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25 janvier 2006

Born again islamistes

 

 

 

 

Dans Le Figaro du 30 juillet 2005, le "célèbre" islamologue Roy emploie les mots born again islamistes à propos des poseurs de bombes qui, dans le métro et les autobus de Londres, en juillet 2005, ont tué plusieurs dizaines d’innocents et grièvement blessé des centaines de malheureux.

Born again islamistes est un mot chimère, moitié anglo-américain (born again signifie, non pas "nouveau-né", mais "né à nouveau" : il a, en français, pour équivalent rené), moitié français et fictif ou imaginaire : une chimère étant dans la mythologie un monstre qui "avait la tête et le poitrail d’un lion, le ventre d’une chèvre et la queue d’un dragon" (Littré, Dictionnaire de la langue française). En effet, l’adjectif islamiste, qui n’existe pas en arabe, a été forgé par les fabricants de mythes pour éviter d’employer les mots justes et reçus par l’usage, islamique et musulman. Born again islamistes pourrait être assez bien traduit par "renés de l’islam". Bien que la réalité criminelle à laquelle il réfère soit tragique, ce qualificatif, qui semble délicieux et précieux, n’a pas été fabriqué dans les salons du XVIIe siècle, mais en 2005 par un docteur ès islam, très savant, labellisé CNRS, ayant pignon sur rue et large accès aux media. Alors qu’un nom désigne plus ou moins objectivement une réalité, un adjectif, au contraire, qualifie une réalité, porte un jugement ou prend parti.

La qualification de born again est celle que se donnent ces Américains qui, après avoir trouvé ou retrouvé Dieu, changent de vie, réforment leurs mœurs et s’abandonnent à la charité du Christ : ils ne projettent pas, ni n’ont jamais projeté, de tuer qui que ce soit, même pas leurs pires ennemis. Ils veulent seulement vivre en accord avec leurs convictions. Les auteurs des attentats de Londres, leurs complices ou leurs inspirateurs sont des tueurs. Les désigner par un qualificatif valorisant et mélioratif spécifique du christianisme, puisque René est devenu un nom propre de baptême, c’est ou bien mépriser les malheureux lecteurs que l’on trompe sans vergogne, ou bien effacer par une dénomination positive des crimes contre l’humanité. Non seulement born again islamistes est un qualificatif faux, mais encore il est injurieux pour ces hommes et ces femmes qui ont décidé de changer de vie et de devenir meilleurs et que Roy assimile à des tueurs. Ceux-ci sont le plus souvent des Américains. Ces mots, en apparence anodins, véhiculent souterrainement un mépris sans limite (raciste ? xénophobe ?), spécifique des pontes de l’Université, pour les habitants des Etats-Unis et leurs mœurs.

24 janvier 2006

Pluriel

 

 

 

Pluriel est familier aux écoliers qui ont appris les rudiments de la grammaire. Le nom est employé parfois comme adjectif dans "la forme plurielle d’un nom" ou "le nombre pluriel" par exemple. Ce qui est nouveau en français, c’est l’emploi de pluriel comme adjectif dans un contexte politique : "gauche plurielle" ou "majorité plurielle". Là, plurielle a remplacé unie. Il y a trente ans, les militants rêvaient de "gauche unie". N’ayant pas pu l’obtenir ou ayant constaté que les divergences étaient trop fortes pour unir ce qui ne pouvait pas l’être, Jospin et ceux qui pensent pour lui ont remplacé plurielle par unie, afin de signifier que les partis de gauche ne fusionnaient pas dans un tout indistinct, que chacun conservait son quant-à-soi, son identité ou même son indépendance, bref que chacun restait lui-même en participant à l’application d’une même politique. De toute façon, c’était l’unité dans la diversité et dans le respect des différences ou la disparition pure et simple, comme cela a failli se produire après la déroute électorale de 1993.

Bien évidemment, mon intention n’est pas de me gausser des contorsions auxquelles cette gymnastique peut conduire, ni même de ce que ce respect affiché des différences dans l’unité a de purement verbal ou relève de la simple casuistique, ni même d'amuser les amoureux de la langue de l’extension abusive, du point de vue grammatical, de cet emploi de pluriel, mais d’en faire la généalogie, de comprendre d’où vient ce pluriel, dans quel socle épistémologique il tire sa signification.

Ceux qui connaissent la déconstruction, cette lame de fond qui submergea la pensée dans les années 1960-70, savent que l’adjectif pluriel, signifiant la qualité de ce qui n’est pas uniforme, qui ne forme pas un bloc, et dont le contraire serait totalitaire, prédiqué à des noms comme texte, œuvre, littérature ou société, etc. est un terme chéri des penseurs qui, à la manière de Heidegger, de Blanchot, de Derrida, de Barthes, de Kristeva, etc. ont mis au jour les fondements des grands systèmes de pensée et des savoirs (philologie, grammaire, métaphysique, littérature, sciences, etc.) et ont démontré que ces fondements étaient des préjugés ou des présupposés, nommés, suivant les besoins de la cause, tantôt ethnocentrisme, tantôt européocentrisme, logocentrisme, modernité, progrès, qu’ils n’avaient pas d’autre validité que les habitudes de pensée ou qu’ils tiraient leur légitimité d’institutions à caractère scientifique (universités, académies, sociétés savantes, centres de recherche, etc.) ou de disciplines instituées. Ces postulats post-modernes du texte pluriel ou du sens pluriel sont de la pure idéologie. Rien ne les confirme. Mais ils ont, comme toute idéologie, pour fonction pratique de déconstruire, c’est-à-dire de délégitimer, déformer, réduire à néant, ridiculiser, les méthodes de la critique historique, grammaticale ou philologique établies avec peine depuis la Renaissance par des savants, des humanistes, des philologues désireux d’établir le sens d’un texte. Au sens, le pluriel oppose le divers, l’insaisissable, la lecture arbitraire - parfois la scolastique médiévale redécouverte parallèlement à la critique des savoirs. Un texte pluriel signifie tout et n’importe quoi et surtout tout ce qu’on veut ou croit ou décide qu’il signifie, toutes les significations que le désir ou l’inconscient fait surgir, des plus anodines ou des plus stupides aux plus subtiles ou aux plus ingénieuses, même si - ou surtout si - ces significations ne sont pas dans le texte. Bref, pluriel est le cri de ralliement de tous ceux qui, par cupidité, volonté de pouvoir, ressentiment, prennent les savoirs institués ou en cours de constitution pour cible, ces savoirs étant accusés, sans preuve, d’êtres uniformes, totalitaires, liberticides, obscurantistes et tout ce que l’on voudra d’autre. La haine des savoirs occidentaux (et de ces seuls savoirs) est devenue le credo de ceux qui se baptisent pluriels, à moins que ce soit la gauche elle-même que la gauche plurielle déconstruit, en rejetant ce qui, jadis, la fondait et en transformant l’or pur du libre examen en vil plomb de préjugés obscurantistes.

 

23 janvier 2006

Phobie

 

 

Le préfixe anti sert à former des milliers de mots. D’un individu ou d’un groupe d’individus, d’une pensée, d’un pays, d’une organisation, qui, entre 1930 et 1945, ont rejeté ou critiqué le socialisme national ou s’y sont opposés, on dit qu’ils sont antinazis. Les jésuites de Lyon qui, en 1941, ont fondé Témoignage catholique devenu, par souci d’œcuménisme, Témoignage chrétien, et qui, dans une belle et émouvante prosopopée, ont exhorté la France "à ne pas perdre son âme", ce qu’elle faisait en collaborant avec les armées d’occupation, sont antinazis. Ceux qui critiquent le fascisme ou s’y opposent sont antifascistes. Ceux qui critiquent le christianisme sont antichrétiens. Voltaire qui critiquait la Révélation, dont il jugeait qu’elle était source d’abus, était anti-judaïque et antichrétien. Comme il déteste les despotes cruels, il a composé une tragédie, Mahomet, dans laquelle le prophète a les traits d’un tyran barbare. Voltaire peut être dit anti-musulman.

Selon les auteurs du Trésor de la Langue Française, "anti- est toujours en expansion". Ceux qu’horripilent les cyclistes, les camions, la dépression nerveuse, les fusées, la lune, sont ou peuvent être dits anticyclistes, anticamions, antilune, antifusées, antidépression. Il n’y a pas de limite à la formation de mots suivant ce modèle. En usant du mot ainsi forgé, le sujet parlant fait savoir qu’il est contre la notion, la chose, la personne désignée par le mot qui suit anti. C’est clair, simple, efficace, sans ambiguïté.

Pourtant, anti ne suffit pas. Les réserves, même timides, sur les homosexuels ou leurs mœurs, valent à ceux qui les expriment d’être taxés d’homophobie. S’il est question d’islam, toute critique de cette religion et des musulmans, même bénigne, parfaitement légitime en France, puisqu’elle est reconnue par le droit de "libre communication des opinions et des pensées" (in Déclaration des droits de l’Homme, 1789), est islamophobie.

Phobie n’est pas neutre. En effet, la phobie n’est pas une répugnance ou une peur ordinaire : c’est un "symptôme névrotique", qui se caractérise par "une réaction d’angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée". Classée parmi les "anomalies mentales", cette "peur excessive (...) conduit à une agressivité refoulée ou à un sentiment de culpabilité intense" "s’exprimant sous la forme d’une peur en apparence irrationnelle des lieux clos ou élevés, des chats, des orages ou de quelque autre parmi la quasi infinité des objets possibles de phobie" (Cerminara, 1982). Chaque fois qu’un citoyen ose dire ce qu’il est interdit de dire ou ose penser ce qu’il est interdit de penser, c’est-à-dire chaque fois qu’il fait usage de sa liberté, que lui garantit la déclaration des droits de l’homme, une maladie mentale est diagnostiquée. Une place lui est réservée à l’hôpital psychiatrique. L’objectif n’est pas seulement de faire taire, il est aussi de faire honte. Se livrer à un examen critique de l’islam et de l’Islam, comme on le fait, sans la moindre retenue, du christianisme ou de la Chrétienté (abolie depuis des siècles), est ramené à une folie.

La critique de l’islam en tant que religion (avec un i minuscule) ou de l’Islam (avec un I majuscule) en tant que civilisation, à partir du moment où elle est qualifiée d’islamophobie, devient taboue. Si, malgré l’interdit, elle se fait entendre, celui qui ose l’exprimer est un dérangé mental. Un libre penseur qui critique les chrétiens et le christianisme n’est pas christianophobe. Là où la critique raisonnée des dogmes est une phobie, la liberté d’examen est abolie. Dans les tyrannies, quelles qu’elles soient, modernes ou archaïques, communistes ou fascistes ou musulmanes, la liberté d’examen est impossible. C’est ce qui menace en France où il est fait obligation de renoncer à l’exercice du libre examen devant les forteresses islam et Islam. La stigmatisation islamophobe est le prodrome de futurs bûchers.

