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14 janvier 2006

Islamisme

 

Il en se passe pas de jour sans que nous soyons exhortés à ne pas faire d’amalgame entre l’islam et l’islamisme. L’islam, nous dit-on, ne serait pas l’islamisme. Il n’aurait rien à voir avec les crimes de masse, les égorgements, les massacres, les attentats, les appels au djihad.

Ouvrons de Jean-François Champollion la "Notice sommaire sur l’histoire d’Egypte, rédigée à Alexandrie pour le vice-roi et remise à Son Altesse le 29 novembre 1829" (publiée dans Lettres et journaux écrits pendant le voyage d’Egypte, Christian Bourgois, éditeur, 1986, pp. 427-443). Page 429, nous lisons ceci : "Les anciennes histoires d’Egypte font remonter l’époque de cette révolution (un coup d’état des militaires contre les prêtres) à six mille ans environ avant l’islamisme", et page 430, ceci à nouveau : "Thèbes fut ruinée de fond en comble. Cet événement eut lieu environ 2800 ans avant le début de l’islamisme en Egypte". C’est en 622 que l’islam commence. Mahomet meurt en 632. En 642-43, l’Egypte chrétienne est conquise par les Arabes islamisés. Champollion donne à islamisme le sens d’islam.

Les auteurs de dictionnaires ne disent pas autre chose. Dans le Dictionnaire de la Langue française d’ Emile Littré, publié dans la seconde moitié du XIXe s., islamisme a deux acceptions : "1° la religion de Mahomet. 2° L’ensemble des pays où règne cette religion, dans le même sens que chrétienté par rapport aux pays chrétiens". Islam a pour significations "religion des mahométans" et "pays musulmans". Islamisme et islam sont synonymes. Le sens d’islamisme est illustré par un exemple tiré de l’Essai sur les Mœurs de Voltaire : "Ce ne fut point par les armes que l’islamisme (c’est-à-dire l’islam) s’établit dans plus de la moitié de notre hémisphère, ce fut par l’enthousiasme" (je laisse à Voltaire la responsabilité de cette assertion, qui est sans fondement).

Les auteurs du Trésor de la Langue Française, 16 volumes publiés par les Editions du CNRS entre 1973 et 1992, relèvent dans le volume 10, publié en 1983, islamisme, suivi de la seule acception suivante : "Religion des musulmans. Synonyme : islam". L’acception est illustrée par des exemples tirés de Lamartine, Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient (1832-33) ou Notes d’un voyageur, 1835, t I, p 194 ; in Oeuvres complètes, 1861, tomes 6, 7, 8 ("Le pacha, d’après un texte du Koran qui était favorable à l’accusé, lui laissa l’alternative ou d’être pendu une seconde fois, ou de se faire turc. Aboulias préféra ce dernier parti, et pratiqua pendant quelques temps l’islamisme") ; de Renan, L’Avenir de la science, 1890, p 42 ("L’islamisme, par la plus flagrante contradiction, n’a-t-il pas vu dans son sein un développement de science purement rationaliste ?") ; de Paul Adam, L’enfant d’Austerlitz, 1902, 202 ("Après la conquête de Jérusalem par les Arabes, la plupart des chrétiens durent se convertir à l’islamisme pour échapper aux supplices").

En français, islam et islamisme sont synonymes, et cela depuis 1697, quand d’Harbelot, professeur au Collège de France, a, dans sa Bibliothèque orientale, formé islamisme, en ajoutant le suffixe isme au mot arabe islam, le francisant de fait, parce que, de tous les noms désignant des religions, islam était le seul qui ne fût pas terminé par isme. La synonymie de ces deux noms est un fait de langue ancien, inscrit dans l’histoire de la langue et confirmé dans l’usage de nos meilleurs écrivains, même par les islamologues contemporains, puisque, dans le titre du livre de Bruno Etienne, L’islamisme radical (1987), islamisme a le sens "d’islam" : l’islamisme radical, c’est "l’islam à la racine", tel qu’il est exposé par les textes fondateurs et "l’islam extrémiste", tel que le prônent les militants de l’islam. Il est juste d’employer islamisme dans le sens d’islam, à savoir la religion des musulmans ou les pays musulmans. Non seulement cet emploi est pertinent, mais encore il est éclairant.

