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22 février 2006

Incivilités

 

Incivilités (actes)

 

Les duchesses et les marquises du XVIIe siècle, quand elles fréquentaient le beau monde, jugeaient le mot fauteuils trivial ; elles y préféraient le délicieux commodités de la conversation. Ce mot est un euphémisme : il adoucit ou il rend agréable une réalité qui, si elle était désignée par le mot juste et approprié, heurterait les convenances. La morale commune interdit de dire à autrui des mots grossiers ou triviaux. Or nos contemporains sont libérés : ils se sont affranchis de toute contrainte quand ils parlent du sexe, des besoins physiques, du désir, des pulsions, du corps. Il est de bon ton de dire, même en public, bite, queue, baiser, pisser, con, chatte, enculer, tirer un coup, etc. Faire cattleya, s’il était employé, ne serait compris que des quelques lecteurs de Proust. Mais l’interdit n’a pas été aboli, il s’est seulement déplacé. Il a été exclu du sexe, de la politesse, du corps pour se fixer sur les réalités de la société, domaine où règne l’euphémisme : violence scolaire, jeunes, techniciens de surface, sans-emploi, sans-abri, quartiers sensibles ou en difficulté, SDF, etc. La raison d’être de ces mots est de cacher les réalités qui, s’ils étaient dites avec les mots justes, feraient tache dans la société "moderne", donc parfaite. Puisqu’il a été décidé que la "vie" avait "changé", il fallait que le changement se vît. Il ne pouvait pas l’être dans les faits, il l’a été dans la langue.

Incivilités semble délicieusement précieux, comme commodités de la conversation. Il est relevé avec le sens de "manque de civilité" ou "d’oubli des convenances, du savoir-vivre" dans le Trésor de la Langue française, et il a pour synonyme impolitesse. Même quand il est employé au pluriel, "par métonymie" comme disent les lexicographes, il désigne les "paroles, actions dénotant une absence de courtoisie, de politesse". Pourtant, en dépit de ce lien étroit avec la politesse, ce serait une illusion de croire qu’il a été fabriqué dans les salons aristocratiques du XVIIe siècle. Le mot est estampillé CNRS : c’est un mot de docteur en sciences sociales et de la société, c’est-à-dire de docteur ès toutes les choses du monde et tout ce que l’on voudra d’autre. Il a beau sentir fort son savant, il est du dernier chic : mais le qualifier d’euphémisme, comme les commodités de la conversation, c’est s’abuser. La raison en est simple. C’est parce qu’existent des convenances qu’existent des euphémismes. Or, incivilités, quand il est employé par un sociologue, n’a rien à voir avec la courtoisie, quoi qu’en disent les docteurs, qui nous serinent qu’ils ont voulu désigner par ce terme seulement les (petits) actes délictueux qui transforment le paradis des cités multiculturelles en enfer de la monoculture de haine. En réalité, ce qui fait le triste quotidien de ces quartiers sensibles, ce sont les crimes et les délits, tels que viols, vols, rackets, incendies volontaires, injures racistes, apologie des crimes contre l’humanité. Appliquer un plan pétasse dans les toilettes d’un collège ou dans un hangar délabré, id est se mettre à cinq ou six mâles pour violer à tour de rôle une fillette à peine pubère, ce n’est pas manquer de politesse à son égard, c’est un crime. Le réduire à un bonjour oublié, ce qu’était dans la vieille et douce France une incivilité, ce n’est pas adoucir quoi que ce soit, c’est placer un écran devant les crimes. Le mot incivilités n’adoucit pas les réalités crues ou triviales, il dissimule des crimes horribles. Quand il est employé au pluriel, il désigne des actes qui attestent chez eux qui les commettent, non pas un manque de politesse, mais une perversité criminelle. Si on devait conserver le terme euphémisme, il faudrait en changer la signification. Ce qui fait l’euphémisme, ce n’est pas la volonté d’atténuer une réalité odieuse, mais la volonté d’interdire. Dans l’euphémisme classique, les réalités désagréables ont beau être adoucies, elles sont dites. Certes, elles le sont avec des mots mal ajustés, mais elles ne sont pas tues : il y est fait allusion. Dans la conception moderne, il est fait interdiction de dire ces réalités, telles qu’elles sont. "Un certain mot ne doit pas passer par la bouche. Il est simplement effacé de l’usage, il ne doit plus exister" (Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1974). Ainsi sont interdits crimes, délits, viols, crime raciste, négation de crimes contre l’humanité, etc. Le tabou est social, l’interdit verbal est un acte conscient. Bien entendu, les citoyens, les vrais, ceux qui ne se soumettent pas à l'ordre verbal nouveau, regimbent : ils n'ont que faire de ces interdits.   

Au XVIe siècle, quand les Européens ont essaimé dans le monde, le mot civilisation n’existait pas. Et pour cause : il a été fabriqué au milieu du XVIIIe siècle par Mirabeau, "l’ami des hommes". Civilité alors en tenait lieu. Les naturels du Nouveau Monde et d’ailleurs vivaient nus dans la nature. Ils étaient dits barbares, sauvages, primitifs : ils l’étaient quasiment tous. Il leur était reproché de manquer de civilité. Parce qu’ils étaient soupçonnés d’être dépourvus d’âme, il leur était réservé une place tout en bas dans la hiérarchie des races (au sens propre de ce terme) ou des peuples. On les disait inférieurs aux bienfaiteurs qui venaient de loin pour les dresser à la civilité. A ceux qui ne prennent pas un mot pour un autre et qui savent comment va le monde, il apparaît que le fort joli incivilités exhale de nauséabonds remugles, qui n’émanent pas seulement de la réalité des quartiers sensibles ou des collèges de France : ils sont "nauséabonds", parce qu’ils tendent à faire passer les auteurs de ces "incivilités" pour des barbares, des sauvages, des primitifs, incapables d’accéder à un stade évolué ou simplement décent du processus de civilisation. Les sociologues se disent progressistes. On veut bien les croire. Mais s’ils le sont, c’est à la manière du positiviste Comte ou des anthropologues du début du XXe siècle.

 

 

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