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26 février 2006

Avant-gardes

 

 

Dans le Trésor de la Langue française, avant-garde est défini ainsi : "partie d’une armée, chargée en avant du corps principal de renseigner celui-ci (...) et, plus généralement, d’assurer sa sécurité". Propre à la guerre dès le XIIe s., désignant le mode d’organisation d’une armée, ce nom martial a été transporté, à la suite d’une vague et lointaine analogie, dans le monde intellectuel ou celui des idées, où, au milieu du XVIe s., il a pris le sens de "rôle de précurseur". De même que l’avant-garde précède le gros des troupes, de même tel ou tel individu devance ses compatriotes et, par ses actes, les met sur la voie à suivre. En employant le mot avant-garde à propos de "mesures, décisions, prises de position" destinées à faire reculer l’ignorance, Etienne Pasquier, historien de la fin du XVIe siècle, procède au premier déménagement de sens : "Ce fut une belle guerre que l’on entreprit lors contre l’ignorance, dont j’attribue l’avant-garde (ou rôle de précurseur) à Sève, Bèze et Pelletier". Au cours des siècles qui ont suivi, ce nom a été étendu à toutes les autres activités humaines, quelles qu’elles soient, à condition qu’elles soient affectés d'un changement, qu’il a suffi de qualifier d’innovation pour justifier qu'elles soient dites d'avant-garde. Dans la cuisine, la couture, l’industrie, des recettes ou des procédés ou des façons de faire qui semblaient nouveaux ou qui modifiaient, fût-ce de façon imperceptible, ce qui avait cours ou était en usage ou existait antérieurement, ont été classées, sans hésitation, dans l'avant-garde ou dites avant-gardistes, quand ce ne fut pas de révolutionnaires, dénomination plus fausse encore qu’avant-garde.

Au XIXe siècle, qui fut ou que l’on crut être le siècle du progrès, avant-garde a désigné, toujours à la suite d’une analogie confuse, des personnes réunies en un groupe, informel ou organisé, et qui innovent (ou qui sont supposées innover ou qui prétendent le faire) dans le domaine de la pensée et de l’art. Ainsi on fait (ou on ferait) avancer on ne sait qui (l’humanité ?) on ne sait où (vers le bonheur ? l’enfer ? le paradis ?). Dans Les Misérables (1862), Victor Hugo emploie ce terme pour désigner des penseurs ou des écrivains. "Les encyclopédistes, Diderot en tête, les physiocrates, Turgot en tête, les philosophes, Voltaire en tête, les utopistes, Rousseau en tête, ce sont là quatre légions sacrées. L’immense avance de l’humanité vers la lumière leur est due. Ce sont les quatre avant-gardes du genre humain allant aux quatre points cardinaux du progrès, Diderot vers le beau, Turgot vers l’utile, Voltaire vers le vrai, Rousseau vers le juste".

Dans l’idée d’avant-garde étendue aux artistes, l’innovation formelle est un progrès. Le progrès a pris la place du Dieu tout puissant de feue la chrétienté, le remplacement étant facilité par une mystique vaguement laïque. Ainsi l’innovation, dans quelque domaine qu’elle porte, est une avancée vers le stade, ultime et parfait, de l’évolution des sociétés, dans lequel le Mal, les contradictions, les intérêts particuliers, la laideur, la Part maudite, Satan, la mort, et toutes les autres réalités désagréables qui rendent la vie triste, sont abolis. L’incompréhensible tient à ce que ce terme martial, violent, guerrier a fini par désigner des individus s’adonnant à des activités supposées pacifiques, poésie ou peinture par exemple, lesquelles n’ont pas de rapports apparents ou connus avec la guerre. La guerre n’est plus l’affaire des seuls militaires, elle a été portée dans la vie civile, la poésie, l’art, la littérature ont été transformés en champs de bataille, et comme si des écrivains, des penseurs ou des artistes devaient se muer, pour être quelqu’un, en légionnaires aguerris, mobiles, agressifs, impitoyables, qui précèdent l’armée en marche et dont la mission est de briser les défenses ennemies et nettoyer le terrain. On avance souvent l’hypothèse (cf. Finkielkraut, Nous autres, modernes, 2006) qu’une conséquence de l’engagement total de peuples entiers dans les combats de 1914-1918 a été de transporter dans la politique la violence propre aux affrontements de tranchée et que les communistes, les fascistes, les socialistes nationaux d’Hitler ont poursuivi, la paix revenue, la guerre qu’ils ont appris à faire sous les obus ou dans les corps à corps à la baïonnette. Ainsi, l’avant-garde qu’a été le surréalisme (avec les revues La Révolution surréaliste et le Surréalisme au service de la révolution) est née de la guerre de 1914-1918. Le groupe d'avant-garde Tel Quel est né de la violence qui s'est déchaînée entre 1939 et 1960. En réalité, les avatars du nom avant-garde montrent que, dès la fin du XIXe siècle, bien avant la première guerre mondiale, les civils étaient prêts à en découdre avec d’autres civils en usant de moyens guerriers.