Précisons que les écrivains cités ci-dessus ne sont pas réputés avoir été hostiles à l’islam. J-Fr. Champollion était surnommé "l’Egyptien". Lors de la mission savante qu’il a dirigée en Egypte de 1828 à 1829, il se vêtait à l’égyptienne. Il emploie le nom islamisme dans une "notice historique" qu’il adresse à Mehemet Ali, vice-roi d’Egypte, pieux musulman, à qui il voue une très vive admiration. La famille de Paul Adam est connue pour avoir compté parmi ses membres d’ardents partisans de l’indépendance de l’Egypte vis-à-vis des deux empires, ottoman et britannique. Lamartine a été rémunéré pour écrire une histoire de l’empire ottoman favorable à ceux qui le rémunéraient. Voltaire a écrit une tragédie hostile au fondateur de l’islam, Mahomet ou le fanatisme, mais la phrase dans laquelle il emploie le nom islamisme ("l’islam s’est répandu par l’enthousiasme et la persuasion", assertion que toutes les données historiques infirment) confine à la dévotion, de sorte qu’il est impossible que ce mot ait un sens défavorable. Renan a écrit une Vie de Jésus qui a provoqué une polémique violente, parce qu’il niait la divinité de Jésus. Il se défie de toute "révélation", quelle qu’elle soit. Pourtant, comme il admire les langues et civilisations sémitiques, dont il est un des meilleurs spécialistes du XIXe s, il ne peut guère être suspecté de menées hostiles à l’Islam (avec un I : la civilisation que la religion a générée). Quant aux linguistes qui ont rédigé les dictionnaires cités, ils se contentent d’enregistrer l’usage, tel qu’ils l’ont lu chez les écrivains. Les Editions du CNRS qui ont publié le Trésor de la Langue française ne peuvent pas être accusées, au vu de leur catalogue, de menées hostiles à l’islam.

On objectera que le sens des mots évolue en fonction des événements. De fait, dans l’édition de 1992 du Petit Larousse (en grand format), islamisme est suivi de deux acceptions : "1. Vieilli. Religion musulmane, islam. 2. Mouvement politico-religieux préconisant l’islamisation complète, radicale, du droit, des institutions, du gouvernement dans les pays islamiques". On est en droit de juger étrange que la maison Larousse ait décidé de son propre chef que le sens "islam" d’islamisme, sens établi neuf ans auparavant dans le Trésor de la Langue française, était vieilli. Une acception est vieillie ou désuète quand elle n’est plus attestée depuis un siècle. Un sens qui vieillit en moins de dix ans, cela ne s’est jamais vu dans aucun dictionnaire du monde, sur quelque langue qu’il porte. C’est la mention vieilli du Petit Larousse qui mérite de figurer dans le Guiness des records ! Au sens 2, l’islamisme est un "mouvement politico-religieux préconisant l’islamisation complète, radicale, du droit, des institutions, du gouvernement dans les pays islamiques". C’est la définition exacte de l’islam comme système social, politique, juridique, totalitaire par nature. Ce que "préconise l’islamisme" n’est rien d’autre que le dogme, à savoir que l’islam soit l’islam et soit conforme aux textes fondateurs. En effet, l’islam impose l’islamisation du droit, des institutions, du gouvernement dans les pays islamiques et même dans tout pays où vit un musulman. Le Coran l’exige. Mahomet l’a institué. En islam, tout est musulman, les choses, les lois, les institutions, les gouvernements.

De fait, la mention vieilli qui apparaît dans cette définition est une pure manipulation verbale. La maison Larousse est engagée. On y est progressiste à tout crin, bien pensant, très politiquement correct. Ce qui pourrait ébrécher la statue de l’islam est gommé. La synonymie entre les deux noms islam et islamisme, qui pourrait porter tort, vu les événements, à l’islam, est renvoyée à un état de langue révolu. Elle est jetée "dans les poubelles de l’histoire", diraient les marxistes. Autrement dit, le Petit Larousse, édition de 1992, est aussi une œuvre de propagande. La séparation entre islam et islamisme est sans fondement. En la faisant, ses auteurs se soumettent aux diktats de ceux qui, musulmans ou non, exigent de distinguer l’islamisme de l’islam, bien que les Français, pendant trois siècles ou plus, aient tenu ces noms pour des synonymes parfaits. Amalgamer l’islam et l’islamisme, c’est renvoyer à la face des faussaires de mots la manipulation sémantique à laquelle ils se livrent.

