’elles sont, de la fumée, de la bonne blague, du foutage de gueule, etc. Les gender studies sont de la même farine. Que des aigrefins essaient de les fourguer à l’Educ nat, aux gogos de M. Ayrault, à Mme la baronne T…, aux magistrats du SM, aux journaleux, est dans l’ordre des choses. Ils sont les gendres de la sexuation, c’est-à-dire les beaufs de la science sociale, mais des beaufs instruits, pas des Bac – 15.   

 

 

27 janvier 2014

Répudier

 

 

 

 

« Je fais savoir que j’ai mis fin à la vie commune que je partageais avec Valérie Trierweiler », a déclaré M. Hollande.

Quelques rares Français ont été étonnés, non pas de la fin de ce sinistre vaudeville (il fallait qu’il cessât), mais des mots employés par M. Hollande. La vie de Mme Treierweiler et de M. Hollande étant « commune » ou supposée commune, bien que tout laissât penser que M. Hollande découchait, et « commune » signifiant qu’elle était propre à l’un et à l’autre – ce qu’indique aussi le verbe partager, qui résonne tel un slogan socialaud, comme il faut écrire maintenant -, on attendait que, d’un commun accord, ils convinssent de mettre fin à leur « couple ». Dans un pays civilisé et de haute culture, fortement ancré dans l’histoire du monde, le communiqué aurait contenu les phrases suivantes : « Mme Trierweiler et M. Hollande font savoir que, d’un commun accord, ils mettent fin à la communauté qu’ils formaient » ou « à la vie commune qu’ils partageaient ».

Le communiqué réel est tout différent. C’est M. Hollande qui fait savoir et c’est lui qui met fin au couple qu’il formait avec Mme Trierweiler. De toute évidence, la décision vient de lui et de lui seul. Dans ces conditions, le verbe « mettre fin à » qu’emploie M. Hollande est impropre ; ou bien c’est un euphémisme qui dissimule une réalité brutale, contraire à la loi et à toute morale, cette réalité ayant pour nom en bon français répudiation.

Répudier est attesté en français dès le XIIIe siècle comme verbe et non pas comme phénomène, puisque les auteurs de dictionnaires illustrent le sens de répudier de cet emploi : « la religion chrétienne défend de répudier sa femme ». Il est vrai que M. Hollande n’a que faire de la religion, sauf si cette religion est l’islam, encore moins de ce qui est chrétien, et n’a jamais eu de « femme » (au sens d’épouse). Les définitions des dictionnaires sont sans ambiguïté. Répudier, c’est « renvoyer sa femme, lui déclarer qu’on fait divorce avec elle » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1835). Certes, d’une édition à l’autre, la définition perd de sa brutalité : « suivant les formes légales », ajoutent les académiciens en 1798, 1835, 1932, ou encore Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Renvoyer sa femme suivant les formes légales ». Dans l’affaire de répudiation que subit la malheureuse France, il y a eu des « formes », impérieuses, brutales, discourtoises, mais pas « de formes légales ». Ce fut au bon plaisir du monarque – mérovingien, faut-il préciser, qui transformait épouses et concubines en jouets de ses caprices.    

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent la répudiation du divorce : « dans certaines législations, notamment antiques, renvoyer sa femme par une décision unilatérale selon des formes légales ou coutumières (par opposition au divorce qui suppose une décision de justice) ». Pour que tout soit dit, il faut rappeler l’étymologie, non pas de répudier, qui est emprunté au latin, mais du verbe latin repudiare, formé de « re et de pudere, avoir honte », écrit Littré. Oui, M. Hollande avait honte de Mme Trierweiler. Celle-ci n’a jamais été « la première dame de France », pauvre transposition du first Lady des Américains et statut ou honneur qui n’a pas d’existence dans les lois de la France, mais elle est la première répudiée de France. M. Hollande se tient pour un pacha turc, un cheikh égyptien et un gros musulman bouffi, que la loi islamique autorise à répudier leurs femelles, ce qu’ils ne se privent pas de faire. Il leur suffit de prononcer trois fois en public « je te répudie », ce en quoi M. Hollande ne les a qu’en partie copiés : il s’est contenté d’un seul communiqué.

Mme Trierweiler était un paquet « en souffrance », selon le prof d’hist-géo Falorni. La voilà répudiée. Elle entre dans l’histoire moderne de la France avec le titre de « première répudiée de France ». Les féministes se tiennent coites. Elles tremblent dans leur froc à l’idée d’affronter la Bête immonde. La ministre du droit des femmes et de l’égalité hommes femmes ne moufte pas mot : la répudiation, c’est dans sa culture. Enfin tout ce beau linge est « de gauche » - donc innocent, irresponsable, prétentieux, cupide, etc. Tout lui est naturellement dû, et surtout le « respect ».  Ô la Gauche, que de crimes se dissimulent sous ta probité candide et ton ample manteau blanc !

 

25 janvier 2014

Entrepreneur

 

 

On se souvient peut-être de la saillie d’un président des Etats- Unis d’Amérique qui, voulant discréditer la France (il est vrai que ses gouvernants offrent généreusement les verges pour faire battre le pays qu'ils administrent), s’était écrié que la langue française ignorait jusqu'au mot entrepreneur, persuadé que ce dernier mot était américain. Il croyait démontrer ainsi que la France était un pays placé sous la tyrannie d’un Etat tout puissant – ce qui n’est pas totalement faux. Il y a quelques jours, la correspondante à Paris de Newsweek a repris, dans un article traitant de la « chute de la France », cet argument linguistique, qui n’est pas linguistique et qui n’est pas un argument non plus, plutôt un contre-argument ou un anti-argument, qui s’est retourné contre ceux qui s’en servent, puisque les rieurs ont immédiatement rappelé à cette journaliste, ce qu’ils avaient fait antérieurement à M. Bush (W ou Bush junior), que entrepreneur était un mot français et même formé par des Français, et que les Anglais s’étaient contentés de l’emprunter paresseusement au français.

Ce mot est attesté au XIIIe siècle, à une époque où les Etats-Unis d’Amérique n’avaient pas d’existence et où l’Angleterre était une petite puissance, tout entière confite en dévotion pour la France. Les auteurs de dictionnaires l’enregistrent dès le XVIIe siècle avec un sens qui est toujours en usage dans entrepreneur en maçonnerie, par exemple : « Qui entreprend un bâtiment pour un certain prix » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ; « Celui, celle qui entreprend à forfait quelque ouvrage considérable, comme des fortifications, un pont, le pavé d’une ville, la fourniture des vivres, etc. » (idem, 1762). Richelet dans son Dictionnaire des Mots et des Choses (1680) relève l’emploi de ce nom au féminin : une entrepreneuse, nom défini ainsi en 1762 dans le DAF : « Il s’emploie quelquefois au féminin, en parlant d’une femme qui entreprend quelque besogne et qui a plusieurs ouvrières sous elle ». Au XVIIIe siècle, les philosophes des « Lumières » étaient libéraux ; au XXe siècle, les philosophes des ténèbres sont marxistes léninistes maoïstes, etc. Condillac, un de ces philosophes éclairés, explique comment créer des emplois : « Veut-on établir une manufacture ? Un homme riche ou une compagnie fournit les fonds, un entrepreneur la conduit et des ouvriers travaillent sous sa direction ». Cette leçon vaut bien un fromage, mais de Hollande, dirait-on aujourd’hui si l’on n’était pas complaisant envers le pouvoir.

En français ou dans quelque autre langue que ce soit, il n’y a pas de mot qui se conforme aussi bien qu’entrepreneur et entrepreneuse au libéralisme, dont M. Bush et la journaliste de Newsweek sont les chantres, au point de donner des leçons de libéralisme aux Français, qui en ont sans doute besoin – mais là est un autre sujet. Le principal théoricien de l’entreprise est français : il se nomme Jean-Baptiste Say et vivait dans la première moitié du XIXe siècle. En 1841, il écrit : un entrepreneur est « celui qui dirige pour son compte une exploitation industrielle et qui emploie les ouvriers » ou encore « c’est l’agriculteur, le manufacturier, le commerçant, ou, pour les désigner par une dénomination commune à tous les trois, c’est l'entrepreneur d’industrie, celui qui entreprend de créer pour son compte, à son profit et à ses risques, un produit quelconque ».  
Tout était dit en 1841. Si la journaliste de Newsweek avait été cultivée (mais elle réside en France depuis dix ans : comment pourrait-elle l’être, cultivée évidemment, dans l'antre de l’obscurantisme, dont elle n'est que l'ombre portée ?), elle aurait rappelé, pour arguer en faveur de « la chute de la France », que, si la France est tombée si bas (ce qui n’est sans doute pas terminé), c’est d’abord parce qu’elle a renié ce qu’elle a inventé et appris au monde, de la fin du Moyen-âge au XIXe siècle, à savoir l’entreprise, l’activité d’entrepreneur, la pensée libérale qui refuse de considérer les hommes comme des esclaves, le fussent-ils de l’Etat ou d’un parti ou d’un ordre ou d’une corporation, et que, pour sortir de l’abîme où elle risque de disparaître, elle ferait mieux de défroquer, en jetant aux orties le fardeau socialiste et obscurantiste qu’elle a emprunté par aveuglement aux Allemands, aux Russes et aux Chinois, et cela pour renouer dare-dare avec son passé des Lumières.

 

 

22 janvier 2014

Madame Trierweiller est en souffrance

 

 

 

            La souffrance, terme de commerce, est « tout retard préjudiciable dans le retrait d’une marchandise » (Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) et Trésor de la langue française (CNRS, 1971-94)). Etre ou rester en souffrance se dit de toute chose (colis, lettre, paquet, ballot, etc.) envoyée ou expédiée et qui est « en attente de parvenir à son destinataire ou d’être retiré(e) par lui ». L’expression se dit aussi d’emprunts ou de crédits qui restent en souffrance (d’utilisation).

 

M. Falorni, député socialiste ou affidé, a déclaré à propos de sa chère amie Mme Trierweiller : « Elle est en souffrance ».

Ces quatre mots sont le papier tournesol de la modernité. Ils révèlent ce qu’elle est vraiment, sa nature ou son essence, c’est-à-dire ce qu’elle cache d’elle-même aux hommes. Il n’y a pas de plus éloquent condensé de notre époque que ces quatre mots. Voici pourquoi.

  

Le dénommé Falorni, avant de faire le député, ce qu’il fait depuis 2012, était prof. Ceci explique sans doute cela, en particulier qu’il ignore tout de « notre » langue, comme dit le sieur Ayrault de Saint-Herblain, prof lui aussi. Falorni était prof d’hist-géo, ce qui aggrave son cas : il est évidemment meilleur en habillage idéologique qu’en savoir et comme tous ses collègues « profs », il est incapable de comprendre ce qu’il dit.

 

Non seulement il parle mal, mais il révèle aussi la conception que les socialos, son pote Hollande, ses ministres, lui-même, ses collègues députés et tous les élus ou militants, se font d’un être humain. Pour tous ces petits messieurs, Mme Trierweiller n’est plus un être humain, encore moins une femme : c’est un objet, un colis, un paquet, "en souffrance", attendant que quelqu’un – un destinataire anonyme - en vienne prendre livraison. Et où est-elle en souffrance ? Je vous le donne en mille. A la lanterne, là où les sans-culottes accrochent les ci-devant.  

                

 

19 janvier 2014

Cela se passait il y a vingt ans et Voltaire ne s'est toujours pas réveillé

 

 

Voltaire, réveille-toi, ils sont devenus fous !

1994

 

Algérie

Un mot d'ordre dans les mosquées : "la mort pour les femmes qui ne portent pas le voile". Tracts affichés sur les murs des écoles : "la mort pour les directeurs qui acceptent les élèves non voilées". Mme Mitterrand, qui aime les tchadors, n’a pas protesté.

 

 

France

A l'occasion du « jeûne » du mois lunaire de ramadan, qui est obligatoire dans les tyrannies, le moufti Boubakeur, interrogé sur France 3, fait l'apologie de « notre » charia, bien que celle-ci ne soit qu'une suite de préjugés et de crimes sexistes, racistes et liberticides ; et, s'adressant aux autorités de la république, il leur demande d’autoriser les musulmans à débaucher, pendant le mois de ramadan, deux heures avant les autres, que ces musulmans travaillent dans des entreprises privées ou dans l'administration. Deux heures de moins par jour pendant quatre semaines, cela fait 40 heures. La revendication est claire : c'est la sixième semaine de congés payés, attribuée sur des critères religieux et ethniques. Pour les siens et uniquement pour les siens. 

 

 

Bangla-Desh

Taslima Nasrin a 31 ans. Elle vit à Dacca. Elle est écrivain. Ses romans connaissent un grand succès. Elle dénonce la violence, le sexisme, l'exploitation, la discrimination dont les femmes sont victimes dans son pays. Elle ne dissimule pas ses cibles : « Je combats l'islam, car l'islam ne donne de liberté à aucune femme ». Au nom de ces valeurs, elle s'engage, non en faveur des tyrans, mais des victimes. « Je crois en un pays laïque et moderne », déclare-t-elle à une journaliste du Monde. Des hommes détestent la liberté. Le Conseil des Soldats de l’Islam a prononcé une fatwa. Talisma Nasrin est condamnée à mort. Sa tête est mise à prix : 8000 francs français. Pour une femelle, c'est beaucoup. Pour un mâle, ce serait plus. Depuis un an, elle vit recluse.

            Dans quelques mois, les éditions Des Femmes vont publier en français son dernier roman, Lajja, « la honte », que Le Monde résume ainsi : « Ce roman met en scène une famille hindoue du Bangladesh, victime des émeutes intercommunautaires, après la destruction de la mosquée indienne d'Ayodhya par des fanatiques hindouistes ».

 

 

Paris : une robe Chanel déplaît à l’islam

Rappelons l'article V de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : « Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas ». Aucune loi n'interdit de broder des lettres sur une robe. Dans l'affaire Chanel, il n'y a donc pas eu profanation, ni blasphème, ni quelque crime que ce fût : ni atteinte aux biens, ni aux personnes.

En réalité, si profanation (au sens d'atteinte à quelque chose de grand et beau) il y a eu, elle n'est pas là où les fous furieux ont prétendu qu'elle était. Mlle Schiffer est la Vénus incarnée ; à la fois belle, jeune, heureuse, pleine de vie. Elle pourrait être Marianne. C'est elle qui a été « profanée », car M. Lagerfeld l'a couverte, sans le savoir, semble-t-il, d'un verset du Qoran. Ce faisant, il a vêtu de laideur la beauté, de haine l'amour, de fanatisme la tolérance, de mépris une femme. Lagerfeld, en profanant la beauté, a injurié les femmes. Il aurait donc dû présenter des excuses. Non pas, bien entendu, en se prosternant lâchement devant les religieux de l'islam (la cupidité suscite les pires bassesses et pousse à profaner jusqu'à la liberté), mais aux femmes, à toutes les femmes.

Le dénommé Boubakeur s'est rangé du côté des fous furieux. Dans son pays, l'Algérie, des jeunes gens sont égorgés, des femmes, révolvérisées, uniquement parce qu'ils sont étrangers, c'est-à-dire qu'on tue des hommes, à qui les islamistes reprochent un crime : être nés. Boubakeur ne s'en indigne pas. Il trouve ça normal et juste. Ce n'est ni un blasphème, ni une profanation. Le moufti ne moufte pas mot. Son Qoran n'appelle-t-il pas les vrais croyants à « tuer partout les infidèles où (ils) les trouveront » ? (sourate 9, verset 5. Cf. aussi S 9, v 29, S 9, v 111, S 9, v 123, S 8, v 67, S 59, v 8; etc.). Pour Boubakeur, il est moral de tuer des innocents, mais c'est un crime de broder trois lettres arabes sur une robe.

Qu'on le veuille ou non, M. Lagerfeld est un artiste. Avec de la matière, il façonne des formes. Or, il a détruit deux de ses œuvres (volontairement ou non, peu importe). Cela ne s'était plus produit dans ce pays depuis l'Inquisition. Même Rushdie ne s'est pas abaissé à cette humiliation. Pourtant, personne, ni Lang, ni Toubon, n'a protesté contre cela, ni contre l'arrogance des religieux ; les artistes se sont tus, les « intellectuels » aussi, acceptant, de fait, qu'en France, deux siècles après 1789, l'islam se considère comme une religion d'Etat et agisse comme si elle l'était effectivement.

 

 

14 janvier 2014

Humoriste

 

 

 

Dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, du Dictionnaire de l’Académie française, ce n’est pas la définition du nom humoriste (« personne qui a le don de l’humour et qui l’exerce dans différents domaines ») qui attire l’attention, même si l’extension de cette dénomination à des individus comme Bedos, Aram ou Dieudonné, qui n’ont aucun don en matière d’humour, est sans doute un solécisme, ni même l’exemple qui l’illustre (« Alphonse Allais, Tristan Bernard sont de célèbres humoristes »), mais le fait que, dans ce dictionnaire, l’entrée humoriste soit précédée d’un astérisque, lequel signale que le mot est enregistré pour la première fois dans cette édition-là du dictionnaire. Or, humoriste figure dans des éditions antérieures : la quatrième (1762), la cinquième (1798), la sixième (1835), alors qu’il disparaît de la septième et de la huitième éditions (1878 et 1932-35). Ce que signale l’astérisque en réalité, c’est que le sens dans lequel humoriste est enregistré dans la neuvième édition est tout nouveau ou tout récent et qu’il est emprunté de l’anglais. Il est donc, dans l’esprit des académiciens, un néologisme sémantique, mais un néologisme illusoire, puisque le mot est attesté dans le sens d’amuseur public dans la seconde moitié du XIXe siècle, période de l’histoire qui est marquée, avec les pétomanes et autres comiques troupiers, par le triomphe du rire, non pas le rire qui libère, mais le rire des certitudes grasses qui enferme les rieurs dans leurs préjugés morbides. Le rire n’est pas le propre de l’homme, mais ce qu’il y a de sale en lui.

L’histoire des anciens sens du mot humoriste, nom ou adjectif, révèle tout cela. Attesté à la fin du XVIe siècle comme adjectif, il se dit « dans le style familier », précisent les académiciens, « d’un homme qui a de l’humeur, avec lequel il est difficile de vivre » (DAF, 1762, 1798, 1835). Selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1872-77), ce sens-là (« difficile à vivre ») tend à sortir de l’usage. Des humoristes des siècles classiques, on peut légitimement affirmer, sans verser dans l’anachronisme, qu’ils étaient contre le « vivre-ensemble » et qu’au lieu de cimenter la société autour d’une (belle) idée ou d’une (grande) valeur, ils excellaient à la diviser. C’était des adeptes de la dénégation, comme l’indique cet exemple du poète Delille qui écrit : « Cet humoriste / Dont la hargneuse déraison / Dans la société vient verser son poison ». Selon Delille, l’humoriste est « fou », il est « hargneux » et il empoisonne la société. Il n’est pas de définition d’humoriste mieux ajustée à la situation actuelle.   

Dans les siècles classiques, le nom humoriste désignait aussi des « médecins » appartenant, selon les auteurs de l’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-72) à « la secte galénique » : « leur doctrine consistait principalement à attribuer la plupart des maladies aux seuls vices des humeurs, qu’ils faisaient consister dans leur intempérie ou leurs qualités viciées, lorsqu’elles ne se tempèrent pas les unes les autres et qu’il y en a de dominantes ». Les académiciens en 1798 écrivent : « humoriste se prend aussi substantivement pour signifier les médecins galénistes qui attribuent la plupart des maladies au seul vice des humeurs ». Ces humoristes-là croyaient donc, en dépit de toute expérience, dans la justesse de théories fumeuses, manifestement erronées et sans autre fondement que l’autorité d’un médecin de l’Antiquité.

