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23 janvier 2006

Phobie

 

 

Le préfixe anti sert à former des milliers de mots. D’un individu ou d’un groupe d’individus, d’une pensée, d’un pays, d’une organisation, qui, entre 1930 et 1945, ont rejeté ou critiqué le socialisme national ou s’y sont opposés, on dit qu’ils sont antinazis. Les jésuites de Lyon qui, en 1941, ont fondé Témoignage catholique devenu, par souci d’œcuménisme, Témoignage chrétien, et qui, dans une belle et émouvante prosopopée, ont exhorté la France "à ne pas perdre son âme", ce qu’elle faisait en collaborant avec les armées d’occupation, sont antinazis. Ceux qui critiquent le fascisme ou s’y opposent sont antifascistes. Ceux qui critiquent le christianisme sont antichrétiens. Voltaire qui critiquait la Révélation, dont il jugeait qu’elle était source d’abus, était anti-judaïque et antichrétien. Comme il déteste les despotes cruels, il a composé une tragédie, Mahomet, dans laquelle le prophète a les traits d’un tyran barbare. Voltaire peut être dit anti-musulman.

Selon les auteurs du Trésor de la Langue Française, "anti- est toujours en expansion". Ceux qu’horripilent les cyclistes, les camions, la dépression nerveuse, les fusées, la lune, sont ou peuvent être dits anticyclistes, anticamions, antilune, antifusées, antidépression. Il n’y a pas de limite à la formation de mots suivant ce modèle. En usant du mot ainsi forgé, le sujet parlant fait savoir qu’il est contre la notion, la chose, la personne désignée par le mot qui suit anti. C’est clair, simple, efficace, sans ambiguïté.

Pourtant, anti ne suffit pas. Les réserves, même timides, sur les homosexuels ou leurs mœurs, valent à ceux qui les expriment d’être taxés d’homophobie. S’il est question d’islam, toute critique de cette religion et des musulmans, même bénigne, parfaitement légitime en France, puisqu’elle est reconnue par le droit de "libre communication des opinions et des pensées" (in Déclaration des droits de l’Homme, 1789), est islamophobie.

Phobie n’est pas neutre. En effet, la phobie n’est pas une répugnance ou une peur ordinaire : c’est un "symptôme névrotique", qui se caractérise par "une réaction d’angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée". Classée parmi les "anomalies mentales", cette "peur excessive (...) conduit à une agressivité refoulée ou à un sentiment de culpabilité intense" "s’exprimant sous la forme d’une peur en apparence irrationnelle des lieux clos ou élevés, des chats, des orages ou de quelque autre parmi la quasi infinité des objets possibles de phobie" (Cerminara, 1982). Chaque fois qu’un citoyen ose dire ce qu’il est interdit de dire ou ose penser ce qu’il est interdit de penser, c’est-à-dire chaque fois qu’il fait usage de sa liberté, que lui garantit la déclaration des droits de l’homme, une maladie mentale est diagnostiquée. Une place lui est réservée à l’hôpital psychiatrique. L’objectif n’est pas seulement de faire taire, il est aussi de faire honte. Se livrer à un examen critique de l’islam et de l’Islam, comme on le fait, sans la moindre retenue, du christianisme ou de la Chrétienté (abolie depuis des siècles), est ramené à une folie.

La critique de l’islam en tant que religion (avec un i minuscule) ou de l’Islam (avec un I majuscule) en tant que civilisation, à partir du moment où elle est qualifiée d’islamophobie, devient taboue. Si, malgré l’interdit, elle se fait entendre, celui qui ose l’exprimer est un dérangé mental. Un libre penseur qui critique les chrétiens et le christianisme n’est pas christianophobe. Là où la critique raisonnée des dogmes est une phobie, la liberté d’examen est abolie. Dans les tyrannies, quelles qu’elles soient, modernes ou archaïques, communistes ou fascistes ou musulmanes, la liberté d’examen est impossible. C’est ce qui menace en France où il est fait obligation de renoncer à l’exercice du libre examen devant les forteresses islam et Islam. La stigmatisation islamophobe est le prodrome de futurs bûchers.

A partir du moment où ils ont pris le pouvoir par la force, les bolcheviks, communistes, léninistes et trotskistes, où que ce soit dans le monde, Chine, Ethiopie, Cambodge, Guinée, URSS et pays satellites, Corée, Cuba, Viêt-nam, Laos, ont commis ou incité leurs sectateurs à commettre des crimes abominables, lesquels, additionnés, dépassent le total inconcevable, et qui ne sera sans doute jamais égalé dans l’histoire de l’humanité, de 85 millions. Des innocents ont été sacrifiés sur les autels fumants de la société parfaite, du paradis sur terre ou de l’utopie réalisée ici et maintenant. Tièdes, opposants, sceptiques, imaginaires ou potentiels, enfants de ces tièdes ou de ces opposants, cousins, oncles, parents, etc., et ceux qui étaient accusés d’appartenir aux classes nuisibles : moujiks, prêtres, marchands, propriétaires de quelques biens que ce soit, officiers, vagabonds, érudits, ont été exterminés. Après 1956, las de tuer et conscients que les massacres et les génocides ne feraient pas du socialisme le paradis annoncé par la théorie et plutôt que de renoncer à la théorie, les maîtres de l’URSS se sont rabattus, faute de mieux, sur la psychiatrie. Plutôt que de tuer les opposants, les sceptiques, les tièdes, les croyants, ils les ont fait passer pour fous. Déclarés fous, les opposants ont été internés de force. De fait, le nettoyage du saint paradis soviétique a continué, mais par d’autres moyens. Il est vrai qu’il faut être fou et fou à lier pour nier que le paradis est au paradis. Ainsi, la bonne et très léniniste balle dans la nuque a été troquée contre la camisole de force. Pour les internés de force, le progrès a été indéniable. Ils ont perdu la liberté, le traitement chimique qui leur était infligé leur a grignoté la raison, mais ils sont restés en vie et quelques-uns, dont l’admirable Vladimir Boukovsky, ont fini par échapper aux griffes du monstre et être expulsés vers la liberté.

De fait, une voie nouvelle a été ouverte, dans laquelle s’engouffrent les faux monnayeurs de langue qui recourent en France à la camisole de force verbale. Connaître le réel, nommer les choses par leur nom, dire d’un crime qu’il n’est pas une incivilité, mais un crime, user de mots justes, ne pas mentir à soi-même et aux autres, c’est de la folie. Les citoyens soucieux de nommer les choses par des noms justes sont suspectés de dérangement mental. Certes, s’ils avaient été soviétiques, ils auraient été internés. Ils ne l’ont pas été, parce qu’en France, on n’interne plus personne, depuis que les "murs de l’asile" ont été abattus, que la folie a été portée au débit de la seule société capitaliste ou libérale, que la famille a été accusée de causer ce désordre génétique qu’est l’autisme et que la psychiatrie s’est muée en antipsychiatrie. On s’est contenté de passer à ces citoyens une camisole et de faire d’eux des momies. Ce n’est pas le corps qui a été entouré de bandelettes, mais la raison. L’asile n’a plus rien de psychiatrique. Il est linguistique.

Il faudrait un nouveau Foucault pour écrire l’histoire de cette folie française et moderne.

Commentaires

Je lis avec grand intérêt votre travail de décryptage idéologique de l'emploi des mots. Il est utile de démontrer que les mots sont polysémiques et riches d'intentionalités plus ou moins vertueuses et/ou nuisibles...

Écrit par : claudine | 23 janvier 2006

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