A partir du moment où ils ont pris le pouvoir par la force, les bolcheviks, communistes, léninistes et trotskistes, où que ce soit dans le monde, Chine, Ethiopie, Cambodge, Guinée, URSS et pays satellites, Corée, Cuba, Viêt-nam, Laos, ont commis ou incité leurs sectateurs à commettre des crimes abominables, lesquels, additionnés, dépassent le total inconcevable, et qui ne sera sans doute jamais égalé dans l’histoire de l’humanité, de 85 millions. Des innocents ont été sacrifiés sur les autels fumants de la société parfaite, du paradis sur terre ou de l’utopie réalisée ici et maintenant. Tièdes, opposants, sceptiques, imaginaires ou potentiels, enfants de ces tièdes ou de ces opposants, cousins, oncles, parents, etc., et ceux qui étaient accusés d’appartenir aux classes nuisibles : moujiks, prêtres, marchands, propriétaires de quelques biens que ce soit, officiers, vagabonds, érudits, ont été exterminés. Après 1956, las de tuer et conscients que les massacres et les génocides ne feraient pas du socialisme le paradis annoncé par la théorie et plutôt que de renoncer à la théorie, les maîtres de l’URSS se sont rabattus, faute de mieux, sur la psychiatrie. Plutôt que de tuer les opposants, les sceptiques, les tièdes, les croyants, ils les ont fait passer pour fous. Déclarés fous, les opposants ont été internés de force. De fait, le nettoyage du saint paradis soviétique a continué, mais par d’autres moyens. Il est vrai qu’il faut être fou et fou à lier pour nier que le paradis est au paradis. Ainsi, la bonne et très léniniste balle dans la nuque a été troquée contre la camisole de force. Pour les internés de force, le progrès a été indéniable. Ils ont perdu la liberté, le traitement chimique qui leur était infligé leur a grignoté la raison, mais ils sont restés en vie et quelques-uns, dont l’admirable Vladimir Boukovsky, ont fini par échapper aux griffes du monstre et être expulsés vers la liberté.

De fait, une voie nouvelle a été ouverte, dans laquelle s’engouffrent les faux monnayeurs de langue qui recourent en France à la camisole de force verbale. Connaître le réel, nommer les choses par leur nom, dire d’un crime qu’il n’est pas une incivilité, mais un crime, user de mots justes, ne pas mentir à soi-même et aux autres, c’est de la folie. Les citoyens soucieux de nommer les choses par des noms justes sont suspectés de dérangement mental. Certes, s’ils avaient été soviétiques, ils auraient été internés. Ils ne l’ont pas été, parce qu’en France, on n’interne plus personne, depuis que les "murs de l’asile" ont été abattus, que la folie a été portée au débit de la seule société capitaliste ou libérale, que la famille a été accusée de causer ce désordre génétique qu’est l’autisme et que la psychiatrie s’est muée en antipsychiatrie. On s’est contenté de passer à ces citoyens une camisole et de faire d’eux des momies. Ce n’est pas le corps qui a été entouré de bandelettes, mais la raison. L’asile n’a plus rien de psychiatrique. Il est linguistique.

Il faudrait un nouveau Foucault pour écrire l’histoire de cette folie française et moderne.

22 janvier 2006

Autisme, autiste

 

C’est le psychiatre suisse Bleuler qui a formé en 1911 le mot autisme, sous la forme autismus, à partir du mot grec autos "soi-même", pour désigner un trouble du comportement qui a été jugé proche de ce que Freud nomme auto-érotisme : "Autismus ist ungefähr das gleiche, was Freud Autoerotismus nennt". De la langue allemande, le mot est passé en français en 1923. Le philosophe Emmanuel Mounier, commentant Bleuler dans son Traité du caractère (1946), définit l’autisme comme "un psychisme qui rompt le contact vital avec la réalité et renferme l’individu sur le développement en vase clos, dans une solitude de plus en plus totale, de thèmes intérieurs progressivement mécanisés".

Longtemps, l’autisme a été l’affaire des seuls psychologues, psychiatres, psychanalystes et autres spécialistes en sciences humaines et sociales. Dans le Dictionnaire de Médecine et de Biologie (quatre volumes, Masson, 1970-1972), l’autisme n’est pas défini comme une maladie, mais comme une "attitude mentale spéciale aux schizophrènes", qui se caractérise "par le repliement sur soi-même, un mode de pensée détaché de la réalité et une prédominance de la vie intérieure" (volume 1, 1970). Les mots maladie ou désordre génétique sont bannis, bien qu’un abîme sépare une maladie d’une attitude, fût-elle de l’esprit. Maladie, affection, trouble ou désordre sont inquiétants. Attitude de l’esprit est anodin. Tout se passe comme si les mots devaient nier la maladie. Plus que les médecins, les idéologues moralisateurs ont exprimé un vif intérêt pour l’autisme qu’ils tiennent pour un trait de caractère ou un penchant. Dans son Traité du caractère, Emmanuel Mounier écrit : "Quand (l’intelligence) se replie à l’excès, elle divague bientôt vers le monde clos de l’autisme. C’est le sort de toute pensée qui s’enivre de sa suffisance et fuit la confrontation, s’amollit et glisse à la rêverie, se raidit et tourne à l’idée fixe, ou s’obscurcit et s’embrume de nuées".

L’autisme est une maladie grave qui est due, nous le savons aujourd’hui, à un désordre neurologique ou une malformation génétique qui affecte dans le cerveau la zone de l’audition. Ce dont on est sûr, c’est que l’incapacité à communiquer par quoi se manifeste l’autisme n’est pas un fait psychologique ou mental, encore moins le caprice d’un sujet replié sur lui-même. La zone du cerveau qui commande l’audition est altérée, de sorte que l’autiste est incapable de reconnaître la voix humaine et de la distinguer d’un cri animal ou d’un bruit du monde extérieur.

C’est dans les (sinistres) années 1960-1970 que l’explication psychologique de l’autisme a connu une immense diffusion hors du cercle fermé des psys, bien que cette explication ne reposât sur aucun fait établi, ni aucun examen neurologique et qu’elle fût tout entière idéologique. Pour Bettelheim, qui a été le principal diffuseur de l’explication psychologique et qui a usé de son aura chez les intellectuels pour abuser son monde, c’est la famille, et la seule famille, qui aurait été à l’origine de l’autisme de ses enfants : c’est elle qui aurait fabriqué et instillé la maladie. Elle en serait responsable et coupable. L’autisme aurait été une réaction de défense contre l’ordre familial, lequel serait tout autant répressif ou totalitaire que la prison, l’école, le droit, l’asile, la loi et que tout ce qui est institué en Occident (dans le seul Occident bien entendu) pour entraver l’épanouissement des individus et les empêcher d’être heureux. L’autiste contesterait l’ordre familial institué. De ce fait, des pères et des mères de famille ont été accusés, sans preuve, sans le moindre indice, sans le moindre témoignage à charge, d’avoir martyrisé leurs propres enfants. Le massacre des innocents a été rejoué, non contre les enfants, mais contre la famille, criminelle par essence, qui aurait transmis à ses enfants la folie qui lui serait consubstantielle et c’est elle que les experts en sciences sociales ont décidé de soigner, abandonnant les enfants à leur terrible maladie et couronnant une accusation abusive et sans fondement du crime horrible de non assistance à enfants en danger. Non seulement les autistes n’ont pas été soignés, sinon par des charlatans verbeux (et véreux), mais leurs parents ont été culpabilisés à mort.

 

21 janvier 2006

Moyen Orient arabe

 

Le Moyen-Orient arabe est un livre publié en l’an 2000 par l’éditeur Armand Colin dans la collection U. L’auteur, géographe, est un directeur de recherches émérite du CNRS. Le U nommant la collection est mis pour Université. L’ouvrage est destiné aux étudiants de géographie de 2e et 3e cycles ; et aussi à tous les apprenants, comme on dit aujourd’hui.

Moyen-Orient est un terme de géographie qui désigne les pays (et l’aire de civilisation) qui se trouvent au milieu du continent asiatique, et cela conformément au sens de l’adjectif moyen : "qui occupe une position intermédiaire entre ce qui est proche et ce qui est lointain (éloignement par rapport au locuteur)" (in Trésor de la Langue française, vol. 11, 1985). Les auteurs de ce dictionnaire ajoutent "Moyen-Orient (est dit ainsi) par opposition à Extrême-Orient et à Proche-Orient". Or, Le Moyen-Orient arabe ne traite pas des pays qui se trouvent au milieu du continent asiatique (Iran, Afghanistan, Pakistan par exemple) et qui ne sont pas arabes, mais de ce qui est nommé en français le Proche-Orient, car le mot français exact et reçu par l’usage est Proche-Orient ou Levant. De fait, Moyen-Orient est impropre : c’est la traduction de l’anglais Middle East. Le mot français  Orient est plus riche en significations que le mot anglais East. Il a un sens fort pour les chrétiens : l’Orient, c’est le Christ chez les mystiques. Orient a aussi un sens politique, relatif au partage de l’Empire romain en deux entités, dont les capitales ont été Rome et Constantinople. Ces deux capitales sont situées au Nord de la Méditerranée. De fait, c’est par abus que le mot Orient désigne aussi l’Afrique du Nord. Delacroix, par exemple, est qualifié de "peintre orientaliste", alors qu’il n’est pas allé en Orient, mais au Maroc seulement, Maghreb signifiant en arabe "Occident". En effet, les Arabes, après avoir conquis de 632 à 732 l’Afrique du Nord, le Proche-Orient et une grande partie de l’Espagne, ont divisé leur empire en deux parties : le Machreq (ou orient) et le Maghreb (ou occident).

Dans le titre de cet ouvrage, Moyen-Orient n’est pas le seul mot qui soit impropre. Arabe est aussi un mot piégé. La plupart des pays dits arabes ne sont pas habités par des Arabes. Ils ont été arabisés (mal) et islamisés (pas en totalité), ils sont devenus arabophones (en partie), ils ne sont pas arabes au sens propre de ce terme. Arabe est un terme ethnique qui s’applique à des populations définies par leur mode de vie nomade et leur organisation tribale et qui, d’un point de vue physique, sont plutôt minces. Ne sont habités par des Arabes que la péninsule arabique et les déserts du Sinaï, d’Irak, de Syrie, de Jordanie, d’Egypte. Dans La Terre (El Ard en arabe), roman de Charkaoui publié après la seconde guerre mondiale, les paysans égyptiens, qui ne sont pas arabes, expriment un mépris sans borne à l’encontre de ces Arabes qui habitent le désert proche et qui vivent "fil raml wal qaml" (dans le sable et la poussière). Les autochtones du Proche-Orient ne sont pas arabes, non plus que les chrétiens d’Orient, sauf en Jordanie. Les coptes ne sont pas arabes, les Egyptiens non plus ; les grecs catholiques, les melkites, les assyro-chaldéens non plus. En fait, arabe est un terme idéologique, trompeur et inexact, qui sert d’oriflamme au nationalisme pan arabe, idéologie qui a émergé dans l’Empire ottoman au milieu du XIXe siècle, pour inciter les ressortissants soumis de cet empire à renouer avec la grandeur passée et en partie fantasmée des Arabes. C’est à cette idéologie que se réfèrent les pouvoirs en Egypte, en Irak, en Syrie, en Libye, en Algérie.

L’ouvrage aurait dû s’intituler, puisqu’il prétend être objectif ou scientifique, Le Proche-Orient arabisé ou Le Proche-Orient conquis par les Arabes ou tout simplement Le Proche-Orient. On ose espérer seulement que le contenu n’est pas à l’image du titre.