Rien n’a changé de ce point de vue. Les humoristes Dieudonné, Bedos, Aram, Ruquier, Moustapha, Semoun, etc. continuent les médecins de Molière. Ils n’ont aucun don pour l’humour et n’amusent personne, mais, comme les galénistes, ils propagent sur toute chose des thèses fausses ou mensongères et, comme les mauvais coucheurs des siècles passés, ils sont des adeptes de la négation.

 

06 janvier 2014

Vandalisme, musée, patrimoine

 

 

 

Le vol d’œuvres d’art, qu’elles soient publiques ou appartiennent à des personnes privées, et le vol d’objets qui n’ont peut-être pas de grande valeur marchande, mais qui peuvent être tenus pour des fragments du patrimoine national, les objets de culte par exemple, prennent en France et cela depuis des décennies des proportions inquiétantes, au point que l’on peut se demander si, dans l’avenir, hors des musées bien protégés, la notion de « patrimoine » aura encore une réalité pour nos compatriotes. Et si, à ces vols, on ajoute l’exportation autorisée d’œuvres d’art acquises légalement par des étrangers, les chiffres estimés qui sont parfois rendus publics – 250000 œuvres d’art ou du patrimoine quitteraient légalement ou illégalement le territoire national -, c’est un pillage qui se produit, ainsi qu’un transfert du butin vers des pays moins bien lotis peut-être en matière de patrimoine et d’histoire, ou plus prospères et moins affectés par la crise, ou dont le patrimoine est mieux protégé.

Or, ces faits avérés ne suscitent guère d’inquiétude ou de protestations parmi les élus, dans l’élite sociale, dans les médias, chez les intellectuels, pourtant si prompts à réprouver, s’indigner, dénoncer, condamner, etc. à tout propos et à longueur de journée, le pillage d’œuvres d’art dont les nations d’Occident se seraient rendues coupables à l’encontre des pays du tiers-monde. Il est une coïncidence troublante, qui peut expliquer cette indifférence. Le pays où le nom patrimoine a pris son sens figuré moderne, à savoir « ensemble des biens, des richesses matérielles ou immatérielles qui appartiennent à une communauté, une nation et constituent un héritage commun » (Dictionnaire de l’Académie française), et où a été établi en 1797 le premier musée public du monde occidental (le Musée central des Arts au Louvre, devenu « musée royal » en 1815), est aussi celui où a été formé pour la première fois en 1794 le terme de vandalisme pour désigner ce qui nous semble inconcevable aujourd’hui ou digne des seuls talibans afghans ou des gardes rouges surexcités de la prétendue « révolution » « culturelle » chinoise, à savoir la destruction systématique et volontaire d’œuvres d’art, d’églises, de tableaux, d’objets du culte, d’armoiries, etc. Y a-t-il un lien, de quelque nature qu’il soit, entre ces phénomènes ? Ou encore ces phénomènes qui ont été concomitants dans l’histoire de notre pays sont-ils comme l’avers et le revers d’une même médaille ?

 

Vandalisme, patrimoine, musée forment une triade qui semble quasiment éternelle, comme si elle était consubstantielle de notre pays, le vandalisme qui a bouleversé la France de 1792 à 1795 s’étant poursuivi jusqu’à aujourd’hui, et cela en dépit des musées et des incitations à protéger le patrimoine. En 1796, les armées françaises ont fait main basse en Italie sur des tableaux, sculptures, œuvres d’art, qu’elles ont transportés en France, et cela pour enrichir le musée du Louvre, à peine fondé. Ainsi, les individus qui, à Paris, ont saccagé des statues de cathédrales ou des châteaux historiques ou des archives vieilles de plusieurs siècles ont-ils pu, à peine deux ou trois ans plus tard, s’ils étaient soldats dans l’armée d’Italie, s’emparer des biens culturels d’un autre peuple pour enrichir les collections du musée de leur propre nation. Moins d’un siècle après la Terreur, le vandalisme a repris lors de la Commune : incendie du Palais des Tuileries et de sa bibliothèque qui contenait des milliers de livres rares et de manuscrits de très grand prix, destruction de la colonne Vendôme, etc. Le même phénomène a failli se produire lors des « événements » de mai 1968, quand des enragés maoïstes, qui avaient pour mot d’ordre « brûler les livres », ont voulu mettre le feu à la bibliothèque de l’Ecole Normale Supérieure.

Et si le vandalisme était un mal français ? Dans deux lettres qu’il a adressées du lazaret de Toulon le 26 décembre 1829, où il était retenu en quarantaine, au Baron de la Bouillerie, Intendant général de la Maison du Roi Charles X, et au Vicomte de La Rochefoucauld, directeur du département des Beaux Arts de la Maison du Roi, Champollion  rend compte des résultats de la mission scientifique et archéologique en Egypte de juillet 1828 à décembre 1829 : « Sous le rapport des recherches scientifiques qui en étaient l’objet principal, mes espérances ont été pour ainsi dire surpassées : la richesse de mes portefeuilles ne laisse rien à désirer (…) ». Champollion, alors que son bateau avait fait escale à Thèbes, où il est resté six mois, s’est livré à ce que l’on qualifierait aujourd’hui de vandalisme ou de pillage : « C’était un devoir pour moi d’enrichir la division égyptienne du Musée Royal de divers genres de monuments qui lui manquent et de ceux qui peuvent compléter les belles séries qu’il renferme déjà (…). J’ai fait scier à grand peine et tirer, du fond d’une des catacombes royales de Thèbes, un très grand bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce superbe morceau (...) pourra seul donner une juste idée de la somptuosité et de la magnificence des sépultures pharaoniques ». Quatre jours plus tard, dans une lettre à son ami Dubois, il parle de cet acte en des termes qui prouvent qu’il avait conscience de profaner un patrimoine : « J’ai osé, dans l’intérêt de l’art, porter une scie profane dans le plus frais de tous les tombeaux royaux de Thèbes. J’ai détaché de la muraille, avec assez de bonheur, ce fameux bas-relief... ». Or, dans le même temps, Champollion a soumis au maître de l’Egypte d’alors, Mehemet Ali, un programme de protection du patrimoine (« note remise au vice-roi pour la conservation des monuments de l’Egypte », datée de novembre 1829). Dans cette note, il propose des mesures : « Dans ce but désirable, Son Altesse pourrait ordonner ...  1° Qu’on n’enlevât, sous aucun prétexte, aucune pierre ou brique, soit ornée de sculptures, soit non sculptée, dans les constructions et monuments antiques existant encore dans les lieux suivants » (suit une énumération de quarante trois lieux visités par Champollion) ; 2° Les monuments antiques creusés et taillés dans les montagnes sont tout aussi importants à conserver que ceux qui sont construits en pierres tirées de ces mêmes montagnes ». Bien que Champollion soit conservateur des salles égyptiennes du Musée Royal de Paris (le Louvre), il ne suggère pas à Mehemet Ali de créer une administration qui aurait pour but de conserver ces monuments ou de créer un musée. Il faudra attendre plusieurs décennies, 1857 exactement, pour que l’égyptologue Mariette fonde au Caire le Musée des Antiquités égyptiennes. La logique patrimoniale n’apparaît pas non plus dans la note. Certes, il y est question de conserver, mais pour qui et pourquoi faut-il conserver ces monuments ? La réponse de Champollion est sans ambiguïté. Il faut les conserver pour la science et pour les Européens : « le séjour prolongé (des voyageurs visitant ces monuments) tourne à la fois au profit de la science qu’ils enrichissent de leurs observations et à celui du pays lui-même, par leurs dépenses personnelles, soit pour les travaux qu’ils font exécuter, soit pour satisfaire leur active curiosité, soit même pour l’acquisition de divers produits de l’art antique ». Champollion a le désir naturel de faire avancer la science qu’il a fondée en déchiffrant les hiéroglyphes. Or cette science a besoin de documents, de faits, de réalités : « L’intérêt bien entendu de la science exige non que les fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour, par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumières inespérées, mais qu’on soumette les fouilles à un règlement tel que la conservation des monuments découverts aujourd’hui et à l’avenir soit pleinement assurée et bien garantie contre les atteintes de l’ignorance et d’une aveugle cupidité ». A son ami Mimaut, nommé en 1829 consul à Alexandrie, il conseille, bien que cet ami ne soit qu’un amateur, de demander au Pacha un permis de fouiller et de s’adonner moins à une activité scientifique qu’au plaisir de constituer une collection d’objets rares et précieux à moindre coût. Les objectifs de Champollion apparaissent quand il évoque le bénéfice politique que Mehemet Ali retirera de l’adoption de ces mesures : « L’Europe entière sera reconnaissante des mesures actives que Sa Majesté voudra bien prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des tombeaux ».

 

Les relations entre le vandalisme, le patrimoine et les musées ne sont pas aussi simples qu’il ne semble. Le musée du Louvre aurait été fondé, a-t-on prétendu, pour « exorciser le vandalisme » dans le peuple français. Or, non seulement les musées n’empêchent pas le vandalisme, mais encore ils sont la cible d’une forme insidieuse de vandalisme. Dans la Grèce antique, le musée était le nom de la petite colline d’Athènes où était érigé le temple des Muses ; à Alexandrie, sous les Ptolémée, un lieu consacré aux arts qu’inspiraient les Muses, à la fois une académie, une bibliothèque, un musée. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877), après avoir rappelé le sens historique de musée (« anciennement et proprement, temple des Muses » et « par extension, édifice où l’on se livre à l’art, à la poésie, à l’érudition, etc. » et « particulièrement, le grand établissement fondé par les Ptolémées à Alexandrie pour la culture des lettres et des sciences »), énonce le sens moderne : « aujourd'hui, lieu destiné soit à l’étude, soit à rassembler les monuments des beaux-arts et des sciences, les objets antiques, etc. » (musée du Louvre, musée britannique, musée du Vatican). Or, aujourd’hui, le concept de musée s’étend quasiment à l’infini à toute sorte de réalités. Tout est musée : les objets de la vie courante, la vie d’autrefois, des meubles, des maisons, une ville, un quartier, une usine désaffectée, une mine, un pont tournant, un vieux navire, les herbes, les simples, les plantes, les fruits et légumes anciens, les costumes, les horreurs, etc. Il y a des rues musées, des églises musées, des palais musées, des villes musées, des écomusées, etc. censés attirer les touristes oisifs et avides de pittoresque. Quand un pays ne produit plus rien, il n’a plus qu’à vendre ses paysages, ses plages, ses villages, ses rues, son patrimoine et à se transformer en Disneyland ou en parc d’attractions pour élites mondialisées. Les auteurs du Trésor de la Langue française reprennent la conception que les académiciens se font du musée : « établissement ouvert au public où sont conservés, répertoriés, classés des objets, des documents, des collections d’intérêt artistique, scientifique ou technique ». Aux finalités de savoir, sciences, arts, ils ajoutent, comme il fallait s’y attendre, un but social. Ce n’est plus seulement pour approfondir la connaissance des arts et des sciences que l’on établit un musée, c’est aussi, et de plus en plus souvent, pour divertir les oisifs, combler les flux touristiques, offrir à tous des loisirs, satisfaire les RTT obligatoires : « dans un but socioculturel, scientifique et pédagogique », est-il écrit dans le Trésor de la Langue française.

Dans ce contexte, le concept de « musée » comme lieu d’étude et de connaissance ne peut pas résister au règne de la marchandise et du tourisme. Les musées, qui étaient consacrés à la connaissance, tels les musées de l’Homme, des Arts et Traditions populaires, des Arts d’Asie et d’Océanie, sont devenus, en vingt-cinq années d’agit-prop post-moderne, ringards, démodés, sans intérêt. Même le Louvre est touché. Pour faire, comme Lang, dans l’agit-prop, ses conservateurs montrent les collections et le savoir-faire français dans une vaste zone commerciale de luxe, et toute climatisée, établie en plein désert. Les chameliers repus et drogués au kat qui y habitent n’ont que faire des Noces de Cana, mais ils ont du fric à ne savoir qu’en faire. Le musée n’a plus d’autre raison d’être que de le leur prendre. Il est vrai que fric mal acquis ne profite jamais.

 

 

Le nom vandalisme, dérivé de vandale, a été formé en 1794, en pleine tourmente révolutionnaire, alors que les églises, les monastères, les cathédrales, les palais, les châteaux, etc. étaient pillés ou détruits ou brûlés ou transformés en grange, en caserne, en prison ou en poudrière, des livres et manuscrits anciens dérobés ou déchirés, des tableaux volés ou saccagés, etc. et que toutes les traces de l'histoire de France risquaient de disparaître, par un révolutionnaire éclairé, l’abbé Grégoire, celui-là même qui avait exprimé l’intention dans un proposition de loi, présenté à la Convention, « d’anéantir les patois de France », sans même avoir conscience que, s’il avait réalisé cet objectif, il aurait fait œuvre de vandale. Dans ses Mémoires (édition posthume de 1837), l’abbé Grégoire, qui était devenu évêque, affirme qu’il « a créé le mot vandalisme pour tuer la chose ». Bien entendu, le nom n’a rien tué, même pas le vandalisme, qui prospère depuis deux siècles, le journal Le Figaro informant ses lecteurs en 1952 que « des actes de vandalisme ont été commis l’autre nuit dans la basilique de Saint-Denis et dans l’église Saint-Denis de l’Estrées ».

En 1798, dans le Dictionnaire de l’Académie française, le vandalisme est défini comme un système : « système, régime destructif des sciences et des arts, par allusion aux Vandales ». Ce que les académiciens ont compris, c’est que ces destructions « des sciences et des arts » (et pas seulement des œuvres ou des monuments) ne sont pas un phénomène anodin : c’est quelque chose de pensé et de voulu, les destructions appelant d’autres destructions. Celles-ci ne sont pas arbitraires, ni dues au hasard, ni l’effet de la seule cupidité. Formant un « système », elles émanent d’une volonté de faire table rase, à savoir détruire tout ce qui a été légué par les générations antérieures, afin de préparer l’avènement d’un monde meilleur, politique que résume assez bien ce vers de l’Internationale : « Du passé faisons table rase ». Le Pays d’Aigues, qui s’étend au sud de la chaîne du Luberon, semble être béni des Dieux. Il jouit en abondance d’eau, de soleil, de terres fertiles, de beaux vergers, de vignes. Là pourtant le vandalisme a été féroce. Peu de choses ont échappé à la fureur des vandales. A Pertuis, l’église qui seule subsiste du couvent des Grands Carmes, datant de 1521, a été vendue comme bien national en 1793, transformée en théâtre et, à la fin du XIXe siècle, en magasin de quincaillerie ; la Chapelle Saint-Eloi, datant de la seconde moitié du XVIIe siècle, a été vendue en 1793 pour être détruite et sur le terrain ainsi libéré, a été construite une maison. A La Tour d’Aigues, un splendide château, avec un donjon de la fin du XIIIe siècle, et d’apparence Renaissance, a été incendié en 1792. Depuis la fin du XIXe siècle, il appartient au Conseil général du Vaucluse. Il n’a plus de toiture, plus de planchers, plus d’huisseries. Il ne reste que des murs nus de belles pierres encore blanches qui se dressent vers le ciel comme des fantômes du passé, au milieu du bourg. Les chapelles aussi ont souffert : la chapelle Notre-Dame de Piété, a été vendue en 1794, puis transformée en maison ; la chapelle de Pénitents blancs, désaffectée en 1795, a été détruite ; la chapelle Saint-Christophe a été privatisée à la Révolution et la façade dénaturée dans les années 1970 ; l’église paroissiale Notre-Dame de Romegas (XIIIe siècle) a été acquise par la commune en 1791 et transformée en mairie ; etc. 

L’abbé Grégoire a été ou aurait été le premier à isoler le beau concept de patrimoine national, mais dans la réalité des faits, il semble bien que les changements de régimes politiques que la France a connus au cours des deux derniers siècles, changements avérés par le nombre de constitutions (près de 20), aient été l’occasion pour les tenants des nouveaux régimes d’effacer ce que le régime précédent a accumulé et légué, œuvres d’art, manuscrits, monuments, statues, cénotaphes, etc. Laissons de côté le vandalisme dû à la cupidité. Aujourd’hui, les édifices religieux sont vandalisés dans l’indifférence générale, mais le patrimoine issu de la Révolution ou tenu pour révolutionnaire ou républicain est sacré. Ce serait un crime que de le profaner. Voilà sans doute pourquoi l’intelligentsia incroyante se lave les mains du vol d’objets du culte ou d’œuvres religieuses.

02 janvier 2014

Le mythe de la crise

 

 

 

A partir du milieu du XIXe siècle, quand l’économie est devenue la science majeure de la modernité, le concept de crise s’est appliqué à toute réalité, quelle qu’elle soit, même la plus insignifiante, au point qu’il n’est rien au monde qui ne soit pas affecté par la crise. Les nerfs le sont, mais aussi le foie, la foi, les vers, les valeurs, le théâtre, les affaires, la production, le roman, la république, le PS, les IIIe et IVe Internationales, l’agriculture, les finances, le capitalisme, etc. Dans ces cas et dans d’autres, la crise est accouplée à des événements graves, qu’elle est censée expliquer : « heures sombres » de l’Histoire, « tragédie », « malheur », « catastrophe », « désordre », suicides, « no future », chômage de masse, émeutes, pillages, « révolutions », délinquance, etc.

Il n’en est pas toujours allé ainsi. Dans la France d’avant, la crise, limitée à la santé, n’avait pas le sens nécessairement négatif qui est obligatoirement le sien aujourd’hui. Ce pouvait être un phénomène positif, comme l’exprime clairement Richelet dans son Dictionnaire français des mots et des choses (1680) : « parmi les médecins, on le prend pour un changement soudain qui arrive dans les maladies, et même on le prend d’ordinaire en bonne part, et alors on peut dire que la crise n’est qu’un prompt et salutaire effort de la nature contre la maladie, suivi de quelque évacuation favorable ». La positivité de la crise n’est pas propre à la médecine. Il est des économistes actuels, à dire vrai plutôt ou même très « libéraux », qui tiennent toute crise pour une bénédiction, puisqu’elle fait disparaître les entreprises mal gérées ou les services inutiles, laissant ainsi le champ libre aux entreprises viables et bien gérées. C’est pourquoi il est éclairant d’interpréter les événements actuels à la lumière de ce concept positif de crise, non pas pour le plaisir facile d’aller à contre-courant, mais pour essayer de savoir à qui profite la crise ou pour qui, institutions, organismes, ensemble de pays, elle est positive, d’en analyser les enjeux « géopolitiques » et de comprendre ce qui se passe.

            Un des symptômes, pour employer un terme médical, ou un des signes de la crise – les faits tangibles par lesquels elle se manifeste et en lesquels nous sommes incités à reconnaître la crise – est la baisse des valeurs mobilières, en France du moins. Cette baisse résulte du déséquilibre entre l’offre et la demande, l’offre d’actions à vendre étant supérieure à la demande d’actions à acheter. Cela annonce-t-il des malheurs futurs ? Rien n’est moins sûr, car les actions mises en vente, c’est-à-dire les parts de capital des entreprises cotées, trouvent preneurs. Il y a des acheteurs qui font de très bonnes affaires. Ils peuvent augmenter leur participation dans le capital de telle ou telle banque ou compagnie d’assurances et un jour, peut-être plus proche qu’on ne le croit, décider des stratégies à court, moyen et long terme et faire main basse sur les actifs de ces banques ou compagnies d’assurances, lesquelles, quand elles sont cotées à Paris, comptent parmi les plus belles affaires qui soient au monde. La baisse des cours est donc une aubaine pour des financiers avisés, dont il est interdit de dévoiler l’identité mais que l’on peut entrevoir si l’on se souvient qu’en une décennie de baisses des cours (2000, 2008, 2011) suivies d’une vive reprise, des fonds « souverains » (chinois, saoudiens, qataris, norvégiens, koweitis, etc.) ou des fonds de pension anglo-américains ou des groupes financiers internationaux sont entrés massivement, et à peu de frais, dans le capital de multinationales françaises, et cela sans que le peuple français en soit conscient.

