Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

14 février 2006

Tirer les marrons du feu

 

 

Dans le français actuel, l’expression tirer les marrons du feu a un sens opposé à celui avec lequel elle est attestée depuis trois siècles au moins. Aujourd’hui, pour la plupart d’entre nous, tirer les marrons du feu, c’est saisir dans le feu (donc se trouver dans une situation risquée ou périlleuse) les marrons grillés (de bonnes choses) pour les manger. Le risque profite à qui le prend. Celui qui ose affronter un danger est payé en retour de son courage.

Or, l’expression a une tout autre signification. Elle ne signifie pas que les risques profitent à ceux qui les prennent, mais à une tierce personne, manipulateur, spéculateur, attentiste, malin, qui tire un gros avantage de la mise en péril d’autrui. En réalité, celui qui se brûle les doigts le fait à son détriment et au seul bénéfice d’un tiers, plus rusé que lui. C’est ce sens qui est relevé dans le Trésor de la langue française : "Par allusion à la fable de La Fontaine Le Singe et le chat", tirer les marrons du feu (pour quelqu’un), c’est "entreprendre une action difficile, risquée, pour le seul profit d’autrui, sans bénéfice personnel". Deux citations illustrent clairement ce sens : "Quand nous aurons, sur notre sol français, une solide armée américaine pour prendre la relève, alors nous pourrons souffler un peu, et attendre en spectateurs que l’Amérique nous tire les marrons du feu !" (Martin du Gard, qui fait allusion à la guerre de 1914-1918 et à l’intervention des Américains en 1917) et "Les révolutions se font toujours de la même manière, par des niais qui s’imaginent travailler pour eux-mêmes et qui tirent les marrons du feu pour les autres" (Mérimée). Mérimée est un homme lucide. Combien de naïfs qui croyaient "changer la vie" en 1981 ont tiré les marrons du feu au bénéfice des seuls éléphants du Parti socialiste ? Combien de naïfs qui croyaient faire la révolution en chassant de l’école la culture (classique ou bourgeoise) ont tiré les marrons du feu pour Bouygues, Vivendi ou Canal + et pour tous les pires ennemis de la culture ? Combien de naïfs qui croyaient enrichir l’Europe des différences ont tiré les marrons du feu pour les fous furieux de l’islam ?

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré donne à l’expression à peu de choses près le même sens figuré : "Tirer les marrons du feu avec la patte du chat ou, simplement, tirer les marrons du feu, faire adroitement servir une personne d’instrument pour parvenir à des fins où il y aurait peine, inconvénient, danger".

Il y a pourtant une différence entre les deux dictionnaires. Pour Littré, la personne qui prend des risques est utilisée comme un instrument ou un moyen (celui qui mange les marrons ou ramasse la mise est de toute évidence un manipulateur cynique qui "fait adroitement servir" autrui à la réalisation de ses propres et seuls intérêts, ce que la morale réprouve), alors que, dans le Trésor de la Langue française, c’est l’occasion qui fait le larron : il n’y a pas de la part de celui qui s’empare du magot de volonté cynique d’utiliser autrui dans ce but.

Le sens a évolué. A l’origine, il est cynique. Dans le Trésor de la Langue française, le cynisme est gommé, l’expression exprime la simple immoralité. En français actuel, le cynisme et l’immoralité ont été effacés par la morale. Le paradoxe consiste en ceci : la morale triomphe dans les mots, même là où il n’y en avait pas, comme dans tirer les marrons du feu, alors qu’elle a disparu de la vie réelle. Ce que dit notre langue, c’est que nous sommes attachés à la morale, mais dans la seule langue, symboliquement, donc de façon fictive. Chassée par la porte, la morale est rentrée par la fenêtre. Elle avait une réalité, ce n’est plus qu’un fantasme.

 

Les commentaires sont fermés.