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21 février 2006

Mythologies intellotes 5

 

Posture révolutionnaire

 

 

"Grâce à toi, progrès saint, la Révolution / Vibre aujourd’hui dans l’air, dans la voix, dans le livre. / Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre./ Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit./ Sa langue est déliée ainsi que son esprit" (Victor Hugo, "Réponse à un acte d’accusation", Les Contemplations, Livre premier, poème VII, vers 212 et suiv.)

Victor Hugo est le premier ou compte parmi les premiers écrivains à avoir fait souffler (ou à prétendre l’avoir fait) le vent de la révolution sur la langue française et à avoir étendu (ou voulu étendre) à la langue la révolution qui a bouleversé la France en 1789, ce que symbolise le bonnet rouge ou bonnet phrygien (cité ci-dessous), dont se coiffaient dans l’Antiquité les esclaves émancipés.

"Et sur l’Académie, aïeule et douairière,/Cachant sous ses jupons les tropes effarés,/Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,/Je vis souffler un vent révolutionnaire./Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire" (v 62-66).

Le long poème "Réponse à un acte d’accusation", recueilli dans les Contemplations, peut être considéré comme la matrice d’où sont sorties les tentatives de révolution poétique ou verbale qui se sont succédé à partir de la seconde moitié du XIXe s. "La langue était l’état avant quatre-vingt neuf ;/Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes" (v 40-41). Enfin, Hugo vint "Et tout quatre-vingt treize éclata..." (v 122).

Ce poème est daté de janvier 1834. En réalité, il aurait été écrit en 1853 ou en 1854, soit près de vingt ans plus tard. Hugo l’a donc antidaté, sans doute pour des raisons politiques. Après l’échec patent de la Deuxième République en 1849 et, en 1851, le coup d’état réussi de celui qui est devenu Napoléon III, Hugo sculpte sa propre statue. Il veut effacer ses engagements anciens ou en atténuer l’ardeur. Désormais, lui, l’ancien monarchiste, est un républicain implacable.

En effet, le premier recueil qu’il a publié en 1822, Les Odes, et celui qui l’a suivi en 1826, Les Odes et Ballades, contiennent des poèmes politiques chantant, entre autres sujets, la gloire du Duc de Bordeaux, de Louis XVIII et de Charles X. "Le Sacre de Charles X", poème daté de mai juin 1825 à Reims et publié dans les Odes, 1824-1828, commence par une diatribe qui prend pour cible les idées exprimées en 1789 et que l’on pourrait croire inspirée par les plus ardents partisans contre-révolutionnaires d’un retour à l’Ancien Régime :

"L’orgueil depuis trente ans est l’erreur de la terre./C’est lui qui sous les droits étouffe le devoir,/C’est lui qui dépouilla de son divin mystère/ Le sanctuaire du pouvoir./L’orgueil enfanta seul nos fureurs téméraires,/Et ces lois dont tant de nos frères /Ont subi l’arrêt criminel,/ Et ces règnes sanglants, et ces hideuses fêtes,/Où, sur un échafaud se proclamant prophètes,/Des bourreaux créaient l’Eternel".

Il faut que celui qui a écrit des milliers de vers ouvertement réactionnaires, du type de ceux que l’on peut lire dans le dizain cité ci-dessus, ait de l’entregent pour que paraissent sincères ses engagements en faveur de régimes situés sur l’échiquier politique à l’exact opposé de ceux qu’il vient de servir. Hugo n’en manque pas. Il arrange les dates pour laisser accroire que son évolution politique, du soutien apporté au régime de Louis XVIII et Charles X au militantisme républicain, aurait été plus précoce qu’elle ne l’a été et qu’elle a commencé dès le début des années 1830, et non après 1851.

Il convient d’abord de commenter le titre. Acte d’accusation est impropre. Certes, dans les années 1820 et 1830, la poésie de Victor Hugo a été diversement accueillie, les critiques n’ont pas toujours été enthousiastes, mais avant l’âge de trente ans, le poète a connu la gloire littéraire. De là à transformer de rares critiques bénignes en "acte d’accusation", comme si le poète avait été traduit en justice comme un vulgaire malfaiteur, il y a un abîme qu’aucun écrivain n’aurait franchi, mais que Hugo, lui, a le front de franchir. Il prend la pose du persécuté contre toute justice. On en voit a posteriori les avantages.  Bien entendu, en 1834, il n’en était rien. Il est même inconvenant qu’un écrivain couvert d’honneurs, riche, reconnu par ses pairs, membre de l’Académie française en 1841 (à l’âge de 39 ans), devenu pair de France en 1845 grâce l’entremise de la duchesse d’Orléans, et à partir de 1870, le barde quasiment officiel de la République et du socialisme non seulement en France, mais aussi dans le monde, se pare du titre avantageux de victime.