            Le second symptôme est ce que certains nomment la « spéculation », terme qui désigne habituellement un exercice intellectuel, philosophique ou mathématique, ambitieux et de haute tenue. Quand les philosophes s’y adonnent, la spéculation est jugée « bonne » ; quand ce sont des « financiers », elle est prise pour Satan ou ses innombrables équivalents. « Spéculent » tous ceux qui sont susceptibles d’acheter des obligations qu’émettent les Etats pour financer leurs dépenses courantes (traitement des fonctionnaires, frais de fonctionnement, paiement des retraites et des déficits sociaux) ou leurs investissements. La dette grecque a été, semble-t-il, rentable. Avant la crise, l’Etat grec empruntait à 3% ; après la crise, ces taux d’intérêt sont montés à 12 ou 13%. Quand on a un milliard d’euros à placer, 10% de plus par an font gagner en moins de dix ans un nouveau milliard. C’est la réalisation du rêve dénoncé naguère par Mitterrand : s’enrichir en dormant. Au cours des dernières années, ce gisement colossal de profits a été étendu au Portugal, à l’Eire, à l’Espagne, à l’Italie ; il le sera bientôt à la France, qui va être dans les années à venir le plus gros émetteur d’obligations d’Europe. Si les taux d’intérêt passaient de 2 à 6% en quelques mois, la dette française serait, pour les financiers, un eldorado pendant vingt ans ou plus – et avec un risque nul ou quasiment nul.

Appliqué à ces deux événements, le concept de crise, entendu dans son sens catastrophique, obscurcit l’entendement. En revanche, s’il est entendu dans le sens qu’il avait dans la médecine des siècles classiques, il éclaire les événements. Les changements que l’on observe depuis une décennie sont les signes de la belle santé des « spéculateurs » ou des financiers du monde entier. Il est un « paradoxe », qui n’en est un que pour les esprits légers, qui montre que la crise, même en économie, n’est en rien synonyme de calamités ou de malheurs. Les deux derniers siècles, et surtout le XXe siècle, auraient été scandés, selon les historiens ou les économistes, par une succession de crises, toutes plus graves les unes que les autres, et dont certaines auraient débouché sur des guerres mondiales. Or, pour ne prendre que l’exemple de la France, en un peu plus d’un siècle, le revenu par habitant a été multiplié par 10, tandis que le patrimoine moyen des Français d’aujourd’hui équivaut en monnaie constante au patrimoine moyen des 10% des Français les plus riches de la Restauration (1814-1830). De fait, ce qu’avèrent les chiffres, c’est l’enrichissement régulier des Français malgré – ou grâce à - ces crises répétées. Certes, en trente ans, la France en paix a accumulé plus de dettes qu’entre 1914 et 1944 ou 1962, si la période commençant en 1914 est continuée jusqu’en 1962, avec deux guerres mondiales et deux ou trois guerres coloniales ou de décolonisation. Ces montagnes de dettes n’ont pas empêché le patrimoine moyen des Français de croître depuis 1981 : elles ont maintenu la prospérité, dopé l’enrichissement collectif, accru les revenus, etc. En 1918 et en 1945, la reconstruction d’une grande partie de la France (ponts, villes, ports, usines, routes, hôpitaux, etc.) a englouti les emprunts, que les Français ont fini par rembourser en se « retroussant les manches » ou en se privant du superflu et en travaillant plus que d’habitude, par la « sueur » et par les « larmes ». Là est la grande différence avec les décennies actuelles. Au cours des trente dernières années, les Français, sinon tous les Français, du moins une grande partie d’entre eux, n’ont aspiré qu’à la retraite, aux congés payés, aux RTT, aux loisirs, au farniente, etc. – en bref, à sortir de l’histoire. Pendant deux siècles, ils se sont enrichis par le travail ; depuis trente ans, ils dilapident leur capital en faisant payer à leurs enfants ou leurs petits-enfants les avantages de toute sorte qu’ils s’accordent. Cela pourrait réussir éventuellement, si la part de la France et de l’Europe dans la population du globe et dans les richesses produites ne cessait pas de baisser depuis trente ans. L’axe du monde a basculé du Nord au Sud. Au début du XXe siècle, les Européens ou les Français qui voyageaient en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud, en Océanie, constatant la pauvreté de ces continents, pauvreté relative comparée à la prospérité de l’Europe, en cherchaient les causes dans l’indolence naturelles des peuples ou dans l’émollience des climats tropicaux, quand ce n’était pas dans l’aspiration aux seules jouissances immédiates. Aujourd’hui, des Chinois ou des Indiens ou des Brésiliens, voyageant en France, attribuent la pauvreté croissante qu’ils constatent en France à la brièveté du temps de travail. C’est là un renversement total. Ce qui était nommé naguère le « tiers monde », les zones sous-développées, les pays émergents ou le « Sud » prend sa revanche sur le Nord – une revanche historique, qui, pour notre pays et pour les pays d’Europe, sonne le glas de l’Histoire. En l’espace de trente ans, la production de richesses s’est délocalisée : elle est à Shanghai, Bombay, Brasilia, Singapour ; les capitaux ne sont plus à Paris, sinon pour contrôler les entreprises françaises ou souscrire aux obligations d’Etat, mais au Qatar, à Abu Dhabi, au Koweit, à Singapour, en Chine, en Inde, dans les paradis fiscaux. Au Sud, les populations sont jeunes ; au Nord, vieillissantes et fatiguées, elles attendent la fin de l’Histoire.

Les investissements industriels se faisant ailleurs, les Occidentaux, après quatre siècles de travail incessant, se contentent de gérer ou de faire gérer leur épargne : d’où la croissance délirante des marchés financiers, du MATIF, de la spéculation, de la spéculation sur les indices, l’argent n’étant plus investi dans la production de biens matériels, mais dans la spéculation immatérielle. C’est le seul gisement de richesses de l’Europe, et il attire naturellement les financiers du monde entier. Pour eux, ce que nous tenons pour une « crise », entendue dans un sens catastrophique, est une manne. Grâce à elle, sous peu, ils ne se contenteront plus des palaces, du PSG, des sacs Vuitton : ils feront main basse sur les richesses nationales, les vraies, les banques, les assurances, les contructeurs automobiles, les fabricants d’avions. Ils auraient tort de s’en priver. Dans le partage du monde qui s’opère sous nos yeux, comme dans tout échange inégal, il y a des gagnants et des perdants. On ne sait pas encore qui sont les gagnants, même si on peut deviner leur identité. En revanche, les perdants sont connus : ce sont les cigales d’Europe et leur descendance, si tant est que les cigales fassent encore des enfants.

 

 

   

01 janvier 2014

Voeux

 

 

En 2007, ce « blog » a eu 47.850 lecteurs et 101.986 pages ont été lues ; en 2008, les chiffres ont été respectivement 63.788 et 126.418 ; en 2009, 91.444 et 235.194 ; en 2010, 105.081 et 288.658 ; en 2011, 147.154 et 439.229 ; en 2012, 157.902 et 490.182 pages.

En 2013, 195.312 lecteurs ont consulté 525.401 pages.  

 

Bonne et heureuse année 2014 à tous.

 

28 décembre 2013

Inversion

 

Encore un mot de M. de Hollande et de ses porte-serviette.

Inversion, emprunté du latin, est attesté dans la langue française ca 1530. Pendant plus de quatre siècles, il a conservé le même sens, celui qu’il avait en latin, à savoir le sens familier à ceux qui ont quelques lumières en grammaire : la célèbre « inversion du sujet », le sujet du verbe évidemment, pas celui du cogito cartésien. C’est le seul sens que les auteurs de dictionnaires enregistrent jusqu’au milieu du XIXe siècle : « (terme de grammaire) transposition, changement de l’ordre dans lequel les mots ont accoutumé d’être rangés dans le discours ordinaire » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694). D’une édition à l’autre de ce dictionnaire, la définition se répète quasiment inchangée : « Modification de l’ordre habituel des mots dans une proposition, une phrase » (neuvième édition, en cours de publication).

Dans les emplois qu’en fait M. de Hollande, l’inversion ne se rapporte pas au sujet du verbe, mais à la « courbe » du chômage, c’est-à-dire à une ligne continue définie par une abscisse et une ordonnée et qui est censée représenter l’évolution du chômage. Le chômage ne cessant de croître depuis 1981, M. de Hollande espère l’obliger à décroître. C’est ce à quoi il s’évertue, bien qu’il n’ait ni autre sésame ouvre-toi, ni autre formule magique que ceux de ses prédécesseurs socialistes, à savoir augmenter quasiment à l’infini le nombre des ayants-droit. En la matière, c’est un expert. Pendant plus de trente ans, de 1981 à 2012, il a suivi cette antique loi des parasites : vivre sur le pays ou prospérer sans jamais travailler grâce au travail des autres. S’il échoue, ce qui ne manquera pas d’arriver, sauf à tuer le pays, il lui restera quelques expédients : tronquer les chiffres, ne compter comme chômeurs que ceux qui se font inscrire dans les registres de chômage et, en dernier recours, présenter les graphiques tête-bêche, le bas en haut et inversement… Ainsi, l’inversion de la courbe sera effective.

Cette inversion attendue, espérée, souhaitée, annoncée, différée, etc. n’est que propagande dont l’écume est rapidement dissipée par un examen de la langue elle-même. Ce que nous apprennent les auteurs de dictionnaires, c’est que le vrai sens d’inversion n’est pas celui de la vieille grammaire, mais celui de la médecine. Les académiciens l’indiquent clairement dans la huitième édition de leur dictionnaire (1932-35) : « (médecine) anomalie consistant en ce fait qu’un ou plusieurs organes se trouvent du côté du corps opposé à celui qu’ils occupent normalement » (l’utérus par exemple) et « anomalie qui fait qu’un être du sexe masculin a des instincts sexuels féminins ou inversement ». Ce sens est confirmé dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « anomalie selon laquelle un organe est situé du côté opposé à celui où il devrait se trouver » ; « mutation expérimentale du sexe au moyen d’hormones » ; « anomalie qui consiste à éprouver l’attrait sexuel pour une personne du même sexe ».

L’inversion est une anomalie qui dénote de profondes perturbations de l’être. Après le mariage pour tous, l’inversion pour tous (et toutes, évidemment). Pour un programme, ça, c’est un programme, qui va faire entrer MM. de Hollande, Ayrault de Saint-Herblain, Sapin et la baronne Taubira du Moroni à l’Académie Vermot, celle de bonne blague. Pour l’éternité et à la meilleure place sur la tribune.  

22 décembre 2013

Programme

 

 

Ce fut aux XVIIe et XVIIIe siècles un mot de collège et de collégien. Richelet (1680) et Furetière (1690) le définissent respectivement ainsi : « Mot qui vient du grec et qui se dit en parlant des actions publiques des collèges : c’est un écrit qu’on affiche quelquefois et qu’on distribue d’ordinaire, et qui contient le sujet de l’action, les noms de ceux qui la représentent, etc. » et « terme de collège : c’est un billet ou mémoire qu’on affiche, qu’on donne à la main, qui invite à quelque harangue ou cérémonie de collège, et qui en contient à peu prés le sujet, ou ce qui est nécessaire pour l’entendre » (exemple : « les gens de collège envoient des programmes pour assister à leurs déclamations et à leurs tragédies »).

En bref, ce qui demeure de ce premier sens, c’est l’emploi que l’on peut faire de programme au théâtre, au cinéma, au concert ou à l’opéra : titre de la pièce ou du film ou de la symphonie qui vont être joués dans la salle idoine ; nom de l’auteur ; distribution ; etc. Entendu ainsi, un programme annonce avec des phrases ce qui va avoir une réalité sensible sur une scène ou un écran et entre les mots et les choses, il n’y a pas de « jeu » : les mots sont adéquats aux choses et le programme se réalise comme prévu.

 

Deux siècles plus tard, programme a quitté l’école pour envahir la politique. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier lexicographe qui note cette extension de domaine ou ce débordement de sens : « Écrit qu’on affiche et qu’on distribue pour exposer le détail d’une fête publique, les conditions d’un concours, etc. ; il se dit aussi de l’annonce qui contient le sommaire d’un cours » et « (au figuré) indication générale d’une politique, d’une doctrine ». Dans le premier emploi, les mots sont ajustés aux choses ; dans le second, ils sont devenus nomades, comme des électrons libres, de sorte que la politique réellement menée n’a plus de rapport avec le programme qui l’annonçait. En passant des collèges à la politique, les programmes se sont faits des vecteurs de mensonge ou de tromperie. Mais comme dirait l’autre, les programmes n’engagent que les gogos qui les lisent.

Comme l’école en France a été absorbée par la politique, dont elle n’est plus qu’un appendice, les célèbres programmes scolaires sont à l’image de leurs aînés et de leurs modèles, les programmes politiques : trompeurs, faux (en partie ou en totalité), destinés à abuser plutôt qu’à émanciper ou à abêtir plutôt qu’à éclairer.

 

 

16 décembre 2013

Inclusion

 

 

 

            L’inclusion est un concept tout nouveau, produit dans les chaudrons de sorcières de Matignon et mis en vente (mais pas encore en solde) par un conseiller de cet Hôtel et de l’Etat, missionné par le chef du gouvernement. C’est un des nombreux avortons de M. Ayrault de Saint-Herblain, chef de la bannière socialiste du canton de Saint-Philbert de Grand-Lieu (sic), arrondissement de Nantes.

Tous les media à la botte s’en repaissent, comme ailleurs les vrais croyants ânonnent leur Allah akbar : « Inclusion, inclusion, inclusion, el hamdou li Allah ». Il est aisé de s’en gargariser, mais malaisé d’en établir le sens. Evidemment, ce qui saute aux yeux, c’est l’antonyme exclusion. L’inclusion est donc (mais en théorie) le contraire de l’exclusion, bannie de la République par la fameuse loi de Dame Aubry de Lille et de l’Or, des Trente-Cinq Heures et des Piscines homosexuelles (comprendre : réservées à un seul et même sexe, toujours le même, le sexe islamique). Comme personne ne sait ce qu’est l’exclusion ou comme l’exclusion est tout ce qui n’est pas inclusion, on est immédiatement à quia pour ce qui est de comprendre l’inclusion. Elle est le contraire de l’exclusion ! Et l’exclusion ? Le contraire de l’inclusion ! Il fallait y penser. M. Ayrault de Saint-Herblain n’est pas un serpent qui se mord la queue (encore que…), mais un penseur sachant penser sans son maître Hollande.  

            Trêve de plaisanteries ! Comme souvent en pareil cas, c’est la connaissance que l’on peut avoir de la langue (et il est aisé de s’en donner les moyens) qui établit le véritable sens, le sens caché ou impensé d’inclusion. Que les lecteurs s’accrochent à leur chaise ! Ils vont aller d’étonnements en surprises et vice-versa…    

 

            Le mot inclusion est emprunté du latin, langue dans laquelle il signifie « enfermement ». La France est censée être le pays des hommes libres ; et voilà qu’un chef de gouvernement et ses sbires leur imposent comme nouvel « horizon » (« indépassable », cela va de soi) un concept qui a pour sens fondamental « enfermement ». Dans la langue de l’Eglise, c’était la réclusion d’un ermite : mais la réclusion relevait du seul libre arbitre de l’ermite. L’enfermement du duo éro-tuo n’est pas une liberté, mais une sanction. L’intention cachée des sbires à Ayrault est-elle de transformer la France en une vaste prison et les Français en pénitents bagnards ?

            Les académiciens n’enregistrent ce mot qu’à partir de la neuvième édition de leur dictionnaire, celle qui est en cours de publication depuis 1994. Longtemps, ils se sont fait une certaine idée de la France et ils n’ont pas voulu y associer l’enfermement ou quelque autre monstruosité. Littré, en revanche, n’a pas ces scrupules. Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), il relève inclusion comme un « terme de tératologie », la tératologie étant la science qui étudie les monstres. Que les tératologues prennent dare-dare pour objet d’étude Ayrault, Tuot et leurs sbires, ils vont avoir de quoi faire pendant plus d’un siècle. La « monstruosité par inclusion » est celle, écrit Littré, « dans laquelle un ou plusieurs organes d’un fœtus sont enfermés dans le corps d’un autre individu ». Tuot est-il enfermé par inclusion dans Ayrault, ou inversement ? Et ces deux sbires (et leurs innombrables acolytes en sciences sociales) sont-ils enfermés par inclusion dans Hollande ?  

            Il ne faudrait pas croire que le sens tératologique d’inclusion soit caduc : il appartient toujours à notre présent (la preuve : le duo éro-tuo), comme l’attestent les dictionnaires. Les lexicographes du Trésor de la Langue française (1971-94) illustrent le sens de « présence d’un corps étranger dans un ensemble homogène auquel il n’appartient pas » par ces emplois en biologie (« corpuscules extrêmement petits qui se rencontrent, à l’état normal, dans le cytoplasma de leucocytes neutrophiles ; leur nombre augmente sensiblement en présence de certaines maladies »), métallurgie (« élément étranger appartenant à un métal ou un alliage dont la présence est due soit à une réaction chimique naturelle au cours de son élaboration, soit à la présence d'un agent étranger durant la coulée ou le moulage »), en minéralogie (« corps solide, liquide ou gazeux d’une nature différente de l’ensemble dans lequel il se trouve renfermé »), médecine (« monstruosité consistant en la présence d’un fœtus à l’intérieur d’un autre fœtus jumeau, due, selon certains auteurs, à la fécondation d’un seul ovule par deux spermatozoïdes ou, selon d’autres, à l’emboîtement d’un ovule fécondé dans un autre ovule fécondé »).

            On ne va pas baisser le rideau sur ces belles choses. Remettons-en une couche extraite de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Présence d’un corps hétérogène à l’intérieur d’un milieu donné et, par métonymie, ce corps lui-même ; inclusion fœtale anomalie due à la présence d’un reste de fœtus à l’intérieur d’un fœtus jumeau ; petit élément hétérogène qui, enfermé dans un métal ou un alliage, peut en altérer les propriétés ».

            Avec l’inclusion, on n’est pas dans la science politique, encore moins dans l’art de gouverner, mais dans la plus barbare et la plus sauvage des tératologies, celle que des monstres veulent transformer en fondement de la France nouvelle, la France d’après, la France sans les Français, la France de l’inclusion fœtale.   

 

13 décembre 2013

Vox clamantis in deserto (la voix de celui qui crie dans le désert)

 

Jean Raspail, Le Camp des Saints, précédé de Big Other, roman, Robert Laffont, 2011. Quatrième édition chez cet éditeur après celles de 1973, 1978, 1985. Douze éditions en langues étrangères ; quatre éditions dans des collections de poche

 

 

Depuis près de quarante ans, ce roman, comme l’attestent les nombreuses éditions en langues étrangères et les nombreuses rééditions en français, a des lecteurs dans des générations successives, parfois très différentes les unes des autres et cela, bien que son auteur aborde un sujet difficile et souvent miné. C’est un « roman » sur la France actuelle, celle de 1973 et aussi celle d’aujourd’hui, mais un roman d’anticipation dans la mesure où ce qui est raconté dans quatre cents pages, à savoir l’invasion de la France par des millions de miséreux cupides et désireux de s’approprier des richesses de notre pays, ne s’est pas encore produit, en tout cas ne s’est pas produit sous les formes annoncées, sinon à deux reprises lors de l’échouage sur la Côte d’Azur et en Corse de navires en très mauvais état qui transportaient dans leur cale de milliers de clandestins syriens ou kurdes, lesquels, la justice ou les lois étant ce qu’elles sont, se sont aussitôt égaillés dans notre pays et fondus dans les masses croissantes d’étrangers attirés par les innombrables allocations, revenus de solidarité, aides, subsides, etc. qui sont prodiguées aveuglément et sans contrepartie d’aucune sorte à tout individu qui réussit à poser un pied sur le territoire de la France.

