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08 janvier 2006

Sentiment d'insécurité

 

Chaque année, les fonctionnaires d’un service dépendant du Ministère de l’Intérieur ou du Ministère de la Justice dénombrent les crimes et les délits. Additionnés, ils seraient de plusieurs millions. Combien ? 4, 5, 6, 10 ou plus. Disons : x millions. Les chiffres varient du simple au double ou au triple, suivant que les compteurs incluent ou non les faits que les procureurs ne jugent pas convenable de qualifier de crimes ou de délits et qui, n’ayant pas de nom, ne figurent pas dans les statistiques. De plus, sont absents du total les crimes et les délits dont la police n’a pas eu connaissance, parce que les victimes ne portent pas plainte, convaincues, peut-être pas tout à fait à tort, que, l’Etat ayant renoncé à conserver le droit de sûreté que la Constitution garantit aux citoyens, déposer une plainte serait perdre son temps.

Si l’on tient pour plausible le total annuel de quatre millions de crimes et de délits, qui représente le plancher d’une fourchette dont le plafond pourrait dépasser 15 millions, en quinze ans, soit la durée de deux septennats et du septième d’un troisième, ou de trois quinquennats, la population de la France, nouveau-nés compris, aura été, dans les statistiques du moins, victime d’un délit ou d’un crime. De fait, les biens ne sont pas protégés, les personnes non plus. Dans les années 1970, le phénomène a atteint une telle ampleur qu’il n’a pas été possible de l’ignorer. Pour qu’il accède à une pleine existence, on l’a nommé. La connaissance que l’on s’en formait a été dite sentiment d’insécurité.

 

Le nom insécurité illustre le principe de "justesse", qui régit ou qui devrait régir les dénominations. Adéquat à son objet, il désigne l’état d’une société dans laquelle se multiplient, sans que quiconque empêche qu’ils se commettent, les crimes et les délits, dont chacun est une violation d’un droit auquel les hommes, où qu’ils vivent, sont attachés et qui, le 26 août 1789, a été déclaré droit naturel et imprescriptible de l’homme. Le texte de la Déclaration de 1789 porte sûreté. Sûreté tombé en désuétude, sécurité l’a remplacé. Dans le Dictionnaire de la Langue française, Emile Littré définit la sûreté comme "l’état de celui qui n’a rien à craindre pour sa personne ou pour sa fortune". Un pays, une région, une ville sont sûrs, quand les citoyens y vivent sans que soient menacés leur personne ou leurs enfants ou leurs biens, quelque valeur que ces biens aient, fruits, bétail, voiture, maison, bijoux, argent liquide, carte bancaire, etc., qu’ils n’en aient aucune, telles les photos de famille par exemple, ou qu’ils vaillent des millions de francs, de $, de £ ou d’euros.

 

Dans sentiment d’insécurité, insécurité est dépourvu d’ambiguïté. Le point faible est sentiment. Il signifie "conscience que l’on a de la réalité d’une chose". Littré illustre cette acception d’une phrase de Bossuet "J’ai un sentiment clair de ma liberté" et de Malebranche "On ne connaît son âme que par le sentiment intérieur qu’on en a". En français classique, le verbe sentir, dont sentiment dérive, signifie aussi "penser". Ce sens est ancré dans l'histoire de la langue française. A la fin du XIIe siècle, sentiment est attesté au sens de "connaissance, fait de savoir quelque chose", dans les Sermons de Saint-Grégoire sur Ezéchiel. A la fin du XIVe siècle, le chroniqueur Froissart l’emploie au sens de "sagacité, intelligence" et le poète Eustache Deschamps dans celui de "science". Ce sens n’est pas tombé en désuétude en français moderne. Dans le Trésor de la Langue française, le nom sentiment a diverses acceptions, dont celle-ci : "connaissance, conscience plus ou moins claire que l’on a de quelque chose", laquelle continue le sens classique de "conscience que l’on a de la réalité d’une chose". Entendu ainsi, sentiment appartient, précisent les auteurs du Trésor de la langue française, au "domaine de l’intellect et de l’intuition" et non à celui de "l’affectivité".

Dans les années 1970, les citoyens ont pris conscience de l’insécurité croissante. Les faits dont ils ont eu connaissance ne sont pas des fantasmes, ni des illusions, ni des produits générés par une nouvelle Grande Peur, ni des rumeurs, ni les artefacts d’une imagination collective malade : ils sont avérés dans les statistiques. Depuis 1945, le nombre de crimes et de délits ayant fait l’objet de poursuites a crû dans des proportions démentes. Il a, ou il aurait été, multiplié par 400. De fait, quand les citoyens disent sentiment d’insécurité pour désigner une réalité de la France, ils font un acte de connaissance raisonnée. Les "nous ne vivons plus en sécurité", "nos droits sont violés", "on ne nous considère plus comme des hommes", etc. que l’on entend dans les protestations publiques sont justifiés par des réalités établies. De fait, sentiment d’insécurité est adéquat. Il répond aux buts que les hommes assignent à la langue comme à tout autre suite de symboles. Des mots, comme des relevés bancaires ou des livres de compte ou des photos développées ou des plans cadastraux ou des cartes routières, il est attendu sinon qu’ils disent la vérité, ce qui est un objectif difficile à atteindre, du moins qu’ils soient justes et qu’ils ne mentent pas. S’ils trompaient, ils n’auraient plus de raison d’être. Il faudrait s’en débarrasser. Le silence serait préférable à la parole ou à tout autre expression de la réalité.