Examinons la révolution que Hugo se targue d’avoir fait. "Je fis souffler un vent révolutionnaire", écrit-il, vers 65. La révolution en question n’a pas touché la société, mais le seul vocabulaire de la poésie. Le vent a soufflé sans doute, mais "sur l’Académie" (v 62) "et sur les bataillons d’alexandrins carrés" (v 64). Le champ de bataille est ridiculement étroit et l’on est en droit de douter que le terme révolution, qui implique que l’ordre social soit bouleversé au point qu’aucun retour en arrière n’est plus possible, soit ajusté aux ridules causées par les petits cailloux d’un enfant turbulent, d’autant plus que les deux alexandrins sentencieux et pompeux (vers 65 "révolutionnaire" et 66 "au vieux dictionnaire") ont besoin d’une syllabe supplémentaire donnée par le partage artificiel de la syllabe "tio" en"ti-io") pour compter douze syllabes et se conformer au modèle. La révolution que les mots expriment ou semblent exprimer (le vent révolutionnaire et le bonnet rouge mis au dictionnaire) est infirmée par la très académique diérèse. De fait, les yeux annulent ce que la bouche dit. Les lecteurs attentifs ne sont pas dupes. Révolution n’est qu’un mot. Le vent de colère qui souffle sur la langue n’est qu’une posture. "Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire" (v 66). Ce bonnet a beau être rouge, il est peu de choses en vérité. Hugo puise ses mots dans tout le dictionnaire, sans que soit exclu quelque mot que ce soit, et non plus comme auparavant, dans le petit canton, choisi et parfumé, du seul lexique, dit poétique. "On entendit un roi dire : Quelle heure est-il ?" (v 92). Au lieu de qualifier "de jais" la "prunelle", Hugo décide de la dire "noire". Le bras n’est plus "d’albâtre", mais "blanc" : "Je retirai le jais de la prunelle noire./Et j’osai dire au bras : sois blanc, tout simplement".

En fait de révolution, Hugo rejette quelques conventions de la langue poétique. Dans la première moitié du XIXe siècle, la poésie était un mode d’expression élevé, haut, sublime, placé par les poètes et les critiques au-dessus de tous les autres modes d’expression littéraire. Même les peintres étaient invités à choisir leurs sujets dans la poésie, chez Homère en particulier, la "seconde nature". A la hiérarchie des sujets traités, Dieu, la nature, la métaphysique, la transcendance, etc. correspondait une hiérarchie des mots. Il revenait au poète d’user d’une langue qui soit haute, sublime, élevée, à l’image des sujets traités. Il fallait de l’albâtre et du jais, le noir et le blanc étant trop communs. Dire noir plutôt que de jais ou blanc plutôt que d’albâtre n’a rien de révolutionnaire. "Le mot propre, ce rustre,/N’était que caporal : je l’ai fait colonel" (v 166-167). Le fait de promouvoir au grade de colonel un mot adjudant n’a rien de révolutionnaire non plus, sauf à s’illusionner sur les coups d’état ou autres pronunciamentos. Hugo se contente d’user du vocabulaire des Bleus ou référant aux Bleus et de le plaquer sur un phénomène fort banal en littérature, qui consiste à ne plus suivre les règles communément admises. "La poésie était la monarchie ; un mot / Etait un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud" (v 35-36). Si imposture il y a, elle est dans le fait de transformer le rejet de codes anciens en acte politique et, par une analogie abusive, en renversement de l’ordre politique. "J’ai fait un jacobin du pronom personnel,/Du participe, esclave à la tête blanchie,/Une hyène, et du verbe une hydre d’anarchie" (v 168-170). Les élèves de 6e apprennent le pronom personnel, le verbe, le participe. Admettons que, parmi eux, il y en ait cinq ou six qui ignorent ce savoir minimal. Il est sûr que, si un maître d’école définissait le pronom personnel comme un jacobin, le participe une hyène, le verbe une hydre d’anarchie, ses élèves lui riraient au nez ou appelleraient les urgences psychiatriques. Il n’y a aucun point en commun entre un pronom personnel et un jacobin ou entre un participe et une hyène ou entre un verbe et une hydre d’anarchie. Hugo égrène des extravagances absurdes qui auraient dû faire s’esclaffer ses lecteurs, même les mieux disposés à son égard, et qui sont de la même veine, à la fois naïve et démesurée, que la métaphore bolchevique du soleil que la révolution est censée faire briller à minuit. Le comble est atteint dans la "Suite" (VIII, v 1) : "Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant". Si elles étaient exprimées par un quidam, ces naïvetés rendraient hilares les lecteurs exigeants, d’autant plus qu’elles sont dites avec une enflure que la crainte du ridicule, s’il l’avait éprouvée, aurait dû inciter Hugo à réfréner. Il faut être fou ou se moquer du monde pour laisser accroire ou feindre soi-même de croire que l’adjectif noire qualifiant prunelle implique une audace qui pourrait effrayer les tyrans les plus cruels de l’humanité. "Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,/Tous ces tigres, les huns, les scythes et les daces,/N’étaient que des toutous auprès de mes audaces" (vers 76-78). Même Sollers n’a pas osé comparer ce qu’il a fait en matière de ponctuation à l’institution par le régime nazi des chambres à gaz.

On sait le succès au XXe siècle de la métaphore de la révolution. Elle est partout : dans le sexe, les moeurs, l’art, la rue, la poésie, la langue, etc. Il n’y a rien où elle ne soit pas. Au début des années 1960, avant de se faire le bourreau de son peuple et de sombrer dans le crime contre l’humanité, Pol Pot enseignait la littérature française aux Cambodgiens. On imagine avec quelle ferveur benoîte il a commenté la posture de Hugo mettant un "bonnet rouge" au "vieux dictionnaire" et faisant souffler sur la langue "le vent de la révolution". Quand on sait que la poésie rendait béats Trotski et Mao, on imagine la bouche gourmande avec laquelle ces tyrans ont prononcé les vers "Je fis souffler le vent révolutionnaire" avant de s’atteler à leur sale besogne de bourreaux ou de tueurs psychopathes. Chez Hugo, la révolution est aussi une imposture. "Dieu le veut", affirme-t-il même, mais sans rire, au vers 231.

 

 

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