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24 février 2006

Lumière des livres 2

 

Les dernières lueurs de la royauté

 

A propos de Philippe Beaussant, Le Roi-Soleil se lève aussi, Gallimard, 2000.

 

Philippe Beaussant raconte une journée du Roi Soleil, non une journée singulière, celle du 9 mars 1661, par exemple, au cours de laquelle Louis le quatorzième a décidé de gouverner, et de le faire seul, à la place des ministres habituels, aidé par de simples secrétaires d’Etat, mais une journée type, une journée qui pourrait, ou aurait pu, être n’importe laquelle de ces milliers de journées pendant lesquelles il régné et gouverné. Bien qu’il soit porté sur la page de couverture au-dessous du titre, la mention récit, ce n’est pas un simple récit qu’a écrit Beaussant, c’est surtout une analyse de ce qu’a été dans sa réalité tangible et dans ses formes symboliques la monarchie (ou le commandement d’un seul) instaurée par Louis XIV et qui a été plus qu’une royauté. En 1661, le roi est devenu monarque : il incarne la France et il est le Conseil des Ministres ; il règne et il gouverne, en concentrant entre ses mains quasiment tous les pouvoirs.

Habituellement, quand les historiens étudient Louis XIV et le système monarchique qu’il a établi, ils analysent les décisions prises, les campagnes menées, les guerres qu’il a déclarées ou qui ont été déclarées à la France, ses maîtresses, la politique qu’il a explicitement conçue, l’idéologie, la création d’Académies, l’affaire Fouquet, la révocation de l’Edit de Nantes, l’état des finances, les fondements de l’Etat – ou monarchie administrative – qu’il a institué : en bref, ils étudient cet Etat comme s’il s’agissait d’un Etat moderne et ils esquissent de son monarque le portrait d’un chef d’Etat. Ce n’est pas sur ses brisées que marche Beaussant. Il est romancier et musicologue. Il est l’un des meilleurs connaisseurs de la musique et des arts musicaux des XVIIe et XVIII siècles, de Couperin, Rameau, Lully, sur lesquels il a écrit des livres et de nombreux articles (dont ceux de l’encyclopédie Universalis). Il a ainsi participé à la redécouverte et à la réhabilitation, après la longue parenthèse romantique, de la musique française baroque ou classique, prouvant que les Français ont excellé dans la musique, le ballet, l’opéra et que l’essence de ces arts ne peut pas être uniquement allemande ou italienne, comme on a bien voulu le faire accroire pendant deux siècles.

Le point de vue choisi, c’est justement celui qui était écarté jusque là ou qui, s’il en était tenu compte, était accessoire ou donné en plus. Le Roi-Soleil se lève aussi est un ouvrage d’anthropologie culturelle. De fait, le système mis en place par Louis XIV est analysé à partir de symboles, des loisirs et des divertissements de la Cour et du Roi, à partir de la culture, haute ou petite, dans laquelle Louis XIV vit et qu’il a contribué à inventer. Dès lors, le système n’est plus celui d’un Etat moderne. Même les mots, tels nourrice, potage, déjeuner, chambre, palais, valet, secrétaire, en usage à la Cour, sont débarrassés des significations accessoires et parasites, que les siècles ont déposées sur le sens originel, du moins celui du XVIIe s, au point de le cacher ou de le faire oublier. L’examen rend à ces mots un sens plus pur, plus neuf, plus jeune. Avec les arts, tous les arts, non seulement le théâtre, mais aussi la danse, la musique, les fêtes, la décoration, l’architecture, l’agencement des pièces à l’intérieur des palais, l’art de vivre (Louis XIV mange en public, face aux courtisans ou au peuple, sans fourchette, avec les mains, d’abondance et vite, presque sans mâcher, il boit du champagne frizzante, plus tard, sur les recommandations de son nouveau médecin, il se met au bourgogne, qu’il boit, non pas dans un verre qu’il pose sur la table, mais dans un verre que remplit à son intention un de ses officiers), la monarchie établie à compter de 1661 apparaît singulière, étrange, insolite : c’est un théâtre dont la scène figure l’Univers et où le Roi, héros et personnage principal, joue le rôle d’Apollon et du Soleil. Quand Louis XIV danse (et il s’entraîne de deux à trois heures par jour jusqu’à l’âge de 32 ans), c’est pour être le meilleur danseur, capable de donner une forme parfaite aux mouvements du corps humain. Le ballet n’est pas pour lui un divertissement, mais la mise en scène de son pouvoir. Il est le corps idéal, c’est vers lui que tous les regards se portent. S’il est roi, il est roi en toutes choses et tout le temps, du lever au coucher. C’est de sa chambre, une pièce privée, là où il convoque les secrétaires d’Etat dont il désire, pour régler telle ou telle affaire, écouter les conseils, qu’il gouverne. L’analyse des arts, l’arrangement des palais, le goût pour le théâtre, la passion de la danse et de la chasse, l’étiquette, etc. révèlent, mettent au jour, montrent, mieux que ne l’auraient fait les décrets et décisions, ce qu’était la monarchie, telle que Louis XIV l’a conçue. L’explication est lumineuse. On comprend que ce système ait fasciné, dès qu’il a été mis en œuvre, tant de souverains, tant d’historiens, tant d’hommes d’Etat, même parmi les modernes, même parmi les révolutionnaires. La mise en scène du pouvoir du Roi par le Roi lui-même sert et a servi d’exemple à toutes les propagandes modernes, qu’elles aient été le fait d’Européens, d’Asiatiques ou d’Américains.

