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13 février 2006

Centrisme

 

Centrisme n’est pas seulement un nom qui est en usage dans le vocabulaire de la politique, c’est aussi un élément qui forme de nouveaux noms. Ainsi égocentrisme, ethnocentrisme, logocentrisme, etc. sont composés de mots latin ou grecs (respectivement "moi", "ethnie", "discours") et de centrisme. Une fois que le mode de formation est en place, il peut être exploité quasiment sans limite pour former des noms, tels européocentrisme, occidentalocentrisme, logocentrisme, franco-centrisme, phonocentrisme, écocentrisme (admiration béate vouée au philosophe et auteur de livres à succès Umberto Eco). L’élément centrisme désigne un défaut ou un abus qui biaise les jugements ou trouble les comportements, comme l’atteste le nom égocentrisme, apparu dans la langue française récemment, puisqu’il est employé pour la première fois dans le roman de Proust A l’ombre des jeunes filles en fleur (1918) : c’est le premier des mots composés avec centrisme. Egocentrisme appartient d’abord au vocabulaire des "sciences humaines et sociales". Mais il n’est plus réservé aux psys ; les personnes "cultivées" (Bac + 5 ou + 8, comme disent les bourdivins) en usent aussi. L’égocentriste a un moi déformé et malade, puisqu’il n’envisage autrui, lui-même, les choses, le réel, qu’à partir de lui et de ses propres intérêts, comme s’il était le nombril du monde. "Et moi, et moi, et moi", revendique-t-il sans arrêt.

En 1956, est formé ethnocentrisme, qui a connu un immense succès dans les années qui ont suivi. C’est la glorification de l’ethnie ou de la race à laquelle appartient ou est censé appartenir celui qui est ainsi désigné. Le moi se gonfle jusqu’aux dimensions du groupe. Il est la grenouille qui veut se faire plus grosse que le troupeau de bœufs. Dans le Trésor de la Langue française, il est défini comme un "comportement social et (une) attitude inconsciemment motivée qui conduisent à privilégier et à surestimer le groupe racial, géographique ou national auquel on appartient, aboutissant parfois à des préjugés en ce qui concerne les autres peuples". Le glorification d’un groupe se fait au détriment des autres groupes. L’ethnocentrisme a poussé les Allemands à chanter à tue-tête Deutschland über alles. L’Allah akbar des musulmans est de la même farine. C’est de l’égocentrisme racial. La première attestation illustre l’usage qui en est fait. Dans Tiers Monde (1956), R. Linton dénonce dans les mots pays sous-développés la présence dans l’esprit des Occidentaux de préjugés méprisants envers les pays pauvres : ces préjugés seraient nourris par leur ethnocentrisme impénitent et congénital.

L’élément centrisme vaut condamnation. Pourtant, il n’y a aucune raison objective, sinon l’idéologie, laquelle n’est pas une raison, mais une Bête, pour que centrisme accuse et condamne. En effet, il réfère à une propriété essentielle du langage, laquelle consiste, chez un sujet parlant, vous, moi, n’importe qui d’autre, à s’approprier la langue et, en disant je ou en énonçant, à poser en face de soi l’existence d’autrui ou de l’autre  : tu, qui, à son tour, dit je et énonce. C’est en énonçant – en faisant de lui-même le centre du monde - que n’importe quel homme, fût-il noir ou afghan, pose que ses semblables existent et que le monde a une réalité. Il en va ainsi dans toutes les langues de la terre et pour tous les hommes, à quelque race, groupe, ethnie, nation, religion, civilisation, etc. qu’ils appartiennent. Même les Bororos se placent au centre du monde en parlant. De fait, la réalité, quelle qu’elle soit, existe dans les discours - symboliquement - à partir de ce je qui énonce. Alors elle peut être comprise, analysée, étudiée, changée. Parler, c’est faire exister le réel et autrui. Telle est notre condition. Le centrisme n’est pas propre à l’homme d’Occident, c’est un universel. Et contrairement à ce que pense celui qui a fabriqué le nom ethnocentrisme, les Occidentaux ne sont pas différents des autres hommes. Parlant des autres peuples, ils se contentent d’énoncer un jugement sur le réel dont ils sont persuadés qu’il est vrai. Ils font comme les Bororos ou les Papous, ni plus ni moins. De plus, de tous les hommes qui peuplent la terre, ils sont les seuls qui, depuis des siècles, fassent l’effort de mieux connaître les autres et d’assouplir leur point de vue, en le pliant à celui des autres hommes qu’ils rencontrent. En Chine ou en Arabie saoudite, un point de vue décentré, qui ne serait pas chinois ou qui échapperait à l’islam, est impensable. Quoi qu’en disent les faussaires, les Occidentaux sont moins imbus de leurs spécificités ethniques que les autres. Ils le sont moins que les Chinois, qui sont persuadés d’être l’Empire du Milieu et qui jugent que le monde qui entoure ce Milieu est un satellite de la Chine. Quant aux musulmans, ils jugent que rien n’a de valeur, hors l’islam, et que rien ne devrait exister à côté de l’islam.

Il existe des pays sous-développés, ce qui, en soi, n’est pas une tare, nous disons je, le monde existe à partir du moment où nous le désignons, etc. A l’opposé, pour les faussaires, constater que les choses sont ce qu’elles sont est un crime. Leur cerveau est si malade qu’ils imaginent que gîtent sous les constats des jugements de mépris. Dès lors, en pourchassant le centrisme, ils se glorifient (car un inquisiteur se fait de lui-même une très haute idée) d’avoir débusqué, nouveaux Saints Georges, la Bête immonde. Il fait beau, c’est l’été, vous êtes en Provence. Vous dites "le ciel est bleu". C’est un constat. N’importe qui dirait la même chose. Peut-être préféreriez-vous qu’il soit noir, rouge, vert pomme, caca d’oie ou orange. On ne va pas vous intenter un procès pour autant. Mais certains ne l’entendent pas de cette oreille. Ils vous soupçonnent de mépriser l’islam, parce que la couleur de l’islam est le vert et non le bleu, ou de préférer les chrétiens aux musulmans, parce que le bleu est la couleur de la Vierge Marie. Les faussaires infectent aussi la pensée ou ce qui en tient lieu. En 1907, est fabriqué le nom anthropocentrisme, avec le sens de "doctrine ou attitude philosophique qui considère l’homme comme centre de référence de l’univers" (in Trésor de la Langue française). Comment, quand on est homme et que l’on énonce, se définir autrement que le centre de l’univers, puisque c’est par l’acte d’énonciation que les hommes, tous tant qu’ils sont, donnent une existence à autrui et aux choses ?

 

 

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