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24 janvier 2006

Pluriel

 

 

 

Pluriel est familier aux écoliers qui ont appris les rudiments de la grammaire. Le nom est employé parfois comme adjectif dans "la forme plurielle d’un nom" ou "le nombre pluriel" par exemple. Ce qui est nouveau en français, c’est l’emploi de pluriel comme adjectif dans un contexte politique : "gauche plurielle" ou "majorité plurielle". Là, plurielle a remplacé unie. Il y a trente ans, les militants rêvaient de "gauche unie". N’ayant pas pu l’obtenir ou ayant constaté que les divergences étaient trop fortes pour unir ce qui ne pouvait pas l’être, Jospin et ceux qui pensent pour lui ont remplacé plurielle par unie, afin de signifier que les partis de gauche ne fusionnaient pas dans un tout indistinct, que chacun conservait son quant-à-soi, son identité ou même son indépendance, bref que chacun restait lui-même en participant à l’application d’une même politique. De toute façon, c’était l’unité dans la diversité et dans le respect des différences ou la disparition pure et simple, comme cela a failli se produire après la déroute électorale de 1993.

Bien évidemment, mon intention n’est pas de me gausser des contorsions auxquelles cette gymnastique peut conduire, ni même de ce que ce respect affiché des différences dans l’unité a de purement verbal ou relève de la simple casuistique, ni même d'amuser les amoureux de la langue de l’extension abusive, du point de vue grammatical, de cet emploi de pluriel, mais d’en faire la généalogie, de comprendre d’où vient ce pluriel, dans quel socle épistémologique il tire sa signification.

Ceux qui connaissent la déconstruction, cette lame de fond qui submergea la pensée dans les années 1960-70, savent que l’adjectif pluriel, signifiant la qualité de ce qui n’est pas uniforme, qui ne forme pas un bloc, et dont le contraire serait totalitaire, prédiqué à des noms comme texte, œuvre, littérature ou société, etc. est un terme chéri des penseurs qui, à la manière de Heidegger, de Blanchot, de Derrida, de Barthes, de Kristeva, etc. ont mis au jour les fondements des grands systèmes de pensée et des savoirs (philologie, grammaire, métaphysique, littérature, sciences, etc.) et ont démontré que ces fondements étaient des préjugés ou des présupposés, nommés, suivant les besoins de la cause, tantôt ethnocentrisme, tantôt européocentrisme, logocentrisme, modernité, progrès, qu’ils n’avaient pas d’autre validité que les habitudes de pensée ou qu’ils tiraient leur légitimité d’institutions à caractère scientifique (universités, académies, sociétés savantes, centres de recherche, etc.) ou de disciplines instituées. Ces postulats post-modernes du texte pluriel ou du sens pluriel sont de la pure idéologie. Rien ne les confirme. Mais ils ont, comme toute idéologie, pour fonction pratique de déconstruire, c’est-à-dire de délégitimer, déformer, réduire à néant, ridiculiser, les méthodes de la critique historique, grammaticale ou philologique établies avec peine depuis la Renaissance par des savants, des humanistes, des philologues désireux d’établir le sens d’un texte. Au sens, le pluriel oppose le divers, l’insaisissable, la lecture arbitraire - parfois la scolastique médiévale redécouverte parallèlement à la critique des savoirs. Un texte pluriel signifie tout et n’importe quoi et surtout tout ce qu’on veut ou croit ou décide qu’il signifie, toutes les significations que le désir ou l’inconscient fait surgir, des plus anodines ou des plus stupides aux plus subtiles ou aux plus ingénieuses, même si - ou surtout si - ces significations ne sont pas dans le texte. Bref, pluriel est le cri de ralliement de tous ceux qui, par cupidité, volonté de pouvoir, ressentiment, prennent les savoirs institués ou en cours de constitution pour cible, ces savoirs étant accusés, sans preuve, d’êtres uniformes, totalitaires, liberticides, obscurantistes et tout ce que l’on voudra d’autre. La haine des savoirs occidentaux (et de ces seuls savoirs) est devenue le credo de ceux qui se baptisent pluriels, à moins que ce soit la gauche elle-même que la gauche plurielle déconstruit, en rejetant ce qui, jadis, la fondait et en transformant l’or pur du libre examen en vil plomb de préjugés obscurantistes.

 

Commentaires

Cette fois-ci et c'est la première fois, vous êtes un peu léger.

Écrit par : phineus | 24 janvier 2006

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