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31 décembre 2005

Terrorisme

 

Terrorisme, terroristes, terroriser sont des mots français, bien français hélas, trop français même. Ils ont été fabriqués en France en 1794 et c’est de France qu’ils ont été diffusés dans le monde. Emile Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, fait suivre terrorisme de la seule acception suivante, "système de la terreur, pendant la Révolution française". De même un "terroriste" ne pose pas de bombe, il est un "partisan" ou un "agent du système de la terreur". Dans ce même dictionnaire, le verbe est relevé avec la seule signification de "établir le régime de la terreur" ou de "soumettre au régime de la terreur". Dans une remarque, Littré critique l’emploi de terroriser à la place de terrifier, comme dans la phrase qu’il relève dans un journal du 3 novembre 1872 : "La mort de l’ouvrier a été causée (… ) par la chute qu’il a faite, en reculant, terrorisé, sur le bord d’une chaudière". Littré précise : "Cela n’est pas bon. Terroriser veut dire non terrifier, mais établir le terrorisme, le système de la terreur".

Ces trois mots ont été fabriqués en 1794 pour désigner de façon univoque un système inédit de gouvernement, celui qu’ont imposé Robespierre et le Comité de Salut public, ainsi que les partisans ou les agents de ce système, quand sévissait la Terreur. Le Trésor de la langue française (volume 16, 1994) confirme que le mot terrorisme désigne la "politique de terreur pratiquée pendant la Révolution", qu’un terroriste est quelqu’un qui "a soutenu ou appliqué pendant la Révolution française une politique de terreur" et que terroriser, c’est "soumettre au régime de la terreur au moyen de mesures d’exception prises par un pouvoir absolu ou par un gouvernement révolutionnaire". Le terrorisme consiste donc, de la part de gouvernants de hasard ou de rencontre issus d’un coup d’Etat, à utiliser la force publique, la police, l’armée, les milices, la justice, non pas pour faire appliquer la loi, mais pour terrifier les citoyens et les forcer à adhérer, fût-ce en apparence, à une politique. Cette réalité est ancrée dans l’histoire de France et aussi dans celle d’URSS, quand Lénine, après avoir réussi son coup d’Etat, n’a pas eu d’autre moyen pour se maintenir au pouvoir que de terroriser les Russes et les ressortissants des colonies de l’empire russe. A leur tour, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Hitler, etc. ont imité Lénine, il l’ont même dépassé, à la fois parce que leur système terroriste a duré plus longtemps et parce qu’il a été plus brutal et plus cruel, n’épargnant ni les enfants, ni les étrangers, ni les femmes, ni les vieillards.

C’est par abus que terrorisme, terroristes, terroriser ont servi à désigner à la fin du XIXe siècle les anarchistes qui lançaient des bombes dans la foule ou, dans les années 1980, les fous furieux d’Action directe. Ces tueurs ont peut-être terrifié des citoyens, ils n’ont terrorisé personne. Comme ils avaient tué deux ou trois innocents au hasard, ils auraient été capables d’en sacrifier des milliers ou des millions si, accédant au pouvoir, ils avaient commandé à la police, à la milice, à l’armée et à la justice. Ils étaient terroristes en puissance ou en intention, non dans les crimes qu’ils ont commis. C’est par anticipation qu’ils ont été qualifiés de terroristes. Il est tout aussi faux d’appliquer ces mots aux musulmans qui posent des bombes ou jettent une voiture pleine d’explosifs dans la foule, ici ou là, que d’en qualifier Ravachol. Nommer les musulmans terroristes est impropre, parce que ces gens sont étrangers à l’histoire de France ou au communisme. Les accuser de gouverner par la terreur, à la manière de Pol Pot ou de Lénine, est une marque de mépris. On efface leur singularité, en les ramenant à ce que nous sommes ou à ce que certains d’entre nous ont fait jadis en Europe. Sans doute, l’histoire de l’Islam est, plus que l’histoire de France, remplie de tyrans fous furieux qui ont terrorisé les peuples soumis. Pendant deux siècles ou plus, en Egypte, les Mamelouks circassiens ont tranché plus de têtes innocentes que Robespierre et ont terrorisé pendant plus longtemps que Lénine ou Staline ou Pol Pot ou Mao ou Kim Il Sung les populations qu’ils gouvernaient. Mais rien n’est plus faux ou trompeur que de nommer l’Autre par des mots qui ne sont pas les siens, d’autant plus qu’en Europe, pour le moment du moins, les musulmans ne commandent ni à la police, ni à l’armée, ni à la justice. Ils ne disposent pas des moyens de répression légaux pour imposer la terreur. En bref, aucun d’eux n’est un terroriste. Les désigner par des mots inadéquats et faux, c’est s’exposer à ne pas comprendre ce qu’ils font. C’est aussi s’aveugler sur les vrais dangers qui menacent la France et l’Europe.

