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15 janvier 2006

Légitime

 

 

Dans l’œuvre de Bourdieu et de nombreux sociologues, l’adjectif légitime qualifie tantôt la langue française, tantôt la culture exprimée dans cette langue : le chapitre premier de Ce que parler veut dire a pour titre "la production et la reproduction de la langue légitime" (Fayard, 1982). La langue légitime dont la "production" et la "reproduction" sont étudiées est ce que les sociologues et Bourdieu nomment le "dialecte parisien", le mot langue étant trop noble ou trop objectif pour désigner la langue française parlée et écrite du XVIe au XXe siècle. Nommée dialecte, elle est rabaissée au niveau d’un triste baragouin. C’est le seul Etat royal et central, préfiguration du très haïssable Etat nation moderne, qui l’aurait rendue "légitime", en l’imposant par la violence à des millions de malheureux paysans. Le Roi aurait exigé de ses sujets qu’ils abandonnent leur belle langue, que Bourdieu se garde bien de nommer patois, pour parler le français. La langue légitime aurait détruit les identités qu’ont façonnées les langues régionales : le béarnais, l’occitan, le corse, le basque, l’alsacien, le picard, etc. De la même manière, une "culture légitime" – celle qui est ou était enseignée à l’école (Racine, Hugo, Bach, Raphaël, le beau langage) - a relégué dans des culs de basse-fosse d’autres cultures déclarées "illégitimes" : l’accordéon, le kitsch, la musette, les banlieues grises, des cultures populaires ignorées, exploitées, détruites à petit feu. La France aurait pour enfants légitimes le français et le théâtre classique et, nées dans d’autres lits, des langues et des cultures illégitimes, dont l’occitan et la pétanque qui a autant de valeur que Platon. La blague est hénaurme, aurait dit Flaubert, qui était expert en Bêtise, mais elle a reçu un accueil favorable dans les universités et chez les bien pensants : n’a-t-elle été proférée du haut d’une chaire du Collège de France ?

Légitime a plusieurs sens. Il signifie "qui a les conditions, les qualités requises par la loi", dans "mariage légitime" ou "enfant légitime". Littré précise qu’il "se dit en général des choses fondées sur un droit ou une raison qu’on ne pourrait violer sans injustice ou déraison". Il signifie aussi "qui a un caractère de loi". Ce n'est pas la loi, mais ça en a l'apparence. Il en est ainsi dans "pouvoirs légitimes" ou dans "dynastie légitime" : "dynastie qui règne en vertu d’un droit traditionnel, par opposition aux princes qui règnent par des coups d’état ou par la volonté nationale", ainsi que le définit Emile Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française. Au XIXe siècle, les légitimistes étaient partisans des princes légitimes de la branche aînée des Bourbons, qui possèdent ou posséderaient un droit naturel à régner sur la France. Légitime renvoie à l’Ancien Régime et à la volonté de restaurer par la violence cet ordre ancien et archaïque.

Légitime fait de la langue française et de la culture diffusée naguère par l’école deux réalités réactionnaires ou monarchistes, donc "ringardes", dépourvues de tout crédit, imposées par la force et à éliminer. Voilà comment les sociologues font "de la science".

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Autre mot en relation, entendu dans la bouche de formateurs d'IUFM, à propos de la littérature à rejeter: "patrimonial."

Écrit par : Henri | 17 janvier 2006

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