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18 février 2006

Libéral, libéralisme

 

 

L’adjectif libéral est employé, pour la première fois en français à la fin du XIIe siècle, dans deux sens : a) "qui donne avec largesse, générosité" (1175) et b) "qui convient à un homme de condition libre" (1200), conformément aux sens du mot latin liberalis auquel il est emprunté : "relatif à une personne de condition libre" et "généreux". En latin, il est dérivé de liber qui signifie "de condition libre" et qui s’oppose à servus, "esclave".

La consultation régulière du Dictionnaire de la Langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, révèle les significations premières ou propres et vraies des mots en usage aujourd’hui. Cela tient à ce que Littré, son auteur, s’est attaché à établir le sens des mots en se fondant sur les emplois qu’en faisaient les écrivains des siècles classiques.

Il donne à libéral trois acceptions.

La première est celle que l’adjectif libéral a empruntée au latin. "Qui est digne d’un homme libre", écrit Littré, qui ajoute "ce qui est le sens propre" : il l’illustre de l’exemple "une éducation libérale" et d’un exemple tiré des cursus en vigueur dans l’ancienne Université : arts libéraux (opposé à arts mécaniques), ceux qui exigent une intervention grande et continuelle de l’intelligence. Littré précise que "l’origine de cette dénomination est dans l’ancien préjugé contre le travail manuel, regardé comme indigne d’un homme libre, vu qu’il était dévolu aux esclaves".

La deuxième acception est une "extension naturelle du premier sens", dit Littré. Libéral signifie "qui aime à donner", sens qui est conservé dans le nom libéralités. C’était aussi un des sens de l’adjectif latin liberalis. Littré illustre ce sens par quelques exemples, dont ceux-ci : "Le Seigneur est libéral envers ceux qui lui donnent, et il vous en rendra sept fois autant" (Sacy) ; "Un avaricieux qui aime devient libéral et il ne se souvient pas d’avoir jamais eu une habitude opposée" (Pascal). C’est d’ailleurs le seul sens que les Académiciens relèvent dans les quatrième (1762) et cinquième (1798) éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "qui aime à donner, qui se plaît à donner". Les exemples cités sont  "généreux & libéral, libéral envers les gens de mérite, la nature lui a été libérale de ses dons, être libéral de louanges, il a l’humeur, l’inclination, l'âme libérale, tous les Princes de cette race-là ont été extrêmement libéraux, on ne peut pas dire que les prodigues soient véritablement libéraux, il y a grande différence entre un homme prodigue & un homme libéral".

Autrement dit, pendant plusieurs siècles, du XIIe à la fin du XVIIIe siècle, libéral n’a eu que deux sens en français : ou bien "digne d’un homme libre", ou bien "généreux". Ces deux sens sont positifs, flatteurs, mélioratifs.

Le troisième sens est celui qui est en usage aujourd’hui encore dans les discours politiques. Pour Littré, être libéral, c’est être "favorable à la liberté civile et politique et aux intérêts généraux de la société". Dit en d’autres termes, c’est étendre à la vie en société les valeurs de liberté et de générosité qui étaient, jusque-là, individuelles. Littré cite comme exemples "opinions libérales, institutions libérales, le parti libéral". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1835), le mot est défini de la même manière : "qui est favorable à la liberté civile et politique".

Littré fait suivre l’étude de sens d’une longue remarque portant sur l’emploi de libéral en politique. Il se demande qui a donné pour la première fois à ce mot le sens de "favorable à la liberté civile et politique et aux intérêts généraux de la société". Il cite Balzac qui, dans La Vieille Fille, en attribue la paternité à Mme de Staël et à Benjamin Constant ; il cite Sainte-Beuve, qui penchait pour Chateaubriand. Selon Littré, ce sens "date au moins du Consulat" : "c’est un mot que les hommes du gouvernement avaient perpétuellement à la bouche". Dans la période dite du Consulat, les gouvernants de la France d’alors ont tenté de mettre définitivement fin aux excès de la Révolution et d’empêcher que la Terreur ne se reproduise. S’opposant aux "terroristes" qui rêvaient de réduire les Français aux fers, ils se disaient "libéraux" - favorables à la liberté civile et politique. En réalité, cet emploi apparaît au milieu du XVIIIe siècle. Il est antérieur de près d’un demi-siècle à l’usage qu’en faisaient, selon Littré, les gouvernants du Consulat.

Ce que nous apprend l’histoire de la langue française, c’est que libéral a des sens positifs. Le premier, "digne d’une personne libre", est sinon social, du moins en rapport avec un statut juridique défini par la liberté : c’est la qualité de celui qui n’est ni esclave, ni serf, ni prisonnier. Le second sens relève de la morale la plus haute : le préalable à toute générosité est la liberté. C’est parce que les hommes sont libres qu’ils peuvent donner de leur temps ou de leur argent à autrui ou pour telle ou telle cause.