 

La croissance des crimes et des délits dérange plus de monde, surtout les puissants du jour, que les productions dites subversives, anticonformistes, transgressives, rebelles et révolutionnaires des artistes de cinéma, danse, peinture, rap, grunge, installations, etc., lesquels, vivant de subventions, sont nos nouveaux académiciens. A la différence de l’art et autres activités socioculturelles, la réalité n’est pas subventionnée. Elle n’a donc rien d’académique. L’huile, le vin, l’art peuvent être frelatés : pas la réalité. Elle dérange donc. Que, dans la patrie des droits de l’homme, les droits de l’homme n’aient pas plus de réalité que le Père Noël, que leur seule réalité soit verbale, qu’ils errent comme des fantasmes dans de vains discours, qu’ils ne fassent plus l’objet que d’incantations à but électoral, a de quoi déranger les Puissants qui sont naturellement appelés, parce qu’ils sont nantis, à exercer le pouvoir et qui ne veulent pas que des réalités désagréables, si contraires à la tranquillité, sapent l’ordre sur lequel ils assoient leur puissance.

Il n’est donné à aucun homme le pouvoir de supprimer la réalité, même si elle dérange les puissants, mais les hommes ont la possibilité de changer les symboles qui donnent une existence pleine et entière à la réalité. On ne change pas les choses, mais on change les mots qui désignent les choses. Le réel reste ce qu’il est. Ce qui est nouveau, c’est la langue. On écrit députée au féminin ou on dit Madame la Ministre, alors que ministre est un nom masculin. Les militantes ont leur os à ronger, tout baigne, il n’y a plus de vagues, tout le monde est content. Le tour est joué, l’ordre est préservé. Rien n’est plus simple et moins dérangeant que de changer les mots pour leur faire dire ce qu’ils ne signifient pas ou pour qu’ils ne désignent plus rien. En la matière, l’éventail des possibles est illimité. Plutôt que de s’atteler à la dure tâche de conserver les droits de l’homme, on a dissimulé les réalités avec les mots. En intimant "cachez ce sein que je ne saurais voir", Tartufe a montré la voie. Corriger la langue donne des résultats. Ils ont beau être fictifs et n’avoir aucun effet dans la réalité, ils n’en sont pas moins immédiats. Alors sentiment d’insécurité a subi des ajustements. Cela s’est fait en plusieurs étapes.

D’abord on a placé devant les noms insécurité ou criminalité des adjectifs qui atténuent les choses que désignent les noms, dans l’espoir vain que le cautère dissimulerait la plaie béante. A l’infini, on a glosé sur la "petite délinquance" ou la "toute petite criminalité" ou la "criminalité ordinaire", id est celle qui est dans la nature des choses, contre laquelle on ne peut rien et à laquelle les citoyens ordinaires sont contraints de se résigner. Ainsi on dissimulait que les droits de l’homme partaient en fumée. L’adjonction de petits adjectifs à sens diminutif n’a pas produit les résultats escomptés. Personne n’a été dupe : dans petite délinquance ou petite criminalité dans insécurité ordinaire, les noms dérangeants n’avaient pas disparu. Les crimes et les délits continuant à être nommés, ils existaient donc.

Alors, a été déclenchée la deuxième étape, celle qui a affecté le sens même des noms. Dans sentiment, a été effacé le sens ancien et juste de "conscience (ou connaissance) de la réalité d’une chose". Il a beau être classique, id est enseigné dans les classes des collèges et des lycées, il s’est évanoui. On a fait comme s’il n’existait plus. Sentiment a été travesti. Dans un pays où tout est prétexte à fête, le carnaval est quotidien. Il a été pourvu d’un faux nez. Il signifie quelque chose comme "émotion irraisonnée", "fantasme" ou "fruit d’une peur incontrôlée" ou "produit frelaté de l’imaginaire collectif". Chassé du domaine de l’intellect, il est intégré à celui de l’affectivité. On a fait comme s’il ne relevait pas de la raison, mais de l’émotion. Désormais, il n’est plus de la connaissance raisonnée, mais de l’expression impulsive de l’être, étant le même mouvement de cœur que le sentiment amoureux ou l’effusion romantique devant les beautés de la nature.

