Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19 février 2006

Lumière des livres 1

 

Le Moyen Age restitué

 

A propos de Régine Pernoud, Lumière du Moyen Age, Grasset, 1944, réédité en 1981.

 

 

Le Moyen Age a commencé à la chute de l’Empire romain (fin du Ve s) et il s’est achevé à la prise de Constantinople par les Turcs ottomans, à peu près au milieu du XVe s. Il a donc duré mille ans. C’est la plus longue période historique de la France, la plus méconnue aussi.

Le mot Moyen Age, dont l’orthographe n’est pas établie avec sûreté, s’écrit tantôt avec un tiret, tantôt sans tiret, tantôt avec un accent circonflexe sur A, tantôt sans accent. C’est un mot récent, postérieur de deux siècles à la fin de la période qu’il désigne. Il est apparu en 1640, en concurrence avec moyen temps, ces deux dénominations traduisant les termes latins usités par les humanistes : media tempestas (1469, tempestas ayant aussi en latin le sens de "moment"), media aetas (1518), media antiquitas (1525). Si on le considère en lui-même, le mot est vague et sans aucun doute méprisant, comme l’atteste l’adjectif moyenâgeux qui en dérive et désigne des choses surannées. Il évoque une période intermédiaire sombre, inconnue, enfouie dans les ténèbres de la barbarie, une époque qui n’a pas de nom qui y soit propre et adéquat (moyen âge est un nom commun), un millénaire qui s’étend entre les deux sommets de la civilisation antique et de la civilisation de l’Europe moderne (à compter de la fin du XVe siècle). En bref, mille ans sont enfermés dans le même sac de barbarie et d’obscurantisme. Le Moyen Age avait déjà mauvaise presse chez les auteurs, historiens ou idéologues, de la Renaissance aux Lumières ; les Romantiques en ont fait l’âge des Goths (ou barbares) ; puis au XIXe s et XXe s, l’idéologie progressiste et républicaine, dans sa lutte contre la monarchie et l’Eglise, a assimilé l’Ancien Régime (XVIe-XVIIIe s) au Moyen Age, faisant porter sur le Moyen Age, déjà accusé de méfaits divers (oubliettes, paysans nourris " d’herbes et de racines ", droit de cuissage et peur de l’an mil purement imaginaires, famines, Cour des Miracles et Charnier des Innocents fictifs, etc.), ce qui était propre ou supposé tel à l’Ancien Régime : l’absolutisme, la Bastille, l’arbitraire, le tiers état exploité, la saleté, les épidémies, l’absence d’hygiène, etc. En bref, mille ans d’histoire ont été condensés dans quelques images d’Epinal, frustes et sommaires, souvent fausses, toujours mal ajustées au réel.

La volonté de Régine Pernoud, chartiste, née en 1909, a été dans les années 1940, quand elle a écrit ce Lumière du Moyen Age au beau titre révélateur, de briser l’image tout idéologique qui a été fabriquée de ce millénaire. Elle s’est évertuée à faire parler les chartes, les vieux manuscrits, en latin ou en ancien français, les enluminures, les vitraux, les œuvres d’art, les cathédrales, et ce, pour présenter les hommes et les femmes de France, du XIe au XIVe s, comme ils se voyaient eux-mêmes, non pas comme les historiens de l’Ancien Régime ou de la République les voyaient, tels quels, sans préjugé ni a priori, sans les verres déformants de l’idéologie moderne.

Ce livre est donc un bain de jouvence. Soixante ans plus tard, il n’a pas pris une ride, même si les idéologues de l’histoire ont érigé tout autour un mur de silence, au sommet duquel ils ont aménagé des brèches, d’où, à coups de carreaux d’arbalète, ils attaquent l’auteur en toute impunité. Car, non seulement Madame Pernoud lit les anciens manuscrits et les œuvres d’art avec bienveillance, mais encore elle sait écrire, et comme tous les savants à l’ancienne mode de France, elle use d’une langue vivante, drue, ferme, qui n’a rien de commun avec le jargon pseudo scientifique des idéologues. Et si elle met tout son soin à bien écrire, dans une belle langue, pleine de verve et d’allégresse, c’est qu’elle a le souci de la France. Ce n’est pas le ressentiment haineux qui l’anime, mais l’humble volonté de rendre hommage à nos ancêtres. Dans ce livre, elle tente de saisir l’essence de la France, ce qu’est la France dans ses fondements, ce qu’ont été les quatre siècles, du XIe au XIVe s, au cours desquels France la douce s’est formée.