Il a fallu six siècles pour que libéral prenne un sens politique, c’est-à-dire pour que la liberté ne soit pas seulement un statut juridique individuel, mais qu’elle soit étendue à tous les citoyens d’un pays et à la société qu’ils forment.

 

Il est évident que le sens actuel, méprisant et parfois même injurieux, qui est donné à libéral et de son dérivé libéralisme ne plonge pas ses racines dans l’histoire de la langue française ou, si l’on considère que la langue française est aussi la France, dans l’histoire de France. C’est un sens "polémique", au sens propre de combat qui vise à jeter le discrédit sur les adversaires. Libéral et libéralisme se sont chargés de mépris à partir du moment où les thèses marxistes ont été importées en France. Autrement dit, depuis que la liberté n’est plus considérée comme le seul principe fondateur de notre pays, ces deux mots ont perdu leur sens positif. Ils ont basculé dans la négativité et ils sont devenus des taches à effacer.

Commentaires

Très intéressant post, comme d'habitude.

Moi je me demande comment en reprenant le terme libéral (liberal), les Américains (et peut-être les Britanniques, je n'en suis pas sûre) ont pu le faire changer de sens au point qu'il est pour eux presque synonyme de socialiste. Enfin, c'est comme ça que mes amis américains (plutôt cultivés) voient les choses.

Écrit par : Marie | 18 février 2006

Vous avez raison. Il faudrait étudier comment cet adjectif latin, français, propre aux langues occidentales, a pu prendre aux Etats-Unis un sens quasiment opposé à celui qui est le sien en Europe et qui est le sien depuis huit siècles. Je lis dans l'article "liberal" de mon Oxford Advanced Learner's Dictionary of Current English (édition de 1974) les quatre sens suivants : a) giving or given freely; generous (sens ancien de libéral); b) open-minded; having, showing a broad mind, free from prejudice (ce n'est pas tout à fait le sens de libéral en français); c) (of education) directed chiefly towards the broadening of the mind, not specially to professional or technical needs : the liberal Arts (comme en français); d) (politics in GB) of the party (dominant until the 1920's), favouring moderate democratic reforms (c'est à peu près le sens français en politique).
Le sens en usage aux Etats-Unis (liberal = gauchiste) n'est pas relevé dans ce dictionnaire. Peut-être ce dictionnaire est trop ancien. Il faudrait vérifier tout cela.
Merci de vos remarques.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 18 février 2006

Il faudrait peut-être que les libéraux eux-mêmes le lisent ce dictionnaire, puisque aujourd'hui, alors que le monde est sous la férule libérale (?) un enfant de moins de dix ans meure toutes les sept secondes...Bizarre comme liberté...

Écrit par : pier | 18 février 2006

Je ne sais d'où vous tenez cette statistique. On pourrait dire aussi que les 6 milliards d'êtres humains vivant sur terre actuellement sont tous condamnés à mort, et en accuser je ne sais qui ou quel système : le communisme, les asticots, qui vont avoir de quoi manger pendant des millénaires, etc. Plus sérieusement. La Chine est gouvernée par un Parti communiste : elle compte 1 milliard et 300 millions d'habitants. C'est le cas aussi de la Corée du Nord, 23 millions d'habitants; du Vietnam, 82 millions; de Cuba, 12 millions, etc. Sans parler des pays gouvernés par des proches ou des compagnons de route du communisme : Vénézuela, Bolivie, Pérou, Brésil, Chili, Zimbabwe, Afrique du Sud, etc. L'Inde, un milliard d'habitants, est enserrée dans une armature de lois socialistes (imposées par Nehru et par sa fille, Gandhi). Il n'y a pas un seul pays arabe ou musulman qui soit libéral : totalitaire, fasciste, autoritaire, oui : libéral, non. Cela doit faire plus d'un milliard d'êtres humains. Sans parler les pays qui sont à peine sortis du communisme et qui ont conservé une partie des lois ou des coutumes communistes (Roumanie, Bulgarie, Biélorussie). La France est un pays aux trois-quarts socialiste. Etc. Les pays libéraux se comptent sur les doigts des deux mains : pas plus. Le Royaume Uni (que Mme Thatcher a sorti du socialisme), les Etats-Unis d'Amérique (que Reagan a sortis du socialisme), les Pays Bas. Il faudrait que vous renversiez votre proposition : c'est la plus grande partie du monde qui échappe à la "férule libérale" (qui est un oxymore : les libéraux n'usent pas de la férule). Donc, si un nombre x d'enfants de moins de 10, 5, 4, 3, 2 ans (ou moins ou plus) meurt toutes les 2, 3, 4, 5, 6, 7 secondes (minutes, heures, etc.), les libéraux n'en sont pas responsables.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 18 février 2006

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