Sur les vrais champs de bataille, là où la guerre fait rage, les avant-gardes tuent. Hommes, femmes, enfants, vieillards, rien ne leur échappe. Il vaut mieux ne pas avoir à les affronter. Dans l’art, si quelque chose est tué, ce sont les symboles. Et dans ces tueries, les écrivains ou les artistes dits d’avant-garde font preuve de la même hargne agressive que leurs homologues en uniforme. Seul change l’objet sur quoi s’acharne leur férocité. Militaires, les avant-gardes détruisent des lignes de défense, des batteries de tir, des positions ennemies et elles tuent des hommes qui portent un uniforme d’une couleur autre que le leur. Quand elles ne portent pas d’uniforme, elles s’attaquent à des objectifs sans défense et qui n’ont jamais nui à qui que ce soit. Citer leurs cibles, c’est énumérer ce à quoi les hommes ordinaires attachent du prix : les mœurs, les règles, les canons, la famille, l’hygiène, l’école, la religion, l’Académie, la beauté, la culture, la langue.

On sait que, dans la logorrhée marxiste et léniniste, une métaphore présente le parti communiste, quand il a une existence, comme "l’avant-garde" du prolétariat, auquel, tel à un enfant, il faut montrer la voie à suivre. Dans le Dictionnaire de la langue française, Littré rappelle, entre autres sens, que l’avant-garde est aussi le "corps de troupes affecté au service près du souverain". Si cette définition était appliquée aux divers partis communistes et autres avant-gardes qui ont écumé la pensée et l’art, elle ferait apparaître que ces avant-gardes ont rempli de sales tâches : éliminer les fortes têtes, faire peur, réduire les critiques au silence, manipuler, toutes ces basses besognes de flics étant ordonnées par le Souverain : ou, dans l’univers communiste, le Comité central ou le Petit Père des peuples ou le Premier Secrétaire, et cela, pour mettre le prolétariat aux fers ou pour le laisser croupir dans la servitude.

 

25 février 2006

Beaufs

 

 

 

Le mot beauf est l’abréviation de beau-frère. Une partie de la syllabe finale a été supprimée. On observe le même phénomène, entre autres mots, dans fac, prof, instit, info, actu, etc. Chacun de nous en connaît des centaines exemples qu’il emploie ou non, suivant les circonstances. De toute évidence, beauf qui ressemble à bœuf est un terme de mépris. La paronomase (rapprochement de mots de sens différent mais de forme voisine comme traduire, c’est trahir ou qui se ressemble s’assemble, etc. laisse accroire qu’il y a identité entre un beauf et un bœuf. Celui qui dit beauf signale, en employant ce mot, qu’il méprise celui qu’il désigne. Dire de quelqu’un qu’il est un âne, un serpent, une vipère (lubrique), un pou, un cafard, un chien, un porc, c’est le rabaisser, comme s’ils étaient des "sous-hommes" (ceci est une citation). A l’opposé, les philosophes, les sages, les habiles (comme dit Pascal) savent que désigner autrui d’un nom d’animal ne rabaisse pas le désigné, mais l’arrogant qui, désignant ainsi ses semblables, se place au-dessus de l’humanité commune. Quand les communistes traitent de vipères lubriques les trotskistes ou vice versa, ils révèlent qu’ils sont plus vils que ceux qu’ils croient insulter.

Le nom beau-frère est un terme de parenté. Un beau-frère est le frère de ma femme ou le mari de ma sœur. Selon Lévi-Strauss (Les Structures élémentaires de la parenté) et Emmanuel Todd (La Diversité du monde), la famille est une société embryonnaire ou une société en miniature, comme une matrice de ce qu’est la société. En France et en Europe, la règle est l’exogamie - ce qui signifie qu’un homme va chercher une épouse hors de sa famille. Les mariages consanguins sont ainsi évités, la prohibition de l’inceste est étendue aux cousins. Le beau-frère est un étranger, au sens où il n’est pas de la famille ou du clan, que l’on accueille dans sa famille comme un frère. Avec l’exogamie, la culture ou le long et lent processus de civilisation prime sur la nature, sur le sang ou sur ce que d’autres nomment la race.

