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05 février 2006

Mythologies intellotes I

L’Affaire

 

En 1894, la France redoutait l’Allemagne. La peur n’était pas injustifiée, l’Allemagne étant impérialiste. Les guerres du XXe s. ont montré à quels abîmes conduit l’impérialisme. A l'état-major, un officier travaillait pour l'ennemi. Il fallait découvrir le traître, le temps pressait, les preuves faisaient défaut. Or, il y avait là un capitaine nommé Dreyfus. Le coupable était trouvé. Il a servi de bouc émissaire. Tout cela est abject.

Au même moment commence un génocide. La loi d’Allah est appliquée dans l’empire ottoman. Les victimes sont Arméniens. Ils vivent dans un territoire qui a toujours été leur, mais que des Turcs islamisés, ayant émigré d’Asie centrale ont envahi et conquis en cinq siècles. Des centaines de milliers d’Arméniens sont égorgés en quelques semaines. Ils ne meurent pas tout. Beaucoup survivent, assez pour alimenter un deuxième génocide en 1915. Tout cela au sayf Allah. Si les Turcs et les Kurdes avaient appris la chimie, ils auraient éliminé non seulement les Arméniens, mais tous les infidèles, les Juifs, les mécréants. Ils n'auraient pas à s’échiner au djihad pour achever la sale besogne.

Récapitulons. Entre 1894 et 1896, alors que, à Paris, un innocent est condamné, parce qu’il est juif, 200000 Arméniens sont égorgés, parce qu’ils ne sont pas musulmans. Tout ça à quatre heures d’avion de Paris, diraient les intellos. Ici un malheureux victime d'une machination, là-bas 200000 malheureux victimes du national islamisme. Ici l'innocent a droit à un procès, là-bas on les a égorgés tout de go. Ici l'innocent a la vie sauve, là-bas ils n'ont plus de tête. Pour ce qui est des atteintes aux grands principes, les événements de Turquie sont plus tragiques, plus graves, plus destructeurs que ceux de Paris. Le procès injuste fait à l'innocent Dreyfus a été révisé, la victime réhabilitée. Les égorgés, eux, n'ont pas été ressuscités. Comme ces crimes sont restés impunis, ils se sont reproduits contre les Grecs, contre les Chypriotes, contre les Kurdes, sans que leurs auteurs soient poursuivis. Quand on applique la loi d'Allah, on a le droit d’éliminer la moitié de l'humanité sans risques.

Dans ces années, intellectuel est employé comme un nom pour désigner ces écrivains, ces professeurs, ces avocats, ces journalistes, ces lettrés, ce nouveau clergé qui dit où est le Bien et ce qu'est le Mal, qui s'engage, qui défend de grandes causes gratis, clergé à l'âme belle et à la plume facile. Ces grands prêtres ont une chaire et la une. En 1896, ils ont pris parti, mais pas de risques ! Ils ne sont pas allés à Istamboul, où luit le sayf Allah. Ils sont restés à Paris, préférant affronter une République bonne fille plutôt qu'un empire génocidaire. Oui, ils se sont engagés, en faveur de Dreyfus uniquement. Ils ont exprimé leur solidarité envers le bouc émissaire et leur mépris pour les égorgés. Pourtant, ils savaient. Ils ne pouvaient pas exciper de l’éloignement. Péguy les en avait informés. Tous se sont tus. Avaient-ils peur du sayf Allah qui tranche les têtes libertines ? A Paris, ils ne risquaient rien. Ils n’ont pas défendu les égorgés sous le prétexte que ceux-ci étaient commerçants : sous-entendu filous, exploiteurs du peuple, voleurs, profiteurs. En conséquence, les tueurs, musulmans turcs et kurdes, avaient de bonnes raisons de les égorger. De Paris, de si loin (alors il n'y avait pas d'avions), qu'en savait-on ? Non seulement le génocide est nié, mais encore il est justifié. Quand on est citoyen d'une République qui fait condamner un innocent, parce qu'il est juif, on n'a pas le droit de reprocher à des va nus pieds de trancher la gorge de ceux qui ont des chaussures.

Autrement dit, les intellectuels ont escamoté un génocide et se sont donné bonne conscience avec l'Affaire. Grâce à ce même tour de passe-passe, les prestidigitateurs de l'intelligentsia ont légitimé l’extermination des paysans russes, des Ukrainiens, des étrangers, des grecs-catholiques, des juifs du Proche Orient, des étrangers, ici ou là, en URSS, en Egypte, au Maroc, en Algérie, en Iran, etc.