Comment les désigner alors ? En avril 2004, la chaîne Arte a diffusé à 20 h 45 un documentaire allemand sur les musulmans algériens qui projetaient de poser des bombes dans la cathédrale de Strasbourg ou autour de cette cathédrale, là où se tient chaque année le marché de Noël. Ils ne cherchaient pas à imposer un système terroriste, ils voulaient tuer le plus d’innocents possible. L’auteur du documentaire a reproché à l’un de ces musulmans d’être "ein Terrorist", employant ce sinistre mot français qui a fini par contaminer toutes les langues d’Europe. Le musulman a rétorqué : "Nein, ich bin nicht ein Terrorist" (non, je ne suis pas un terroriste). Un bref silence a suivi. Puis il a corrigé fièrement : "Ich bin ein Moudjahid" (je suis un moudjahid). A juste titre, il a refusé d’être désigné par un mot qui n’est pas de sa langue. De fait, il montre la voie pour comprendre ce que lui et ses congénères veulent, leurs actes, leurs projets. C’est à la fois le préalable à tout respect dû à autrui, qui qu’il soit, et la condition qui rend le monde intelligible. En arabe, moudjahid signifie "celui qui fait le djihad" - c’est-à-dire celui qui s’impose "l’effort sur le chemin d’Allah" ou djihad fi sabil Allah. Dans la théologie du djihad, le monde est divisé en trois zones ou dar, soit, au sens propre de ce mot, trois "maisons" : la maison de l’islam, la maison de la trêve, la maison de la guerre ou "dar el harb". Dans la "maison de la guerre", "l’effort sur le chemin d’Allah" exige que la guerre soit faite à tous les "infidèles", chrétiens et juifs, "mécréants", "apostats", "faux musulmans", qui refusent de se soumettre à la loi d’Allah et qui sont qualifiés de harbis, c’est-à-dire ceux qui sont "à exterminer". L’Europe est, pour les musulmans, tantôt "la maison de la guerre", tantôt "la maison de la trêve". De toute façon, qu’elle soit l’une ou l’autre, la réalité ne change guère, puisque la trêve ne peut pas excéder dix ans. Passé ce terme, la "maison de la trêve", si elle n’est pas transformée en "maison de l’islam", redevient la "maison de la guerre". Dits en d’autres termes, ce que nous nommons d’un terme faux le terrorisme n’est autre que la guerre à outrance ou la guerre d’extermination. Terroriste, mot français, ne fait que masquer les buts que poursuivent les moudjahidoun.

En effet, la guerre est une réalité autre et d’une tout autre gravité que les quelques bombes posées ici ou là, qui font des centaines de morts et terrifient les témoins, mais ne terrorisent personne. Les poseurs de bombes peuvent être neutralisés par la police et condamnés par la justice, à condition que ces deux institutions remplissent la mission que le peuple souverain leur a confiée. Ravachol a été condamné, les fous furieux d’Action directe aussi. Entre quelques bombes dans la foule et la guerre, la différence n’est pas de degré, mais de nature, et le danger change d’échelle. Certes, la guerre dans le "dar el harb" ne ressemble pas aux guerres classiques auxquelles nous sommes habitués depuis des siècles : une armée en uniforme en affronte une autre sur un champ de bataille, car, dans le dar el harb qu’est devenue la France, se sont installés des milliers de moudjahidoun ou combattants habillés en civil, qui bénéficient de complicités de la part de "réseaux dormants". Dans le dar el harb, le champ de bataille est partout et tout est prétexte à bataille. Le but n’est pas seulement de contrôler un territoire, c’est une guerre totale et aveugle, idéologique et biologique, dont les cibles sont l’esprit, l’âme, les façons de vivre, les habitudes, les représentations collectives, l’histoire, les lieux de culte, les modes de pensée, la nourriture, la culture, le vêtement. C’est aussi une guerre contre l’humanité. Rien ne protège les harbis et personne n’est préservé, ni les hindouistes, ni les animistes, ni les juifs, ni les athées, ni les bouddhistes, ni les agnostiques.

 

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