Ailleurs, il en va autrement. Dans les pays arabes, la règle veut que deux frères renforcent leurs liens de sang en mariant leurs enfants : c’est l’endogamie qui prévaut. Dans ces pays, le beau-frère est souvent un cousin, le propre fils d’un oncle. Le mépriser ou le désigner d’un nom d’animal, ce serait attenter à l’honneur familial. L’endogamie n’est ni bien ni mal, elle existe. L’exogamie favorise l’ouverture à autrui, l’endogamie l’entrave. Jugeons l’endogamie, non dans l’absolu, en soi, ce qui n’aurait aucun sens, mais en la mettant en relation avec quelques valeurs démocratiques. L’exogamie, qui fait de l’étranger un frère, est en harmonie avec l’égalité des hommes en droit, la tolérance, la dignité de chaque homme, l’ouverture aux autres. L’endogamie leur est extérieure - étrangère, devrais-je dire. De fait, les pays dont les structures familiales reposent sur l’endogamie sont tous dotés de régimes tyranniques. Au cours des siècles, la règle qui a régi ces pays et qui les régit toujours est au mieux le mépris des étrangers, au pis la pure et simple purification ethnique.

En France, où l’exogamie est la règle, le beau-frère est cet étranger qui, par l’intermédiaire du raccourci beauf, est l’objet de ce qu’il faut bien nommer un mépris haineux. Il est l’autre haï ou inférieur. Or cette haine n’est jamais critiquée. Au contraire. Elle est positive, on en sourit, on s’en amuse. On nous enjoint la tolérance et d’accueillir l’autre et cet on qui nous intime cela se délecte à regarder les dessins où l’autre est rabaissé, montré comme vil, qualifié de bête. Tout se passe comme si ceux qui ont inventé le Beauf, à la fois le mot et le type social que le mot désigne, voulaient s’attaquer aux fondements anthropologiques d’une culture ouverte et exprimaient ainsi leur défiance vis-à-vis de cette culture.

La France est agitée par un grand brassage. Les enfants fréquentent les mêmes lieux (collège, lycée, université), achètent les mêmes CD, s’habillent de la même manière, parlent la même langue. Les barrières qui empêchaient une jeune fille issue d’un milieu humble de rencontrer un jeune bourgeois ont sauté, pas toutes certes, mais elles sont moins fortes qu’auparavant. Chacun en constate les effets dans sa famille ; chacun se voit pourvu, sans qu’il l’ait voulu ou demandé, d’un beau-frère avec qui il a peu de choses en commun. Qui n’a pas un beau-frère braillard, inculte, discourtois ? Le beau-frère est le résultat du processus d’exogamie. A l’opposé, pour les petits aristocrates de l’ego qui font du beauf l’archétype de la Bête ou du sous-homme, avoir un beau-frère différent est une déchéance : un rien traumatise ces enfants gâtés.

24 février 2006

Lumière des livres 2

 

Les dernières lueurs de la royauté

 

A propos de Philippe Beaussant, Le Roi-Soleil se lève aussi, Gallimard, 2000.

 

Philippe Beaussant raconte une journée du Roi Soleil, non une journée singulière, celle du 9 mars 1661, par exemple, au cours de laquelle Louis le quatorzième a décidé de gouverner, et de le faire seul, à la place des ministres habituels, aidé par de simples secrétaires d’Etat, mais une journée type, une journée qui pourrait, ou aurait pu, être n’importe laquelle de ces milliers de journées pendant lesquelles il régné et gouverné. Bien qu’il soit porté sur la page de couverture au-dessous du titre, la mention récit, ce n’est pas un simple récit qu’a écrit Beaussant, c’est surtout une analyse de ce qu’a été dans sa réalité tangible et dans ses formes symboliques la monarchie (ou le commandement d’un seul) instaurée par Louis XIV et qui a été plus qu’une royauté. En 1661, le roi est devenu monarque : il incarne la France et il est le Conseil des Ministres ; il règne et il gouverne, en concentrant entre ses mains quasiment tous les pouvoirs.

Habituellement, quand les historiens étudient Louis XIV et le système monarchique qu’il a établi, ils analysent les décisions prises, les campagnes menées, les guerres qu’il a déclarées ou qui ont été déclarées à la France, ses maîtresses, la politique qu’il a explicitement conçue, l’idéologie, la création d’Académies, l’affaire Fouquet, la révocation de l’Edit de Nantes, l’état des finances, les fondements de l’Etat – ou monarchie administrative – qu’il a institué : en bref, ils étudient cet Etat comme s’il s’agissait d’un Etat moderne et ils esquissent de son monarque le portrait d’un chef d’Etat. Ce n’est pas sur ses brisées que marche Beaussant. Il est romancier et musicologue. Il est l’un des meilleurs connaisseurs de la musique et des arts musicaux des XVIIe et XVIII siècles, de Couperin, Rameau, Lully, sur lesquels il a écrit des livres et de nombreux articles (dont ceux de l’encyclopédie Universalis). Il a ainsi participé à la redécouverte et à la réhabilitation, après la longue parenthèse romantique, de la musique française baroque ou classique, prouvant que les Français ont excellé dans la musique, le ballet, l’opéra et que l’essence de ces arts ne peut pas être uniquement allemande ou italienne, comme on a bien voulu le faire accroire pendant deux siècles.