17 janvier 2006

Mouvance islamiste

 

 

Islamiste

 

 

 

Les auteurs du Trésor de la langue française (volume 10, 1983) ignorent l’adjectif islamiste, ainsi que le nom islamiste désignant les musulmans qui prônent l’islam. Le correcteur orthographique fourni avec les logiciels Word 6 de 1997 soulignait en rouge sur l’écran des ordinateurs islamiste. Jusqu’à une date récente, ce mot était absent des dictionnaires. Il n’existe pas non plus dans la langue arabe. En français, islamiste remplace les noms et adjectifs musulman, adaptés de l’arabe mouslim (pluriel mouslimoun, dérivé d’islam), et islamique, au sens de "relatif à l’islam", qui correspond à l’adjectif arabe islamiyya, qui est aussi dérivé d’islam, comme dans GIA, acronyme de Groupes Islamiques Armés. Kepel, le spécialiste de l’islam, opte pour islamistes, bien que ceux qu’il baptise islamistes ne se nomment pas ainsi : "Eux s’appellent harakat islamiyya, le mouvement islamique", affirme Kepel (cf. Kepel, Gresh, Khoroskhavar, "L’état de la " menace islamiste" trois ans après les attentats du 11 septembre", in Le Monde, septembre 2004). En fait, ces mots arabes auraient dû être traduits par mouvements islamiques, puisque harakat est un pluriel. Islamique signifie "relatif à l’islam", aussi bien en arabe (islamiyya) qu’en anglais (islamic), alors que islamiste signifie "relatif à l’islamisme", réalité dont les spécialistes essaient de faire accroire qu’elle est distincte de l’islam. De fait, en préférant islamiste, qui n’existe pas en arabe, au mot juste, islamique, ils effacent dans la langue le lien que les auteurs des attentats et leurs complices ont avec l’islam. On les dit islamistes, ils se disent musulmans. Les désigner par des noms fabriqués par on ne sait qui ou pour on ne sait quelle raison, qui n’existent pas dans leur langue et qu’ils récusent à juste titre, c’est effacer ce qu’ils sont et en particulier l’islam qui les inspire. Islamiste, si tant est qu’il signifie quelque chose, a pour sens "relatif à l’islamisme", réalité dont il n’est pas sûr qu’elle ait une existence ailleurs que dans l’esprit des islamologues et autres éminents spécialistes en sciences sociales, alors que l’adjectif islamique, qui, lui, est attesté en arabe, signifie "relatif à l’islam". Islamiste relègue islam au second plan. Il occulte le lien que les militants ainsi nommés ou qualifiés affirment avoir avec l’islam. C’est leur manquer de respect que de les désigner par des mots qu’ils ignorent et qu’ils récusent.

 

 

Mouvance islamiste

 

 

 

A la différence d’islamiste, mot factice, id est inventé pour répondre aux besoins d’une cause obscure, mouvance existe bel et bien en français. Il est relevé aussi bien par Emile Littré dans son Dictionnaire de la langue française que dans le Trésor de la langue française. Attesté en 1516 dans le Nouveau Coutumier Général, ce nom dérive de mouvoir. C’est un terme de droit féodal. Le sens en est "dépendance d’un fief à l’égard d’un autre", l’adjectif mouvant, en jurisprudence féodale, signifiant " qui dépend de". La mouvance islamiste est faite de musulmans qui professent l’islam, dont l’objectif affiché est d’islamiser la planète ou de conquérir le monde au nom de l’islam, et d’imiter la geste de Mahomet et de ses successeurs ou califes, qui ont conquis aux VIIe et VIIIe siècles la péninsule arabique, puis le Proche Orient, l’Asie Mineure, toute l’Afrique du Nord, une grande partie de la péninsule ibérique, la Sicile, etc. Le concept de mouvance, occidental et daté, puisque le droit féodal est caduc, n’existe pas dans le droit islamique. Il est donc faux de s’en servir pour désigner des musulmans. Les termes mouvance islamiste n’ont pas d’autre fonction que d’éviter des mots justes, tels associations musulmanes, groupes islamiques, partis de l’islam ou combattants de l’islam. Mouvance islamiste est une fiction, laquelle, en bonne rigueur, devrait être bannie du vocabulaire. Pourtant, il n’en est rien. Elle est même une invention des spécialistes en sciences sociales et des islamologues qui ont soutenu des thèses et obtenu le grade de "docteurs de l’université".

Les spécialistes de l’islam (avec un i, la religion) et de l’Islam (avec un I, la civilisation) protestent véhémentement quand les Français, supposés racistes, méprisants ou ignorants, ne parlent pas le langage de l’islam ou, pour reprendre le titre d’un ouvrage du grand islamologue Jacques Berque, qui a traduit Le Coran, les "langages des Arabes", et quand ces mêmes Français parlent de l’islam et de l’Islam avec des mots réducteurs qui effacent ou nient les différences. Or, ces spécialistes se soustraient à la règle qu’ils imposent aux autres quand ils fabriquent des mots frelatés. En effet, il est méprisant d’assigner des musulmans, fiers d’eux, fiers de leur religion, fiers de leur race, qui sont ingénieurs, docteurs en physique, informaticiens, aux temps obscurantistes de l’Europe féodale ! Naguère, les savants exprimaient moins de morgue hautaine à l’encontre des groupes d’hommes vivant dans la forêt, qu’ils qualifiaient de sauvages : cet adjectif et nom ne signifie-t-il pas "qui vit dans la forêt" ?

 

 

16 janvier 2006

Autogestion

 

Autogestion est un mot récent : c’est en 1960 qu’il est attesté pour la première fois dans le Larousse encyclopédique avec le sens de "gestion d’une entreprise agricole ou industrielle assurée par un comité élu par les travailleurs de l’entreprise même" (in Trésor de la Langue française, volume 3). Larousse est une maison de commerce engagée, elle porte l’autogestion aux nues. Le Traité de sociologie, publié en 1968, fait de "l’autogestion des kolkhozes" un modèle, alors qu’à l’Est et en URSS, les paysans avaient moins de valeur que leurs poules et que les ouvriers restaient muets comme des carpes de peur de finir en Sibérie arctique.

Dans les années 1960-1970, il n’y avait rien qui ne fût apparié à son contraire dans une opposition binaire ou frontale, classe contre classe, gauche contre droite, dominés contre dominants. La guerre reprenait : elle était fort "civile". C’était blanc ou noir, + ou -, 1 ou 0. Le signe versus, abrégé vs ou /, condense l’esprit de l’époque. A b on opposait p, au cru le cuit, au mal le communisme, au bien le capitalisme, aux rouges les aliénés. Eloge ou diatribe, il n’y avait pas d’alternative : Mao, Pol Pot, Castro étaient loués ; le reste était haï. De l’autogestion, il était intimé de n’en dire que du bien ; seuls les nuisibles en auraient médit. A l’Ouest, l’humanité agonisait, mais ailleurs, à l’Est et au Sud, l’autogestion forgeait l’homme nouveau.

Ce délire est attesté dans le supplément du Grand Larousse Encyclopédique, publié en 1968, année où la France a failli sombrer dans le néant qui a détruit la Russie en 1917. Réalité avérée de "pays socialistes, tels que l’Algérie et la Yougoslavie", disent les auteurs de la maison Larousse, l’autogestion est "la gestion des entreprises par leurs travailleurs". L’avenir radieux était à notre porte. Il suffisait que l’autogestion soit importée en France, et tout changerait : la vie, le monde, le réel, l’univers, les relations entre les hommes et les femmes. Autogestionnaire, le paradis se réalisait tout seul, là, sous nos yeux, hic et nunc, vite, tout de suite.

Bien entendu, en Yougoslavie, en Algérie ou dans tout autre pays socialiste, malgré l’autogestion, les travailleurs ne géraient rien, et surtout pas les entreprises qui les faisaient larbiner en échange d’un quignon de pain. Où que ce soit dans le communisme, les esclaves sont esclaves. La gestion était le privilège de l’avant-garde autoproclamée. Grâce à l’autogestion, elle faisait main basse sur les richesses produites par ses esclaves.

Aujourd’hui, le voile sous lequel les dictionnaires Larousse ont caché la réalité de l’autogestion s’est dissipé. La Yougoslavie et l’Algérie sont dans l’abîme. Leurs ressortissants se sont transformés en tueurs xénophobes. Si l’Algérie n’était pas moubaraka et que l’islam ne la rendît pas intouchable, elle serait mise plus bas que le Chili de Pinochet, l’Espagne de Franco, la Grèce des colonels. N’étant pas islamique, la Yougoslavie a été rayée de la carte. Le réel ne se venge pas au hasard. Le paradis autogéré a accouché de l’enfer. En vingt ans, deux pays qui se tenaient pour les phares de l’humanité ont été détruits. L’autogestion est efficace. Appliquée au Sahara, en dix ans, elle en aura fait disparaître tout le sable. De fait, si tant est que l’autogestion serve à quelque chose, ce n’est pas à établir le paradis, mais à dissoudre les illusions. En 1968, elle était célébrée. Elle est morte aujourd’hui. Aux trompettes de l’éloge bruyant a succédé le silence des cimetières.

 

 

15 janvier 2006

Légitime

 

 

Dans l’œuvre de Bourdieu et de nombreux sociologues, l’adjectif légitime qualifie tantôt la langue française, tantôt la culture exprimée dans cette langue : le chapitre premier de Ce que parler veut dire a pour titre "la production et la reproduction de la langue légitime" (Fayard, 1982). La langue légitime dont la "production" et la "reproduction" sont étudiées est ce que les sociologues et Bourdieu nomment le "dialecte parisien", le mot langue étant trop noble ou trop objectif pour désigner la langue française parlée et écrite du XVIe au XXe siècle. Nommée dialecte, elle est rabaissée au niveau d’un triste baragouin. C’est le seul Etat royal et central, préfiguration du très haïssable Etat nation moderne, qui l’aurait rendue "légitime", en l’imposant par la violence à des millions de malheureux paysans. Le Roi aurait exigé de ses sujets qu’ils abandonnent leur belle langue, que Bourdieu se garde bien de nommer patois, pour parler le français. La langue légitime aurait détruit les identités qu’ont façonnées les langues régionales : le béarnais, l’occitan, le corse, le basque, l’alsacien, le picard, etc. De la même manière, une "culture légitime" – celle qui est ou était enseignée à l’école (Racine, Hugo, Bach, Raphaël, le beau langage) - a relégué dans des culs de basse-fosse d’autres cultures déclarées "illégitimes" : l’accordéon, le kitsch, la musette, les banlieues grises, des cultures populaires ignorées, exploitées, détruites à petit feu. La France aurait pour enfants légitimes le français et le théâtre classique et, nées dans d’autres lits, des langues et des cultures illégitimes, dont l’occitan et la pétanque qui a autant de valeur que Platon. La blague est hénaurme, aurait dit Flaubert, qui était expert en Bêtise, mais elle a reçu un accueil favorable dans les universités et chez les bien pensants : n’a-t-elle été proférée du haut d’une chaire du Collège de France ?