Beaussant avance des hypothèses qui éclairent la fin de la monarchie et font comprendre pourquoi ce système s’est affondré aux premiers vents contraires. Des siècles durant, le Roi de France n’a pas eu de résidence fixe ou attitrée. Louis XIV, avant qu’il ne devienne monarque et ne s’installe définitivement à Versailles à partir de 1682, changeait sans cesse de résidence. Pour lui, le "Tour de France" se faisait toute l’année : le Louvre, Vincennes, Saint Germain, Saint Cloud, Chambord, Villers-Cotterêts, le royaume, qu’il parcourt du Nord au Sud et d’Est en Ouest. Le principe est que le Roi doit être vu de tous ses sujets. A Pâques, il lave les pieds de dix paroissiens pauvres ; deux fois par an, il touche les écrouelles ; des placets lui sont adressés. Il incarne ce qui n’est pas encore appelé nation, il est et il doit être accessible à tous. En s’enfermant à Versailles, d’où il gouverne, il rompt peu à peu les liens qui unissaient le roi à son peuple ; en faisant de Versailles le lieu unique du Royaume, il efface la diversité des territoires ; en exerçant les fonctions de ministre, il marginalise son principal soutien, la noblesse, qui n’a plus participé aux décisions de la "chambre", étant tout entière vouée au rôle de spectatrice dans le théâtre de la Cour. Ce système, dont la fin était l’unité et dont l’unité se faisait dans et par la personne du monarque, préparait à terme la disparition de la monarchie, ce qui s’est produit en 1792. Il a suffi que le roi soit dépourvu de charisme ou qu’il lui manque la volonté de faire de sa personne le corps de la nation, pour que le charme se dissipe. Pourtant tout n’a pas disparu. La monarchie, c’est-à-dire le "commandement" ou le "pouvoir d’un seul", a été transférée à la nation. L’unité ne s’est plus faite dans et par le corps du Roi, mais dans et par le corps politique que forment les citoyens. C’est ainsi que l’article 3 de la Déclaration de 1789 stipule que le "principe de souveraineté réside essentiellement (c’est-à-dire par essence) dans la nation". Ce n’est plus du corps du roi qu’il émane, mais de ce corps politique abstrait, invisible, mais puissant, qu’est la nation. Beaussant montre que l’hypostase de la nation, comme source, garant et détenteur de la souveraineté, n’aurait pas été possible et n’aurait peut-être pas eu lieu, si Louis XIV s’était contenté de régner, s’il n’avait pas exprimé la volonté d’incarner et d’inscrire dans son corps l’unité sans laquelle la France, trop diverse et hétérogène, se serait peut-être défaite ou aurait été démembrée par quelque ennemi résolu.

 

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