 

Commentaires

ne pas distinguer l'islam, en tant que religion relevant de la croyance privée à l'instar des autres religions, et l'islamisme entant que doctrine politique fondant sa légitimité sur un islam conçu comme totalité, c'est faire le jeu justement de ce dernier,

Écrit par : l'islam un religion comme une autre | 14 janvier 2006

Votre étude lexicale est très éclairante. Je serais tenté d'y ajouter qu'à l'époque où notre langue était encore prise au sérieux, on a hésité à introduire tel quel un mot étranger comme "islam", qui est du pur arabe, et on l'a naturalisé par un suffixe.
A propos de votre citation de Voltaire, "ce ne fut point par les armes que l'islamisme s'établit dans plus de la moitié de notre hémisphère, ce fut par l'enthousiasme", observez qu'enthousiasme au XVIII°s n'a pas tout à fait le même sens qu'aujourd'hui. Il est encore fort proche de son sens étymologique, "en-théos", avoir un dieu en soi, être possédé par la divinité; sous la plume de Voltaire, l'enthousiasme désigne un état d'exaltation mystique et de folie, jugés sévèrement. Autrement dit, ce ne fut point par les armes, mais par le fanatisme religieux, que l'islamisme se répandit si vite. Enthousiasme devint un terme élogieux avec la réhabilitation des passions de la fin du XVIII°s et du Romantisme, auquel Voltaire ne participe pas.
Enfin, pour abonder dans votre sens, je trouve islamisme au sens que vous dites dans les passionnants écrits d'Alexis de Tocqueville sur l'Algérie et sa colonisation, publiés chez GF Flammarion: ainsi p.59, "Il est donc permis de croire que si nous prouvons de plus en plus que sous notre domination ou dans notre voisinage l'islamisme n'est point en danger, les passions religieuses achèveront de s'éteindre et que nous n'aurons en Afrique que des ennemis politiques." (Lettre sur l'Algérie de 1837).
Bien amicalement, HB

Écrit par : Henri | 14 janvier 2006

Merci pour le complément que vous apportez au sens d'enthousiasme et qui éclaire bien la citation de Voltaire. Il reste que, dans la citation, au mot "enthousiasme" est coordonné le mot "persuasion". Voltaire entend sans aucun doute "enthousiasme" dans un sens défavorable. Mais pas le mot "persuasion". Il faudrait se reporter au texte pour établir avec rigueur le sens de la citation.
Cordialement

Écrit par : Arouet Le Jeune | 17 janvier 2006

De quel livre provient la citation de Voltaire, cher M. Arouet?
Pour ce qui est du rôle de la persuasion dans l'extension de l'Islam, je pense par exemple au livre d'Alain Besançon, "Trois tentations dans l'Eglise", qui consacre un chapitre au phénomène curieux d'effondrement des églises locales en pays conquis par les Arabes, Afrique romaine, Espagne, Egypte, Syrie: il ne resta plus qu'une population résiduelle là où ces pays, anciennement et profondément christianisés, auraient pu et dû résister. Les premiers califes mêmes s'en inquiétèrent, qui voyaient fondre à vue d'oeil les larges populations de contribuables chrétiens de leur fameux impôt des dhimmis...
Amicalement,
Henri

Écrit par : Henri | 17 janvier 2006

Merci pour vos commentaires et les compléments que vous apportez à ces notes. La citation de Voltaire est extraite de l'Essai sur les moeurs, 7 (c'est la référence que donne Littré).
Cordialement

Écrit par : Arouet Le Jeune | 21 janvier 2006

L'avis de Daniel Pipes sur la question (extrait d'une traduction à paraître cet automne):

L'emprunt peut-être le plus important de tous, et le troisième des aspects exposés ici, est la découverte par les islamistes des idéologies totalitaristes de l'Occident. L'Islam radical transforme en effet la religion islamique traditionnelle en une idéologie rappelant celles du XXe siècle. À cet égard, le terme islamisme est exact et approprié, car il indique que ce phénomène est un « -isme » comparable aux autres « -ismes » du XXe siècle, soit un système doctrinal régissant l'exercice du pouvoir et la gestion des biens. L'islamisme constitue ainsi une variante islamique des idées utopiques radicales de notre temps ; après le fascisme et le marxisme-léninisme, vient l'islamisme. De même que les versions précédentes articulées autour d'un contenu utopique radical, il cherche à construire la société idéale en obligeant les gens à se conformer à un plan prédéfini, lequel est ici d'inspiration islamique.
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Écrit par : ajm | 22 janvier 2006