Ce roman anticipe ce que sera, selon le narrateur de cette histoire, l’état de la France dans x années, c’est-à-dire un pays envahi par des millions de migrants partis du delta du Gange, puis par d’autres millions venus d’Afrique et d’Asie, bref du monde entier, migrants en apparence « pacifiques », mais qui tuent, pillent, détruisent en quelques semaines le pays où ils ont réussi à aborder. Cette invasion est dite de la misère, par euphémisme bien entendu, pour atténuer ce que le mot invasion aurait de trop brutal, mot souvent remplacé par envahissement. Cela n’empêche pas que le phénomène décrit a toutes les caractéristiques d’une invasion qui substitue au peuple français des peuples à la peau plus ou moins foncée et qui ont choisi de s’approprier un paradis, avec (ce sur quoi insiste le narrateur) la complicité de la quasi-totalité des élites et même, osons le mot, la collaboration des populations immigrées déjà installées légalement ou illégalement en France et qui remercient le pays qui les a accueillis en participant allègrement à sa destruction. 

Il est quelques Français qui résistent, c’est-à-dire qui tentent d’utiliser les armes pour repousser les envahisseurs, à la manière de ces Français libres qui, à partir de juillet 1940, ont décidé de continuer la guerre aux côtés des Anglais pour libérer leur pays. En juillet 1940, ces Français libres étaient quelques milliers. Trente ans plus tard, mais dans le roman, ils ne sont plus que vingt – vingt individus sur une population de cinquante millions de personnes – qui se replient dans un village perché sur les hauteurs de la Côte d’Azur, « Camp des Saints » que le gouvernement légal, ayant renoncé à défendre la France, fait bombarder et détruire par l’aviation : en quelques instants, ces chasseurs bombardiers tuent ces Saints qui sont les seuls à résister, tandis que l’armée, les anciennes élites, les fonctionnaires se mettent au service des nouveaux maîtres du pays. 

En 1973, ce « scénario » semblait relever d’un prophétisme archaïque, celui-là même qu’exprime le XXe chant de l’Apocalypse, dont un extrait est reproduit en épigraphe sur la page qui suit immédiatement la page de titre du livre : « Les temps des mille ans s’achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des Saints et la Ville bien-aimée ». Il pouvait donc apparaître alors comme hautement improbable ; aujourd’hui, il est de plus en plus fréquemment envisagé comme une hypothèse plausible. Certes, dans cette hypothèse, les envahisseurs ne viennent pas du Gange, comme dans le roman, mais du monde entier et d’abord des rives proches du Sud et de l’Est de la Méditerranée. Ce qui fait la force de cette hypothèse, en dépit d’une narration qui, à force d’être explicitement démonstrative, risque de ne rien démontrer, c’est, outre que le narrateur est sûr de son fait, la thèse selon laquelle il n’y a de richesses que d’hommes, comme disaient jadis les penseurs politiques, et la réalité lancinante de l’asymétrie démographique : d’un côté, en Europe, un grand manque d’hommes, de femmes, d’enfants ; de l’autre, au Sud, une prolifération foisonnante et sans cesse en croissance géométrique et non pas arithmétique d’hommes et de jeunes mâles désireux de s’accoupler, d’enfants qui deviendront rapidement des hommes, asymétrie doublée d’une asymétrie dans les richesses matérielles, ce qui produit ainsi un gigantesque appel d’air dans lequel s’engouffrent des millions de migrants.

De toute évidence, le narrateur est un « affreux » réactionnaire, comme deux ou trois de ses « héros » du camp des Saints, Calguès, Ragasès et Notaras, dont les mots à consonance grecque rappellent l’événement historique matriciel auquel se plie la France, à savoir la chute de Constantinople en 1453. Le roman se clôt sur une citation du « Prince Bibesco » : « la chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière », phrase qui risque de devenir, si le scénario s’avère, celle des Français qui ne se remettront jamais de la fin de leur pays.

Le meilleur de ce roman tient sans doute à l’importance que le narrateur accorde à la mémoire, au souvenir, à l’histoire tragique des peuples, mais il est le seul dans son pays à vouloir se rappeler les grands faits du passé ; et surtout à l’analyse des facteurs qui ont conduit, non pas à l’invasion de la France, mais à la paralysie du peuple français incapable de réagir, parce que, depuis des décennies, ce peuple est anesthésié ou lobotomisé par des idéologies culpabilisantes, celles des médias et de la presse, des tiers-mondistes, des marxistes léninistes, des cathos de gauche, des protestants, des évangélistes, des marchands, des financiers, des syndicalistes, des enseignants, etc. et qui, à force d’être agoni d’insultes ou d’accusations, finit par ne plus vouloir qu’un destin : cesser d’être, disparaître ou dispar’être, se fondre dans une nouvelle humanité messianique, celle du tiers-monde, etc. On peut regretter une insistance désagréable sur la race et la couleur de la peau, faisant de cette invasion une guerre des races, dans la grande tradition ouverte par l’essayiste du XVIIIe siècle, Henri de Boulainvilliers, opposant les noirs et les basanés aux blancs, vision du monde qui pourrait empêcher de nombreux lecteurs d’adhérer au scénario probable du Camp des Saints. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage compte parmi ceux qui vont marquer la littérature de notre pays.

 

 

 

 

 

09 décembre 2013

La Turquie en Europe : le retour

 

 

            Imaginons que la Turquie ait été ou soit restée « chrétienne ». L’hypothèse n’est pas absurde, puisque c’est en Cappadoce, en Arménie, à Smyrne, Chalcédoine, Constantinople, Nicée, que le christianisme s’est épanoui, avant que les Turcs, immigrés d’Asie centrale, ne conquièrent l’Asie mineure grecque ou arménienne et ne l’islamisent totalement par le sabre. Eh bien, nous pouvons être certains que les pays démocratiques d’Europe, sans en excepter un seul, et les autres pays démocratiques du monde refuseraient d’entretenir des relations politiques avec la Turquie. Tout ce qui a été objecté à la Grèce des colonels, au Chili de Pinochet, à l’Espagne de Franco, au Portugal de Salazar, à l’Allemagne d’Hitler (fascisme, racisme, violation des droits de l’homme, haine de la démocratie, mépris des femmes, etc.) nous serait seriné à longueur d’antenne pour que la Turquie soit maintenue hors de la sphère des pays civilisés. On nous rappellerait que les démocraties ne négocient pas avec les pays qui font l’apologie des crimes contre l’humanité et que négocier avec ces pays, ce serait nier ce que l’on est. On nous rappellerait que les démocraties ne négocient pas avec les pays qui ont été purifiés, ethniquement et religieusement, par la violence et que négocier avec ces pays, c’est se faire complice du racisme. On nous rappellerait que les démocraties ne négocient pas avec un pays qui occupe, militairement et en violation de toutes les lois humaines, l’île de Chypre, que son appartenance à l’ONU et à l’Union européenne n’a pas préservée de malheurs que l’on croyait propres aux époques barbares, et que négocier avec ce pays, c’est faire prévaloir la force sur le droit. On nous rappellerait que les démocraties ne négocient pas avec un gouvernement d’obédience wahhabite qui cherche à instaurer la charia et prône l’islamisation de la planète et que négocier avec ce pays, c’est s’humilier. Même si la Turquie chrétienne s’était trouvée en Europe, il aurait été jugé obscène ou inconvenant ou insultant pour ses millions de victimes que des démocraties envisagent la possibilité d’ouvrir des négociations pour qu’elle adhère un jour, non pas dans quinze ou vingt ans, mais dans un siècle ou deux, à une construction politique, laquelle se flatte, dans son projet de constitution, d’être fondée sur la « dignité humaine », les droits de l’homme, les libertés, la solidarité, etc. et dont la valeur suprême est, prétend-elle, le respect de la « personne humaine ».

            En vérité, ce que montre l’adhésion en cours, c’est que la Turquie jouit de traitements hors du commun et qu’elle bénéficie, avant même d’intégrer l’Europe, de privilèges inouïs. Les dirigeants de l’Union européenne sont même prêts à piétiner sans scrupule, sans hésitation, sans état d’âme, sans remords, tous les beaux principes, toutes les bonnes intentions, toutes les admirables professions de foi dont ils gargarisent, et ce, pour intégrer un pays d’Asie à l’Etat politique qu’ils ambitionnent d’établir en Europe. Sont-ils devenus fous ? La raison politique leur fait-elle perdre la raison ? Ou bien est-ce parce que la Turquie est islamique qu’il faut qu’elle devienne européenne ? Est-ce l’islam qui la sanctifie ? Est-ce que l’islam est tabou ? Ou bien est-ce parce que le sabre de l’islam terrorise les dirigeants de l’Europe que, ceux-ci, par lâcheté ou veulerie, se préparent, comme Daladier et Chamberlain, à la servitude ?

 

            L’aveuglement est d’autant plus incompréhensible qu’il rompt avec une lucidité ancienne. Il fut un temps – hélas révolu – où les élites de France et d’Europe n’hésitaient pas à tenir sur la Turquie et sur l’islam un discours sans fard.  Voici, entre autres exemples, dans quels termes insolents Victor Hugo, dans La Légende des Siècles (Partie III l’Islam), décrit Mahomet le prophète : « Le divin Mahomet enfourchait tour à tour / Son mulet Daïdol et son âne Yafour ; / Car le sage lui-même a, selon l’occurrence, / Son jour d’entêtement et son jour d’ignorance. »

Voici encore le poème intitulé « 1453 » qu’il consacre, dans la partie VI de la Légende des siècles, au siège de Constantinople et dans lequel il prédit (ce en quoi il s’est bien trompé) que la France libèrera les territoires byzantins que Mehmet (Mahomet en turc) a conquis cette année-là :

« Les Turcs, devant Constantinople, / Virent un géant chevalier / A l’écu d’or et de sinople, / Suivi d’un lion familier. / Mahomet Deux, sous les murailles, / Lui cria : « Qu’es-tu ? » Le géant / Dit : « Je m’appelle Funérailles, / Et toi, tu t’appelles Néant. / Mon nom sous le soleil est France. / Je reviendrai dans la clarté, / J’apporterai la délivrance, / J’amènerai la liberté »…

            Ce dont on est sûr, c’est que cette prédiction ne sera jamais réalisée et que ni Hollande, ni Moscovici, ni Mamère, ni Fabius, ni Cohn-Bendit « n’amèneront la liberté » et qu’eux aussi, comme les collabos, ils préfèreront la servitude à la « délivrance ».

Quand ils étaient « grands », cultivés, épris de vérité, soucieux d’histoire, les écrivains de France savaient qui étaient les Turcs. Voici les crimes que Victor Hugo, dans La Légende des siècles, attribue à l’un des innombrables conquérants turcs, le Sultan Mourad :

« Dans son sérail veillaient les lions accroupis ; / Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis ; / On y voyait blanchir des os entre les dalles ; / Un long fleuve de sang de dessous ses sandales / Sortait, et s’épandait sur la terre, inondant / L’Orient, et fumant dans l’ombre en Occident. »

Le recueil poétique Les Orientales, publié en 1829, est un inventaire des crimes contre l’humanité commis par les Turcs, au début du XIXe siècle, dans les territoires grecs qu’ils ont colonisés pendant quatre siècles. Les « massacres de Chio » sont un événement historique que Victor Hugo, en poésie, et Delacroix, en peinture, ont rendu célèbre. Le poème intitulé « L’enfant » commence ainsi : « Les turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil » ; et se il termine par ces deux vers : « Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus, / Je veux de la poudre et des balles ». Deux siècles plus tard, ce sont des montagnes d’euros dont les dirigeants de l’Union vont dépouiller les citoyens d’Europe et qu’ils offriront aux Turcs. Ce ne sont plus des aides qu’ils versent, c’est l’impôt de dhimmitude ou jiziya dont ils s’acquittent.

 

Victor Hugo n’est pas le seul, ni le premier à avoir dit sans fard la vérité sur les Turcs et sur l’islam. Dans le Discours sur les sciences et les arts (1750), Jean-Jacques Rousseau, qui pensait bien en toute occasion et dont le Contrat social a sans doute inspiré Hollande, Moscovici, Cohn-Bendit et la clique turcophile, expose les facteurs qui ont produit, à la fin du XVe s., la Renaissance des arts et des lettres en Europe. C’est la stupidité turque qui a suscité la Renaissance de l’Europe.  

« L’Europe était retombée dans la barbarie des premiers âges. Les peuples de cette partie du monde aujourd'hui si éclairée vivaient, il y a quelques siècles (comprendre : au Moyen Age), dans un état pire que l'ignorance. Je ne sais quel jargon scientifique, encore plus méprisable que l’ignorance, avait usurpé le nom du savoir, et opposait à son retour un obstacle presque invincible. Il fallait une révolution pour rame­ner les hommes au sens commun ; elle vint enfin du côté d’où on l’aurait le moins attendue. Ce fut le stupide Musulman, ce fut l’éternel fléau des lettres qui les fit renaître parmi nous. La chute du trône de Constantin (id est la prise de Constantinople en 1453) porta dans l’Italie les débris de l’ancienne Grèce. La France s’enrichit à son tour de ces précieuses dépouilles. Bientôt les sciences suivirent les lettres ; à l’art d’écrire se joignit l’art de penser ; gradation qui paraît étrange et qui n’est peut-être que trop naturelle ; et l’on commença à sentir le principal avantage du commerce des Muses, celui de rendre les hommes plus sociables en leur inspirant le désir de se plaire les uns aux autres par des ouvrages dignes de leur approbation mutuelle. »

Les écrivains européens n’ont pas été en reste avec Rousseau ou Hugo. Parmi tous ceux qui ont résisté, il convient de rendre hommage au Bulgare Ivan Vazov, auteur de « Sous le joug » (paru en 1889), un roman admirable qui raconte les crimes abominables que les Turcs ont commis pour maintenir sous leur sabre sanglant les courageux habitants de Bulgarie. C’est un roman dont la lecture devrait être rendue obligatoire à l’ENA, à l’Assemblée nationale, au Parlement européen, à la Commission de Bruxelles et dans toutes les institutions de l’Europe. Il éclairerait peut-être Hollande, Cohn-Bendit, Moscovici et alii, mais il n’est pas certain que les aveugles veuillent recouvrer la vue. Vivre dans les ténèbres repose, comme vivre couché.

 

            Malgré tout, essayons de braquer un faisceau de lumière sur quelques faits, dont les puissants du jour ont décidé qu’ils allaient rester dans l’ombre. En 1920, un traité de paix a été signé à Sèvres entre les puissances victorieuses de la guerre de 1914-1918, dont la France et l’Angleterre, et l’Empire ottoman, qui avait été l’allié fidèle de deux Reich : l’Allemagne et l’Autriche. C’est un traité admirable qui prévoyait la création dans la partie orientale de la Turquie actuelle d’un Etat arménien, libre, souverain et indépendant, avec des frontières reconnues par la communauté internationale et garanties par le président des Etats-Unis d’Amérique, et où les survivants du grand massacre de 1896, des massacres d’Hadana en 1909 et du génocide des années 1915-1916 auraient dû trouver refuge. Il prévoyait aussi la création dans la partie méridionale de la Turquie d’un Etat kurde, libre, souverain et indépendant. Si les Kurdes en avaient bénéficié, ils n’auraient pas subi les massacres de masse que leurs voisins leur infligent depuis près de trois-quarts de siècle. Il prévoyait enfin la restitution aux Grecs de la façade maritime de la partie occidentale de la Turquie. Il prévoyait que les 7 ou 8 millions de Turcs d’alors conserveraient la moitié du territoire de la Turquie actuelle, ce qui équivalait à la superficie de l’Italie. Or, et cela ne s’est jamais vu dans l’histoire de l’humanité, les Turcs ont rejeté la signature de leurs propres autorités et, sous la direction d’officiers allemands, ils ont mené une guerre sans merci pour annuler le traité de Sèvres, qui ne leur convenait pas. Ce fut la première capitulation des puissances européennes. 

La « laïcité » prend trois formes dans le monde, là où elle existe, loin des théocraties que sont l’Arabie saoudite, l’Iran, la Mauritanie, le Soudan et quelques autres pays méprisables : la séparation de l’Etat et de la religion, la sécularisation, le contrôle de la religion par l’Etat. Lorsque la religion est séparée de l’Etat, comme c’est le cas en France, l’Etat ne construit ni église, ni mosquée, ni synagogue, ni temple, ni cimetières privés, il ne rémunère pas les ministres du culte. La contrepartie est qu’il lui est interdit d’intervenir dans les affaires religieuses et de contrôler le clergé, qui retrouve ainsi, bien qu’il soit appauvri, une liberté presque totale. Le phénomène de sécularisation que l’on observe en Europe et en Occident depuis un demi-siècle (ou plus) se caractérise par des mutations qui touchent le christianisme et le judaïsme. Alors que ces religions sont censées s’occuper en priorité des relations avec le Ciel, peu à peu, elles se « sécularisent ». Le christianisme qui, en théorie, est une religion du salut se tourne de plus en plus souvent vers des activités sociales. Le judaïsme perd peu à peu sa vocation juridique, en acceptant les lois des pays dans lesquels les Juifs vivent. Le terme « laïcité » sert aussi à désigner le contrôle de la religion par l’Etat. C’est la solution détestable qu’ont adoptée les régimes communistes, quand ils se sont lassés de persécuter les chrétiens. Ce sont ces formes que prend la laïcité dans quelques pays arabes et musulmans, tels que l’Algérie (du temps de Boumedienne), de l’Irak sous Hussein, de l’Egypte de Nasser, de la Syrie sous Assad et surtout de la Turquie de Mustapha Kemal, dit Atatürk, et d’Ismet Inonü, entre 1923 et 1950. La laïcité à la turque dont on nous rebat les oreilles est la forme totalitaire et haïssable que prend la laïcité. En réalité, c’est une pseudo laïcité. Il vaudrait mieux dire, pour désigner cet état de choses, « soumission de la religion à l’ordre politique ».

Or, en Turquie, même cette pseudo laïcité est morte, comme elle est morte en Egypte ou en Irak. En effet, pendant dix ans, entre 1950 et 1960, la Turquie a été gouvernée par un parti islamique, dont la politique a consisté à annuler la plupart des lois, dites à tort laïques, de Mustapha Kemal. Les confréries qui ont islamisé les Turcs et l’Asie mineure ont été à nouveau autorisées, l’enseignement de la seule religion islamique a été rétabli dans les écoles publiques, et il a été imposé aux non musulmans, l’Etat a créé des écoles de formation d’imams et de prédicateurs, dont le premier ministre actuel, Erdogan, a été l’élève assidu, les chrétiens et les juifs qui ont survécu aux massacres ont été contraints de se taire et ils se sont terrés dans leur coin, victimes de discriminations immondes. Evoquer la laïcité à propos de la Turquie, c’est croire que la démocratie a existé en URSS, c’est invoquer le dahu ou le zombie, c’est tromper les Européens en leur faisant croire aux fantômes.

Malgré les attentats, les massacres de masse, les crimes contre l’humanité qui se produisent chaque jour dans les pays musulmans ou dans les pays qui ne sont pas dans la sphère d’influence de l’islam, les démocraties croient qu’elles vont « garder leur âme », en négociant ou en collaborant avec l’islam qui inspire, provoque ou organise ces attentats, massacres, crimes contre l’humanité. Que cet islam soit politique, frère musulman, wahhabite, salafiste, de prédication ou autre, peu importe. Les tragédies du XXe siècle nous ont appris que ceux qui composaient avec la Bête immonde, non seulement perdaient leur âme, mais aussi se suicidaient. Le parti qui gouverne la Turquie et qui contrôle tous les organes du pouvoir n’est pas celui de Mustapha Kemal, il n’est pas non plus le parti social démocrate d’Ecevit, c’est un parti wahabite, financé par les Saoudiens, c’est le parti du sabre et des mosquées, des turbans et des voiles,  de la haine des femmes, des étrangers, des chrétiens, qui professe les mêmes croyances que Ben Laden et ses acolytes et dont il ne se distingue que par la stratégie. L’islam politique a deux objectifs. Le premier est la ré-islamisation sur le modèle saoudien des pays musulmans et de tous les musulmans, où qu’ils vivent. Le second est l’islamisation de la planète – c’est-à-dire l’imposition à toute l’humanité de la « loi » islamique. Le Turc Erdogan, qui est l’âme damnée des Saoudiens, pense atteindre le second objectif, quand le premier aura été réalisé ; Ben Laden pensait parvenir aux deux objectifs en même temps : voilà ce qui les sépare. C’est de l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette. 

