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11 février 2006

Mythologies intellotes 3

Débattre (à propos des numéros 1 et 14 de mai 1980 et août 1981 de la revue Le Débat)

 

La maison d’édition Gallimard est prestigieuse. Il suffit de feuilleter son catalogue pour s’en convaincre. Il comprend Gide, Sartre, Malraux, Proust, Claudel, Péguy, Céline, etc. Tous les grands écrivains et/ou grands intellectuels (ou supposés tels) de ce siècle, français ou étrangers, en sont. La marque Gallimard est signe de qualité ou de hauteur de vues.

Il en est ainsi de la revue Le Débat, qui a été fondée en mai 1980. Les thèmes en sont "histoire, politique, société". Dans la page de garde du n° 1, un manifeste dresse un "état des lieux". 1980 est ce "temps de troubles" marqué par l’épuisement des idéologies (marxisme, structuralisme, psychanalyse, avant-garde) qui ont nourri les intelligences de l’après-guerre. Les fondateurs de cette revue, ayant constaté que les intellectuels ne débattent pas ou ne débattent plus, ce qui est un comble pour des gens dont la raison d’être est de débattre, les ouvrent "au nouveau", "aux mondes extérieurs", "aux générations montantes", "aux langages des autres", ce qui laisse entendre que, jusque là, c’est la fermeture "au nouveau" (etc.) qui caractérisait les intellectuels. Ce qui est annoncé, c'est que la revue va "parler des choses avec la curiosité encyclopédique, la compétence du savant et le désir de communication publique", ce qui signifie en négatif que les intellectuels parlaient avant 1980 des choses sans curiosité, sans compétence et sans souci de communiquer quoi que ce soit. Enfin, le Débat reconnait (l’aveu, touchant de naïveté, en dit long sur la crise que subit l’intelligentsia en 1980) que les intellectuels ne savent plus qui ils sont : "Nous comprendre nous-mêmes, nous qui ne savons plus de qui nous sommes les fils, de quoi nous serons les pères, nous qu’un siècle explosé condamne à ne plus vivre, à tâtons, qu’au présent".

Le premier article, signé du directeur et cofondateur de la revue, l’historien Pierre Nora (auteur des Lieux de Mémoire et directeur de la collection Bibliothèque des Histoires chez Gallimard), confirme l'ampleur du trouble. Le titre "Que peuvent les intellectuels ?" parodie un ouvrage collectif, d'inspiration sartrienne, publié au début des années 1960 Que peut la littérature ? Pour Sartre alors, la littérature engagée pouvait beaucoup et même presque tout. Cet article réplique aussi à un pamphlet que Régis Debray a publié en 1977, Le Pouvoir intellectuel en France (Ramsay). Pour Debray, les intellectuels étant pour la quasi totalité d’entre eux des fonctionnaires insérés dans l'appareil d’Etat, centralisé et très puissant, ils exercent le pouvoir en hommes de pouvoir. Nora critique la thèse de Debray : "Il faut le confusionnisme d'époque ou la jalousie des frustrés pour (...) oser parler d'un pouvoir intellectuel comme élément du pouvoir tout court". En 1980, les intellectuels ne sont plus des écrivains ou des avocats ; ils sont professeurs, chercheurs CNRS, docteurs ès toutes les choses du monde, universitaires, ils ont perdu tout charisme, s’étant discrédités, opposés à tout, despotiques, ayant fait montre de tyrannie, terroristes. La charge est terrible, en apparence du moins. Nora dénonce dénonce leur "irresponsabilité politique", leur "laxisme" et leur "démagogie", les "abus de confiance" dont ils se rendent coupables, leur "solipsisme psittaciste", leurs "immobilismes mentaux". Les accusations fusent : "rhétorique de l’intimidation", "terrorisme de l’autorité", "amnésie", complicité avec des tyrans, "affectation et obscurité" verbales, etc.

Arrêtons là l’énumération. Nihil novi sub sole. En fait, cette dénonciation ne fait que répéter une doxa, récurrente dès qu’il est question d’intellectuels, à savoir celle de la "trahison". Lancée par Julien Benda en 1927 dans La Trahison des clercs (les intellectuels trahissent ce qu’ils sont ou censés être quand ils adhèrent à des idéologies particularistes et rejettent l’universalisme qui fonde le savoir), elle a été reprise sur d’autres modes par Nizan dans Les Chiens de garde (pamphlet contre les intellectuels idéalistes qui se mettent au service du capitalisme, de la bourgeoise et des oppresseurs), par Raymond Aron dans L’Opium des intellectuels (si la religion est l’opium du peuple, le marxisme est celui des intellectuels), par Jean-François Revel dans La Tentation Totalitaire et La Nouvelle Censure (les intellectuels qui adoptent les croyances communistes sont incapables de regarder le monde tel qu’il est), par Finkielkraut dans La Défaite de la pensée (en adhérant au culturalisme, les intellectuels trahissent la culture, c’est-à-dire la vie avec la pensée), par Danièle Sallenave dans "la nouvelle trahison des clercs" et dans Le Don des morts (les intellectuels, en rejetant la littérature, la fiction, le récit, la culture, se font les complices de ceux qui rêvent d’abêtir et de déculturer le peuple), etc. Les années 1950-1980 forment, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Nathalie Sarraute, "l’ère du soupçon" : après avoir suspecté tout le monde, les intellectuels à leur tour sont l’objet de la suspicion de tous. C’est l’arroseur arrosé.

Bien entendu, les fondateurs du Débat ne sont pas des intellectuels pour rien. Dans le numéro 14, publié en juillet 1981, le ton change. Le désespoir noir du numéro 1 s’est évanoui. Le 10 mai 1981 a tout changé. Un éditorial, intitulé "au milieu du gué" et daté du 12 mai 1981, proclame qu’avec "un socialiste à l’Elysée", c’est "une odeur d’histoire", "une résurrection de la politique", "un retour de la passion générale pour la chose publique", "une étonnante et soudaine ouverture du possible social". En 1980, l’éditorial était noir : Mitterrand, selon les instituts de sondage, n’avait aucune chance de battre Giscard. Le numéro 14, écrit le surlendemain du 10 mai 1981, est rose, heureux, serein, confiant. Il a suffi que 4 ou 5 % des électeurs gaullistes refusent leurs suffrages à Giscard pour que les intellectuels retrouvent un peu d’espoir. Ils serinaient la "résistance", ils ont couvert d’éloges un pilier du régime de Vichy.

 

 

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