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25 février 2006

Beaufs

 

 

 

Le mot beauf est l’abréviation de beau-frère. Une partie de la syllabe finale a été supprimée. On observe le même phénomène, entre autres mots, dans fac, prof, instit, info, actu, etc. Chacun de nous en connaît des centaines exemples qu’il emploie ou non, suivant les circonstances. De toute évidence, beauf qui ressemble à bœuf est un terme de mépris. La paronomase (rapprochement de mots de sens différent mais de forme voisine comme traduire, c’est trahir ou qui se ressemble s’assemble, etc. laisse accroire qu’il y a identité entre un beauf et un bœuf. Celui qui dit beauf signale, en employant ce mot, qu’il méprise celui qu’il désigne. Dire de quelqu’un qu’il est un âne, un serpent, une vipère (lubrique), un pou, un cafard, un chien, un porc, c’est le rabaisser, comme s’ils étaient des "sous-hommes" (ceci est une citation). A l’opposé, les philosophes, les sages, les habiles (comme dit Pascal) savent que désigner autrui d’un nom d’animal ne rabaisse pas le désigné, mais l’arrogant qui, désignant ainsi ses semblables, se place au-dessus de l’humanité commune. Quand les communistes traitent de vipères lubriques les trotskistes ou vice versa, ils révèlent qu’ils sont plus vils que ceux qu’ils croient insulter.

Le nom beau-frère est un terme de parenté. Un beau-frère est le frère de ma femme ou le mari de ma sœur. Selon Lévi-Strauss (Les Structures élémentaires de la parenté) et Emmanuel Todd (La Diversité du monde), la famille est une société embryonnaire ou une société en miniature, comme une matrice de ce qu’est la société. En France et en Europe, la règle est l’exogamie - ce qui signifie qu’un homme va chercher une épouse hors de sa famille. Les mariages consanguins sont ainsi évités, la prohibition de l’inceste est étendue aux cousins. Le beau-frère est un étranger, au sens où il n’est pas de la famille ou du clan, que l’on accueille dans sa famille comme un frère. Avec l’exogamie, la culture ou le long et lent processus de civilisation prime sur la nature, sur le sang ou sur ce que d’autres nomment la race.

Ailleurs, il en va autrement. Dans les pays arabes, la règle veut que deux frères renforcent leurs liens de sang en mariant leurs enfants : c’est l’endogamie qui prévaut. Dans ces pays, le beau-frère est souvent un cousin, le propre fils d’un oncle. Le mépriser ou le désigner d’un nom d’animal, ce serait attenter à l’honneur familial. L’endogamie n’est ni bien ni mal, elle existe. L’exogamie favorise l’ouverture à autrui, l’endogamie l’entrave. Jugeons l’endogamie, non dans l’absolu, en soi, ce qui n’aurait aucun sens, mais en la mettant en relation avec quelques valeurs démocratiques. L’exogamie, qui fait de l’étranger un frère, est en harmonie avec l’égalité des hommes en droit, la tolérance, la dignité de chaque homme, l’ouverture aux autres. L’endogamie leur est extérieure - étrangère, devrais-je dire. De fait, les pays dont les structures familiales reposent sur l’endogamie sont tous dotés de régimes tyranniques. Au cours des siècles, la règle qui a régi ces pays et qui les régit toujours est au mieux le mépris des étrangers, au pis la pure et simple purification ethnique.

En France, où l’exogamie est la règle, le beau-frère est cet étranger qui, par l’intermédiaire du raccourci beauf, est l’objet de ce qu’il faut bien nommer un mépris haineux. Il est l’autre haï ou inférieur. Or cette haine n’est jamais critiquée. Au contraire. Elle est positive, on en sourit, on s’en amuse. On nous enjoint la tolérance et d’accueillir l’autre et cet on qui nous intime cela se délecte à regarder les dessins où l’autre est rabaissé, montré comme vil, qualifié de bête. Tout se passe comme si ceux qui ont inventé le Beauf, à la fois le mot et le type social que le mot désigne, voulaient s’attaquer aux fondements anthropologiques d’une culture ouverte et exprimaient ainsi leur défiance vis-à-vis de cette culture.

La France est agitée par un grand brassage. Les enfants fréquentent les mêmes lieux (collège, lycée, université), achètent les mêmes CD, s’habillent de la même manière, parlent la même langue. Les barrières qui empêchaient une jeune fille issue d’un milieu humble de rencontrer un jeune bourgeois ont sauté, pas toutes certes, mais elles sont moins fortes qu’auparavant. Chacun en constate les effets dans sa famille ; chacun se voit pourvu, sans qu’il l’ait voulu ou demandé, d’un beau-frère avec qui il a peu de choses en commun. Qui n’a pas un beau-frère braillard, inculte, discourtois ? Le beau-frère est le résultat du processus d’exogamie. A l’opposé, pour les petits aristocrates de l’ego qui font du beauf l’archétype de la Bête ou du sous-homme, avoir un beau-frère différent est une déchéance : un rien traumatise ces enfants gâtés.

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Écrit par : Thierry | 25 février 2006

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