30 novembre 2013

Présumé (tireur, violeur, assassin, islamiste, terroriste, etc.)

 

 

 

           

            Au seul prononcé du mot culture, Goebbels (ou l’un de ses sbires : il y a contestation sur l’identité de l’auteur de ce bon mot) était près, disait-il, de sortir son revolver. De même, dès que les citoyens sont informés d’affaires sensibles, ces affaires qui, contrairement à ce que laisse supposer le sens de l’adjectif, ne font pas pleurer, ou même de simples faits divers, qui n’engagent à rien, est objecté présumé. Les policiers ne mettent pas en garde en vue un islamiste, mais un islamiste présumé, ils n’arrêtent pas un assassin ou un violeur, mais un assassin ou un violeur présumé, non pas un terroriste, mais un terroriste présumé, non un poseur de bombes, mais un poseur de bombes présumé, non pas un tireur, mais un tireur présumé, non pas une mère qui tue son enfant, mais une mère présumée sur laquelle pèse la présomption d’avoir tué son enfant présumé, etc.

Il y a même des victimes présumées : c’est tout nouveau, ça vient de sortir. Présumées quoi ? Innocentes ou coupables ? Cabotines ou fictives ? Quand elle était garde des sceaux, Mme Guigou a contribué à rendre cet adjectif furieusement à la mode. Mme Taubira du Moroni reprend le flambeau de la présomption. Chacun est présumé quelque chose, sauf elles-mêmes ou leurs collègues du gouvernement, dont elles évitent de dire qu’ils sont ou étaient des ministres présumés, alors qu’elles accablent de ce même présumé les autres citoyens.

 

Une présomption est une « opinion fondée sur des indices, des apparences, des commencements de preuves », et cela conformément à la plus ancienne attestation en français du verbe présumer (circa 1200), à savoir « croire d’après certains indices, considérer comme probable ». Une présomption n’est donc pas arbitraire. Ce qui la rend fragile et donc révisable, c’est ce sur quoi elle est fondée : des faits connus, mais qui ne sont pas établis, des indices, mais pas des preuves. Dire de quelqu’un qu’il est « un tireur », c’est se fonder sur des faits connus ou des indices. L’affirmer n’a rien d’arbitraire. De toute façon, désigner x ou y de tireur ou d’islamiste, ce n’est pas lui imputer un crime. Même si ça l’était, il serait inutile d’ajouter présumé, comme il est inutile de l’ajouter à tout autre nom. Un nom désigne, il ne qualifie pas. Il ne porte donc pas de jugement, il réfère seulement à une réalité. La désignation suit la convention verbale en se réglant sur ce qui est connu de tel ou tel ou de telle ou telle chose. On ne peut pas, sauf à verser dans le relativisme absolu, ajouter présumé à tout nom et dire d’un journaliste qu’il est un journaliste présumé, d’un homme qu’il est le mari présumé de Mme Z…, d’une femme qu’elle est l’épouse présumée de M. Y, d’un maître d’école qu’il est l’instituteur présumé de tel ou tel village, de Paris qu’elle est la capitale présumée de la France, de la Seine qu’elle est le fleuve présumé dont la source se trouve au présumé Mont Tasselot, etc. Les islamiste, tueur, terroriste, tireur, voleur, violeur (et désormais l’insupportable victime) présumés, dont les media nous rebattent les oreilles, sont de la french novlangue, au même titre que les journalistes ou écrivains ou ministres présumés, qu’on n’entend pas encore : mais, au train où vont les choses, cela ne devrait pas tarder.

 

Le comique de l’affaire est que le relativisme dogmatique et absolu qui sous-tend l’emploi généralisé de présumé s’oppose à l’autre acception de présomption, que les auteurs de dictionnaires expriment ainsi : « Opinion très favorable que l’on a de ses propres facultés physiques ou intellectuelles » et « grande confiance en soi ». D’une part, l’emploi généralisé de  présumé résulte de la suspicion portée sur les désignations, comme si désigner était juger, seul le jugement défavorable étant proscrit, alors que désigner et juger s’excluent mutuellement dans leur principe. D’autre part, le nom présomption exprime l’arrogance, la confiance inébranlable en soi et en ce que l’on assène, la certitude sans doute, la suffisance. C’est le cas de la célébrissime présomption d’innocence, laquelle est invoquée à tout instant quand un grand Seigneur ithyphallique, puissant, cynique, mais « de gauche » (ce qui change tout), est impliqué dans une minable et sinistre affaire de « crime sexuel ».

Freud croyait que les langues primitives, dont il ne savait rien, sinon ce qu’en disait le philologue allumé Karl Abel, violaient le principe de non-contradiction, parce que, comme les rêves, les mots auraient eu des significations sinon contraires, du moins hétérogènes, et voulaient dire en même temps « blanc » et « noir », « grand » et « petit », « eau et feu », un peu comme dans les oxymores « aigre-doux », « sucré salé » ou « obscure clarté ». Le nom présomption et l’adjectif présumé illustrent-ils ces théories qui n’ont pas reçu le moindre début de confirmation mais qui, comme c’est souvent le cas de tout ce qui est incertain, ont été assénées avec une assurance de converti ? Non, bien sûr. Il n’y a pas de contradiction entre le présumé servi à tous les repas et la présomption haïssable. Le rapprochement de ces deux mots est révélateur, comme l’est, au sens propre de ce terme, l’apocalypse que subit notre langue : il dévoile la vraie nature du relativisme absolu. « Tout se vaut », dit-on, sauf, bien entendu, la proposition « tout se vaut », qui a plus de valeur que toutes les autres et échappe ainsi à la réduction relativiste. Ce qui donne de la force à « tout se vaut » et au relativisme, c’est le vieil argument d’autorité : celui qui l’énonce est journaliste ou docteur en sciences sociales et, comme dans l’armée, le grade transforme le présumé fragile en présomption hautaine. En bref, le présumé est présomptueux.

 

Dans la langue française, qui n’est pas NLF, présumé ne porte que sur une qualification, non pas sur ce qui est désigné, précisément sur la qualification de coupable ou d’innocent, comme le stipule l’article 9 de la Déclaration des droits de l’Homme : « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi ». C’est aussi ce qu’établissent, au sujet de la présomption d’innocence, les auteurs de dictionnaires : « en matière pénale, toute personne poursuivie est considérée comme innocente des faits qui lui sont reprochés, tant qu’elle n’a pas été déclarée coupable par la juridiction compétente ». La présomption est une simple énonciation, la présomption d’innocence est un principe. La première relève de l’expérience commune, la seconde de la loi. L’une est large, illimitée, elle fonde toute désignation, l’autre est étroite et restreinte à la seule qualification d’innocent ou de coupable. Elles ne sont pas du même ordre. Il y a un abîme entre la langue commune et la langue de la justice. Il y a trop de jeu (au sens d’ajustement) dans la langue commune pour lui faire désigner les réalités du droit : voilà pourquoi il existe une langue juridique. Inversement, il est absurde de nommer une réalité du monde avec la langue de la justice. C’est confondre le fait et le droit, ou c’est introduire dans la langue suspicions, accusations, incriminations, procès à l’infini.

Ce qui rend suspect l’usage abusif de présumé, c’est qu’il est à géométrie variable. Un violeur est un présumé violeur, un islamiste un présumé islamiste, un assassin un présumé assassin. Or ce relativisme est borné – au sens de « stupide » et de « limité » - ce qui ne laisse pas de surprendre pour un principe qui énonce que « tout se vaut ». Il s’arrête à fasciste, à nazi, à raciste, à xénophobe, etc. et même à français (quand ce mot désigne des musulmans partis faire le djihad : id est massacrer le plus possible de malheureux autochtones) : présumé alors disparaît. Il n’y a pas de raciste présumé, mais des racistes tout court ; il n’y a plus un Français présumé, mais des Français tout court. La nocivité de ce présumé n’est pas nouvelle : elle a été illustrée il y a plus de deux siècles, en 1792, trois ans après que le principe de « présomption d’innocence » a été formulé avec pompe dans la Déclaration des droits de l’Homme. Lors du procès de Louis XVI, Robespierre déclare ceci : « Si Louis peut être encore l’objet d’un procès, Louis peut être absous ; il peut être innocent. Que dis-je ? Il est présumé l’être jusqu’à ce qu’il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la Révolution ? » Si les violeurs étaient effectivement des violeurs (et pas de jeunes gens égarés), les assassins des assassins (et pas les victimes de l’injustice sociale), les tueurs des tueurs, les tireurs fous des tireurs sains, etc. que deviendrait la société juste et parfaite que Mitterrand et ses affidés sont censés avoir établie en France et à laquelle M. de Hollande devait redonner les couleurs de l’arc-en-ciel ?

 

23 novembre 2013

Gamme, bas de gamme, entrée de gamme

 

 

 

 

Attesté au milieu du XIIe siècle comme terme de musique, le mot gamme a eu pendant près de huit siècles une seule et même signification, que relèvent les académiciens en 1694 (« table contenant les noms des notes de musique, disposées par ordre »), en 1762 (« table contenant les notes de musique disposées selon l’ordre des tons naturels »), en 1932-35 (« la suite des sept notes principales de la musique, disposées selon leur ordre naturel, dans l'intervalle d'une octave ») et dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994 (« suite de sons de l’échelle musicale, couvrant une octave, disposés selon des intervalles définis par un mode donné ». La définition du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) ne s’écarte en rien de celle des académiciens : « les sept notes principales de la musique disposées selon leur ordre naturel dans l’intervalle d’une octave », non plus que celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « suite des notes d'un système musical donné (mode), comprises dans les limites d'une octave, séparées par des intervalles déterminés et disposées dans l'ordre des fréquences croissantes ou décroissantes ».

La seule nuance qui a été apportée au XIXe siècle, c’est l’emploi métaphorique de gamme pour désigner des couleurs, si bien qu’en peinture une gamme de tons est une « succession de couleurs qui s'harmonisent ».

 

Tout ce bel édifice sémantique, parfaitement cohérent, a été bouleversé dans la seconde moitié du XXe siècle, pendant laquelle les commerçants, les marchands, les commerciaux, les publicitaires, tous ceux qui ont pour seul horizon le fric, ont commencé à employer gamme pour désigner autre chose que des sons ou des couleurs, phénomène que les auteurs du Trésor de la langue française remarquent : « emploi très vivant actuellement dans le domaine du commerce et des services ». Et de citer les gammes de spots publicitaires, de services, de voitures, d’hôtels, ce que confirment les académiciens dans la neuvième édition de leur dictionnaire : « dans le langage du commerce et de la publicité, [gamme] désigne un ensemble d'articles, de produits, classés en fonction de leurs caractéristiques et de leur prix ».

 

C’est dans cet emploi et dans ce sens que les « économistes », commentateurs et autres journalistes, tous savants et bien sachant, ont employé à propos des produits agricoles bretons, non pas gamme, mais le très condescendant bas de gamme ou l’assez méprisant entrée de gamme, faisant porter sur ces produits la responsabilité des difficultés économiques de la région, euphémisme pour désigner les innombrables fermetures d’entreprises (abattoirs, volaillers, marchands de viande, éleveurs de porcs, etc.) qui sont annoncées quotidiennement, socialistibus regnantibus. Les Allemands produisent du plus bas de gamme en matière de charcuterie industrielle que les Bretons ; et pourtant les Allemands sont tenus pour des modèles en tout et ils arrivent à écouler sans difficulté leur production agroalimentaire bas de gamme ou d’entrée de gamme partout en Europe et jusqu’en France. Mais ce sont les Bretons et les Français qui sont « stigmatisés ».

Peut-être pourrait-on rappeler qu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, la France n’était pas autosuffisante en matière alimentaire et qu’elle devait importer chaque année d’importantes quantités de blé, de viandes, de fruits, de légumes, de poissons pour nourrir sa population. Les paysans bretons ont pensé qu’ils devaient mettre un terme à cela, et ils l’ont fait. Il est vrai qu’ils ont été aidés dans cette entreprise par tous ceux qui, les socialistes en premier, ont décidé qu’il serait indécent d’augmenter les salaires, mais que, pour maintenir le niveau de vie des travailleurs à un niveau constant, il fallait faire baisser les prix des produits agricoles – ce qui a été réalisé, grâce à des importations massives de Nouvelle-Zélande, Australie, Brésil, Etats-Unis, Maroc, Turquie, etc. et grâce au « bas de gamme ». Grâce à ces produits, les pauvres, les précaires, les chômeurs, les travailleurs peuvent se nourrir et nourrir leur famille – ce qui déplaît fortement aux distingués « économistes », experts, politiciens et autres journalistes, qui aimeraient sans doute condamner à la disette les populations pauvres, ne serait-ce que pour qu’elles acceptent d’être payés comme des Bengalais ou des Roumains.

C’est que ces savants en économie connaissent leur gamme.

 

 

19 novembre 2013

Islamophobie : suite et fin

 

 

 

 

Phobie, du grec phobia, « peur morbide », a d’abord été employé au XIXe siècle par les psychologues, psychiatres et autres spécialistes de psychopathologie (ou maladie de l’esprit) pour composer des mots savants ou plus ou moins savants qui désignent des désordres mentaux ou des peurs maladives. On peut se demander si ces désordres mentaux ont une réalité ou s’ils sont seulement la conséquence nécessaire, presque arithmétique, de la multiplication des psys de tout type, genre, sexe, ethnie, nationalité, depuis un siècle et demi, psys qui ont dû inventer des désordres mentaux, ne serait-ce que pour justifier leur propre existence. Jadis, il y avait des fous ; naguère, des aliénés ou des malades mentaux ; aujourd’hui, des agoraphobes ou des éreuthophobes…, les anciens mots folie ou aliénation étant rendus désuets par des mots en – phobie

C’est à partir de 1897 que les psychologues et psychopathologues français, à l’instar de leurs homologues anglais, commencent à employer phobie comme mot autonome, et non plus comme élément servant à former des noms composés. Phobie est enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « Peur morbide de certains actes ou de certains objets » (avoir la phobie de la parole publique, la phobie de l'automobile ; il a des phobies étranges). La définition n’est contaminée par le jargon psy, bien que la peur soit qualifiée de « morbide ». En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en rédigent une version psy : « (Psychopathologie) Symptôme prévalent des névroses obsessionnelles, caractérisé par une réaction d’angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée », définie qui est illustrée de cet extrait psy d’un psy : « Parmi les anomalies mentales, l’une des plus curieuses est celle qu’on nomme la phobie. Les analystes définissent, en général, la phobie comme une peur excessive qui a son origine dans une série complexe de situations et de rapports, et qui conduit à l’hostilité, à une agressivité refoulée ou à un sentiment de culpabilité très intense ». La modernité étant furieusement psy, le mot sort des cabinets de psy et des asiles d’aliénés pour désigner une « aversion très vive, irraisonnée ou une peur instinctive » (phobie de l’automobile, du mariage, des moustiques, de la poussière, du tabac, l’incendie). Le même phénomène d’extension de sens est noté par les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « Réaction irraisonnée d’angoisse et de répulsion, suscitée de façon persistante et injustifiée par un être vivant, un objet ou une situation » et, « par affaiblissement », « aversion, répugnance instinctive pour un être, une chose, une situation ».

La liste des phobies est interminable, qu’elles soient exprimées par des mots composés (aérophobie, agoraphobie, hydrophobie, claustrophobie, gallophobie, germanophobie, héliophobie, hydrophobie, androphobie, anthropophobie, francophobie, théophobie, acrophobie, aquaphobie, bélénophobie, cancérophobie, dysmorphophobie, éreuthophobie, nosophobie, photophobie, sitiophobie, téléphonophobie, topophobie, etc.) ou par des syntagmes, du type phobie de l’automobile, le complément de phobie pouvant être n’importe quel nom du dictionnaire, au singulier ou au pluriel : maladie, christianisme, églises, femmes, enfants, arbres, fougères, insectes, éléphants, dinosaures, mammouths, etc. Voilà qui donne à cette énumération l’apparence d’un inventaire à la Prévert. La multiplication des psys a multiplié les phobies et la multiplication des phobies a multiplié les précautions à prendre pour se protéger des phobies, quasiment toutes imaginaires, ce dont les hommes politiques ont inféré la nécessité d’un « principe de précaution », qu’ils sont même allés jusqu’à faire inscrire dans la Constitution. Faut-il en rire ou en pleurer ? C’est au cœur de ces momeries bouffonnes qu’ont été fabriquées deux nouvelles phobies, qui n’ont pas plus de réalité que la phobie des dinosaures ou celle des cirons, à savoir l’homophobie et l’islamophobie, mais qui sont, comme le principe de précaution, éminemment politiques.

Au cours des trois dernières décennies, on a pensé que le mot islamophobie avait été fabriqué en 1980 par un « ministre » de Khomeiny. Il n’en est rien. Le mot islamophobie ne vient pas de Téhéran, mais de Paris. Le mot est français, et bien français, d’origine française 100% pure et garantie, française de souche, comme d’autres monstres tels vandalisme, nationalisme, terrorisme. La date de fabrication est connue : c’est 1910. L’islamophobie est donc centenaire et pour une centenaire, elle se porte de mieux en mieux, puisqu’elle est devenue la stigmatisation absolue, sans parade, terroriste des temples obscurantistes que sont les universités ou des bases guerrières que sont les mosquées. Le fabricant se nomme Quellien et se prénomme Alain. C’est un lettré. N’est-il pas docteur ? Diafoirus et Ballordus l’étaient. Pourquoi pas Quellien ? Le lieu où l’islamophobie a été fabriquée est un livre intitulé La politique musulmane de la France dans l’Afrique occidentale française qu’a publié l’éditeur orientaliste Larose en 1910. C’est là qu’est définie l’islamophobie : « Préjugé contre l’islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne » (p 133). La thèse de Quellien est résumée ainsi : « Pour d’aucuns, le musulman est l’ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l’Européen, l’islamisme (id est l’islam, conformément au sens que ce mot avait en français jusqu’en 1985) est la négation de la civilisation et la barbarie, la mauvaise foi, la cruauté sont tout ce qu’on peut attendre de mieux des mahométans » (p 133).

Ce qui nourrit ou nourrirait, selon Quellien, ce préjugé, c’est la guerre sainte (le djihad), l’esclavage, la polygamie, le fatalisme. Un préjugé étant un jugement énoncé avant toute expérience ou toute connaissance de la réalité, il est évident que l’islamophobie, telle qu’elle est définie par Quellien, n’est plus un préjugé. Les dizaines ou centaines de millions de Merah, de talibans, d’Atta, de tueurs, de Ben Laden, d’ayatollahs, d’emprisonneurs de femmes, d’imams, de Qotb, de manieurs de sabre, de Moussaoui, de poseurs d’explosifs dans la foule, de Qaradaoui, de lapidateurs, de Morsi, de Ramadan, etc. etc. etc. en ont fait un jugement fondé en raison. La réalité a validé ce qui aurait pu apparaître en 1910 pour une erreur.