Le point de vue choisi, c’est justement celui qui était écarté jusque là ou qui, s’il en était tenu compte, était accessoire ou donné en plus. Le Roi-Soleil se lève aussi est un ouvrage d’anthropologie culturelle. De fait, le système mis en place par Louis XIV est analysé à partir de symboles, des loisirs et des divertissements de la Cour et du Roi, à partir de la culture, haute ou petite, dans laquelle Louis XIV vit et qu’il a contribué à inventer. Dès lors, le système n’est plus celui d’un Etat moderne. Même les mots, tels nourrice, potage, déjeuner, chambre, palais, valet, secrétaire, en usage à la Cour, sont débarrassés des significations accessoires et parasites, que les siècles ont déposées sur le sens originel, du moins celui du XVIIe s, au point de le cacher ou de le faire oublier. L’examen rend à ces mots un sens plus pur, plus neuf, plus jeune. Avec les arts, tous les arts, non seulement le théâtre, mais aussi la danse, la musique, les fêtes, la décoration, l’architecture, l’agencement des pièces à l’intérieur des palais, l’art de vivre (Louis XIV mange en public, face aux courtisans ou au peuple, sans fourchette, avec les mains, d’abondance et vite, presque sans mâcher, il boit du champagne frizzante, plus tard, sur les recommandations de son nouveau médecin, il se met au bourgogne, qu’il boit, non pas dans un verre qu’il pose sur la table, mais dans un verre que remplit à son intention un de ses officiers), la monarchie établie à compter de 1661 apparaît singulière, étrange, insolite : c’est un théâtre dont la scène figure l’Univers et où le Roi, héros et personnage principal, joue le rôle d’Apollon et du Soleil. Quand Louis XIV danse (et il s’entraîne de deux à trois heures par jour jusqu’à l’âge de 32 ans), c’est pour être le meilleur danseur, capable de donner une forme parfaite aux mouvements du corps humain. Le ballet n’est pas pour lui un divertissement, mais la mise en scène de son pouvoir. Il est le corps idéal, c’est vers lui que tous les regards se portent. S’il est roi, il est roi en toutes choses et tout le temps, du lever au coucher. C’est de sa chambre, une pièce privée, là où il convoque les secrétaires d’Etat dont il désire, pour régler telle ou telle affaire, écouter les conseils, qu’il gouverne. L’analyse des arts, l’arrangement des palais, le goût pour le théâtre, la passion de la danse et de la chasse, l’étiquette, etc. révèlent, mettent au jour, montrent, mieux que ne l’auraient fait les décrets et décisions, ce qu’était la monarchie, telle que Louis XIV l’a conçue. L’explication est lumineuse. On comprend que ce système ait fasciné, dès qu’il a été mis en œuvre, tant de souverains, tant d’historiens, tant d’hommes d’Etat, même parmi les modernes, même parmi les révolutionnaires. La mise en scène du pouvoir du Roi par le Roi lui-même sert et a servi d’exemple à toutes les propagandes modernes, qu’elles aient été le fait d’Européens, d’Asiatiques ou d’Américains.

Beaussant avance des hypothèses qui éclairent la fin de la monarchie et font comprendre pourquoi ce système s’est affondré aux premiers vents contraires. Des siècles durant, le Roi de France n’a pas eu de résidence fixe ou attitrée. Louis XIV, avant qu’il ne devienne monarque et ne s’installe définitivement à Versailles à partir de 1682, changeait sans cesse de résidence. Pour lui, le "Tour de France" se faisait toute l’année : le Louvre, Vincennes, Saint Germain, Saint Cloud, Chambord, Villers-Cotterêts, le royaume, qu’il parcourt du Nord au Sud et d’Est en Ouest. Le principe est que le Roi doit être vu de tous ses sujets. A Pâques, il lave les pieds de dix paroissiens pauvres ; deux fois par an, il touche les écrouelles ; des placets lui sont adressés. Il incarne ce qui n’est pas encore appelé nation, il est et il doit être accessible à tous. En s’enfermant à Versailles, d’où il gouverne, il rompt peu à peu les liens qui unissaient le roi à son peuple ; en faisant de Versailles le lieu unique du Royaume, il efface la diversité des territoires ; en exerçant les fonctions de ministre, il marginalise son principal soutien, la noblesse, qui n’a plus participé aux décisions de la "chambre", étant tout entière vouée au rôle de spectatrice dans le théâtre de la Cour. Ce système, dont la fin était l’unité et dont l’unité se faisait dans et par la personne du monarque, préparait à terme la disparition de la monarchie, ce qui s’est produit en 1792. Il a suffi que le roi soit dépourvu de charisme ou qu’il lui manque la volonté de faire de sa personne le corps de la nation, pour que le charme se dissipe. Pourtant tout n’a pas disparu. La monarchie, c’est-à-dire le "commandement" ou le "pouvoir d’un seul", a été transférée à la nation. L’unité ne s’est plus faite dans et par le corps du Roi, mais dans et par le corps politique que forment les citoyens. C’est ainsi que l’article 3 de la Déclaration de 1789 stipule que le "principe de souveraineté réside essentiellement (c’est-à-dire par essence) dans la nation". Ce n’est plus du corps du roi qu’il émane, mais de ce corps politique abstrait, invisible, mais puissant, qu’est la nation. Beaussant montre que l’hypostase de la nation, comme source, garant et détenteur de la souveraineté, n’aurait pas été possible et n’aurait peut-être pas eu lieu, si Louis XIV s’était contenté de régner, s’il n’avait pas exprimé la volonté d’incarner et d’inscrire dans son corps l’unité sans laquelle la France, trop diverse et hétérogène, se serait peut-être défaite ou aurait été démembrée par quelque ennemi résolu.

