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06 février 2006

Lapidation

Ni le Trésor de la Langue française (1971-1994), ni le Grand Larousse en 5 volumes (1987), ni le Petit Robert (édition de 1972), ni le Petit Larousse en grand format (édition de 1993), ne relèvent le nom caillassage ou le verbe caillasser. Seul caillasse y est attesté au sens de "pierre concassée pour l’empierrement des chaussées" et, dans l’un d’eux, au sens familier de "caillou" ou de "pierraille". Si ces noms ne sont pas attestés, c’est que les actes qu’ils désignent n’ont pas existé en France. En Nouvelle Calédonie, ils avaient sans doute une réalité, puisque caillassage a été employé par les media, quand, en 1988, des Canaques ont attaqué à coups de pierre des CRS. Certes, dans les villages de France, il y avait jadis des batailles rangées au cours desquelles les enfants se lançaient des pierres, mais jamais, jusque-là, des pierres n’étaient lancées par un même camp, toujours le même, sur les mêmes cibles qui, elles, ne jettent pas de pierres.

En français, il existe un verbe et des noms qui désignent de façon propre l’action de jeter des pierres sur des personnes qui ne ripostent pas : ce sont lapider et lapidation. Ceux qui lapident sont des lapidateurs. Dans le Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré indique que la seconde acception de lapider est "attaquer, poursuivre à coups de pierres" et, pour illustrer cette acception, il la fait suivre d’une phrase de son cru : "Comme il sortait du village, les enfants se mirent à la lapider". Certes, Littré ne cite pas d’écrivains qui auraient employé lapider dans ce sens. Une phrase du seul Rousseau (extraite des Rêveries) est citée à l’article lapidation au sens "d’action de jeter des pierres". Il est plus courant, semble-t-il, que les écrivains emploient lapider dans le sens figuré de "honnir" ou de "maltraiter en paroles".

Bien que les mots lapider, lapidation, lapidateur existent en français, qu’ils soient attestés dans l’histoire de la langue et que leur sens soit évident ou clair, les media répugnent à les employer à propos de jets de pierres rituels par lesquels les pompiers, les policiers et les étrangers sont  "accueillis", quand ils osent pénétrer dans des quartiers dits sensibles. Pourquoi ces mots courants et clairs ne franchissent-ils pas la barrière des lèvres ou celle des claviers d’ordinateur ? Pourquoi les media préfèrent-ils inventer le verbe caillasser plutôt que d'employer le verbe lapider et le nom lapidation qui sont reçus par l'usage ?  Ces mots appartiennent aussi au vocabulaire religieux : le vocabulaire historique de l’Ancien Testament, où l’on pouvait "tuer à coups de pierres", et surtout celui de l’islam, où la lapidation est à la fois une punition prévue par la loi islamique contre les femmes adultères et un rituel sacré codifié par les textes. Le rituel se fait en "terre d’islam" lors du grand pèlerinage. Là, il est fait obligation aux fidèles de se rendre dans le désert proche de La Mecque, les poches pleines de pierres, pour y lapider un rocher, près du Mont Arafat, qui est censé représenter Satan. C’est le mal supposé que les musulmans lapident, pas seulement les filles ou les femmes convaincues du crime d’adultère, c’est-à-dire d’avoir eu des relations sexuelles hors des liens du mariage. La lapidation est un acte de soumission à l’ordre d’Allah.

En France, les jeunes musulmans qui jettent des pierres sur les pompiers ou les policiers ne les "caillassent" pas, sinon dans le seul jargon des media, ils les lapident. Les victimes sont supposées être des infidèles, c’est-à-dire l’incarnation du Mal. En 2002, François Bayrou, alors qu’il battait les estrades de l’élection présidentielle, s’est rendu dans un quartier sensible de Strasbourg. Comme s’il était Satan, étant infidèle et étranger, il a été accueilli à coups de pierres. Les vitres de la mairie de quartier où il se trouvait ont été brisées.

Les caillassages des media sont de vrais rituels. Les pierres sont censées chasser le Mal ou Satan de la terre dont les lapidateurs jugent qu’elle est d’islam. Nommée improprement caillassage, la lapidation est cachée. Lapider, lapidation, lapidateur ne doivent pas être dits, ils ne sont pas mués en signes tangibles par l’encre du stylo : ce sont des tabous. Si ces tabous étaient levés et que les mots justes fussent dits, les "émeutes" dites de "banlieue" prendraient un tout autre sens. Mais, pour les puissants des media et de la sociologie, non seulement il faut que les citoyens se taisent, mais en plus il est urgent qu’ils restent aveugles.

 

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