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16 février 2006

Culture

 

 

Il suffit de comparer le Dictionnaire de la Langue française de Littré au Trésor de la Langue française pour mettre au jour l’ampleur des changements qui affectent notre langue. Le premier de ces dictionnaires date de la seconde moitié du XIXe siècle, le second de la seconde moitié du XXe siècle. Un siècle les sépare. C’est peu. Entre ces deux dictionnaires, se sont succédé quatre ou cinq générations de Français.

Dans ces dictionnaires, c’est l’article culture qui révèle le plus clairement l’ampleur des changements survenus. Littré traite des acceptions de ce nom dans une page d’une seule colonne ; dans le Trésor de la Langue française, un siècle plus tard, cinq colonnes sont nécessaires pour en épuiser les sens. Littré ne distingue que quatre acceptions, le Trésor de la Langue française une quinzaine. Littré ne relève pas l’adjectif culturel, le Trésor de la Langue française y consacre une colonne, autant de place que Littré à culture. Il est vrai que culturel n’est attesté qu’en 1907 chez Claudel. Encore est-ce au sens étroit et particulier de "relatif à la culture religieuse". Ce n’est qu’en 1927 que l’adjectif prend un sens général chez Maritain. L’acception figurée et non agricole (la culture définie par le culturel et non par le cultural) de culture est glosée en quelques lignes dans le Dictionnaire de Littré ; il faut trois colonnes au Trésor de la Langue française pour l'exposer.

Les acceptions du nom culture chez Littré sont, pour trois d’entre elles, "agricoles". C’est, conformément à l’étymon latin, le travail de la terre. La culture est "l’ensemble des opérations propres à obtenir du sol les végétaux dont l’homme et les animaux ont besoin". Ainsi on dit "la culture du blé, du tabac, de la garance, du vin". Cette première acception occupe plus de la moitié de l’article. Dans un deuxième sens, culture a pour sens "terrain cultivé", comme dans "l’étendue des cultures" ou "on a constaté le bon état des cultures". Le troisième sens est "l’action de cultiver un végétal, un produit de la terre". Le quatrième sens n’est pas tout à fait le sens moderne. Au "sens figuré", dit Littré, on emploie le nom culture pour une activité de l’esprit. Une analogie est établie entre le travail du paysan qui laboure et ensemence sa terre et l’activité de l’esprit qui apprend, s’instruit, s’affine, s’enrichit. Ce que remarque Littré, c’est que culture, dans ce sens figuré, est toujours suivi d’un complément :  la culture des lettres, des sciences, des beaux-arts". Il n’est jamais employé absolument : on cultive les belles lettres comme un paysan le blé ou le chanvre. C’est ainsi que Cicéron entendait les mots cultura animi ou "culture de l'esprit" (cf. l’analyse qu’en fait Hannah Arendt, dans Crise de la culture). En français classique, le nom, assez peu employé, est transitif, alors qu’il est intransitif en français moderne : c’est la culture, et non la culture des lettres ou l’art de cultiver les lettres. Cette acception figurée est illustrée de trois citations : "la culture des bonnes lettres" (Patru), "abandonner la culture des lettres" (D’Alembert), "si la culture des sciences est nuisible aux vertus guerrières, elle l’est encore plus aux qualités morales" (J-J Rousseau). Le nom culture, précise Littré, a un sens proche de celui d’instruction ou d’éducation, comme dans "un esprit sans culture, la culture du cœur, des sentiments".

De fait, les dictionnaires révèlent plus clairement que des exposés savants que la France a changé de paradigme. En un siècle, les Français ont troqué le travail de la terre (entendue au sens de sol ou de glèbe : labourer un champ, en briser la terre, biner, piocher, etc.) contre la spéculation hors sol. Le matériel s’est fait immatériel. La culture des lettres, sciences et beaux-arts s’est muée en culture sans objet ou culture tout court ou culture intransitive. Nous avons basculé d’une civilisation du travail à une civilisation de l’ennui. L’agriculture a été supplantée par les loisirs. Les champs (qu’on labourait) ayant disparu, il n’y a plus de champs que de recherche.

Ce que montre le Trésor de la Langue française, c’est que le mot français culture s’est peu à peu chargé des significations du mot allemand Kultur. Kultur désigne un "mode-système" de vie, ce qui ne peut signifier que "mode de vie" qui fait système, qui forme un tout ou qui englobe tout. Chez Littré, seuls les lettres, les sciences, les beaux-arts étaient de la culture. Aujourd’hui, tout est culture, le rugby, la pêche à pied, l’islam, la pétanque, etc. La culture est partout ; il n’y a rien qui ne lui échappe. Une citation illustre cette extension à tout de la culture. "Demandons-nous d’abord en quoi consiste ce qu’on appelle culture ou civilisation. On sait que les auteurs russes et allemands ont coutume d’opposer ces deux notions. Pour notre présente étude, nous pouvons les employer comme synonymes. Nous dirons que la culture ou la civilisation, c’est l’épanouissement de la vie proprement humaine, concernant non seulement le développement matériel nécessaire et suffisant pour nous permettre de mener une droite vie ici-bas, mais aussi et avant tout le développement moral, le développement des activités spéculatives et des activités pratiques (artistiques et éthiques) qui mérite d’être appelé en propre un développement humain". (Maritain, Humanisme intégral, 1936).

Tout ce qui est humain est culture. Le nom était transitif, il est intransitif. Il était modeste, il est totalitaire. Il touchait les seuls lettres, beaux-arts, sciences, il se rapporte à tout. Bismarck, le premier peut-être, a martelé le sens totalitaire de Kultur, en mobilisant les siens en faveur du Kulturkampf, "le combat pour la Kultur" ou pour un mode de vie allemand et qui fondât un nouveau système politique. De fait, la culture a changé "de nature". Elle était aimable et sans prétention, elle s’est chargée de morgue hautaine. Elle était analogue au travail du paysan, elle est devenue un Système, un Etre, une Masse, une Identité.

 

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