 

23 février 2006

Ressentiment

 

 

 

Au cours du XIXe siècle, le nom ressentiment a changé de sens, de façon imperceptible et sans que les Français en prennent une claire conscience. Le phénomène en lui-même n’a rien d’exceptionnel : des milliers de mots changent ainsi de sens. Ce qui est exceptionnel, en revanche, c’est que ce nom en soit venu à signifier exactement le contraire de ce qu’il voulait dire deux siècles auparavant. Il n’a pas été blanc et noir en même temps, mais, en un siècle environ, il a basculé du blanc (ou du positif) dans le noir (ou le négatif).

Essayons de décrire ce qui s’est produit. Ressentiment est formé par l’adjonction du suffixe ment, qui signifie "action de" ou le résultat de cette action, au verbe ressentir, dans lequel le préfixe re – n’a pas un sens itératif (il ne signifie pas "sentir à nouveau"), mais un sens intensif : il signifie "sentir avec force et intensité", ce qui explique que l’on dise "ressentir une douleur vive" et non pas "sentir une douleur", que l’on dise "sentir un parfum agréable" et non pas "ressentir un parfum".

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le nom ressentiment signifie "reconnaissance". Littré, dans le Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe s.), y donne le sens de "sentiment de reconnaissance" ou de "souvenir reconnaissant". Il précise que ce sens appartient à la langue classique et que le nom, dans ce sens, "a vieilli", mais "que, bien placé, il pourrait encore être employé", comme il l’a été par Voltaire : "Un acte par lequel je pusse témoigner à tout le monde et la grâce que vous m’avez faite et le ressentiment avec lequel je l’ai reçue". Molière l’emploie au sens de "reconnaissance" dans la Princesse d’Elide (IV, 4) : "Madame, je viens vous témoigner avec mes transports le ressentiment où je suis des bontés surprenantes dont vous daignez favoriser le plus soumis de vos captifs" ; Racine aussi, dans Bérénice (II, 4) : "Tandis qu’autour de moi votre cour assemblée / Retentit des bienfaits dont vous m’avez comblée, / Est-il juste, seigneur, que seule, en ce moment, / Je demeure sans voix et sans ressentiment ?" Dans le Trésor de la Langue française (volume 14, 1990), le sens ancien de "sentiment de reconnaissance" est relevé, suivi de la mention "vieux". Il est illustré par une citation datée de 1808, qui est extraite de l'œuvre du poète néoclassique Delille : "Gardant du bienfait seul le doux ressentiment, / Il (le chien) vient lécher ma main après le châtiment".

Aujourd’hui, ce nom a pris un sens exactement opposé. Il ne signifie plus "sentiment de reconnaissance", mais le contraire : "rancœur" ou "rancune" ; non pas "gratitude", mais "ingratitude". Déjà en 1762, les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition) avaient conscience que le nom était ambivalent : ressentiment signifie certes "le souvenir qu’on garde des bienfaits", mais aussi "le souvenir qu’on garde des injures". Ils précisent que ce nom ne se dit guère qu’en parlant des injures (au sens de "blessures"). L’exemple "il conserve un vif ressentiment de l’offense qu’il a reçue" l’illustre. Ils ajoutent aussi que "lorsqu’on l’emploie absolument (sans complément), il signifie toujours souvenir des injures et désir de vengeance", comme le montrent les exemples cités : "son ressentiment éclatera quelque jour ; en le voyant il ne put dissimuler son ressentiment". Dans le Dictionnaire de la langue française de Littré, c’est "le souvenir d’une injure avec désir de s’en venger".