Légitime a plusieurs sens. Il signifie "qui a les conditions, les qualités requises par la loi", dans "mariage légitime" ou "enfant légitime". Littré précise qu’il "se dit en général des choses fondées sur un droit ou une raison qu’on ne pourrait violer sans injustice ou déraison". Il signifie aussi "qui a un caractère de loi". Ce n'est pas la loi, mais ça en a l'apparence. Il en est ainsi dans "pouvoirs légitimes" ou dans "dynastie légitime" : "dynastie qui règne en vertu d’un droit traditionnel, par opposition aux princes qui règnent par des coups d’état ou par la volonté nationale", ainsi que le définit Emile Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française. Au XIXe siècle, les légitimistes étaient partisans des princes légitimes de la branche aînée des Bourbons, qui possèdent ou posséderaient un droit naturel à régner sur la France. Légitime renvoie à l’Ancien Régime et à la volonté de restaurer par la violence cet ordre ancien et archaïque.

Légitime fait de la langue française et de la culture diffusée naguère par l’école deux réalités réactionnaires ou monarchistes, donc "ringardes", dépourvues de tout crédit, imposées par la force et à éliminer. Voilà comment les sociologues font "de la science".

14 janvier 2006

Islamisme

 

Il en se passe pas de jour sans que nous soyons exhortés à ne pas faire d’amalgame entre l’islam et l’islamisme. L’islam, nous dit-on, ne serait pas l’islamisme. Il n’aurait rien à voir avec les crimes de masse, les égorgements, les massacres, les attentats, les appels au djihad.

Ouvrons de Jean-François Champollion la "Notice sommaire sur l’histoire d’Egypte, rédigée à Alexandrie pour le vice-roi et remise à Son Altesse le 29 novembre 1829" (publiée dans Lettres et journaux écrits pendant le voyage d’Egypte, Christian Bourgois, éditeur, 1986, pp. 427-443). Page 429, nous lisons ceci : "Les anciennes histoires d’Egypte font remonter l’époque de cette révolution (un coup d’état des militaires contre les prêtres) à six mille ans environ avant l’islamisme", et page 430, ceci à nouveau : "Thèbes fut ruinée de fond en comble. Cet événement eut lieu environ 2800 ans avant le début de l’islamisme en Egypte". C’est en 622 que l’islam commence. Mahomet meurt en 632. En 642-43, l’Egypte chrétienne est conquise par les Arabes islamisés. Champollion donne à islamisme le sens d’islam.

Les auteurs de dictionnaires ne disent pas autre chose. Dans le Dictionnaire de la Langue française d’ Emile Littré, publié dans la seconde moitié du XIXe s., islamisme a deux acceptions : "1° la religion de Mahomet. 2° L’ensemble des pays où règne cette religion, dans le même sens que chrétienté par rapport aux pays chrétiens". Islam a pour significations "religion des mahométans" et "pays musulmans". Islamisme et islam sont synonymes. Le sens d’islamisme est illustré par un exemple tiré de l’Essai sur les Mœurs de Voltaire : "Ce ne fut point par les armes que l’islamisme (c’est-à-dire l’islam) s’établit dans plus de la moitié de notre hémisphère, ce fut par l’enthousiasme" (je laisse à Voltaire la responsabilité de cette assertion, qui est sans fondement).

Les auteurs du Trésor de la Langue Française, 16 volumes publiés par les Editions du CNRS entre 1973 et 1992, relèvent dans le volume 10, publié en 1983, islamisme, suivi de la seule acception suivante : "Religion des musulmans. Synonyme : islam". L’acception est illustrée par des exemples tirés de Lamartine, Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient (1832-33) ou Notes d’un voyageur, 1835, t I, p 194 ; in Oeuvres complètes, 1861, tomes 6, 7, 8 ("Le pacha, d’après un texte du Koran qui était favorable à l’accusé, lui laissa l’alternative ou d’être pendu une seconde fois, ou de se faire turc. Aboulias préféra ce dernier parti, et pratiqua pendant quelques temps l’islamisme") ; de Renan, L’Avenir de la science, 1890, p 42 ("L’islamisme, par la plus flagrante contradiction, n’a-t-il pas vu dans son sein un développement de science purement rationaliste ?") ; de Paul Adam, L’enfant d’Austerlitz, 1902, 202 ("Après la conquête de Jérusalem par les Arabes, la plupart des chrétiens durent se convertir à l’islamisme pour échapper aux supplices").

En français, islam et islamisme sont synonymes, et cela depuis 1697, quand d’Harbelot, professeur au Collège de France, a, dans sa Bibliothèque orientale, formé islamisme, en ajoutant le suffixe isme au mot arabe islam, le francisant de fait, parce que, de tous les noms désignant des religions, islam était le seul qui ne fût pas terminé par isme. La synonymie de ces deux noms est un fait de langue ancien, inscrit dans l’histoire de la langue et confirmé dans l’usage de nos meilleurs écrivains, même par les islamologues contemporains, puisque, dans le titre du livre de Bruno Etienne, L’islamisme radical (1987), islamisme a le sens "d’islam" : l’islamisme radical, c’est "l’islam à la racine", tel qu’il est exposé par les textes fondateurs et "l’islam extrémiste", tel que le prônent les militants de l’islam. Il est juste d’employer islamisme dans le sens d’islam, à savoir la religion des musulmans ou les pays musulmans. Non seulement cet emploi est pertinent, mais encore il est éclairant.

Précisons que les écrivains cités ci-dessus ne sont pas réputés avoir été hostiles à l’islam. J-Fr. Champollion était surnommé "l’Egyptien". Lors de la mission savante qu’il a dirigée en Egypte de 1828 à 1829, il se vêtait à l’égyptienne. Il emploie le nom islamisme dans une "notice historique" qu’il adresse à Mehemet Ali, vice-roi d’Egypte, pieux musulman, à qui il voue une très vive admiration. La famille de Paul Adam est connue pour avoir compté parmi ses membres d’ardents partisans de l’indépendance de l’Egypte vis-à-vis des deux empires, ottoman et britannique. Lamartine a été rémunéré pour écrire une histoire de l’empire ottoman favorable à ceux qui le rémunéraient. Voltaire a écrit une tragédie hostile au fondateur de l’islam, Mahomet ou le fanatisme, mais la phrase dans laquelle il emploie le nom islamisme ("l’islam s’est répandu par l’enthousiasme et la persuasion", assertion que toutes les données historiques infirment) confine à la dévotion, de sorte qu’il est impossible que ce mot ait un sens défavorable. Renan a écrit une Vie de Jésus qui a provoqué une polémique violente, parce qu’il niait la divinité de Jésus. Il se défie de toute "révélation", quelle qu’elle soit. Pourtant, comme il admire les langues et civilisations sémitiques, dont il est un des meilleurs spécialistes du XIXe s, il ne peut guère être suspecté de menées hostiles à l’Islam (avec un I : la civilisation que la religion a générée). Quant aux linguistes qui ont rédigé les dictionnaires cités, ils se contentent d’enregistrer l’usage, tel qu’ils l’ont lu chez les écrivains. Les Editions du CNRS qui ont publié le Trésor de la Langue française ne peuvent pas être accusées, au vu de leur catalogue, de menées hostiles à l’islam.

On objectera que le sens des mots évolue en fonction des événements. De fait, dans l’édition de 1992 du Petit Larousse (en grand format), islamisme est suivi de deux acceptions : "1. Vieilli. Religion musulmane, islam. 2. Mouvement politico-religieux préconisant l’islamisation complète, radicale, du droit, des institutions, du gouvernement dans les pays islamiques". On est en droit de juger étrange que la maison Larousse ait décidé de son propre chef que le sens "islam" d’islamisme, sens établi neuf ans auparavant dans le Trésor de la Langue française, était vieilli. Une acception est vieillie ou désuète quand elle n’est plus attestée depuis un siècle. Un sens qui vieillit en moins de dix ans, cela ne s’est jamais vu dans aucun dictionnaire du monde, sur quelque langue qu’il porte. C’est la mention vieilli du Petit Larousse qui mérite de figurer dans le Guiness des records ! Au sens 2, l’islamisme est un "mouvement politico-religieux préconisant l’islamisation complète, radicale, du droit, des institutions, du gouvernement dans les pays islamiques". C’est la définition exacte de l’islam comme système social, politique, juridique, totalitaire par nature. Ce que "préconise l’islamisme" n’est rien d’autre que le dogme, à savoir que l’islam soit l’islam et soit conforme aux textes fondateurs. En effet, l’islam impose l’islamisation du droit, des institutions, du gouvernement dans les pays islamiques et même dans tout pays où vit un musulman. Le Coran l’exige. Mahomet l’a institué. En islam, tout est musulman, les choses, les lois, les institutions, les gouvernements.

De fait, la mention vieilli qui apparaît dans cette définition est une pure manipulation verbale. La maison Larousse est engagée. On y est progressiste à tout crin, bien pensant, très politiquement correct. Ce qui pourrait ébrécher la statue de l’islam est gommé. La synonymie entre les deux noms islam et islamisme, qui pourrait porter tort, vu les événements, à l’islam, est renvoyée à un état de langue révolu. Elle est jetée "dans les poubelles de l’histoire", diraient les marxistes. Autrement dit, le Petit Larousse, édition de 1992, est aussi une œuvre de propagande. La séparation entre islam et islamisme est sans fondement. En la faisant, ses auteurs se soumettent aux diktats de ceux qui, musulmans ou non, exigent de distinguer l’islamisme de l’islam, bien que les Français, pendant trois siècles ou plus, aient tenu ces noms pour des synonymes parfaits. Amalgamer l’islam et l’islamisme, c’est renvoyer à la face des faussaires de mots la manipulation sémantique à laquelle ils se livrent.

 

11 janvier 2006

Discriminations

 

 

 

Si Emile Littré ne relève ni le verbe discriminer ni l’adjectif discriminatoire dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe siècle), c’est que ces mots n’existaient pas alors en français. Certes, discrimination et l’adjectif discriminant y sont relevés, mais avec une signification qui n’a rien en commun avec celle qui leur est donnée aujourd’hui. La discrimination est un terme de psychologie qui désigne "la faculté de discerner, de distinguer", alors que l’adjectif discriminant, terme de didactique en usage dans les mathématiques, a pour sens "qui établit une distinction entre deux termes". Au XIXe siècle et avant, les faits que l’on désigne par ces mots, à savoir récuser le principe de l’égalité en droit et dénier à autrui un droit en raison de sa race, religion, origine, apparence physique, n’avaient pas de réalité en France. Il n’en va pas ainsi dans le monde.

Aux Etats-Unis, jusqu’aux années 1960, l’inégalité en droit, source de discriminations, était inscrite dans la loi. On pouvait lire des panneaux "interdit aux Noirs" ou "Whites only" dans les autobus ou dans les lieux publics. Ainsi allait l’Afrique du sud jusque dans les années 1990. Ces discriminations résultaient du système d’apartheid en vigueur dans ces pays, où les autochtones vaincus et méprisés étaient relégués dans des réserves ou dans des lieux d’infamie. Il existe d’autres pays où les discriminations sont inscrites dans la loi. Les étrangers en sont les victimes : il leur est interdit d’inscrire leurs enfants dans les écoles publiques, ils n’ont pas accès aux HLM ou équivalents, ils ne bénéficient pas des lois qui protègent les autochtones de toute augmentation abusive des loyers, etc. Ces pays sont justement ceux d’où sont originaires les immigrés vivant en France, lesquels, bien entendu, ne protestent pas, ni n’ont pas protesté, ni n’ont l’intention de le faire à l’avenir, contre le principe de l’inégalité en droit dont ils ont joui dans leur pays, avant de le quitter, ou dont ils bénéficient quand ils y reviennent.

