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23 février 2006

Ressentiment

 

 

 

Au cours du XIXe siècle, le nom ressentiment a changé de sens, de façon imperceptible et sans que les Français en prennent une claire conscience. Le phénomène en lui-même n’a rien d’exceptionnel : des milliers de mots changent ainsi de sens. Ce qui est exceptionnel, en revanche, c’est que ce nom en soit venu à signifier exactement le contraire de ce qu’il voulait dire deux siècles auparavant. Il n’a pas été blanc et noir en même temps, mais, en un siècle environ, il a basculé du blanc (ou du positif) dans le noir (ou le négatif).

Essayons de décrire ce qui s’est produit. Ressentiment est formé par l’adjonction du suffixe ment, qui signifie "action de" ou le résultat de cette action, au verbe ressentir, dans lequel le préfixe re – n’a pas un sens itératif (il ne signifie pas "sentir à nouveau"), mais un sens intensif : il signifie "sentir avec force et intensité", ce qui explique que l’on dise "ressentir une douleur vive" et non pas "sentir une douleur", que l’on dise "sentir un parfum agréable" et non pas "ressentir un parfum".

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le nom ressentiment signifie "reconnaissance". Littré, dans le Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe s.), y donne le sens de "sentiment de reconnaissance" ou de "souvenir reconnaissant". Il précise que ce sens appartient à la langue classique et que le nom, dans ce sens, "a vieilli", mais "que, bien placé, il pourrait encore être employé", comme il l’a été par Voltaire : "Un acte par lequel je pusse témoigner à tout le monde et la grâce que vous m’avez faite et le ressentiment avec lequel je l’ai reçue". Molière l’emploie au sens de "reconnaissance" dans la Princesse d’Elide (IV, 4) : "Madame, je viens vous témoigner avec mes transports le ressentiment où je suis des bontés surprenantes dont vous daignez favoriser le plus soumis de vos captifs" ; Racine aussi, dans Bérénice (II, 4) : "Tandis qu’autour de moi votre cour assemblée / Retentit des bienfaits dont vous m’avez comblée, / Est-il juste, seigneur, que seule, en ce moment, / Je demeure sans voix et sans ressentiment ?" Dans le Trésor de la Langue française (volume 14, 1990), le sens ancien de "sentiment de reconnaissance" est relevé, suivi de la mention "vieux". Il est illustré par une citation datée de 1808, qui est extraite de l'œuvre du poète néoclassique Delille : "Gardant du bienfait seul le doux ressentiment, / Il (le chien) vient lécher ma main après le châtiment".

Aujourd’hui, ce nom a pris un sens exactement opposé. Il ne signifie plus "sentiment de reconnaissance", mais le contraire : "rancœur" ou "rancune" ; non pas "gratitude", mais "ingratitude". Déjà en 1762, les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition) avaient conscience que le nom était ambivalent : ressentiment signifie certes "le souvenir qu’on garde des bienfaits", mais aussi "le souvenir qu’on garde des injures". Ils précisent que ce nom ne se dit guère qu’en parlant des injures (au sens de "blessures"). L’exemple "il conserve un vif ressentiment de l’offense qu’il a reçue" l’illustre. Ils ajoutent aussi que "lorsqu’on l’emploie absolument (sans complément), il signifie toujours souvenir des injures et désir de vengeance", comme le montrent les exemples cités : "son ressentiment éclatera quelque jour ; en le voyant il ne put dissimuler son ressentiment". Dans le Dictionnaire de la langue française de Littré, c’est "le souvenir d’une injure avec désir de s’en venger".