Le souvenir des bienfaits a été remplacé par celui des injures et la reconnaissance émue par le désir de se venger. Dans le Trésor de la Langue française, vol. 14, il est précisé que ressentiment est un terme péjoratif, ce qui signifie que celui qui l’emploie juge défavorablement ou avec hostilité celui à qui le ressentiment est attribué ou bien les sentiments exprimés. C’est "l’animosité que l’on ressent des maux, des préjudices que l’on a subis, avec le plus souvent le désir de s’en venger". La définition est illustrée par une citation de L’homme révolté de Camus, qui révèle la dimension maléfique du ressentiment. Ainsi défini, ce mot semble sortir tout droit de l’œuvre de Nietzsche, le théoricien de la haine de soi : "une notion toute négative comme le ressentiment (…), qui est très bien défini par Scheler comme une auto-intoxication, la sécrétion néfaste, en vase clos, d’une impuissance prolongée". Le ressentiment n’est pas qu’une rancœur : c’est un poison qui sécrète "une impuissance prolongée" et par lequel le sujet s’intoxique lui-même. En un peu plus d’un siècle, la positivité de la gratitude s’est muée en négativité de la rancœur, la reconnaissance en intoxication, l’amour de soi et des autres en détestation universelle et maladive de soi et des autres.  

Le changement qui affecte le nom au point qu'il a été tourneboulé, mis sens dessus dessous ou cul par-dessus tête, illustre l’un des phénomènes les plus inquiétants que l’on puisse observer dans la France contemporaine, à savoir la transformation du sentiment de gratitude que les Français éprouvaient ou disaient éprouver ou étaient censés éprouver il y a moins d’un siècle à l’égard de leur pays, de leur culture, de leur histoire, de leurs ancêtres – de tout ce qui faisait qu’ils étaient eux – en une haine morbide et sinistre. Naguère, il était entendu, même des étrangers, que la France avait beaucoup apporté à l’humanité et aux peuples qui la composent. Aujourd’hui, des individus peu ragoûtants, dont le fonds de commerce est l’apologie des crimes maoïstes, trotskistes, communistes, etc. contre l’humanité, l’obligent à se repentir, à se flageller, à se mortifier, à faire "repentance", pour expier un passé supposé colonial ou pour criminaliser sa volonté d’assumer le processus de civilisation. Le résultat est que les Français se détournent de leur culture (et même de la culture) ou qu’ils en sont coupés. Hannah Arendt a écrit une série de beaux textes sur "la tradition oubliée" (du judaïsme). En s’émancipant au XIXe siècle, les Juifs allemands et les Juifs d’Europe ont rejeté la longue tradition de pensée, de culture, de langue qui les a nourris et soutenus pendant un millénaire ou plus. La France est en train de devenir une autre " tradition oubliée ". Elle s’étiole sous la chape de l’utilitarisme borné, sous les coups de boutoir de l’agit prop, sous l’arrogance des sciences sociales, sous le mépris du relativisme généralisé et de l’idéologie post-moderne, sous le ressentiment haineux qui nourrit ses maîtres.

 

 

 

22 février 2006

Incivilités

 

Incivilités (actes)

 

Les duchesses et les marquises du XVIIe siècle, quand elles fréquentaient le beau monde, jugeaient le mot fauteuils trivial ; elles y préféraient le délicieux commodités de la conversation. Ce mot est un euphémisme : il adoucit ou il rend agréable une réalité qui, si elle était désignée par le mot juste et approprié, heurterait les convenances. La morale commune interdit de dire à autrui des mots grossiers ou triviaux. Or nos contemporains sont libérés : ils se sont affranchis de toute contrainte quand ils parlent du sexe, des besoins physiques, du désir, des pulsions, du corps. Il est de bon ton de dire, même en public, bite, queue, baiser, pisser, con, chatte, enculer, tirer un coup, etc. Faire cattleya, s’il était employé, ne serait compris que des quelques lecteurs de Proust. Mais l’interdit n’a pas été aboli, il s’est seulement déplacé. Il a été exclu du sexe, de la politesse, du corps pour se fixer sur les réalités de la société, domaine où règne l’euphémisme : violence scolaire, jeunes, techniciens de surface, sans-emploi, sans-abri, quartiers sensibles ou en difficulté, SDF, etc. La raison d’être de ces mots est de cacher les réalités qui, s’ils étaient dites avec les mots justes, feraient tache dans la société "moderne", donc parfaite. Puisqu’il a été décidé que la "vie" avait "changé", il fallait que le changement se vît. Il ne pouvait pas l’être dans les faits, il l’a été dans la langue.