Quoi qu’il en soit, l’objectif de Quellien, en fabriquant le mot islamophobie, est de combattre le préjugé ainsi désigné et d’y opposer un éloge raisonné de l’islam : le musulman n’est pas un ennemi, l’islam est de la civilisation et il est juste d’attendre de ses adeptes de la civilité, de l’honnêteté et de la douceur. L’important est de savoir « de quel lieu » Quellien parle ou encore de comprendre quels sont ses présupposés et dans quel but il a attribué aux Français le préjugé d’islamophobie, qui est devenu aujourd’hui un crime encore plus monstrueux que ceux de Merah, Atta, Omar, Mohammed, etc. Quellien est breveté de l’Ecole coloniale et, au moment où il a écrit son livre, il exerçait au Ministère des Colonies les fonctions de rédacteur. C’est un affreux colonialiste, un colonialiste de la pire espèce, un penseur du colonialisme qui tient les noirs pour des « nègres » et écrit un péan à la gloire de l’empire que la France a conquis en Afrique occidentale. Elle a fait main basse sur le Sénégal, le Mali, la Mauritanie, la Guinée, la Haute-Volta, le Niger, etc. Quellien pense qu’elle doit conserver, quoi qu’il en coûte au peuple français, ce butin. Les populations de cet empire sont musulmanes et l’islam y est le principal, sinon le seul, facteur d’ordre. Grâce à l’islam, l’esclavage perdure, les femmes vivent cloîtrées, le commerce est prospère, les « nègres » restent des « nègres », etc. S’attaquer à l’islam revient à détruire ce bel ordre social. Ceux qui sont établis dans l’empire, fonctionnaires coloniaux ou officiers de la coloniale, sont irresponsables quand ils médisent de l’islam : ce faisant, ils scient la branche sur laquelle ils sont assis. Voilà pourquoi Quellien fait de l’islamophobie un préjugé contraire aux intérêts, non pas de la France, mais de l’empire colonial.

Cette généalogie en dit long sur la transformation de ce « préjugé » (qui n’en est pas un) en racisme - plus long encore que la paternité de la chose longtemps attribuée aux sbires de Khomeiny. En 1910, l’islamophobie était contraire à l’intérêt impérial. Un siècle plus tard, elle est contraire aux intérêts des socialos, écolos, gauchos, cocos. En 1910, les colonialistes tablaient sur l’islam pour consolider l’empire. En 2012, les socialos se sont appuyés sur l’islam pour accéder au pouvoir. L’islam leur fournit hommes de main et électeurs à profusion. Ils ont donc la phobie de l’islamophobie, dont ils ont fait le crime raciste par excellence. Comme les colonialistes dans l’empire, ils vivent sur le pays et ils ont besoin de l’islam, de ses voix, de son ordre dans les « quartiers » pour continuer sur leur erre. Sans doute pas pour très longtemps, car ils s’effondreront plus vite que ne s’est dissipé l’empire.

 

10 novembre 2013

Suspension et rétropédalage

 

 

 

            On ne dira jamais assez à quel point la langue française est redevable, pour ce qui est de son « enrichissement », à M. de Hollande, ses conseillers, les ministres de son « gouvernement », les camarades de sa bannière… Bénis soient-ils ! On a eu droit à minable, normal, inacceptable (et équivalents innombrables), inversion de courbe, dérapage, pour tous, Madame de Maintenant, etc. Ces inoubliables contributions sont à la hauteur de leur rapacité de fonctionnaires à vie, vivant du berceau au tombeau de l’argent public qu’ils détournent à leur seul profit ou à celui de leur clientèle.

Aujourd’hui, c’est rétropédalage et suspension. Ces deux là sont dans un pédalo. Le premier tombe dans la mare. Que se passe-t-il ? Le second lui enfonce la tête sous l’eau. 

 

Rétropédalage est apparu à peu près en même temps que les premières techniques de bicyclette. Les cyclistes ont pu freiner ou changer de vitesse en pédalant « en arrière » ou vers l’arrière, c’est-à-dire en inversant le sens de rotation du pédalier et de la chaîne. Cela s’est produit dans les premières décennies du siècle dernier. M. de Hollande devrait commémorer le centenaire du rétropédalage : il conviendrait beaucoup mieux dans ce rôle de troupier drolatique que dans celui du héraut des poilus. Puisque le rétropédalage est devenu désuet dans les techniques de la bicyclette, le mot n’est plus employé que par métaphore pour désigner le « rétro-planning » : on établit le calendrier d’un projet à partir du jour où le projet doit prendre fin et en remontant le temps pour déterminer les diverses étapes qui doivent aboutir à la réalisation. Ou encore, depuis un an, il désigne les reculades du gouvernement de M. de Hollande, sans doute parce que les compétences de ce dernier ne vont pas au-delà de celles d’un « capitaine » de pédalo. Ces reculades ne sont pas des reculades, sinon par métaphore. Ce sont des renoncements, assez lâches d’ailleurs, à appliquer une loi votée par les représentants du peuple français (il est dans de beaux draps le souverain !) ou à faire voter par ces mêmes représentants une loi exigée pour éviter la faillite de l’Etat et des collectivités publiques.

            Il en va différemment de suspension, mot emprunté du latin et qui est attesté dans la langue française depuis le début du XIIe siècle. Aujourd’hui, le mot a d’innombrables emplois dans des domaines variés : électricité, automobile, chimie, musique, rhétorique, biologie, gymnastique, médecine, liturgie, horlogerie, athlétisme, hydrologie, pharmacologie, sports. Ces emplois modernes n’ont pas totalement effacé les emplois anciens du droit, de l’administration ou de la stratégie militaire, les seuls que relèvent les académiciens en 1694, 1762, 1798, 1835 : « surséance », « cessation d’opération pour quelque temps », « cessation d’actes d’hostilité », « action d'interdire un fonctionnaire public de ses fonctions pour un temps ». Or, c’est dans ce sens ancien de « surséance » qu’il faut entendre la célébrissime suspension de l’écotaxe, c’est-à-dire cessation momentanée d’application (comme la suspension des poursuites ou des paiements), du moins jusqu’à son inéluctable suppression.

            Ainsi M. de Hollande et les siens sont capables de remettre au goût du jour un mot fort ancien (suspension) et de mettre en circulation ou à la mode un emploi métaphorique nouveau (rétropédalage). De ce point de vue, ces gens-là sont de vrais magiciens. Il n’y a pas à en douter. N’ont-ils pas, en moins d’un an, transformé leur prédécesseur en homme politique d’exception, le plus lucide, le plus courageux, le plus intelligent, du XXIe siècle, tellement exceptionnel que l’Europe et le monde entier vont nous l’envier pendant un siècle ?      

 

 

 

07 novembre 2013

Antiracisme, vice à la mode

 

 

 

L’antiracisme est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’antiraciste est le meilleur qu’on puisse jouer depuis trente ans et la profession de foi antiraciste a de merveilleux avantages. C’est une imposture toujours respectée. Même découverte, personne n’ose s’élever contre elle. Les autres vices sont exposés à la critique et chacun a la liberté de les attaquer publiquement, mais l’antiracisme fait taire tout le monde et jouit d’une immunité souveraine. A force de grimaces, les antiracistes font de nous leurs otages. Qui en choque un se les jette tous sur le dos, et ceux qui agissent de bonne foi sont toujours dupes. Donnant dans le panneau des grimaciers, ils soutiennent aveuglément les singes. Combien dissimulent ainsi les folies racistes de leur jeunesse ? Combien se sont fait un bouclier du manteau de l’antiracisme et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde ? On a beau connaître leurs intrigues, ils ne laissent pas d'être en crédit parmi nos compatriotes. Une tête baissée, un soupir mortifié, deux roulements d'yeux, une verte indignation transforment en or pur le vil plomb de leurs basses oeuvres ; et derrière cet écran, ils font prospérer leurs sales affaires.

 

31 octobre 2013

Otage

 

 

 

            Aujourd’hui, un otage est un être humain que l’on (des musulmans) transforme en marchandise et dont on s’empare pour le vendre au plus offrant ou après avoir fait monter le plus haut possible les enchères. C’est ainsi qu’en usent les mahométans, partout où ils exercent leurs méfaits. Au nom de leur Allah, ils font prisonniers des voyageurs chrétiens ou des mécréants pour les revendre cher à leur famille, à leur entreprise, à leur pays. C’est ignoble.

Il n’en était pas ainsi jadis. Otage est dérivé d’hôte. Etait otage dans l’ancienne France celui qui était accueilli par un hôte : il était laissé en otage, comme on disait au XIIe siècle. C’est ainsi que le mot est défini dans les dictionnaires de siècles classiques : « gage qu’on donne pour la sûreté de l’exécution d’un traité, d’une convention » (DAF, 1694). Les exemples cités sont : on a donné six seigneurs en otage ; il était en otage chez les ennemis. On laissait une personne de haut rang en otage, toujours quelqu’un de volontaire, pour exprimer sa bonne foi et sa volonté de respecter ses engagements. « On appelle villes d’otage des villes qu’on donne pour gage de l’exécution d’un traité » et « otage se prend aussi pour les personnes qu’on met en otage ». D’une édition à l’autre du DAF, la définition se précise : c’est « la personne qu’un général, un prince, un gouverneur de place, etc. remet à ceux avec qui il traite, pour la sureté de l’exécution d’un traité, d’une convention ». La définition de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est succincte, mais claire : « la personne qu’on remet à un général avec qui l’on traite pour assurer l’exécution d’un traité ».

Le mot n’avait pas alors le sens sinistre qu’il a pris en terre d’islam. C’est sans doute là une preuve irréfutable de la grandeur indépassable de la grande civilisation islamique. La France moderne, hélas, n’a rien à remontrer sur ce point à l’islam. En 1793, pendant la Révolution, sous la Terreur, la prise d’otage est devenue une réalité cruelle, barbare, inhumaine. Le terrorisme a donné à otage le sens de « personne que l’on arrête et détient comme gage pour obtenir ce que l’on exige ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever les deux sens : le sens ancien, relativement humain, et le sens moderne, à l’image des événements révolutionnaires ; ou, dit en d’autres termes, les otages volontaires, qui prennent un risque certes, mais pour le bien de tous, et les otages malgré eux et contre leur gré, à qui il est fait violence et dont la vie est menacée. C’est (sens classique) la « sûreté qu'on donne à des ennemis ou à des alliés, pour l’exécution de quelque promesse, en remettant entre leurs mains une ou plusieurs personnes » et (sens moderne) « loi des otages, loi rendue sous le Directoire et en vertu de laquelle les parents des émigrés étaient responsables de la fuite et des complots de ceux-ci ». Il y a loin entre celui ou celle qui reste chez les ennemis comme otage de la bonne foi de son camp et des innocents que des hordes menacent de tuer pour arracher à un peuple des rançons ou des soumissions supplémentaires.

Cette distinction ne s’efface pas dans la langue moderne, où le premier sens pourtant s’affaiblit. Elle est dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « personne livrée ou reçue en garantie d’un accord, d’un traité » et « personne dont on s’est emparé et qui est utilisée comme moyen de pression, de chantage ». Le premier sens est illustré par un exemple historique célèbre : "François 1er accepta le traité de Madrid, donnant ses deux fils en otage à son ennemi" ; le sens moderne par les horreurs auxquelles la modernité nous a accoutumés : fusiller un otage ; hold-up avec prise d’otages ; les Boches (...) ont encore pris dix otages, à cause d'un train qui a sauté dans le voisinage. Les auteurs de ce dictionnaire, s’ils avaient été les rebelles qu’ils prétendent être, auraient pu illustrer ce sens moderne par l’usage systématique, à des buts politiques et crapuleux (ou politiques, donc crapuleux ; ou crapuleux, donc politiques) des prises d’otages par les régimes totalitaires d’URSS, de Corée, etc. et par les organisations islamiques, où qu’elles soient établies. La distinction est aussi maintenue dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « personne qu’une armée, un gouvernement livre à la partie adverse ou détient, en garantie de l’exécution d’un traité, d’une promesse, etc. » et « personne, choisie en général arbitrairement, que des individus détiennent de force et menacent de tuer, pour contraindre une collectivité, un État à céder à leurs exigences ». Elle aurait été sans doute plus éclairante si les académiciens, et d’ailleurs les auteurs du TLF, avaient précisé (cela leur aurait pris une ligne) que le premier sens est celui de la langue française depuis le XIIe siècle et que le second sens apparaît en 1793 pendant la Terreur, mais qu’il ne s’est pas éteint avec la Terreur, puisqu’il fait florès en terre d’islam.

 

 

27 octobre 2013

L'Identité malheureuse : discours des malheurs de ce temps

 

 

 

Le livre d'Alain Finkielkraut (L'Identité malheureuse, Stock, 2013) se lit facilement et aussi rapidement qu'un long article de bon journal (mais il n'y a plus de bon journal) ou qu'une brillante dissertation de classes préparatoires. Pourtant, il est un peu décevant, bien que chacun des sujets abordé (la laïcité, l’école qui instruit, la dignité de la femme, le respect des formes et de la politesse, la profondeur historique de l’expérience française, la République) soit exposé dans une belle langue claire. C'est le livre de professeur, et même d’un grand professeur (pas d'un docteur de l'université, et heureusement, car si tel avait été le cas, il aurait été illisible comme tous les pensums pondus par les docteurs incultes) qui s'inscrit dans la grande tradition des Lumières, telle qu’elle a été revue par les idéologues du type Destutt, qui a inventé une « science des idées considérées en elles-mêmes, c’est-à-dire comme phénomènes de l’esprit humain » (Littré, DLF, 1863-79). Cette science a pour but l’analyse des idées, sur le modèle de la chimie de Lavoisier : l’objectif est d’isoler les divers éléments dont elles sont composées.

Voilà pourquoi l’exposé d’Alain Finkielkraut est assez impartial. Il analyse les idées qui lui sont étrangères ou auxquelles il est hostile (rabaissement des femmes, multiculturalisme, obscurantisme, islam...) avec le même soin ou la même bienveillance que les idées auxquelles il adhère, celles des Républicains de progrès, qui formaient naguère encore le cœur de la gauche politique. Ce livre de professeur talentueux n'est pas un livre d'écrivain, en tout cas pas celui d’un grand écrivain. De belles formules sont ciselées dans lesquelles sont condensées ou résumées les analyses, mais la principale utilité de ces formules est d’être transformables en slogans, qui pourront être ânonnés par les disciples...

La principale faiblesse du livre tient à la conception que son auteur se fait de l'identité de la France. Il réduit la France à la République issue de 1792, une république une et indivisible (ce que n’était pas la France avant 1792), mais aussi impériale et impérialiste (le contraire de ce qu’est dans son essence la France), qui, de 1792 à 1962, a fait la guerre au monde entier ou à quasiment tous les peuples du monde et qui, pis encore, n'a pas hésité à retourner ses armes contre son peuple : génocide de Vendée, massacres de Vendémiaire An III, massacres de juin 1948, Semaine sanglante en 1871, répression par l'armée des grèves ouvrières, massacre de la rue d'Isly. C'est à cette demi France ou à cette France réduite ou lacunaire ou hémiplégique qu’il est attaché, celle de l'école qu'il a fréquentée et où il a enseigné, des maîtres qui lui ont appris les rudiments, etc. et c'est cette France-là qui est malheureuse, puisque, peu à peu, elle rejoint les poubelles de l'Histoire où elle est jetée par ceux-là mêmes qu'elle a formés et à qui elle a prodigué avantages et privilèges... Elle est en train de connaître le destin de la France royaliste et catholique.

 

L’Identité malheureuse commence par un rappel des années gauchistes qui ont fait le bonheur d’Alain Finkielkraut, jusqu’à ce qu’il découvre les horreurs du bloc de l’Est. Là est le problème. Pendant dix ans, la France a été gouvernée, de 1959 à 1969, par des hommes et des femmes qui exprimaient régulièrement une vive gratitude à la France libre et qui appliquaient, non pas à la lettre, mais dans son esprit, les objectifs fixés par De Gaulle à Londres de 1940 à 1944. Or, c'est contre ce régime, qui réconciliait les deux France par l'institution d'une France forte et qui a redonné à l'Etat une dignité et son efficacité, que Finkielkraut s'est révolté, manipulé par on ne sait qui, prenant avec ses camarades de manifs pour cible celui qui le 17 juin 1940 avait dit non à la défaite, à l'armistice et à la collaboration avec la puissance occupante. En 1968, quelques semaines avant que ne commencent les événements de mai, Christian Bourgois a publié de François Augiéras (1925-1971), écrivain gidien talentueux, un livre de souvenirs : Une adolescence au temps du Maréchal. Tous les thèmes de mai 68 s’y retrouvent : esprit de communauté, soif de convivialité, chaleur de la génération (la jeunesse, les jeunes des sociologues soixante-huitards), retour à la terre, autocélébration ou auto-contentement, soi-mêmisme, dynamisation culturelle des campagnes par le théâtre ambulant ou par des spectacles « engagés ». La France de 1941-44 que décrit Augiéras, celle des organisations de jeunesse de la Révolution nationale, des camps dans la nature et des chantiers, est étrangement semblable à celle de 1968. Mai 68 a eu lieu une première fois de mai et juin 41 à mai 44 : voilà ce que montre Augiéras, avant même que ne commencent les événements de mai 68.

Une des fables que l'on nous assène sur les années d'occupation est qu'elles furent des années de puritanisme imposé par le pouvoir pétainiste. C'est sur cette thèse que Miller s'est acquis une petite célébrité. Or, les documents dans les deux volumes de 1940-1944 Années érotiques infirment cela. La libération des mœurs s'est faite entre 1940 et 1944 - plus de vingt ans avant 1968. Ce sont les résistants qui, par réaction contre cette liberté sexuelle, étaient, eux, puritains. C'est eux qui étaient pour le travail (retrousser ses manches), pour la famille (très forte remontée de la natalité), pour la patrie. De Gaulle résumait cela en trois mots cruels à l'encontre de Pétain : il n'a jamais travaillé de sa vie, il a toujours baisé la femme des autres et la patrie, il l'a trahie. Ce qui révèle la vérité des événements (confus, bavards, une révolution introuvable) de mai 68, ce ne sont pas les discours contradictoires ou sans contenu que l'on a entendus, c’est le réel : ce qu'ont fait réellement les soixante-huitards, tous étudiants alors (et fils de bourgeois ou de petit-bourgeois nantis), qui méprisaient les ouvriers, les paysans et le peuple de France. Ils ont porté au pouvoir Mitterrand (dont la carrière – antisémitisme, pétainisme, esprit collabo, soutien aux guerres coloniales - est éloquente) ; en 1983 ils ont renié un siècle de lutte en faveur de l'émancipation du peuple, préférant au peuple délaissé et maudit le tiers-monde et ses représentants en France ; ils ont contribué activement au changement de peuple. Ce fut à la fois une farce et une tragédie pour la France. Si Alain Finkielkraut, dès son enfance, avait été attaché au Non du 17 juin 1940 (au lieu de faire le gauchiste en 1968 et dans la décennie qui a suivi avec les pétainistes ou les fils de pétainistes et à leur seul profit), il aurait eu sans doute une autre conception de la France et de son identité - et son livre aurait été très différent.