L’égalité en droit est constitutive de la France. Ce qui est nommé discriminations n’y a pas d’existence, ni légale, ni de fait. Le métro, les autobus ou les trains ne sont pas pourvus de places assises (ou debout) réservées aux Blancs et d’autres assignées aux Noirs, Rouges, Verts ; il n’est pas interdit aux étrangers d’inscrire leurs enfants dans les écoles publiques, ni même dans les écoles privées ; il n’est pas interdit à un musulman, ni à un incroyant d’accéder à la fonction publique ; etc. Plus de la moitié des logements dits sociaux, donc financés par l’argent public, sont occupés par des immigrés ou des étrangers, de sorte qu’ils sont, en proportion, plus nombreux que les autochtones à être logés à bon prix. La Constitution de la Ve République porte dans son article 2 : "(la France) assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race et de religion". Cet article traduit en clair ou exprime en termes explicites l’article premier de la Déclaration des droits de l’Homme de 1789 : "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit".

En France, alors que les discriminations sont imaginaires, en revanche, la lutte contre les discriminations ne l’est pas, elle, imaginaire : elle suscite des milliers de hauts comités, de ligues de vertu, d’associations lucratives sans but, de commissions sans objet, de rapports, de centres d’étude et de recherche (oh, la belle occupation, de tout repos, que d’étudier et de chercher ce qui n’a pas d’existence) qui aspirent, sous la forme de crédits, d’aides, de subventions, l’argent public, transféré des poches des travailleurs pauvres dans celles, infinies et sans fond, des bons apôtres du travail "social" et autres sociologues.

Les discriminations ont beau être imaginaires en France, elle est étrangement le seul pays qui soit accusé de nourrir en son sein ces monstres : ni le Maroc, ni l’Algérie, ni le Mali, ni la Turquie, ni l’Arabie saoudite, ni le Pakistan, etc., où les discriminations sont de règle, ne sont accusés de s’être dotés de lois scélérates. Les raisons en sont claires : il faut faire honte aux Français d’être ce qu’ils sont, il faut qu’ils cessent de s’attacher à un pays aussi vil que l’Afrique du Sud de l’immonde apartheid, il faut que ce pays change ou disparaisse. Le fonds de commerce rapporte gros. Les (psycho) sociologues vivent sur la bête. Ils se font ainsi entretenir gratis. Afin que ce beau système perdure, il leur faut inventer chaque jour de nouvelles discriminations, et pour cela pénétrer profondément dans les consciences, avoir une prise plus ferme sur les esprits, modeler les pensées comme si c’était de l’argile, terroriser les Français qui regimbent pour les soumettre. Ce n’est que le énième avatar de la vile inquisition.

La lutte contre les discriminations aura un début de réalité et d’utilité en France et dans le monde, quand les croisés de l’égalité en droit prendront pour cible les boucheries hallal, les fast food islamiques, les associations de bienfaisance musulmane qui n’emploient que de bons musulmans 100% purs et garantis, et quand ces mêmes croisés porteront leur combat dans les pays où les discriminations sont la règle. On a compris que ce ne sera pas demain la veille.

 

10 janvier 2006

Violence scolaire

 

Dans les mots violence scolaire, l’adjectif scolaire n’attribue pas de qualité à la chose que désigne le nom violence, mais il établit une relation entre deux réalités, la violence et l’école. Il équivaut à un complément du nom introduit par la préposition de : c'est "la violence de l’école". Scolaire est un adjectif dit "de relation" ou un "pseudo adjectif", comme dans représentation nationale, bibliothèque universitaire ou élection présidentielle. La représentation nationale est celle de la nation, la bibliothèque universitaire celle de l’université, l’élection présidentielle celle du président.

Violence scolaire signifie donc "violence de l'école". L’école, parce qu’elle est normative ou réputée telle, qu’elle impose une discipline ou est censée le faire, qu’elle corrige ou redresse la nature ou en est accusée, agresse des enfants faibles, innocents, naturellement bons et sans défense. Ces deux mots réfèrent à la thèse, rousseauiste ou libertaire, qui sous-tend depuis vingt ans ou plus les réformes de l’école. Violence scolaire a d’abord été la violence de l’école avant de désigner les crimes et les délits qui étaient commis à l’intérieur de l’école : non les coups de poing, les bousculades, les crêpages de chignon de cours de récréation, mais les viols, le vandalisme, les incendies, les vols en bande avec violence, le racket, les injures racistes, l’apologie de crimes contre l’humanité. Ces faits étant le pire acte d’accusation qui ait jamais été dressé contre l’école (et la France), ils sont devenus tabous. Bannis, ils ont été nommés violence scolaire, dont le sens a été changé. En effet, si les mots crimes et délits avaient été d’usage courant, comme ils auraient dû l’être si la France avait été un pays démocratique, ils auraient révélé que l’Etat n’est pas capable de garantir les droits naturels dans des lieux qui dépendent de sa seule autorité. Le très anodin violence scolaire a supplanté crimes et délits, quitte à ce que la syntaxe soit forcée : l’adjectif scolaire n’est plus un adjectif de relation, mais il équivaut à un complément de lieu. Ce n’est plus la violence de l’école, mais la violence à l’école.

Violence est un nom abstrait, au sens où il désigne une catégorie ou une qualité, non des actes, encore moins des crimes. Personne n’a vu la violence. Dans la réalité, ce dont témoignent les victimes, ce sont des délits et des crimes graves qui ne se commettent pas tout seuls, par magie, enchantement ou tour de passe-passe, mais qui ont des auteurs. Or, la fausse abstraction de violence scolaire escamote les criminels et les délinquants. De même, camps de travail, de rééducation ou de liberté cache des camps de la mort, lutte contre les parasites sociaux ou conquête de terres vierges transforme la déportation massive de peuples tout entiers en épopée nationale, justice sociale oint des saintes huiles du progrès l’extermination des classes nuisibles, luttes de libération nationale cache les purifications ethniques réussies. Violence exonère les criminels et les délinquants de leurs responsabilités dans les actes qu'ils commettent. Inhérente à l’homme, le définissant depuis la nuit des temps, la violence est un fait de nature. Il est dans l’ordre des choses qu’elle s’exprime, quitte à ce que soient sacrifiés quelques malheureux. Les fabricants de fausse monnaie verbale sont si constamment obsédés par la volonté de nier les réalités qu’ils ne se rendent pas compte que, pour cacher ce qui ne leur agrée pas, ils recourent aux explications "naturelles" les plus réactionnaires qui aient jamais été avancées dans l’histoire de notre pays.

09 janvier 2006

Assassin

 

Dans le Dictionnaire étymologique de la langue française (P.U.F. 6e édition, 1975), il est indiqué que assassin, attesté en français pour la première fois en 1560, a été emprunté à l’italien assassino et que ce mot italien est la transcription de l’arabe hachichiya, dérivé de hachich, "herbe" et par extension "cannabis". Le sens premier en serait "buveur de hachisch" : en fait "fumeur de hachisch", parce que, en arabe, le verbe boire est utilisé pour dire fumer et que l’on "boit une cigarette". Un bref développement sur la secte dont les membres assassinaient tous ceux qui n’étaient pas dans la ligne de l’islam suit l’exposé étymologique. "On attribuait leur férocité à l’influence du hachisch qu’ils buvaient", écrivent les auteurs de ce dictionnaire.

Cette explication, assez plaisante à dire vrai, a été inventée en 1809 par un orientaliste friand d’anecdotes pittoresques, nommé Silvestre de Sacy, mais qui ignorait tout des lois qui régissent l’évolution des langues. Ainsi, dans le Trésor de la Langue française, volume 3, publié en 1974, à la rubrique "étymologie et histoire" de l’entrée assassin, il est dit que le pluriel *hachichiyyin n’est pas attesté en arabe. Il existe un singulier hachichiya, mais pas de pluriel qui aurait pu donner la terminaison italienne en - ino. La transformation du ch arabe en un s en italien n’est pas non plus expliquée. Si cette étymologie avait été la bonne, le mot français obtenu aurait été hachichi. Pour ce qui est de l’étymologie reçue partout, les auteurs du Dictionnaire Historique de la langue française (Le Robert, 1992) expriment des doutes. "Très critiquée par certains orientalistes, cette origine pourrait céder la place au substantif ‘asas "patrouille" et ‘asaas "gardien" (pluriel ‘asaasin)" (l’apostrophe devant asas transcrit la consonne arabe aïn). Il existe en arabe un verbe ‘as, qui signifie "faire le guet", et dont est dérivé le nom ‘asass "gardien", "surveillant", "veilleur de nuit". Les auteurs de ce dictionnaire ajoutent : "quoi qu’il en soit, c’est bien comme "fumeurs de haschich" que la secte a été connue en Occident" (mais à partir de 1809 seulement). En arabe, il existe aussi une autre racine, AS, dont est dérivé le nom assas, pluriel, oussouss, qui signifie "fondement". L’adjectif qui en est dérivé est assassi, qui signifie "fondamental". En arabe, loi organique se dit qanoun assassiya. Le sens de assassin, comme "gardien des fondements", montre que les assassiyin qui éliminaient du dar el islam mécréants et infidèles, surtout les chrétiens, n'agissaient pas ainsi parce qu'ils auraient été sous l’emprise de la drogue, mais parce que ces tueurs se considéraient comme les gardiens du dogme islamique et comme de vrais musulmans.

08 janvier 2006

Sentiment d'insécurité

 

Chaque année, les fonctionnaires d’un service dépendant du Ministère de l’Intérieur ou du Ministère de la Justice dénombrent les crimes et les délits. Additionnés, ils seraient de plusieurs millions. Combien ? 4, 5, 6, 10 ou plus. Disons : x millions. Les chiffres varient du simple au double ou au triple, suivant que les compteurs incluent ou non les faits que les procureurs ne jugent pas convenable de qualifier de crimes ou de délits et qui, n’ayant pas de nom, ne figurent pas dans les statistiques. De plus, sont absents du total les crimes et les délits dont la police n’a pas eu connaissance, parce que les victimes ne portent pas plainte, convaincues, peut-être pas tout à fait à tort, que, l’Etat ayant renoncé à conserver le droit de sûreté que la Constitution garantit aux citoyens, déposer une plainte serait perdre son temps.

Si l’on tient pour plausible le total annuel de quatre millions de crimes et de délits, qui représente le plancher d’une fourchette dont le plafond pourrait dépasser 15 millions, en quinze ans, soit la durée de deux septennats et du septième d’un troisième, ou de trois quinquennats, la population de la France, nouveau-nés compris, aura été, dans les statistiques du moins, victime d’un délit ou d’un crime. De fait, les biens ne sont pas protégés, les personnes non plus. Dans les années 1970, le phénomène a atteint une telle ampleur qu’il n’a pas été possible de l’ignorer. Pour qu’il accède à une pleine existence, on l’a nommé. La connaissance que l’on s’en formait a été dite sentiment d’insécurité.