Incivilités semble délicieusement précieux, comme commodités de la conversation. Il est relevé avec le sens de "manque de civilité" ou "d’oubli des convenances, du savoir-vivre" dans le Trésor de la Langue française, et il a pour synonyme impolitesse. Même quand il est employé au pluriel, "par métonymie" comme disent les lexicographes, il désigne les "paroles, actions dénotant une absence de courtoisie, de politesse". Pourtant, en dépit de ce lien étroit avec la politesse, ce serait une illusion de croire qu’il a été fabriqué dans les salons aristocratiques du XVIIe siècle. Le mot est estampillé CNRS : c’est un mot de docteur en sciences sociales et de la société, c’est-à-dire de docteur ès toutes les choses du monde et tout ce que l’on voudra d’autre. Il a beau sentir fort son savant, il est du dernier chic : mais le qualifier d’euphémisme, comme les commodités de la conversation, c’est s’abuser. La raison en est simple. C’est parce qu’existent des convenances qu’existent des euphémismes. Or, incivilités, quand il est employé par un sociologue, n’a rien à voir avec la courtoisie, quoi qu’en disent les docteurs, qui nous serinent qu’ils ont voulu désigner par ce terme seulement les (petits) actes délictueux qui transforment le paradis des cités multiculturelles en enfer de la monoculture de haine. En réalité, ce qui fait le triste quotidien de ces quartiers sensibles, ce sont les crimes et les délits, tels que viols, vols, rackets, incendies volontaires, injures racistes, apologie des crimes contre l’humanité. Appliquer un plan pétasse dans les toilettes d’un collège ou dans un hangar délabré, id est se mettre à cinq ou six mâles pour violer à tour de rôle une fillette à peine pubère, ce n’est pas manquer de politesse à son égard, c’est un crime. Le réduire à un bonjour oublié, ce qu’était dans la vieille et douce France une incivilité, ce n’est pas adoucir quoi que ce soit, c’est placer un écran devant les crimes. Le mot incivilités n’adoucit pas les réalités crues ou triviales, il dissimule des crimes horribles. Quand il est employé au pluriel, il désigne des actes qui attestent chez eux qui les commettent, non pas un manque de politesse, mais une perversité criminelle. Si on devait conserver le terme euphémisme, il faudrait en changer la signification. Ce qui fait l’euphémisme, ce n’est pas la volonté d’atténuer une réalité odieuse, mais la volonté d’interdire. Dans l’euphémisme classique, les réalités désagréables ont beau être adoucies, elles sont dites. Certes, elles le sont avec des mots mal ajustés, mais elles ne sont pas tues : il y est fait allusion. Dans la conception moderne, il est fait interdiction de dire ces réalités, telles qu’elles sont. "Un certain mot ne doit pas passer par la bouche. Il est simplement effacé de l’usage, il ne doit plus exister" (Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1974). Ainsi sont interdits crimes, délits, viols, crime raciste, négation de crimes contre l’humanité, etc. Le tabou est social, l’interdit verbal est un acte conscient. Bien entendu, les citoyens, les vrais, ceux qui ne se soumettent pas à l'ordre verbal nouveau, regimbent : ils n'ont que faire de ces interdits.   

Au XVIe siècle, quand les Européens ont essaimé dans le monde, le mot civilisation n’existait pas. Et pour cause : il a été fabriqué au milieu du XVIIIe siècle par Mirabeau, "l’ami des hommes". Civilité alors en tenait lieu. Les naturels du Nouveau Monde et d’ailleurs vivaient nus dans la nature. Ils étaient dits barbares, sauvages, primitifs : ils l’étaient quasiment tous. Il leur était reproché de manquer de civilité. Parce qu’ils étaient soupçonnés d’être dépourvus d’âme, il leur était réservé une place tout en bas dans la hiérarchie des races (au sens propre de ce terme) ou des peuples. On les disait inférieurs aux bienfaiteurs qui venaient de loin pour les dresser à la civilité. A ceux qui ne prennent pas un mot pour un autre et qui savent comment va le monde, il apparaît que le fort joli incivilités exhale de nauséabonds remugles, qui n’émanent pas seulement de la réalité des quartiers sensibles ou des collèges de France : ils sont "nauséabonds", parce qu’ils tendent à faire passer les auteurs de ces "incivilités" pour des barbares, des sauvages, des primitifs, incapables d’accéder à un stade évolué ou simplement décent du processus de civilisation. Les sociologues se disent progressistes. On veut bien les croire. Mais s’ils le sont, c’est à la manière du positiviste Comte ou des anthropologues du début du XXe siècle.

 

 

21 février 2006

Mythologies intellotes 5

 

Posture révolutionnaire

 

 

"Grâce à toi, progrès saint, la Révolution / Vibre aujourd’hui dans l’air, dans la voix, dans le livre. / Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre./ Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit./ Sa langue est déliée ainsi que son esprit" (Victor Hugo, "Réponse à un acte d’accusation", Les Contemplations, Livre premier, poème VII, vers 212 et suiv.)