Pourtant, cela n’a pas suffi. Le dérangement de sens ne cache pas tout. Des parcelles de réalité ont filtré. Des citoyens continuaient à entendre sentiment d’insécurité dans le sens de "conscience raisonnée de l’insécurité". Vivant sur leurs gardes, sans cesse aux aguets, ils ne prennent pas un mot pour un autre. La chasse a été ouverte. Ces citoyens, qui nommaient encore les crimes et les délits de leur nom, ont été soupçonnés de poursuivre des objectifs criminels en attisant les bas instincts. Sans preuve, ils ont été inculpés du crime de diffusion du roman noir de la société, laquelle est parfaite, depuis qu’elle est ouverte, solidaire, socialiste, et cela parce qu’ils auraient incité les beaufs et les Français ordinaires ou de souche à haïr les fractions les plus fragiles de la population, à savoir les immigrés, les Arabes, les clandestins, les étrangers, etc. N’étant plus nommés, les crimes et les délits sont devenus des fictions nées de l’imagination d’individus louches. A l’insécurité, a été donné pour matrice le fascisme hideux. Elle n’est plus une réalité, mais un fantôme errant parmi les ruines. Avec des mots qui, comme insécurité, ne réfèrent à rien dans la réalité, la langue participe à la vaste entreprise de dissimulation du réel. Non seulement elle est un écran, mais encore elle discrédite les citoyens qui restent fidèles au seul principe éclairé qui fonde l’ordre symbolique, celui de la justesse des noms.

Enfin, après avoir basculé de la connaissance raisonnée dans la glu de l’émotion larmoyante, sentiment d’insécurité, une fois qu’il a été dépossédé de sa justesse première, a été plongé dans le marigot bourbeux des troubles mentaux. Il n’a pas suffi que les réalités soient cachées, il a fallu que les citoyens qui s’évertuent à aller à contre-courant ou qui refusent le nouvel ordre des mots, passent pour des fous - des fous à lier, des fous à enfermer de toute urgence dans des lieux idoines, des fous à placer sous une camisole de force.

Le malheur du beau et juste sentiment d’insécurité lui est venu de sa ressemblance fortuite avec sentiment de culpabilité, sentiment d’infériorité, sentiment de supériorité. Dans ces noms, sentiment ne signifie pas "conscience de la réalité d’une chose", ni "mouvement du cœur", mais "émotivité excessive liée à une représentation prévalante qui dirige l’activité psychique et sociale en lui donnant une forme particulière, expression visible du trouble mental". Comme dans ces mots, sentiment est suivi de la préposition de et d’un nom en - té. Les ressemblances de sons, même si elles sont fortuites, portent à la ressemblance de sens. Les collision et collusion, lacune et lagune, allocution et allocation qui sont parfois employés l’un pour l’autre illustrent cette loi, comme infractus, lequel, à un malade du cœur, paraît plus juste, à cause de la syllabe frac de fracture ou d’effraction, qu’infarctus. La langue n’échappe pas au principe du qui se ressemble s’assemble, de sorte que sentiment d’insécurité a été apparié aux sentiments de supériorité, infériorité, culpabilité. Il n’est plus la connaissance qu’un citoyen éclairé a du réel, il s’est dégradé en désordre mental. Emotivité excessive, représentation prévalante, activité psychique dirigée qui n’est plus libre, il est l’expression visible d’un trouble mental. Les citoyens qui s’évertuent à connaître les réalités et à y donner un nom juste sont des dérangés mentaux. Ils ne dérangent plus les puissants : la langue transformée en camisole de force verbale les condamne à se taire.

Après que le sens a été manipulé, sentiment d’insécurité a servi à cacher des réalités gênantes, puis à empêcher qu’elles soient dites, enfin à faire passer pour fous les citoyens sensés qui regimbent contre le nouvel ordre verbal. Ces trois mots, en apparence anodins, ont été un écran, une herse ou une fibule, une camisole de force. Ils ont rempli, ou on leur a fait remplir, trois fonctions : dissimuler, nier, discréditer. Se succédant dans le temps, ces fonctions ne se situent pas sur le même plan. Elles s’étagent dans une subtile gradation de la plus simple (cacher) à la plus complexe (faire passer pour fous) ou de la moins nuisible à la plus nocive. C’est parce qu’il n’existe pas d’écran total, quoi qu’en prétendent les publicitaires, et qu’il est impossible de cacher intégralement les réalités que la herse verbale a été abaissée, celle-ci étant censée pallier les défauts de l’écran. C’est parce que, jamais, tous les Français ne seront réduits au silence (id est ne seront infibulés) que la langue sert de camisole de force. Et c’est parce qu’on ne peut pas faire passer pour fous (ou fascistes ou racistes) tous les citoyens sensés d’un pays encore libre qu’un jour ou l’autre, la bastille de l’asile sera abattue.

 

 

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