Le souvenir des bienfaits a été remplacé par celui des injures et la reconnaissance émue par le désir de se venger. Dans le Trésor de la Langue française, vol. 14, il est précisé que ressentiment est un terme péjoratif, ce qui signifie que celui qui l’emploie juge défavorablement ou avec hostilité celui à qui le ressentiment est attribué ou bien les sentiments exprimés. C’est "l’animosité que l’on ressent des maux, des préjudices que l’on a subis, avec le plus souvent le désir de s’en venger". La définition est illustrée par une citation de L’homme révolté de Camus, qui révèle la dimension maléfique du ressentiment. Ainsi défini, ce mot semble sortir tout droit de l’œuvre de Nietzsche, le théoricien de la haine de soi : "une notion toute négative comme le ressentiment (…), qui est très bien défini par Scheler comme une auto-intoxication, la sécrétion néfaste, en vase clos, d’une impuissance prolongée". Le ressentiment n’est pas qu’une rancœur : c’est un poison qui sécrète "une impuissance prolongée" et par lequel le sujet s’intoxique lui-même. En un peu plus d’un siècle, la positivité de la gratitude s’est muée en négativité de la rancœur, la reconnaissance en intoxication, l’amour de soi et des autres en détestation universelle et maladive de soi et des autres.  

Le changement qui affecte le nom au point qu'il a été tourneboulé, mis sens dessus dessous ou cul par-dessus tête, illustre l’un des phénomènes les plus inquiétants que l’on puisse observer dans la France contemporaine, à savoir la transformation du sentiment de gratitude que les Français éprouvaient ou disaient éprouver ou étaient censés éprouver il y a moins d’un siècle à l’égard de leur pays, de leur culture, de leur histoire, de leurs ancêtres – de tout ce qui faisait qu’ils étaient eux – en une haine morbide et sinistre. Naguère, il était entendu, même des étrangers, que la France avait beaucoup apporté à l’humanité et aux peuples qui la composent. Aujourd’hui, des individus peu ragoûtants, dont le fonds de commerce est l’apologie des crimes maoïstes, trotskistes, communistes, etc. contre l’humanité, l’obligent à se repentir, à se flageller, à se mortifier, à faire "repentance", pour expier un passé supposé colonial ou pour criminaliser sa volonté d’assumer le processus de civilisation. Le résultat est que les Français se détournent de leur culture (et même de la culture) ou qu’ils en sont coupés. Hannah Arendt a écrit une série de beaux textes sur "la tradition oubliée" (du judaïsme). En s’émancipant au XIXe siècle, les Juifs allemands et les Juifs d’Europe ont rejeté la longue tradition de pensée, de culture, de langue qui les a nourris et soutenus pendant un millénaire ou plus. La France est en train de devenir une autre " tradition oubliée ". Elle s’étiole sous la chape de l’utilitarisme borné, sous les coups de boutoir de l’agit prop, sous l’arrogance des sciences sociales, sous le mépris du relativisme généralisé et de l’idéologie post-moderne, sous le ressentiment haineux qui nourrit ses maîtres.

 

 

 

Commentaires

Il est tôt, j'ai pas a bu mon café, mais votre conclusion apparemment pas copine avec l'utilitarisme forcené m'a donné un coup de fouet. Passez faire la bise sur mon blog qui est moche et tellement pas utilitariste ! On y parle de revolte et de poésie. J'ai un vieux littré en 4 volumes, c'est beau...PS dans mon blog il y a des mots bizarres. Connaissez-vous le dictionnaire des mots rares et précieux chez 10/18 ?

Écrit par : pier | 23 février 2006

J'aime bien la façon dont vous jouez avec les mots : la fantaisie ludique permet de les "nettoyer" et de les débarrasser de la gangue idéologique dans laquelle ils sont emprisonnés (pour mieux nous emprisonner, sans doute). Le Littré est une merveille, comme tous les dictionnaires, même celui de l'Académie (versions anciennes). Je connais le dictionnaire que vous citez. Mon intérêt pour la langue n'est pas le pittoresque ou la poésie (bien que j'y sois sensible), mais la possibilité que nous avons en parlant ou en écrivant de dire le monde et les choses, sans mentir, telles qu'elles sont, dans leur réalité phénoménologique de choses.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 23 février 2006

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