La première des idées reçues, toutes faites et fausses, que l’on nous a inculquées se rapporte à la division de la société en trois états ou ordres : clergé, noblesse, tiers état. Selon Madame Pernoud, ce n’est pas ainsi que les hommes du Moyen Age se représentaient la société où ils vivaient : " Dès l’instant où l’on abandonne les manuels (des historiens) pour se plonger dans les textes (de l’époque), cette notion des " trois classes de la société " apparaît comme factice et sommaire ". La base de l’organisation sociale n’est pas l’état ou l’ordre, mais la famille. Quand l’Empire romain s’est effondré et que les invasions ont accru les périls, les hommes du Moyen Age ont cessé d’être des citoyens ou des hommes publics pour se fondre dans leur famille, où ils ont trouvé protection et moyens de survie : la famille, au sens large de ce terme, la lignée ou le lignage, vivant sur les terres ou le domaine qu’elle exploite, la mesnie, le manse, le manoir, mots formés à partir du verbe latin manere qui signifie "rester" : ce qui demeure dans une époque agitée et troublée, ce sur quoi il est possible de bâtir quelque chose de solide, alors que d’incessants bouleversements perturbent la marche du monde.

L’ordre politique est de même nature que la société. Il ne la recouvre pas comme un corps étranger, il s’y intègre. La métaphore du corps est la mieux à même de rendre compte de l’organisation de la société médiévale. L’ordre politique se calque sur elle : les Capétiens, établis en dynastie, forment un lignage semblable aux autres, une famille comme les autres, homologue de celles des serfs les plus humbles. De fait, l’organisation sociale n’est pas codifiée par des lois. Elle est exposée dans les recueils de coutumes ou coutumiers, qui sont une forme de droit naturel et qui ne sont que l’expression de ce qui se pratique dans la société et se transmet d’une génération à l’autre, les coutumes étant adaptées à l’époque troublée et à la mise en valeur familiale des terres ou du domaine.

Or, peu à peu, cette organisation souple a été grignotée, à partir du XVe s, par un autre mode d’organisation, abstrait et général, inventé par les légistes, les fonctionnaires, les militaires, lequel a été imposé par la monarchie absolue sous l’Ancien Régime. La Révolution en a radicalisé les traits, et il a été généralisé dans toute la France moderne, où le droit, la loi, ce qui est écrit et abstrait, la norme imposée à tous, ont fini par faire oublier la souplesse de l’ancienne organisation, l’autonomie qu’elle accordait aux familles et aux unions de familles, et jusqu’à l’idée même de coutume, qui subsiste sous la forme dégradée du folklore dans les costumes locaux, costume et coutume étant à l’origine le même mot. Cette identité verbale révèle ce qu’est la coutume : c’est ce qui convient à notre corps, ce qui l’épouse sans le contraindre, ce qui s’adapte à ce que nous sommes et non à ce que nous devrions être dans l’idéal ou l’utopie, à ce que nous avons l’habitude de faire, non par routine, mais par simple convenance ou adéquation de ce que nous faisons à ce que nous sommes. Dans cette organisation sociale, les hommes ne sont pas liés par la loi écrite, comme dans le cas de la Sécurité sociale où une bureaucratie prélève automatiquement et aveuglément sur nos salaires une somme x, pour l’affecter anonymement à telle ou telle prestation ou à telle ou telle dépense, sans que nous ayons le moindre mot à dire sur ces opérations comptables, bien que, par leur ampleur, celles-ci engagent le destin de millions d’hommes et de femmes. Dans la France médiévale, après le Xe siècle, le lien social, très fort, est toujours individuel, il lie un homme à un autre ou une famille à une autre. Il se fait oralement et suivant un mode ritualisé, sous serment : c’est un engagement mutuel ou réciproque sacré, et tout manquement, qu’il soit le fait du vassal ou du suzerain, du roi ou de ses sujets, du serf ou du baron, vaut une infamie et déshonore non seulement celui qui a manqué à sa parole, mais aussi le lignage. Le droit d’aînesse n’a rien de spoliateur : il assure la présence permanente d’un lignage dans le domaine ou les terres qui lui appartiennent et qui sont incessibles.

Les hommes du Moyen Age n’étaient ni incultes, ni sots : tout ce qu’ils nous ont laissé en matière d’art, de musique, de langue, de sculpture, d’architecture, de foi, de joie de vivre, l’atteste. Certes, beaucoup étaient illettrés, au sens où ils ne savaient pas à quels sons correspondaient les lettres de l’alphabet tracées dans les manuscrits, mais cela ne les empêchait pas d’avoir de la culture, de la mémoire, d’inventer un ordre symbolique, de le perpétuer et de le transmettre. Autrement dit, la France est un pays plus complexe que certains veulent bien nous le faire accroire. La France, à l’image d’un millefeuille, ce sont des strates, déposées les unes sur les autres au fil des siècles, les dernières strates ayant la fâcheuse tendance à étouffer les plus anciennes, qui ne sont pas nécessairement les moins riches de sens : c’est là que la France, et sa langue, s’enracinent.

 

 

Les commentaires sont fermés.