 

Commentaires

Les deux causes sont également justes ! Les intellectuels ont pris des risques, lors du procès, Zola est passé devant un tribunal alors qu'il aurait pu rester tranquillement à Meudon (aurait-il vendu moins de livres ?), et d'après les dernières recherches il aurait bien été assassiné chez lui par un sympatisant d'extrême droite... On ne peut dons pas le comparer à un BHL en chemise blanche ! Méfions-nous des généralisations !!!
Marc

Mon commentaire était sur "Mythologies intellotes I"

Écrit par : marc Criado | 05 février 2006

Tout d'abord en réponse à Marc, je ne crois pas que l'on puisse parler de risque énorme pris par Zola. Le vrai risque, et donc le vrai courage, c'est cet étudiant chinois se présentant seul contre une colonne de blindé chinois à Pékin. Les intellectuels ne prennent pas de risque, ils utilisent leur renommé pour défendre des causes qu'ils croient justes (et qu'ils ne le sont pas toujours. Exemple : les époux Rosenthal accusés d'espionnage aux US pour le compte de l'URSS dans les années 50 (60) et exécutés. Grande mobilisation de l'intelligentsia française contre cette abominable injustice, qui n'en était pas une : ils étaient coupables. Et pendant ce temps-là, on massacrait toujours au pays des Soviets). A l'époque, les intellectuels et les individus n'étaient intéressés que par leur petit pays. Je crois que le vrai reproche que l'on peut leur faire, c'est leur nationalo-centrisme. Malheureusement, aujourd'hui peu de choses ont changé. On se bat contre la "guerre à l'intelligence" en France et on se tait sur les massacres au Darfour et en Tchétchénie.

Écrit par : FaTraPa | 05 février 2006

Les deux causes étaient justes. Ce qui est étonnant, c'est que seule la première (Dreyfus) a suscité des réactions de la part de ceux qui se sont appelés alors "intellectuels". A l'exception de Péguy et de France (Anatole) ou de quelques rares autres, les dreyfusards sont restés cois sur les massacres des Arméniens. Si Péguy, le premier à avoir été convaincu de l'innocence de Dreyfus, a rompu avec ses amis intellectuels, c'est justement à cause de leur aveuglement ou de leurs oeillères. Zola a eu le courage de prendre le parti de Dreyfus, mais tard. S'il a été poursuivi par la justice, ce n'est pas parce qu'il était dreyfusard (la moitié de la France l'était), mais parce qu'il a mis en cause, dans un pamphlet talentueux, l'Etat, l'armée, la justice, les autorités politiques. Si l'hémiphlégie des intellectuels avait été constatée une seule fois au XXe s, elle aurait été bénigne et sans effet. Mais elle a été récurrente (elle l'est toujours), comme si la mauvaise foi et l'aveuglement volontaire, en dépit des belles professions de foi lyriques, étaient consubstantiels aux "intellectuels". Comme ils présentent l'Affaire Dreyfus comme la "matrice" d'où ils sont sortis, il m'a semblé utile de remettre les choses à l'endroit. L'exploitation à laquelle ils se livrent de l'Affaire Dreyfus est la source d'une mythologie que je qualifie par ironie "d'intellote". Par "mythologie", j'entends un ensemble de fables controuvées ou issues de la déformation des faits, dont la seule fonction est, non pas d'expliquer le réel, mais de justifier une puissance illégitime en la rattachant à une origine pure ou immaculée ou divine ou miraculeuse.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 05 février 2006

Vous parlez d'hémiplégie des intellectuels, de cécité partielle, etc... Moi, qui en suis un, j'aurais tendance à y voir de la simple trouille, bien physique. Il est plus facile de vociférer contre l'ambassade des USA à Paris ... qu'aux USA de défiler pour les Rosenberg; de dégoiser sur Dreyfus et les droits de l'homme en France, que dans l'Empire Ottoman pour les droits des Améniens, où des consuls courageux de pays neutres ou belligérants (USA, Allemagne en 1915) étaient désavoués par leur ambassadeur ou leur administration quand ils sauvaient des Arméniens sur place. De même, le consul du Japon à Vilnius sauva plusieurs centaines de Juifs en leur accordant des visas pour Shangaï, alors sous domination japonaise; ils partirent, il fut révoqué et sa carrière fut brisée. A côté, voyez les Aragon, les Eluard, les Picasso (qui vendait en toute bonne conscience des toiles aux Allemands), bien tranquilles puis donnant des leçons de morale au Conseil National de la Résistance, établissant des listes noires, laissant fusiller ou emprisonner. Si l'on juge les intellectuels du XX°s à leurs actes, ce ne sont que des esclaves consentants des puissants. Heureusement, des esclaves de génie. Mais je ne leur aurais pas prêté mes clés.

Écrit par : Henri | 14 février 2006

Vous avez sans doute raison. Les intellectuels, pour la plupart d'entre eux, sont fonctionnaires. Ils sont dans l'appareil d'Etat. Leur statut ne les incite pas à l'audace, encore moins au courage. Ils sont usinés à se soumettre ou à accepter la loi du plus fort. Leurs prises de position ne font que refléter ce qu'ils sont.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 15 février 2006

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