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26 février 2006

Avant-gardes

 

 

Dans le Trésor de la Langue française, avant-garde est défini ainsi : "partie d’une armée, chargée en avant du corps principal de renseigner celui-ci (...) et, plus généralement, d’assurer sa sécurité". Propre à la guerre dès le XIIe s., désignant le mode d’organisation d’une armée, ce nom martial a été transporté, à la suite d’une vague et lointaine analogie, dans le monde intellectuel ou celui des idées, où, au milieu du XVIe s., il a pris le sens de "rôle de précurseur". De même que l’avant-garde précède le gros des troupes, de même tel ou tel individu devance ses compatriotes et, par ses actes, les met sur la voie à suivre. En employant le mot avant-garde à propos de "mesures, décisions, prises de position" destinées à faire reculer l’ignorance, Etienne Pasquier, historien de la fin du XVIe siècle, procède au premier déménagement de sens : "Ce fut une belle guerre que l’on entreprit lors contre l’ignorance, dont j’attribue l’avant-garde (ou rôle de précurseur) à Sève, Bèze et Pelletier". Au cours des siècles qui ont suivi, ce nom a été étendu à toutes les autres activités humaines, quelles qu’elles soient, à condition qu’elles soient affectés d'un changement, qu’il a suffi de qualifier d’innovation pour justifier qu'elles soient dites d'avant-garde. Dans la cuisine, la couture, l’industrie, des recettes ou des procédés ou des façons de faire qui semblaient nouveaux ou qui modifiaient, fût-ce de façon imperceptible, ce qui avait cours ou était en usage ou existait antérieurement, ont été classées, sans hésitation, dans l'avant-garde ou dites avant-gardistes, quand ce ne fut pas de révolutionnaires, dénomination plus fausse encore qu’avant-garde.

Au XIXe siècle, qui fut ou que l’on crut être le siècle du progrès, avant-garde a désigné, toujours à la suite d’une analogie confuse, des personnes réunies en un groupe, informel ou organisé, et qui innovent (ou qui sont supposées innover ou qui prétendent le faire) dans le domaine de la pensée et de l’art. Ainsi on fait (ou on ferait) avancer on ne sait qui (l’humanité ?) on ne sait où (vers le bonheur ? l’enfer ? le paradis ?). Dans Les Misérables (1862), Victor Hugo emploie ce terme pour désigner des penseurs ou des écrivains. "Les encyclopédistes, Diderot en tête, les physiocrates, Turgot en tête, les philosophes, Voltaire en tête, les utopistes, Rousseau en tête, ce sont là quatre légions sacrées. L’immense avance de l’humanité vers la lumière leur est due. Ce sont les quatre avant-gardes du genre humain allant aux quatre points cardinaux du progrès, Diderot vers le beau, Turgot vers l’utile, Voltaire vers le vrai, Rousseau vers le juste".

Dans l’idée d’avant-garde étendue aux artistes, l’innovation formelle est un progrès. Le progrès a pris la place du Dieu tout puissant de feue la chrétienté, le remplacement étant facilité par une mystique vaguement laïque. Ainsi l’innovation, dans quelque domaine qu’elle porte, est une avancée vers le stade, ultime et parfait, de l’évolution des sociétés, dans lequel le Mal, les contradictions, les intérêts particuliers, la laideur, la Part maudite, Satan, la mort, et toutes les autres réalités désagréables qui rendent la vie triste, sont abolis. L’incompréhensible tient à ce que ce terme martial, violent, guerrier a fini par désigner des individus s’adonnant à des activités supposées pacifiques, poésie ou peinture par exemple, lesquelles n’ont pas de rapports apparents ou connus avec la guerre. La guerre n’est plus l’affaire des seuls militaires, elle a été portée dans la vie civile, la poésie, l’art, la littérature ont été transformés en champs de bataille, et comme si des écrivains, des penseurs ou des artistes devaient se muer, pour être quelqu’un, en légionnaires aguerris, mobiles, agressifs, impitoyables, qui précèdent l’armée en marche et dont la mission est de briser les défenses ennemies et nettoyer le terrain. On avance souvent l’hypothèse (cf. Finkielkraut, Nous autres, modernes, 2006) qu’une conséquence de l’engagement total de peuples entiers dans les combats de 1914-1918 a été de transporter dans la politique la violence propre aux affrontements de tranchée et que les communistes, les fascistes, les socialistes nationaux d’Hitler ont poursuivi, la paix revenue, la guerre qu’ils ont appris à faire sous les obus ou dans les corps à corps à la baïonnette. Ainsi, l’avant-garde qu’a été le surréalisme (avec les revues La Révolution surréaliste et le Surréalisme au service de la révolution) est née de la guerre de 1914-1918. Le groupe d'avant-garde Tel Quel est né de la violence qui s'est déchaînée entre 1939 et 1960. En réalité, les avatars du nom avant-garde montrent que, dès la fin du XIXe siècle, bien avant la première guerre mondiale, les civils étaient prêts à en découdre avec d’autres civils en usant de moyens guerriers.

Sur les vrais champs de bataille, là où la guerre fait rage, les avant-gardes tuent. Hommes, femmes, enfants, vieillards, rien ne leur échappe. Il vaut mieux ne pas avoir à les affronter. Dans l’art, si quelque chose est tué, ce sont les symboles. Et dans ces tueries, les écrivains ou les artistes dits d’avant-garde font preuve de la même hargne agressive que leurs homologues en uniforme. Seul change l’objet sur quoi s’acharne leur férocité. Militaires, les avant-gardes détruisent des lignes de défense, des batteries de tir, des positions ennemies et elles tuent des hommes qui portent un uniforme d’une couleur autre que le leur. Quand elles ne portent pas d’uniforme, elles s’attaquent à des objectifs sans défense et qui n’ont jamais nui à qui que ce soit. Citer leurs cibles, c’est énumérer ce à quoi les hommes ordinaires attachent du prix : les mœurs, les règles, les canons, la famille, l’hygiène, l’école, la religion, l’Académie, la beauté, la culture, la langue.

On sait que, dans la logorrhée marxiste et léniniste, une métaphore présente le parti communiste, quand il a une existence, comme "l’avant-garde" du prolétariat, auquel, tel à un enfant, il faut montrer la voie à suivre. Dans le Dictionnaire de la langue française, Littré rappelle, entre autres sens, que l’avant-garde est aussi le "corps de troupes affecté au service près du souverain". Si cette définition était appliquée aux divers partis communistes et autres avant-gardes qui ont écumé la pensée et l’art, elle ferait apparaître que ces avant-gardes ont rempli de sales tâches : éliminer les fortes têtes, faire peur, réduire les critiques au silence, manipuler, toutes ces basses besognes de flics étant ordonnées par le Souverain : ou, dans l’univers communiste, le Comité central ou le Petit Père des peuples ou le Premier Secrétaire, et cela, pour mettre le prolétariat aux fers ou pour le laisser croupir dans la servitude.

 

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