 

Le véritable sujet (une identité en faillite ou en voie de disparition) n'est pas dans le contenu de ce livre, mais dans la façon dont il a été reçu. Ce qui illustre à merveille les analyses d’Alain Finkielkraut, ce sont les réactions qu’il a suscitées, celles de MM. du Poirier, Lévy et des autres abrutis haineux qui l'ont agressé lors d'une émission de télévision ou de ceux qui éructent dès que son nom est prononcé... Il serait sans doute trop simple de coller l'étiquette "post-littéraire" (post-historique, postcolonial, etc.) sur ce qui se passe. Le fait est que la France a été pendant huit siècles ou plus une nation que l'on peut qualifier de littéraire, dans le sens ancien (érudit, savant, attaché aux lettres : cf. l'Histoire littéraire de la France, oeuvre des mauristes du XVIIIe siècle) et dans le sens moderne de ce terme : une nation qui existe dans et par les "lettres" et dans laquelle la littérature a toujours joué un rôle déterminant. Cela avait un mérite : les écrivains étaient lus avec bienveillance ou, comme l'écrit Finkielkraut lui-même, avec « un cœur intelligent ». Même si l'on était hostile à ce qu'ils écrivaient, on s’efforçait de restituer leur pensée impartialement ou d’analyser leur art sans que le crachat tienne lieu de critique. Ces temps-là sont clos, une ère est terminée : cette France se meurt. Les points de vue de MM Birnbaum, Lévy, Darfi, etc. sonnent le triomphe des Lénine, Hitler, Béria, Goebbels, Staline, etc., ou de la rhétorique qu'ils ont inventée, et cela dans un pays, dit « démocratique » et, plus d'un demi-siècle après leur mort, alors que leurs disciples sont tous discrédités. Tous ceux qui ne partagent pas le point de vue de Birnbaum (ou du Monde, de Libé, du NO, de France-Cul, de Canal, etc.) sont des fascistes. Mme Le Pen est une fasciste, Renaud Camus qui a voté pour elle en est un aussi, Alain Finkielkraut, qui cite Renaud Camus parmi des dizaines d’autres auteurs, dont Hume, dans sa longue dissertation, en est un aussi. C'est une vraie chasse aux sorcières, dont ont été victimes dans un passé récent Renaud Camus, Sylvain Gouguenheim, Maurice Dantec, Richard Millet et maintenant Alain Finkielkraut. Dantec s'est exilé ; Millet songe à l'exil ; Renaud Camus est un exilé de l'intérieur ; Gouguenheim aussi... Sans parler de tous ceux qui se taisent ou qui sont condamnés au silence. Or, ce sont là les écrivains, les penseurs, les professeurs les plus brillants du siècle. Maudit soit un pays qui condamne (au nom de l'arasement ?) au silence, à l'exil, au pilori, à la honte les plus brillants de ses écrivains, penseurs, professeurs ! Il n’a plus d’identité. Il n’est plus rien. Combien d'années pourra-t-il survivre à ces infamies ?               

 

 

13 octobre 2013

Sûreté et sécurité

 

 

 

            Dans la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, déclaration qui est devenue un texte constitutionnel, il est énoncé (article 2) quatre droits naturels (c’est-à-dire antérieurs à toute société, quelle qu’elle soit) et imprescriptibles (qu’aucun gouvernement ne peut effacer) de l’homme : ce sont la liberté, la propriété, la sûreté, la résistance à l’oppression. Ces droits sont allègrement violés en France et s’ils sont reconnus (et sans limite) aux romanichels, aux musulmans et aux mahométans, aux arabes, aux noirs, etc. ils sont refusés, en France même, aux Français, sauf si ces Français sont aussi du peuple rom, mahométan, arabe, noir, etc. Car ce que redoutent les dominants, ce sont les effets de la résistance à l’oppression, si les Français opprimés décidaient tout à coup, non seulement de la revendiquer, mais encore de la mettre en œuvre ?  

            De tous ces droits, la sûreté est sans aucun doute le plus clair, le moins contestable, le plus facile à comprendre, même si aujourd’hui ce droit que l’on nommait sûreté est appelé sécurité. Dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, qu’elles soient publiées avant 1789 ou après 1789, le mot est défini de la même manière. C’est « l’éloignement de tout péril, état de celui qui n’a rien à craindre » (1718, 1740, 1762) ; « l’éloignement de tout péril, état de celui qui n’a rien à craindre » (1798) ; « l’éloignement de tout péril, état de celui qui n'a rien à craindre pour sa personne ou pour sa fortune » (1835) ; « l’éloignement de tout péril, état de celui qui n’a rien à craindre pour sa personne ou pour sa fortune, état de ce qui est à l’abri » (1932-35). Les exemples cités pour illustrer ce sens sont éloquents. C’est dormir en sûreté ; il n'y a pas de sûreté à demeurer là ; il n'y a pas de sûreté en ce lieu-là ; la sûreté publique est bien établie ; violer la sûreté publique ; être en sûreté ; mettre son bien en sûreté ; votre sûreté exige que vous preniez telle précaution. Il n’y a pas un seul lexicographe, un seul écrivain, un seul penseur qui donne un autre sens à sûreté que celui des académiciens. Pour Littré (DLF, 1863-1877), c’est « l’état de celui qui n’a rien à craindre pour sa personne ou pour sa fortune » ; et de citer des extraits de Corneille, Molière, Bossuet, Boileau, Racine, Fénelon, Massignon, Montesquieu, Voltaire, etc. qui illustrent ce sens. Dans l’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-1774), publiée plus de trente ans avant la Déclaration, c’est la « précaution qu’on prend dans les affaires et qui met à l’abri de la tromperie » et c’est « le repos, la tranquillité, qui naissent de la confiance », ce dernier sens étant illustré par les exemples « la sûreté des rues pendant la nuit » et « la sûreté des auberges ». Même les jésuites du Dictionnaire universel, dit de Trévoux (1704-1772) s’accordent sur ce point avec les encyclopédistes : « précaution qu’on prend lorsqu’on négocie ou que l’on contracte » et « repos, tranquillité » (exemple : « les lois sont faites pour la sûreté publique »).

            Aux XVIIIe et XIXe siècles, le mot sécurité avait un tout autre sens que celui qui est le sien aujourd’hui : « confiance intérieure, tranquillité d’esprit bien ou mal fondée dans un temps, dans une occasion où il pourrait y avoir sujet de craindre » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, Féraud 1788, 1798). Peu à peu, le sens moderne se met en place comme dans cette définition des académiciens en 1835 (« confiance, tranquillité d'esprit qui résulte de l'opinion, bien ou mal fondée, qu'on n'a pas à craindre de danger ») ou chez Littré (« sécurité se prend aussi pour indiquer non pas la tranquillité d'un seul homme, mais celle d'un peuple, d'une association, d'une corporation entière »), préfigurant le sens actuel, ce qui a rendu possible que, dans ce sens-là, sécurité se soit substitué à sûreté.

            Tout cela est établi, avéré, confirmé. Mais pas pour tout le monde. Ainsi, sur la chaîne Arte, qui ne vaut pas le sonnet d’Oronte et que personne ne regarde, le jeudi 10 octobre, à 20 heures 40, à la fin de l’émission dite « 28 », où officie une sorcière qui semble avoir été conçue dans les chaudrons du communisme criminel, des spécialistes autoproclamés de « désintoxication » (oui, vous savez, ces commissaires politiques qui prétendent redresser ce qu’ils nomment les erreurs des autres et qui ne font que crever les yeux des quelques malheureux qui sont encore borgnes) ont répété, mais sans rien démontrer, que, dans l’article 2 de la Déclaration de 1789, sûreté ne signifiait pas « sécurité », mais quelque chose comme « état de celui qui est à l’abri de l’arbitraire royal » (et qui ne sera pas enfermé à la Bastille par une lettre de cachet). Jamais sûreté n’a eu ce sens, évidemment, comme le prouvent les extraits de dictionnaires cités ci-dessus. L’un des quatre droits naturels et imprescriptibles de l’homme est bien de ne rien craindre, où qu’il soit, en France ou ailleurs, pour sa personne ou celle de ses proches ou pour ses biens, quels qu’ils soient.

            Pour les commissaires politiques, spécialistes de l’intoxication, de la manipulation, de la désinformation, du bourrage de crâne, donner à sûreté un sens anodin et historiquement clos ne présente que des avantages, dont ceux-ci : infirmer que les droits de l’homme sont violés en France, contrairement à tout ce que les Français voient, constatent, expérimentent, etc. et donner tort à ceux qui prétendent que la sécurité est la première des libertés. Elle n’est pas la première des libertés ; elle est, comme la liberté, un droit naturel et imprescriptible, qui est, hélas, prescrit depuis plus de trente ans. Telle est la réalité que la racaille d’Arte a pour mission de cacher, sans doute au nom de la grandeur du « service public » et de la défense de M. de Hollande et de la baron Taubira.

 

 

09 octobre 2013

Ce n'est pas la République qui est fondée sur des pactes, mais la mafia

 

 

 

 

Il a été récemment affirmé par deux ministres du gouvernement Ayrault de Saint-Herblain, dame Duflot des Verts et sieur Cazeneuve de la Suppléance Cahuzac, qu’il existait un pacte républicain. On a beau consulter les registres, feuilleter les programmes, ouvrir les regestes, on ne trouve nulle part de trace d’un pacte républicain. Le République, c’est une constitution, et non un pacte ; ce sont des institutions, et non des pactes ; ce sont des lois, des principes, des « valeurs », une devise, et non quelque pacte que ce soit, secret ou public, passé entre on ne sait qui. En latin, un pacte est un « traité », un « accommodement », une « convention ». En français aussi : une « convention », est-il écrit dans le Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et 1762). En 1835, le mot s’enrichit en 1835 de cet emploi : « pacte de famille ou accord fait entre les membres d’une famille souveraine occupant des trônes différents », que Littré (1872) explicite ainsi : « traité conclu en 1761 entre la France et l’Espagne, par lequel toutes les branches de la maison de Bourbon s'obligeaient à se soutenir mutuellement » (« il y a pacte entre eux »). Dans l’édition de 1935 du Dictionnaire de l’Académie française, le mot n’est plus défini par convention, mais par la description : « convention qui est, en général, accompagnée d’actes publics qui lui donnent un caractère d’une importance particulière ».

De ce point de vue, rien n’est plus étranger à la République qu’un ou des pacte(s), qu’il soit « de famine » (« accord qui aurait été conclu entre des financiers au XVIIIe siècle pour s’assurer le monopole des grains », Trésor de la langue française, 1971-94) ou colonial (« système élaboré pour régler les relations douanières entre les colonies et les puissances européennes, par lequel le marché colonial est réservé à la métropole et le monopole du pavillon est réservé à la marine métropolitaine »). Mais, que sait dame Duflot de la République ? Rien, sinon que ce sont des caisses où, quand on est politicien, on peut puiser des billets de 500 € à pleines brassées ?

Ce que les académiciens notent à partir de 1694, ainsi que dans les éditions suivantes, c’est l’emploi de pacte dans un contexte de diableries, cet emploi étant attesté (entrer en pacte avec le diable) au début du XVIIe siècle. Le XVIIe siècle n’a pas été seulement le siècle du classicisme, de la raison, de la mesure, de l’ordre ; il a été aussi celui de l’omniprésence du diable, de l’usage abusif des poisons, du recours à la magie et des croyances superstitieuses.

Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), s’étend sur ce sens sulfureux de pacte, mot qui « se dit particulièrement des consentements qu’on donne aux impostures et sortilèges de ceux qui prétendent faire des choses merveilleuses par la puissance ou le ministère du Diable : et en ce cas, on distingue un pacte exprès, quand on donne un consentement formel à ces impostures ; et un pacte tacite, quand on pratique leurs enseignements ou cérémonies sans faire une renonciation expresse à tout commerce avec les puissances infernales ». Voilà une définition de pacte à laquelle se réfère peut-être dame Duflot. A-t-elle fondé sa République sur un pacte exprès ou sur un pacte tacite ? Le Diable seul le sait et, en matière de diableries, cette ministre de la verdure et des végétations est experte. A moins qu’elle ne se réfère aux pactes de sang que passent entre elles les familles de la mafia ou de la camorra ou de la ndranghetta ou des triades chinoises (coréennes, japonaises, maghrébines, etc.) pour se partager à l’amiable les activités criminelles ? Voilà un sens (peu républicain) qui serait assez conforme aux accords passés sous la houlette de M. de Hollande entre les verts, les rouges et les roses.

 

 

05 octobre 2013

La nouvelle langue française selon Nodier

 

 

 

 

Les néologismes recensés à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle coïncident avec les événements révolutionnaires, de 1789 à 1815, puis avec les transformations économiques et sociales qui affectent la France à compter de 1820, au point que des historiens, dont François Furet, tenant compte des régimes opposés et contraires, monarchie absolue, monarchie constitutionnelle, république, consulat, empire, monarchie absolue atténuée, monarchie constitutionnelle, république, république autoritaire, empire, république…, qui se sont succédé entre 1787 et 1876, élargissent la Révolution à ces deux dates et à tout un siècle. Ces néologismes sont attestés par les lexicographes et par les écrivains, dont Balzac et même Hugo, qui a mis « un bonnet rouge » au « vieux dictionnaire », et par un écrivain et philologue talentueux, Charles Nodier (1780-1844), qui les a interprétés en avançant une thèse qu’il désigne par les termes de « nouvelle langue française », langue apparue, selon Nodier, à la toute fin du XVIIIe siècle et qui, dans l’histoire de la langue française, formerait le troisième état de cette langue, après la vieille langue française, qui dure jusqu’au XVIe siècle, et la langue classique des XVIIe et XVIIIe siècles. 

L’étude de Nodier, qui s’étend sur une vingtaine de pages, est intitulée sobrement « langue française ». Elle figure dans le tome XXVIII, publié en 1836, du Dictionnaire de la conversation et de la lecture (1832-1855), édité par le libraire Belin-Mandar et dont les rédacteurs ont voulu diffuser auprès d’un large public des connaissances encyclopédiques qui n’auraient pas été déformées par des partis pris idéologiques ou polémiques et qui sont exposées dans les formes aimables de la « conversation », peut-être en hommage au XVIIIe siècle qui a su porter à son plus haut degré l’art de la conversation cultivée.

Nodier est romantique. Il partage, avec les linguistes ou grammairiens romantiques, quelques a priori ou présupposés, en particulier sur les langues. Celles-ci sont, pour ceux qui les étudient, intimement liées aux peuples qui les parlent ; elles sont le miroir où se reflètent les mentalités, les sensibilités, l’esprit d’un peuple, son imaginaire, ses croyances ; elles sont étroitement liées aux sociétés où elles sont en usage : « la langue naît, elle vit, elle vieillit, elle meurt comme les hommes, comme les sociétés, comme les mondes. Sa durée, sa vitalité, ses modifications, sont en raison de celles de la société particulière dont elle est l’expression (…) La destinée d’une nation est tracée dans son langage. Tant vaut la parole, tant vaut le pays ». Nodier est romantique encore en ceci qu’il est convaincu de la nécessité de connaître l’origine des langues et des peuples et, comme l’indique le titre de la troisième partie de cette étude (après « son origine » et « ses progrès et ses vicissitudes », « sa décadence »), du destin tragique des langues, lesquelles sont appelées à mourir, épuisées ou rendues caduques par l’histoire. Voilà pourquoi le premier état de la langue française, du Moyen Age au XVIe siècle, qui est celui des commencements, est suivi d’un deuxième état, celui de la grande langue classique et que le troisième état, la nouvelle langue française, celui de la décadence, à peine commencé, ne saurait durer très longtemps : « Nous sommes bien jeunes encore dans la troisième langue française pour hasarder sa grammaire et sa syntaxe, mais on ne saurait s’y prendre trop tôt pour constater l’existence de ce qui ne durera pas longtemps », puisque, à peine commencée, « cette troisième langue française (…) se meurt, sans espoir de résurrection », prédiction qui ne s’est pas avérée, puisque cette nouvelle langue française est plus vivace et plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été.

Ce qui caractérise cette langue nouvelle, ce sont les solécismes (ou constructions syntaxiques incorrectes), les barbarismes (mots mal formés), les emprunts à l’anglais (dandy par exemple) et l’abus de nouveaux termes scientifiques : ceux de la chimie (la terminologie de Lavoisier), de la botanique (la classification de Linné) ou de la médecine. De ces mots nouveaux et en partie artificiels, comme ceux de la « nomenclature » scientifique (chimie et botanique, par exemple) qui étaient en usage depuis la fin du XVIIIe siècle, Nodier aurait pu, ou même dû, conclure à l’enrichissement de la langue. Objectivement, Lavoisier, en créant une nouvelle langue de la chimie et en abandonnant le vieux lexique, sans doute pittoresque ou poétique, mais imprécis et inexact, de l’alchimie, a enrichi la langue française et toutes les langues qui ont emprunté ce vocabulaire nouveau. De même, la décision de nommer les espèces de plantes ou d’animaux par deux noms latins a rationalisé la nomenclature sans perturber vraiment la langue. L’hypothèse d’une « nouvelle langue française », qui serait le troisième état de la langue, après le français en usage au Moyen Age et le français classique des XVIIe et XVIIIe siècles, relève d’une intuition juste, mais les concepts, solécismes, barbarismes, emprunts, nomenclature, auxquels il est recouru pour en rendre compte, ne sont guère opératoires et les quelques exemples analysés, pour amusants qu’ils sont, ne sont pas probants. Nodier se gausse de cette nouvelle langue française, se contentant d’épingler quelques exemples pittoresques.

 

 

Solécisme

Emprunté au latin soloecismus, lui-même emprunté au grec au sens de « faute contre les règles du langage », du nom d’une colonie d’Athéniens établis à Soles en Cilicie, en Asie mineure, qui étaient célèbres pour parler un grec de mauvaise qualité, solécisme est attesté dès le XIIIe siècle comme un terme de grammaire. Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini comme une « faute contre les règles de la grammaire » (1694), une « faute grossière contre la syntaxe » (1762, 1798), une « faute contre la syntaxe » (1832-35), « une faute contre les règles de la syntaxe » (1932-35). Si, dans ces définitions, le nom faute soit suivi de la préposition contre, c’est que, dans l’esprit des académiciens, il existe un code de règles, connu de tous ou de la plupart des sujets parlants, qui fixe ce qu’il faut dire et la façon de le dire et qui tient pour des infractions les constructions ou les emplois ou les façons de parler qui s’écartent de la règle énoncée. Dans les dictionnaires, des exemples illustrent l’emploi du nom solécisme, mais aucun exemple de solécisme n’est cité, bien qu’un exemple eût été plus éloquent qu’une définition. Même les éminents linguistes du Trésor de la Langue française (1971-94) ne citent pas d’exemple de solécisme. Il est quelques lexicographes qui citent des solécismes. Ainsi Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye (Dictionnaire historique de l’ancien langage français, à compter de 1749) écrit au sujet de l’élision de la voyelle du déterminant possessif ma : « C’est dans le courant du XIVe siècle qu’on a cessé d’élider a dans ma, comme nous l’élidons dans la ; Froissart donne « ma imagination » (II, 13), et même « men esperance » (II, 305). C’est cette forme picarde men qui nous a conduits au solécisme mon ». Dans le Dictionnaire Quillet de la Langue française en trois volumes (1948) figure cet exemple, qui n’est tiré ni de l’ancien français, ni du latin, mais du français moderne : « c’est nous qui vont » (pour c’est nous qui allons) ». Le verbe n’est pas accordé avec le sujet qui, pronom relatif, mis pour nous, pronom de la première personne du pluriel, et, au lieu d’être à la première personne du pluriel, il est à la troisième personne du pluriel.

Les linguistes contemporains définissent le solécisme avec plus de rigueur : « on appelle solécisme une construction de phrase qui n’est pas générée par les règles de la grammaire d’une langue à une époque donnée ou bien qui n’est pas acceptée dans une norme ou un usage jugé correct » (article solécisme du Dictionnaire de linguistique, sous la direction de Jean Dubois, Larousse, 1973). Si l’on émonde cette définition de son jargon, on obtient à peu près la définition canonique de « faute contre la syntaxe ». Les auteurs de ce dictionnaire font suivre la définition de deux exemples éloquents. « Ainsi, un groupe nominal comme *tous plusieurs personnes est un solécisme (agrammaticalité) du point de vue des règles de la grammaire ; des cravates pour 20 francs chaque est jugé un solécisme par les grammairiens puristes au regard de la norme qu’ils définissent ».

Les exemples relevés ci-dessus montrent que les solécismes sont de tout temps, de tout lieu et de toute langue. Ils ne peuvent en aucun cas produire une nouvelle langue française ou un nouvel état de la langue française.