 

Le nom insécurité illustre le principe de "justesse", qui régit ou qui devrait régir les dénominations. Adéquat à son objet, il désigne l’état d’une société dans laquelle se multiplient, sans que quiconque empêche qu’ils se commettent, les crimes et les délits, dont chacun est une violation d’un droit auquel les hommes, où qu’ils vivent, sont attachés et qui, le 26 août 1789, a été déclaré droit naturel et imprescriptible de l’homme. Le texte de la Déclaration de 1789 porte sûreté. Sûreté tombé en désuétude, sécurité l’a remplacé. Dans le Dictionnaire de la Langue française, Emile Littré définit la sûreté comme "l’état de celui qui n’a rien à craindre pour sa personne ou pour sa fortune". Un pays, une région, une ville sont sûrs, quand les citoyens y vivent sans que soient menacés leur personne ou leurs enfants ou leurs biens, quelque valeur que ces biens aient, fruits, bétail, voiture, maison, bijoux, argent liquide, carte bancaire, etc., qu’ils n’en aient aucune, telles les photos de famille par exemple, ou qu’ils vaillent des millions de francs, de $, de £ ou d’euros.

 

Dans sentiment d’insécurité, insécurité est dépourvu d’ambiguïté. Le point faible est sentiment. Il signifie "conscience que l’on a de la réalité d’une chose". Littré illustre cette acception d’une phrase de Bossuet "J’ai un sentiment clair de ma liberté" et de Malebranche "On ne connaît son âme que par le sentiment intérieur qu’on en a". En français classique, le verbe sentir, dont sentiment dérive, signifie aussi "penser". Ce sens est ancré dans l'histoire de la langue française. A la fin du XIIe siècle, sentiment est attesté au sens de "connaissance, fait de savoir quelque chose", dans les Sermons de Saint-Grégoire sur Ezéchiel. A la fin du XIVe siècle, le chroniqueur Froissart l’emploie au sens de "sagacité, intelligence" et le poète Eustache Deschamps dans celui de "science". Ce sens n’est pas tombé en désuétude en français moderne. Dans le Trésor de la Langue française, le nom sentiment a diverses acceptions, dont celle-ci : "connaissance, conscience plus ou moins claire que l’on a de quelque chose", laquelle continue le sens classique de "conscience que l’on a de la réalité d’une chose". Entendu ainsi, sentiment appartient, précisent les auteurs du Trésor de la langue française, au "domaine de l’intellect et de l’intuition" et non à celui de "l’affectivité".

Dans les années 1970, les citoyens ont pris conscience de l’insécurité croissante. Les faits dont ils ont eu connaissance ne sont pas des fantasmes, ni des illusions, ni des produits générés par une nouvelle Grande Peur, ni des rumeurs, ni les artefacts d’une imagination collective malade : ils sont avérés dans les statistiques. Depuis 1945, le nombre de crimes et de délits ayant fait l’objet de poursuites a crû dans des proportions démentes. Il a, ou il aurait été, multiplié par 400. De fait, quand les citoyens disent sentiment d’insécurité pour désigner une réalité de la France, ils font un acte de connaissance raisonnée. Les "nous ne vivons plus en sécurité", "nos droits sont violés", "on ne nous considère plus comme des hommes", etc. que l’on entend dans les protestations publiques sont justifiés par des réalités établies. De fait, sentiment d’insécurité est adéquat. Il répond aux buts que les hommes assignent à la langue comme à tout autre suite de symboles. Des mots, comme des relevés bancaires ou des livres de compte ou des photos développées ou des plans cadastraux ou des cartes routières, il est attendu sinon qu’ils disent la vérité, ce qui est un objectif difficile à atteindre, du moins qu’ils soient justes et qu’ils ne mentent pas. S’ils trompaient, ils n’auraient plus de raison d’être. Il faudrait s’en débarrasser. Le silence serait préférable à la parole ou à tout autre expression de la réalité.

 

La croissance des crimes et des délits dérange plus de monde, surtout les puissants du jour, que les productions dites subversives, anticonformistes, transgressives, rebelles et révolutionnaires des artistes de cinéma, danse, peinture, rap, grunge, installations, etc., lesquels, vivant de subventions, sont nos nouveaux académiciens. A la différence de l’art et autres activités socioculturelles, la réalité n’est pas subventionnée. Elle n’a donc rien d’académique. L’huile, le vin, l’art peuvent être frelatés : pas la réalité. Elle dérange donc. Que, dans la patrie des droits de l’homme, les droits de l’homme n’aient pas plus de réalité que le Père Noël, que leur seule réalité soit verbale, qu’ils errent comme des fantasmes dans de vains discours, qu’ils ne fassent plus l’objet que d’incantations à but électoral, a de quoi déranger les Puissants qui sont naturellement appelés, parce qu’ils sont nantis, à exercer le pouvoir et qui ne veulent pas que des réalités désagréables, si contraires à la tranquillité, sapent l’ordre sur lequel ils assoient leur puissance.

Il n’est donné à aucun homme le pouvoir de supprimer la réalité, même si elle dérange les puissants, mais les hommes ont la possibilité de changer les symboles qui donnent une existence pleine et entière à la réalité. On ne change pas les choses, mais on change les mots qui désignent les choses. Le réel reste ce qu’il est. Ce qui est nouveau, c’est la langue. On écrit députée au féminin ou on dit Madame la Ministre, alors que ministre est un nom masculin. Les militantes ont leur os à ronger, tout baigne, il n’y a plus de vagues, tout le monde est content. Le tour est joué, l’ordre est préservé. Rien n’est plus simple et moins dérangeant que de changer les mots pour leur faire dire ce qu’ils ne signifient pas ou pour qu’ils ne désignent plus rien. En la matière, l’éventail des possibles est illimité. Plutôt que de s’atteler à la dure tâche de conserver les droits de l’homme, on a dissimulé les réalités avec les mots. En intimant "cachez ce sein que je ne saurais voir", Tartufe a montré la voie. Corriger la langue donne des résultats. Ils ont beau être fictifs et n’avoir aucun effet dans la réalité, ils n’en sont pas moins immédiats. Alors sentiment d’insécurité a subi des ajustements. Cela s’est fait en plusieurs étapes.

D’abord on a placé devant les noms insécurité ou criminalité des adjectifs qui atténuent les choses que désignent les noms, dans l’espoir vain que le cautère dissimulerait la plaie béante. A l’infini, on a glosé sur la "petite délinquance" ou la "toute petite criminalité" ou la "criminalité ordinaire", id est celle qui est dans la nature des choses, contre laquelle on ne peut rien et à laquelle les citoyens ordinaires sont contraints de se résigner. Ainsi on dissimulait que les droits de l’homme partaient en fumée. L’adjonction de petits adjectifs à sens diminutif n’a pas produit les résultats escomptés. Personne n’a été dupe : dans petite délinquance ou petite criminalité dans insécurité ordinaire, les noms dérangeants n’avaient pas disparu. Les crimes et les délits continuant à être nommés, ils existaient donc.

Alors, a été déclenchée la deuxième étape, celle qui a affecté le sens même des noms. Dans sentiment, a été effacé le sens ancien et juste de "conscience (ou connaissance) de la réalité d’une chose". Il a beau être classique, id est enseigné dans les classes des collèges et des lycées, il s’est évanoui. On a fait comme s’il n’existait plus. Sentiment a été travesti. Dans un pays où tout est prétexte à fête, le carnaval est quotidien. Il a été pourvu d’un faux nez. Il signifie quelque chose comme "émotion irraisonnée", "fantasme" ou "fruit d’une peur incontrôlée" ou "produit frelaté de l’imaginaire collectif". Chassé du domaine de l’intellect, il est intégré à celui de l’affectivité. On a fait comme s’il ne relevait pas de la raison, mais de l’émotion. Désormais, il n’est plus de la connaissance raisonnée, mais de l’expression impulsive de l’être, étant le même mouvement de cœur que le sentiment amoureux ou l’effusion romantique devant les beautés de la nature.

Pourtant, cela n’a pas suffi. Le dérangement de sens ne cache pas tout. Des parcelles de réalité ont filtré. Des citoyens continuaient à entendre sentiment d’insécurité dans le sens de "conscience raisonnée de l’insécurité". Vivant sur leurs gardes, sans cesse aux aguets, ils ne prennent pas un mot pour un autre. La chasse a été ouverte. Ces citoyens, qui nommaient encore les crimes et les délits de leur nom, ont été soupçonnés de poursuivre des objectifs criminels en attisant les bas instincts. Sans preuve, ils ont été inculpés du crime de diffusion du roman noir de la société, laquelle est parfaite, depuis qu’elle est ouverte, solidaire, socialiste, et cela parce qu’ils auraient incité les beaufs et les Français ordinaires ou de souche à haïr les fractions les plus fragiles de la population, à savoir les immigrés, les Arabes, les clandestins, les étrangers, etc. N’étant plus nommés, les crimes et les délits sont devenus des fictions nées de l’imagination d’individus louches. A l’insécurité, a été donné pour matrice le fascisme hideux. Elle n’est plus une réalité, mais un fantôme errant parmi les ruines. Avec des mots qui, comme insécurité, ne réfèrent à rien dans la réalité, la langue participe à la vaste entreprise de dissimulation du réel. Non seulement elle est un écran, mais encore elle discrédite les citoyens qui restent fidèles au seul principe éclairé qui fonde l’ordre symbolique, celui de la justesse des noms.

Enfin, après avoir basculé de la connaissance raisonnée dans la glu de l’émotion larmoyante, sentiment d’insécurité, une fois qu’il a été dépossédé de sa justesse première, a été plongé dans le marigot bourbeux des troubles mentaux. Il n’a pas suffi que les réalités soient cachées, il a fallu que les citoyens qui s’évertuent à aller à contre-courant ou qui refusent le nouvel ordre des mots, passent pour des fous - des fous à lier, des fous à enfermer de toute urgence dans des lieux idoines, des fous à placer sous une camisole de force.

Le malheur du beau et juste sentiment d’insécurité lui est venu de sa ressemblance fortuite avec sentiment de culpabilité, sentiment d’infériorité, sentiment de supériorité. Dans ces noms, sentiment ne signifie pas "conscience de la réalité d’une chose", ni "mouvement du cœur", mais "émotivité excessive liée à une représentation prévalante qui dirige l’activité psychique et sociale en lui donnant une forme particulière, expression visible du trouble mental". Comme dans ces mots, sentiment est suivi de la préposition de et d’un nom en - té. Les ressemblances de sons, même si elles sont fortuites, portent à la ressemblance de sens. Les collision et collusion, lacune et lagune, allocution et allocation qui sont parfois employés l’un pour l’autre illustrent cette loi, comme infractus, lequel, à un malade du cœur, paraît plus juste, à cause de la syllabe frac de fracture ou d’effraction, qu’infarctus. La langue n’échappe pas au principe du qui se ressemble s’assemble, de sorte que sentiment d’insécurité a été apparié aux sentiments de supériorité, infériorité, culpabilité. Il n’est plus la connaissance qu’un citoyen éclairé a du réel, il s’est dégradé en désordre mental. Emotivité excessive, représentation prévalante, activité psychique dirigée qui n’est plus libre, il est l’expression visible d’un trouble mental. Les citoyens qui s’évertuent à connaître les réalités et à y donner un nom juste sont des dérangés mentaux. Ils ne dérangent plus les puissants : la langue transformée en camisole de force verbale les condamne à se taire.