Certes. Il est éclairant de rapprocher les formes radicales, extrémistes et politiques de l'islam des grands totalitarismes du XXe siècle : socialisme national ("Nationalsozialismus" en allemand) et socialisme international ou communisme. Ben Laden, Zarqaoui, Khomeiny et alii, comme Idi Amin Dada et Sékou Touré, ont sans doute autant à voir avec Pol Pot, Hitler, Ceaucescu, Lénine, Castro, Salazar, Trotski, etc. qu'avec les "grands ancêtres" dont ils se prétendent les continuateurs. Cette similitude tient au fait que les formes par lesquelles un pouvoir sans légitimité et terroriste s'impose aux peuples ne sont pas infinies ou déclinables à l'infini. L'éventail des "possibles" est limité : c'est tuer, massacrer, faire peur, censurer, interdire. Mais ramener les formes totalitaires de l'islam aux totalitarismes connus et d'origine européenne, c'est aussi prendre le risque d'effacer sous l'analogie forcée la spécificité de ce qui est, à tort, nommé "islamisme" (comme distinct de l'islam ou même contraire à l'islam), ainsi que la nature ou l'essence de ce qu'est l'islam, du moins telle que le révèlent ses racines ou ses textes fondateurs. De plus, ce qui fait l'objet des "notes" de ce blog, ce sont d'abord les "mots" et les "mots" en tant que signes de concepts, plus particulièrement le "travail" idéologique qui est à l'oeuvre dans les dénominations forcées ou fausses ou factices.
Cordialement

Écrit par : Arouet Le Jeune | 22 janvier 2006

Oui. Je soulignerai juste que, dans le texte en question, Pipes ne ramène pas simplement les formes radicales de l’islam aux totalitarismes européens. Il y distingue entre trois mouvements islamiques, trois réponses, générés par le problème patent des civilisations islamiques modernes: le sécularisme, le réformisme et le fondamentalisme.

Dans cette optique, l’«Islam radical», ou islamisme, est pour lui la manifestation du fondamentalisme. Ce mouvement se sert d’une partie de l’Islam (que d’autres sont libres de considérer comme le «vrai» Islam, l’Islam tout court ou encore le cœur de l’Islam, là n’est pas son propos) pour lancer un projet qui s’inscrit tout à fait dans la lignée des «ismes» occidentaux du XXe siècle.

Il s’agit d’un travail d’analyse politique qui ne prend en fait aucun risque avec la définition de la nature réelle de l’Islam (ou de l’islam – j’utilise systématiquement la majuscule, car je ne parviens jamais à distinguer assez clairement entre la religion et la civilisation), mais qui se concentre sur les enjeux concrets liés à ses manifestations modernes.

Dans ce cadre, et dans la mesure où le propos est correctement exposé, l’utilisation de termes «factices» me semble justifiée, d’autant plus qu’elle est largement acceptée. À tel point qu’il me semblait judicieux d’opposer cette vision «utilitariste» à celle que vous proposez. Car il est parfois plus indiqué de se servir des erreurs (ou des créations des faussaires de mots) communément admises que de les corriger. Car il existe bel et bien diverses tendances dans l’islam, et il faut bien (an sens de tant bien que mal) les nommer. Ainsi, la dichotomie entre islam et islamisme peut se révéler justifiée, malgré tous ses travers.

Cela dit, je serais bien en peine de choisir laquelle de ces démonstrations est la plus utile. Je pense en fait que les deux sont tout aussi importantes et indispensables.
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Écrit par : ajm | 22 janvier 2006

Les citations de Pipes me rappellent le livre qu'un philosophe iranien fit paraître dès 1982 ou 83, Dariush Shayegan, "Qu'est-ce qu'une révolution religieuse?". Sa thèse dérivait de l'étude de l'occidentalisation relative de l'islam iranien et de la réponse à cette influence, réponse que l'on croyait purement musulmane (le fondamentalisme) et enracinée dans les traditions du pays, alors que pour Shayegan, l'islam de l'islamisme n'était qu'un habillage idéologique, comme le Marx du marxisme, nullement un mouvement authentiquement oriental, non-européen et culturellement "anti-colonial." C'est un débat très intéressant, dans lequel je ne sais comment trancher. Bien à vous,
HB

Écrit par : Henri | 22 janvier 2006

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