 

Barbarisme

            Le mot, emprunté du latin barbarismus, « expression vicieuse », lui-même emprunté du grec, est attesté dès la seconde moitié du XIIIe siècle (« écrire sans vice de barbarisme et de solécisme »), dans le sens qui est le sien en français classique et moderne : « Faute qu’on fait contre la pureté de la langue, en se servant de mauvais mots ou de mauvaises phrases » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762). Alors qu’ils n’ont illustré la définition de solécisme d’aucun exemple, les académiciens, à compter de la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, multiplient les exemples de barbarisme : « Faute de diction (comprendre « de vocabulaire ») : 1° en se servant de mots inusités comme un visage rébarbaratif pour rébarbatif ; aigledon, pour édredon, duvet de certains oiseaux du nord ; ils réduirent pour ils réduisirent ; 2° en donnant à des mots un sens contraire au bon usage : il a pour vous des boyaux de père pour des entrailles de père ; il a recouvert la vue pour il a recouvré la vue ; 3° en associant les mots d’une manière choquante et extraordinaire : je suis froid pour j’ai froid » (1798). César Chesneau du Marsais, grammairien philosophe de la première moitié du XVIIIe siècle, expose, dans L’Encyclopédie (1751-64), en quoi consiste le barbarisme : « Ce mot vient de ce que les Grecs et les Romains appelaient les autres peuples barbares, c’est-à-dire étrangers ; par conséquent tout mot étranger mêlé dans la phrase grecque ou latine était appelé barbarisme. Il en est de même de tout idiotisme ou façon de parler et de toute prononciation qui a un air étranger ; par exemple, un Anglais qui dirait à Versailles : est pas le roi allé à la chasse, pour dire le roi n'est-il pas allé à la chasse ? ou je suis sec, pour dire j'ai soif, ferait autant de barbarismes par rapport au français ». Du Marsais dresse un parallèle entre le barbarisme et le solécisme pour mieux distinguer le premier du second. « Ainsi il ne faut pas confondre le barbarisme avec le solécisme ; le barbarisme est une élocution étrangère, au lieu que le solécisme est une faute contre la régularité de la construction d’une langue, faute que les naturels du pays peuvent faire par ignorance ou par inadvertance, comme quand ils se trompent dans le genre des noms ou qu’ils font quelque autre faute contre la syntaxe de leur langue ». Le la est donné. Le linguiste Jules Marouzeau (Lexique de la terminologie linguistique, 1933) reprend la distinction canonique : « Faute caractéristique d’un étranger (en grec, barbaros), particulièrement celle qui consiste dans l’emploi d’une forme inexistante, par opposition avec le solécisme, qui est l’emploi fautif dans un cas donné d’une forme par ailleurs correcte ».

 

Emprunts

            Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le phénomène linguistique, dit emprunt, est défini ainsi : « fait pour une langue d’incorporer une unité linguistique, en particulier un mot, d’une autre langue ; par métonymie, l’unité de langue incorporée ». On le sait sans doute, le français est une langue romane, dite parfois latine ou néo latine, au sens où de nombreux mots français sont empruntés directement au latin, comme le rappelle Rémy de Gourmont (Esthétique de la langue française, 1899, p. 22) : « les mots les plus servilement latins sont les moins illégitimes parmi les intrus du dictionnaire. Il était naturel que le français empruntât au latin, dont il est le fils, les ressources dont il se jugeait dépourvu et, d’autre part, quelques-uns de ces emprunts sont si anciens qu’il serait fort ridicule de les vouloir réprouver. Il y a des mots savants dans la chanson de Roland ».

C’est pour cette raison que les linguistes prennent le soin de distinguer l’emprunt de l’héritage : « par exemple (...) le mot table est issu du latin tabula : on ne peut pas dire qu’il y ait emprunt au latin ; il s’agit d’une évolution normale de la langue, le terme employé est un héritage. Par contre, à des époques diverses, certains mots, surtout des mots savants, ont été empruntés au latin et refaits sur le modèle morphologique français (...) : nullité = emprunt du latin médiéval nullitas (1973) ».

Pour ce qui est de la définition de l’emprunt, Nodier semble hésiter, dans un premier temps du moins, entre « une manière de renouveler une langue » ou « plutôt (une manière) de composer une langue nouvelle qui n’aura presque aucun rapport avec l’autre ». L’emprunt se résume en « la naturalisation des mots exotiques, et surtout de ceux qui n’ont point d’analogues nationaux ». Pour illustrer ce phénomène, il cite l’exemple de petit-maître (« franc et naïf gallicisme dont on se servait pour désigner un homme soumis à l’empire de la mode, avantageux auprès des femmes, et un peu trop prévenu en faveur de son mérite ») qui est tombé en désuétude pendant la Révolution et qui a été remplacé par des mots anglais : fashionable (« en revanche, nous avons gagné le fashionable, c’est-à-dire l’homme qui suit la fashion, néologisme-énigme dont le moindre inconvénient est de reposer sur une articulation inarticulable d’ici à Douvres ou à Brighton ») et dandy, lequel s’est rapidement acclimaté en français, puisque, de ce mot, ont été dérivés, en suivant les règles de la morphologie du français, de nouveaux mots, bien français : « nous avons le dandy, qui vient de nous donner le dandysme, lequel nous donnera dandyser quand on voudra, comme fanatisme, fanatiser, dans la langue révolutionnaire. Je crois, Dieu me pardonne, que nous avons déjà de la littérature dandyque ou dandystique, et des poètes, d’ailleurs pleins de grâce et d’esprit, qui composent dandyquement ou dandystiquement, je ne saurais dire lequel, parce que je suis peu versé dans ces mystères. Nous sommes tout au plus en mesure pour protester à temps contre dandyfier, dandyfication et dandystification, qui seraient moins bons, à mon avis, mais qui viendront nécessairement leur tour ».

Le phénomène touche le vocabulaire, dans des proportions très importantes, et le vocabulaire de la quasi-totalité des langues du monde. Seules les langues, dites « mortes », n’empruntent plus rien. L’emprunt peut être jugé en termes positifs et être tenu, comme chez de nombreux linguistes, grammairiens, essayistes, pour un « enrichissement », non pas de la langue, mais du seul lexique. Dans sa réflexion, Nodier saute toute une série d’étapes pour en conclure à la formation de nouvelles langues : « cet exemple, pris entre cent, n’est ici que pour faire voir la manière dont les langues nouvelles se forment, en pliant le mot étranger ou barbare aux modes et aux flexions de la vieille langue qui s’en va ». Il est vrai que le pessimisme historique qui l’anime et qui est une idéologie parmi d’autres, pas plus, ni moins, honorable que d’autres le pousse à sauter directement du fait observé, rapidement interprété, à la conclusion conforme à ses propres présupposés historiques : « Cette horrible révolution (l’emprunt) ne s’était jamais accomplie jusqu’ici qu’à des époques de décadence où tout menace de finir à la fois. Nous sommes heureux de pouvoir la saisir sur le fait dans nos jours de progrès et de perfectionnement ».

 

Nomenclature

En fait, l’ire de Nodier s’accroît à mesure qu’il avance dans l’analyse des quatre faits de langue, solécisme, barbarisme, emprunt, nomenclature, qu’il classe dans un ordre tératologique croissant, du plus anodin (solécisme) à celui qui suscite en lui la plus forte indignation : la nomenclature. « Mais toutes ces parodies insensées de la langue humaine (id est solécisme, barbarisme, emprunt) ne sont rien, encore une fois, auprès de la langue babélique des sciences, qui a tout subverti, tout changé ; qui a pris l’exact contre-pied du procédé d’Adam, pour imposer aux êtres des noms qui ne sont pas leurs noms véritables, et qui a si parfaitement réussi dans ce dessein que l’être est devenu méconnaissable, du moment où elle l’a baptisé. Nous en sommes à ce point qu’il ne reste pas une existence sensible, pas un phénomène du ciel et de la terre qui ne soit à jamais déguisé sous un sobriquet impénétrable pour quiconque répugne à ramasser dans la poussière de l’école la clé de ce mystérieux argot. Ce qui nous avait été donné, c’était la puissance d’attacher aux choses des noms propres expressifs, que tout le monde adoptait sans résistance et retenait sans effort. C’était la faculté d’étendre ces dénominations à des sens abstraits ou moraux, en figurant le mot sous l’inspiration de quelque ingénieux rapprochement qui se formait dans la pensée, et c’est ainsi qu’il parvenait intelligible à tous, parce que tous l’auraient conçu de la même manière […]. Aujourd’hui, ce n’est plus tout cela ; c’est ce que Boileau n’entendrait pas, et ce que nous, nous n’entendons guère ; le fluide électrique, le gaz hydrogène, qui se combine avec l’oxygène par la combustion ; un immense amas d’eau saturée d’hydrochlorate de soude, et peut-être d’autre chose, si la nomenclature a changé ; un air vibrant qui se heurte et se réfléchit. Que parliez-vous des dieux ? Les dieux sont partis du langage comme de la Rome de Constance et de Galère, mais les savants ne partiront pas, ils n’ont garde ».

De cela, il conclut à l’existence parallèle souhaitable de deux langues (en fait, de deux vocabulaires) : « Les savants conserveront (…) les mots qu’ils ont faits sans nécessité, qu’ils modifient sans règles, qu’ils renouvellent sans motif, et leur Dictionnaire sera dix fois plus volumineux que le nôtre, mais nous ne leur envierons point ses richesses (…) ; qu’ils ne mêlent plus leurs langues aux langues que Dieu nous a données. Hors de cette limite, la science est la plus vaine et la plus absurde des aristocraties ».

Or, c’est bien à cette coexistence des vocabulaires que l’on assiste, sans que cela soulève de vraies difficultés et altère en quoi que ce soit la langue française.

 

 

Une hypothèse heuristique

De toutes les hypothèses avancées par Nodier, il n’en est aucune qui puisse rendre compte ou aider à rendre compte des séismes verbaux de la Nouvelle langue française. Il est cependant chez Nodier une intuition juste exprimée dans l’extrait que voici et dans lequel est employé le terme éloquent de cataclysme :

« Une des premières règles de la nouvelle langue française, c’est le solécisme, c’est-à-dire l’emploi d’un mot des deux langues antérieures dans une acception inusitée de genre, de nombre ou de cas ; d’un terme enlevé à son étymologie, d’une conjugaison brutalement déplacée de son temps, par je ne sais quel cataclysme logique, qui a subverti, de force ou de gré, l’opération naturelle de la pensée ; et je ne dis pas, Dieu m’en garde, solécisme d’ignorant et d’écolier, mais solécisme oratoire, solécisme poétique, voire solécisme de pédant, solécisme intentionnel et prémédité, sans circonstances atténuantes. Le solécisme pur et simple est celui dont on dit : voilà qui est beau ! Mais quand le solécisme a pénétré jusqu’au sens, quand il a contraint le mot à dire autre chose que ce qu’il signifie, quand il l’a malicieusement cousu à la phrase, sans égard à sa valeur, le solécisme devient sublime ».

De fait, Nodier, dans ce paragraphe au style fleuri, imagé ou figuré, extrait le solécisme de la syntaxe ou de la grammaire, qui est son domaine propre, et il l’étend au sens ou il le tient pour un fait de sens : « quand le solécisme a pénétré jusqu’au sens, quand il a contraint le mot à dire autre chose que ce qu’il signifie, quand il l’a malicieusement cousu à la phrase, sans égard à sa valeur, le solécisme devient sublime ».

Il y a solécisme quand un mot « dit autre chose que ce qu’il signifie », c’est-à-dire quand le sens est forcé ou quand un mot désigne des réalités que, par convention, il ne désigne pas, ou quand les sujets parlants se livrent, pour une raison ou une autre, à des manipulations sémantiques.

 

Ces phénomènes sont attestés au XXe siècle, ce dont quelques linguistes ont témoigné, les plus connus étant Klemperer, qui a analysé la langue du Troisième Reich, ou Jacques Rossi, la novlangue de l’Union soviétique. Ces brutaux changements de sens, volontaires ou conscients, que Nodier nomme solécismes, peuvent, à la différence des erreurs de syntaxe, donner naissance à une langue nouvelle, ce que Klemperer et Rossi ont exprimé en donnant un nom propre à cette langue, signalant son caractère artificiel par le sigle qui la désigne : LTI ou Lingua Tertii Imperii (« langue du Troisième Reich ») et TFT (initiales des mots russe Travail Physique Pénible), sigle prononcé « toufta ». Ce concept-là, singulier et inédit, de solécisme peut servir à rendre compte de la NLF ou nouvelle langue française.

 

01 octobre 2013

Balzac et une Nouvelle Langue Française

 

 

 

 

Au début des Illusions perdues, roman publié entre 1837 et 1843, Balzac fait le portrait de Mme de Bargeton, née Marie-Louise Anaïs de Nègrepelisse, qui, en 1805, a épousé M. de Bargeton, de vingt-deux ans son aîné, et qui a fait de Lucien Chardon, dit de Rubempré, son amant éphémère. A Angoulême, où elle est établie, elle est dans les salons l’impératrice des modes, de la distinction et du bon goût : « elle avait le défaut d’employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l’argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent ». La charge se poursuit ainsi : « Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès cette époque, elle commençait à tout typiser, individualiser, synthétiser, dramatiser, supérioriser, analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, néologiser et tragiquer ». A la liste de ces néologismes, Balzac ajoute en guise d’explication, comme pour s’excuser d’avoir employé des mots nouveaux qui lui paraissent ridicules ou inutiles : « car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes ».

 

Il faut comprendre que celui qui « viole la langue » n’est pas Mme de Bargeton, qui n’en peut mais, puisqu’elle n’a d’existence que dans la fiction, mais Balzac. La première partie de la phrase (« elle commençait à tout typiser…. ») est faite de mots supposés avoir été énoncés par Mme de Bargeton ; la seconde (« car il faut violer… ») est une remarque de Balzac qui porte non pas sur le réel, mais sur la langue. Dans la même phrase, celui qui énonce change : c’est d’abord le personnage, puis l’écrivain, qui justifie ces néologismes par la volonté de « faire vrai » ou de peindre, dans leur vérité, des travers sociaux, ce qui est aussi, de la part de Balzac, une façon de s’exonérer de toute responsabilité dans leur emploi.

Il ne faut pas croire, comme le laisse entendre Balzac, dans un premier temps du moins, que ces néologismes sont des effets de mode qui n’exprimeraient que la volonté de se démarquer, en employant, par souci de distinction ou par snobisme, des mots que les autres ignorent ou ne comprennent pas. Les néologismes de Mme Bargeton, qui est, rappelons-le, un personnage et non une personne, ou que Balzac attribue à ce personnage de roman, sont, à l’exception de tragiquer, des verbes formés à partir d’adjectifs se terminant dans la plupart des cas par le suffixe – ique, sauf individuel et supérieur, ou de noms, colosse, analyse et néologie,  et auxquels ont été ajoutés le suffixe – iser et, pour l’un d’entre eux, colosse, le suffixe – ifier, deux suffixes qui ont pour sens « faire changer d’état », « entamer un processus », « transformer », « faire devenir ». Or, Mme de Bargeton s’ennuie dans son ménage et dans sa bonne ville d’Angoulême, où elle a le sentiment que rien ne change, n’a changé, ni ne changera. Elle aimerait, elle, être prise dans le grand mouvement de l’histoire. Elle rêve de Paris et de toutes les belles choses nouvelles qui s’y voient. Ces désirs sont clairement exprimés par les néologismes inouïs qui représentent des actions et, plus précisément, des actions qui sont elles-mêmes des processus, des changements d’état, du « devenir ». Une homologie est établie entre le personnage et la langue qu’il parle, la seconde étant le miroir ou le reflet du premier.

La langue de Mme de Bargeton est aussi caractérisée par la syntaxe et le vocabulaire (les « immenses phrases bardées de mots emphatiques »), la grammaire (les « superlatifs » qu’elle « prodigue démesurément »), sa façon de converser (sa « conversation » « chargée »). Ces faits de langue sont liés à la façon dont elle conçoit le monde. Les « proportions gigantesques » qu’elle donne à toutes choses sont exprimées dans les mots qu’elle emploie ou dans les phrases qu’elle dit. Le portrait de ce personnage est sous-tendu par une hypothèse, que bien des écrivains actuels ou « modernes » pourraient faire leur, à savoir qu’un personnage, comme Mme de Bargeton ou Françoise, la bonne de la tante du narrateur d’A la recherche du temps perdu, ou Matamore, le personnage de L’Illusion comique de Corneille, etc. et, si l’on sort de la fiction, qu’une personne, quelle qu’elle soit, vous ou moi, se révèle ou révèle ce qu’elle est, son origine géographique, la classe sociale dans laquelle elle s’inclut, son rapport au monde, sa Weltanschauung ou, dit plus prosaïquement, sa « vision » des choses, dans les mots dont elle use, dans la syntaxe des phrases qu’elle dit, dans la langue qu’elle s’est forgée ; ou encore que la langue, prononciation, grammaire, vocabulaire, fautes et cuirs, etc. est un révélateur de la personne, dans sa totalité pourrait-on dire.

Cette langue aussi un révélateur de la « société » où elle est en usage ou de l’époque où elle a émergé. Balzac décrit un phénomène qui ne tient pas de la fiction, bien qu’il apparaisse dans un roman, mais qui est avéré dans la réalité. En effet, dans les dernières années du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, la langue française, et pas seulement celle de Mme de Bargeton ou celle de Balzac, la langue française dans sa totalité a été bouleversée par la formation incessante de mots nouveaux, qui, à peine fabriqués, sont employés dans les conversations et dans les écrits, et se diffusent sinon dans toute la société, du moins dans certaines des classes qui la composent. Ces néologismes ont été, pour une partie d’entre eux, quand ils ont été formés pendant la Révolution, recensés par Louis-Sébastien Mercier, en 1801, dans son ouvrage en deux tomes, intitulé justement Néologie. Ils ne forment que la partie visible du phénomène, à propos duquel il n’est pas faux de recourir, ne serait que pour en donner la mesure, à la métaphore du séisme. La langue a subi dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et pendant le XIXe siècle une série d’ébranlements, de secousses, de perturbations, dont les néologismes, mais aussi les changements de sens ou les extensions de mots à de nouveaux domaines ou la formation de langues des sciences, dures ou molles, humaines, sociales ou exactes, qui ont produit une langue nouvelle ou inédite ou inouïe, celle-là même qui fait l’objet de ce livre. L’extrait des Illusions perdues cité ci-dessus contient des hypothèses d’ordre explicatif. C’est là son intérêt. Pour Balzac, en effet, les néologismes prêtés à Mme de Bargeton, tout arbitraires qu’ils sont ou paraissent, sont justifiés par le caractère ou la nature du personnage, mais aussi par des raisons « sociales » ou historiques. De la connaissance de son époque, à savoir les années romantiques, de 1830 à 1850, Balzac tire la certitude que les écrivains et les jeunes gens sont impatients de voir leur vie et leur pays évoluer, changer, se transformer – en bref qu’ils aspirent à vivre de grands événements historiques ou à faire l’histoire, et ces grandes aspirations sont exprimées indirectement dans la nouvelle langue française. Les séismes verbaux, néologismes, façons de parler, syntaxe boursouflée, etc. sont en relation avec des séismes sociaux ou politiques de grande ampleur. La relation en question n’est pas de cause à effet ; c’est plutôt un miroir ou mieux un papier de tournesol. Les séismes qui ébranlent la langue, sans la détruire, mais en produisant une langue nouvelle, révèlent l’ampleur des changements qui les ont sans doute causés et qui n’affectent pas seulement les réalités tangibles du droit, des institutions politiques, de la science, de l’urbanisation croissante, de la technicisation du réel, puisque ce qui est touché, c’est l’impensé ou l’inconscient d’une époque, d’un temps, des temps modernes, de ce que l’on va nommer, dans les pages qui suivent, la modernité.