Après que le sens a été manipulé, sentiment d’insécurité a servi à cacher des réalités gênantes, puis à empêcher qu’elles soient dites, enfin à faire passer pour fous les citoyens sensés qui regimbent contre le nouvel ordre verbal. Ces trois mots, en apparence anodins, ont été un écran, une herse ou une fibule, une camisole de force. Ils ont rempli, ou on leur a fait remplir, trois fonctions : dissimuler, nier, discréditer. Se succédant dans le temps, ces fonctions ne se situent pas sur le même plan. Elles s’étagent dans une subtile gradation de la plus simple (cacher) à la plus complexe (faire passer pour fous) ou de la moins nuisible à la plus nocive. C’est parce qu’il n’existe pas d’écran total, quoi qu’en prétendent les publicitaires, et qu’il est impossible de cacher intégralement les réalités que la herse verbale a été abaissée, celle-ci étant censée pallier les défauts de l’écran. C’est parce que, jamais, tous les Français ne seront réduits au silence (id est ne seront infibulés) que la langue sert de camisole de force. Et c’est parce qu’on ne peut pas faire passer pour fous (ou fascistes ou racistes) tous les citoyens sensés d’un pays encore libre qu’un jour ou l’autre, la bastille de l’asile sera abattue.

 

 

07 janvier 2006

Quartiers de relégation

 

Selon les sociologues et les journalistes, les quartiers où les immigrés et les populations issues de l’immigration sont logés à bon marché et dans des conditions somme toute décentes sont, ou seraient, des quartiers de relégation. N’importe qui comprend, dès que le mot relégation est énoncé, que ce terme désigne quelque chose de très désagréable. En bref, tout se passe comme si les sociologues étaient persuadés qu’il ne fait pas bon vivre dans ces quartiers, alors que, s’ils se trouvaient en Afrique, ces quartiers seraient dits bourgeois ou favorisés ou habités par des nantis.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, XIXe s) définit la relégation comme le "confinement en un lieu déterminé, avec conservation des droits politiques et civils, à la différence du bannissement qui les ôtait". Les auteurs du Trésor de la Langue française, 16 volumes publiés entre 1972 et 1994, sont plus explicites. La relégation, au sens "d’exil qui n’entraîne pas la perte des droits civils et politiques", était infligée à quelques trublions de l’Empire romain. Certes, elle a existé dans le droit pénal français sous la forme d'une "double peine" : "la peine complémentaire frappant les récidivistes par laquelle un condamné est obligé de résider (relégation individuelle) ou est interné (relégation collective) hors du territoire métropolitain". Mais cette peine a été supprimée longtemps avant que les Africains et les Asiatiques ne se fussent arrogé le droit de faire souche en France. De toute façon, même dans l’ancien droit pénal, les récidivistes étaient envoyés en Guyane ou en Nouvelle Calédonie, pas en France. La France n’a jamais été un pays de relégation, elle ne l’est devenue qu’en devenant une terre à peupler ou à repeupler.

Autrement dit, ces quartiers sont dits de relégation par abus de sens : le mot ne sert qu’à duper les citoyens qui ne sont pas sur leurs gardes et qui, par bienveillance, ne prennent pas leurs distances vis-à-vis de ce que leur disent les très instruits docteurs en sciences sociologiques. Ce que le terme suppose, c’est que les populations habitant les HLM ne sont pas favorisées (bien qu’il faille attendre, quand on est un simple Français, de longues années avant d’obtenir un appartement HLM), ni aidées (bien que leur loyer soit inférieur de moitié au juste prix du marché), mais condamnées à une peine infamante et injuste, qui frappe des innocents. De fait, des privilégiés qui jouissent d’un avantage enviable et envié sont transformés en victimes de la France mauvaise et maléfique par la seule vertu d’un vocabulaire impropre et faux. Si ces privilégiés se sentent condamnés à un "exil forcé" en France, il ne tient qu’à eux de mettre fin à la relégation dont ils seraient les victimes. Ils peuvent le faire d’eux-mêmes, librement, sans avoir à quémander de passe-droit à quiconque. Il leur suffit de prendre un billet d’avion aller simple pour Bamako ou Rabat.

 

04 janvier 2006

Présumé, présomption, présomptueux

 

 

Au seul prononcé de "culture", Goebbels était près, disait-il, de sortir son revolver. De même, dès que sont évoquées des affaires sensibles, ces affaires qui, contrairement à ce que laisse supposer le sens de l’adjectif, ne font pas pleurer, les bien pensants opposent présumé. Les policiers ne mettent pas en garde en vue un islamiste, mais un islamiste présumé, ils n’arrêtent pas un assassin ou un voleur, mais un assassin ou un voleur présumé, non pas un terroriste, mais un terroriste présumé, non un poseur de bombes, mais un poseur de bombes présumé, etc. Quand elle était garde des sceaux, Mme Guigou a contribué à rendre cet adjectif furieusement à la mode. Chacun était présumé quelque chose, sauf elle-même ou ses collègues du gouvernement, dont elle évitait de dire qu’ils étaient des ministres présumés, alors qu’elle accablait de ce même présumé les autres citoyens.

Une présomption est une "opinion fondée sur des indices, des apparences, des commencements de preuves", et cela conformément à la plus ancienne attestation en français du verbe présumer (circa 1200), à savoir "croire d’après certains indices, considérer comme probable". Une présomption n’est donc pas arbitraire. Ce qui la rend fragile et donc révisable, c’est ce sur quoi elle est fondée : des faits connus, mais qui ne sont pas établis, des indices, mais pas des preuves. Dire de quelqu’un qu’il est "un islamiste", c’est se fonder sur des faits connus ou des indices. L’affirmer n’a rien d’arbitraire. De toute façon, désigner x ou y d’islamiste, ce n’est pas lui imputer un crime. Même si ça l’était, il serait inutile d’ajouter présumé, comme il est inutile de l’ajouter à tout autre nom. Un nom désigne, il ne qualifie pas. Il ne porte donc pas de jugement, il réfère seulement à une réalité. La désignation suit la convention verbale en se réglant sur ce qui est connu de tel ou tel ou de telle ou telle chose. On ne peut pas, sauf à verser dans le relativisme absolu, ajouter présumé à tout nom et dire d’un journaliste qu’il est un journaliste présumé, d’un homme qu’il est le mari présumé de Mme Z…, d’une femme qu’elle est l’épouse présumée de M. Y, d’un maître d’école qu’il est l’instituteur présumé de tel ou tel village, de Paris qu’elle est la capitale présumée de la France, de la Seine qu’elle est le fleuve présumé dont la source se trouve au Mont Tasselot, etc. Les islamiste, tueur, terroriste, violeur présumés, dont les media nous rebattent les oreilles, sont donc de la french novlangue, au même titre que les journalistes ou écrivains ou ministres présumés, qu’on n’entend pas encore : mais, au train où vont les choses, cela ne devrait pas tarder.

L’amusant de l’affaire est que le relativisme dogmatique et absolu qui sous-tend l’emploi généralisé de présumé s’oppose à la deuxième acception, plutôt morale, de présomption, que les auteurs de dictionnaires expriment ainsi : "Opinion très favorable que l’on a de ses propres facultés physiques ou intellectuelles" et "grande confiance en soi". D’une part, l’emploi étendu de présumé résulte de la suspicion portée sur les désignations, comme si désigner était juger, seul le jugement défavorable étant proscrit, alors que désigner et juger s’excluent mutuellement dans leur principe ; d’autre part, le nom présomption exprime l’arrogance, la confiance inébranlable en soi et en ce que l’on assène, la certitude sans doute, la suffisance. Freud croyait que les langues primitives, dont il ne savait rien, sinon ce qu’en disait le philologue allumé Karl Abel, violaient le principe de non contradiction, parce que, comme les rêves, les mots auraient eu des significations sinon contraires, du moins hétérogènes, et voulaient dire en même temps "blanc et noir", "grand et petit", "eau et feu", un peu comme dans les oxymores "aigre-doux", "sucré salé" ou "obscure clarté". Le verbe présumer, le nom présomption et l’adjectif présumé illustrent-ils ces théories qui n’ont pas reçu le moindre début de confirmation mais qui, comme c’est souvent le cas de tout ce qui est fragile ou farfelu ou incertain, ont été assénées avec une assurance de converti, destinée à pallier les faits absents ? Non, bien sûr. Il n’y a pas de contradiction entre le présumé servi à tous les repas et la présomption haïssable. Le rapprochement de ces deux mots est révélateur, comme l’est, au sens propre de ce terme, l’apocalypse que subit notre langue. Il lève le voile sur la vraie nature du relativisme absolu. Tout se vaut, dit-on, sauf, bien entendu, la proposition "tout se vaut", qui a plus de valeur que toutes les autres et échappe ainsi à la réduction relativiste. Ce qui donne de la force à "tout se vaut" et au relativisme, c’est le vieil argument d’autorité : celui qui l’énonce est docteur en ethnologie ou en sciences sociales et, comme dans l’armée, le grade obtenu transforme le présumé supposé fragile en présomption réellement hautaine du docteur de l'Université. En bref, le présumé est présomptueux.

Dans la vraie langue française, celle qui n’est pas NLF, TFT ou LTI, présumé ne porte que sur une qualification, non pas sur ce qui est désigné, précisément sur la qualification de coupable ou d’innocent, comme le stipule l’article 9 de la Déclaration des droits de l’Homme : "Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi". C’est aussi ce qu’établissent, au sujet de la présomption d’innocence, les auteurs de dictionnaires : "en matière pénale, toute personne poursuivie est considérée comme innocente des faits qui lui sont reprochés, tant qu’elle n’a pas été déclarée coupable par la juridiction compétente". La présomption est une simple énonciation, la présomption d’innocence est un principe. La première relève de l’expérience commune, la seconde de la loi. L’une est large, illimitée, elle fonde toute désignation, la seconde est étroite et restreinte à la seule qualification d’innocent ou de coupable. Elles ne sont pas du même ordre. Il y a un abîme entre la langue commune et la langue de la justice. Les faire se recouvrir est source d’abus innombrables. Il y a trop de jeu (au sens d’ajustement) dans la langue commune pour lui faire désigner les réalités du droit : voilà pourquoi il existe une langue juridique. Inversement, il est absurde de nommer une réalité du monde avec la langue de la justice. C’est confondre le fait et le droit, ou c’est introduire dans la langue suspicions, accusations, incriminations, procès à l’infini. L’usage abusif du faux présumé confirme que la France se transforme en un tribunal permanent. Peu à peu, elle s’abîme dans l’ère judiciaire forcenée, où elle perd son âme : elle n’est plus la terre de la liberté, mais le trou du c.. des procès en cascade.

Ce qui rend suspect l’usage abusif de présumé, c’est qu’il est à géométrie variable. Un violeur est un présumé violeur, un islamiste un présumé islamiste, un assassin un présumé assassin. Or ce relativisme est borné – au sens de "stupide" et de "limité" - ce qui ne laisse pas de surprendre pour un principe qui énonce que "tout se vaut". Il s’arrête à fasciste, à nazi, à raciste, à xénophobe, etc. et même à français (quand ce mot désigne des musulmans partis en Irak ou ailleurs faire le djihad : id est massacrer le plus possible de malheureux autochtones) : présumé alors disparaît. Il n’y a pas de raciste présumé, mais des racistes tout court ; il n’y a plus un Français présumé, mais des Français tout court. La nocivité de la nouvelle langue française n’est pas nouvelle : elle a été illustrée il y a plus de deux siècles, en 1792, trois ans après que le principe de "présomption d’innocence" a été formulé avec pompe dans la Déclaration des droits de l’Homme. Lors du procès de Louis XVI, Robespierre déclare ceci : "Si Louis peut être encore l’objet d’un procès, Louis peut être absous ; il peut être innocent. Que dis-je ? Il est présumé l’être jusqu’à ce qu’il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la Révolution ?" Si les violeurs étaient effectivement des violeurs (et pas de jeunes gens égarés), les assassins des assassins (et pas les victimes de l’injustice sociale), les tueurs des tueurs, etc. que deviendrait la société juste et parfaite que Mitterrand et ses affidés sont censés avoir établie en France ? Que deviendrait la vie dont il a été décrété qu’elle avait changé le 10 mai 1981 ? Tout cela ne serait-il que words, words, words ?

 

 

03 janvier 2006

S'en moquer comme de l'an quarante

 

 

La langue française compte quelques joyaux, parmi lesquels l’admirable expression "se soucier ou se moquer de telle chose ou de quelqu’un comme de l’an quarante". Le Dictionnaire de l’Académie, dans la sixième édition, qualifie de proverbiale et familière la phrase "Je m’en soucie, je m’en moque comme de l’an quarante" et y donne le sens de "cela m’est complètement indifférent". Elle est synonyme de "se soucier de quelqu’un ou de quelque chose comme d’une guigne", la guigne étant au sens propre une cerise et, au sens figuré, une chose insignifiante, qui n’a pas plus de valeur ou d’importance qu’un clou ou, comme on dit familièrement, des clous ! Ces expressions se disent à propos de ce à quoi on n’attache pas d’importance ou de qui laisse indifférent. Au fil des siècles, le sens de "l’an quarante" a perdu de sa force, entre autres raisons, parce que ces mots, n’étant plus compris, ont été déformés.

Littré, qui était républicain et positiviste, relève "se moquer de quelque chose comme de l’an quarante" à l’entrée "moquer" de son Dictionnaire de la langue française. Il y donne une origine fantaisiste qui est plus conforme à ses partis pris idéologiques qu’à la réalité : "Je m’en moque comme de l’an quarante, sous–entendu de la république, dicton employé par les royalistes pour exprimer qu’on ne verrait jamais l’an quarante de la république". Il est possible que des royalistes aient employé cette expression à laquelle ils ont fait dire ce qu’elle ne signifiait pas, mais ils ne l’ont pas inventée. En effet, cette expression est attestée en ancien français, alors que la possibilité que la France puisse devenir une république n’était évoquée par aucune personne sensée.

Toujours au XIXe siècle, Pierre Larousse, qui était militant anticlérical, imagine dans son Dictionnaire une acception toute différente, antireligieuse bien entendu : "On suppose que cette expression vient des craintes superstitieuses (il s’agit de la peur de l’an mil, qui a eu plus de réalité chez les historiens du XIXe s. qu’elle n’en a eu dans les faits, et qui illustre la superstition historique) généralement répandues dans le commencement du XIe siècle. On prétendait que Jésus-Christ n’avait assigné à son Eglise et au monde qu’une durée de mille ans et plus. Une opinion accréditée voulait que ce terme expirât en l’an 40 du XIe siècle (pourquoi 1040 ? En bonne logique, elle aurait dû expirer en l’an 1033). Mais lorsque l’époque redoutable fut passée, on ne fit plus que rire de ces craintes puériles". C’est surtout Pierre Larousse qui en rit, neuf cents ans plus tard, et qui, par arrogance de "libre penseur", qualifie ces craintes imaginaires de "puériles".

L’an quarante n’a rien à voir avec quelque date que ce soit. Il ne désigne pas l’an XL de la République, ni l’an 1040 de l’ère chrétienne. Il est étranger à tout calendrier ou comput. Ces deux mots sont une déformation de l’Alcoran ou d’Al Coran, le livre saint de l’islam. Celui qui dit "je me soucie du ciron comme de l’an quarante" signifie qu’il n’attache aucune importance au ciron, exactement comme s’il était Alcoran, comme on disait jadis en français, ou le Coran, comme on doit dire depuis que les savants ont francisé en "le" l’article arabe "al".

"S’en moquer comme de l’an quarante" n’est pas la seule expression française dans laquelle se trouve employé, déformé ou non, le mot Alcoran. Littré relève, à Alcoran, l’expression "je n’y entends pas plus qu’à l’Alcoran", avec la signification "je n’y entends rien", l’Alcoran étant dans les mentalités populaires le comble de l’obscurité.

02 janvier 2006

Sionisme et sioniste

 

 

Jacques Rossi, qui a été un agent actif de l’Internationale communiste de 1926 à 1937, a été condamné en 1937 à vingt années d’internement dans le Goulag de Sibérie pour avoir espionné l’URSS au profit de la France et de la Pologne. Relégué à Samarcande en 1957, il n’a pu quitter l’URSS pour la Pologne qu’en 1961 et il a retrouvé son pays, la France, qu’à la fin des années 1980. De son expérience, il a tiré un recueil de nouvelles, une biographie et surtout un admirable Manuel du Goulag, écrit en russe, traduit d’abord en anglais, et dont une version française réduite a été publiée en 1997 au Cherche Midi. Dans cet ouvrage, qu’il présente sous la forme d’un dictionnaire encyclopédique, Jacques Rossi passe au crible les mots, les idées, les lois, les faits, les réalités tangibles du communisme. Il montre que la langue nouvelle ou TFT, prononcée "toufta", sert à dissimuler les réalités les plus atroces et qu’elle a pour seule raison d’être de nier les crimes commis.

Aucun des mensonges dont la propagande nous rebat les oreilles depuis quatre-vingts ans ne résiste à l’examen. Ainsi, le Manuel du Goulag comprend une entrée sioniste, dans laquelle est révélé le sens que les communistes ont donné à ce mot à partir de 1947, quand l’ONU a décidé de créer au Proche Orient l’Etat d’Israël.

En 1947, les Juifs n’ont plus été des Juifs, mais des sionistes. Sioniste a remplacé juif dans la nouvelle langue russe. L’avantage qu’en ont tiré les communistes et leurs affidés a été important. Ils ont pu ainsi exprimer sans borne ni entrave la haine viscérale qu’ils vouent aux Juifs. En effet, précise Rossi, les mots sioniste et sionisme sont des insultes : "La propagande soviétique confère au nom sioniste une connotation insultante analogue à celle de youpin". Youpin risquant d’être mal reçu, sioniste a servi de cache-sexe au racisme viscéral d’un régime qui a "nettoyé la terre russe de tous les insectes nuisibles" (Lénine, "L’émulation", in La Pravda, janvier 1918). On pense youpin, on dit sioniste.

D’URSS, la TFT ou novlangue s’est répandue dans le monde entier et d’abord chez les thuriféraires de la Troisième et Quatrième Internationale. Quand gauchistes et musulmans d’un même élan déclarent qu’ils sont hostiles au sionisme, ils usent d’un mot écran qui cache le raciste youpin. Youpin vaudrait déshonneur, amende, prison à ceux qui, en France, le diraient en public. Les islamo-gauchistes le savent. Sioniste le remplace sans risque. "Nous sommes contre les sionistes" traduit le vieil et détestable "mort aux youpins". On détourne la loi en usant de mots écran, tels sioniste. Les communistes, socialistes et gauchistes, docteurs ès fabrications de cache-sexe verbaux, sont assez prudents pour couvrir les réalités immondes des fards arc-en-ciel de la tolérance universelle.

01 janvier 2006

Les stigmatisés de la sociologie

 

Stigmatiser, stigmatisation

 

Il n’est pas de sociologue ou de journaliste qui n’évoque les populations "stigmatisées" de banlieue ou la stigmatisation qui humilie, ou humilierait, les jeunes gens originaires d’Afrique ou dont les parents sont originaires de ce continent. Seuls seraient stigmatisés les Africains qu’ils soient du Nord ou noirs : les populations venant d’Amérique ou d’Asie ne le sont pas, ou ne le seraient, à l’exception des Turcs et des kurdes, qui sont musulmans.

"Autrefois, écrit Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (XIXe s.), on brûlait au fer rouge la peau des esclaves fugitifs", le fer rouge étant un morceau de métal porté à une température élevée, qui laisse, quand on l’imprime sur le corps, des marques indélébiles. Stigmatiser, c’est rabaisser les hommes au niveau d’animaux et en faire les choses d’un propriétaire qui en dispose à son gré. La punition est l’une des plus humiliantes qui soient.

Or, comme chacun sait, les populations de banlieue et les jeunes issus de l’immigration ne sont pas marqués au fer rouge : ils ne sont la propriété de personne et il ne leur est pas infligé de punition – à moins que vivre en France n’en soit une. Auquel cas, il leur suffit d’un billet d’avion aller simple pour y échapper. Les présenter comme des stigmatisés ou faire d’eux les victimes d’un processus de stigmatisation qui n’existe que dans la tête des sociologues, c’est user de mots mensongers. Il est vrai que le mensonge peut être efficace. Littré nous apprend qu’il est arrivé à des hommes, qui se croyaient stigmatisés, d’avoir des stigmates sur le corps. Ainsi "certains extatiques, par une contemplation assidue de la passion de Jésus-Christ, finissent, dit-on, par éprouver des douleurs, des manifestations pathologiques, des stigmates dans les parties du corps où les clous furent enfoncés et où le coup de lance fut porté". Littré est agnostique : de toute évidence, il ne croit pas à la réalité de ces plaies. Il se contente de préciser que ce sont des "on dit".

On comprend les raisons de l’invention sociologique de la stigmatisation. Il faut être deux pour qu’elle ait lieu : une victime et un bourreau. La victime est nommée : elle est, ou elle serait, arabe et musulmane. Le bourreau, lui, reste anonyme, son nom est tu. Il reste dans l’ombre menaçante. C’est la France ou les Français. La stigmatisation n’existe pas dans le monde réel, elle existe dans les seuls mots ou dans les on dit de Littré. Pourtant, elle a beau ne pas exister dans le réel, elle a une réalité verbale : et là, dans les discours, les stigmatisés de la sociologie ne sont pas les jeunes musulmans, mais la France, ses naturels ou la République haïe. Ce que nous apprennent les mots frelatés, c’est que, comme les trains de la SNCF, une stigmatisation en cache une autre. La première est fausse, la seconde est vraie. La première, étant imaginaire, ne porte pas guère à conséquence ; la seconde, étant réelle, transforme les naturels de France en une espèce de sous-hommes cruels et inhumains. Les barbares, c’est nous.

Les stigmates, nous apprend Littré, sont aussi "les marques des cinq plaies de Notre Seigneur Jésus-Christ qu’on prétend avoir été imprimées par faveur du ciel, sur le corps de Saint François d’Assise". Littré ne croit pas que Saint François ait été "marqué des stigmates de la crucifixion". Il transforme ce fait en un "on prétend". Quoi qu’il soit, les mots stigmates, stigmatisés et stigmatisation appartiennent au christianisme. Les stigmates sont les marques d’une élection divine, le stigmatisé le plus célèbre de l’histoire étant le Christ. On voit mieux maintenant les buts des sociologues. Ces gens-là ne croient ni à Dieu, ni au Diable, ils n’en recourent pas moins au vocabulaire christique qui fait des stigmatisés de banlieue les messies de l’ordre nouveau islamique. Jésus désormais se nomme Mahomet. Voilà ce que cachent les mots frelatés de la sociologie.