Victor Hugo est le premier ou compte parmi les premiers écrivains à avoir fait souffler (ou à prétendre l’avoir fait) le vent de la révolution sur la langue française et à avoir étendu (ou voulu étendre) à la langue la révolution qui a bouleversé la France en 1789, ce que symbolise le bonnet rouge ou bonnet phrygien (cité ci-dessous), dont se coiffaient dans l’Antiquité les esclaves émancipés.

"Et sur l’Académie, aïeule et douairière,/Cachant sous ses jupons les tropes effarés,/Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,/Je vis souffler un vent révolutionnaire./Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire" (v 62-66).

Le long poème "Réponse à un acte d’accusation", recueilli dans les Contemplations, peut être considéré comme la matrice d’où sont sorties les tentatives de révolution poétique ou verbale qui se sont succédé à partir de la seconde moitié du XIXe s. "La langue était l’état avant quatre-vingt neuf ;/Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes" (v 40-41). Enfin, Hugo vint "Et tout quatre-vingt treize éclata..." (v 122).

Ce poème est daté de janvier 1834. En réalité, il aurait été écrit en 1853 ou en 1854, soit près de vingt ans plus tard. Hugo l’a donc antidaté, sans doute pour des raisons politiques. Après l’échec patent de la Deuxième République en 1849 et, en 1851, le coup d’état réussi de celui qui est devenu Napoléon III, Hugo sculpte sa propre statue. Il veut effacer ses engagements anciens ou en atténuer l’ardeur. Désormais, lui, l’ancien monarchiste, est un républicain implacable.

En effet, le premier recueil qu’il a publié en 1822, Les Odes, et celui qui l’a suivi en 1826, Les Odes et Ballades, contiennent des poèmes politiques chantant, entre autres sujets, la gloire du Duc de Bordeaux, de Louis XVIII et de Charles X. "Le Sacre de Charles X", poème daté de mai juin 1825 à Reims et publié dans les Odes, 1824-1828, commence par une diatribe qui prend pour cible les idées exprimées en 1789 et que l’on pourrait croire inspirée par les plus ardents partisans contre-révolutionnaires d’un retour à l’Ancien Régime :

"L’orgueil depuis trente ans est l’erreur de la terre./C’est lui qui sous les droits étouffe le devoir,/C’est lui qui dépouilla de son divin mystère/ Le sanctuaire du pouvoir./L’orgueil enfanta seul nos fureurs téméraires,/Et ces lois dont tant de nos frères /Ont subi l’arrêt criminel,/ Et ces règnes sanglants, et ces hideuses fêtes,/Où, sur un échafaud se proclamant prophètes,/Des bourreaux créaient l’Eternel".

Il faut que celui qui a écrit des milliers de vers ouvertement réactionnaires, du type de ceux que l’on peut lire dans le dizain cité ci-dessus, ait de l’entregent pour que paraissent sincères ses engagements en faveur de régimes situés sur l’échiquier politique à l’exact opposé de ceux qu’il vient de servir. Hugo n’en manque pas. Il arrange les dates pour laisser accroire que son évolution politique, du soutien apporté au régime de Louis XVIII et Charles X au militantisme républicain, aurait été plus précoce qu’elle ne l’a été et qu’elle a commencé dès le début des années 1830, et non après 1851.

Il convient d’abord de commenter le titre. Acte d’accusation est impropre. Certes, dans les années 1820 et 1830, la poésie de Victor Hugo a été diversement accueillie, les critiques n’ont pas toujours été enthousiastes, mais avant l’âge de trente ans, le poète a connu la gloire littéraire. De là à transformer de rares critiques bénignes en "acte d’accusation", comme si le poète avait été traduit en justice comme un vulgaire malfaiteur, il y a un abîme qu’aucun écrivain n’aurait franchi, mais que Hugo, lui, a le front de franchir. Il prend la pose du persécuté contre toute justice. On en voit a posteriori les avantages.  Bien entendu, en 1834, il n’en était rien. Il est même inconvenant qu’un écrivain couvert d’honneurs, riche, reconnu par ses pairs, membre de l’Académie française en 1841 (à l’âge de 39 ans), devenu pair de France en 1845 grâce l’entremise de la duchesse d’Orléans, et à partir de 1870, le barde quasiment officiel de la République et du socialisme non seulement en France, mais aussi dans le monde, se pare du titre avantageux de victime.

Examinons la révolution que Hugo se targue d’avoir fait. "Je fis souffler un vent révolutionnaire", écrit-il, vers 65. La révolution en question n’a pas touché la société, mais le seul vocabulaire de la poésie. Le vent a soufflé sans doute, mais "sur l’Académie" (v 62) "et sur les bataillons d’alexandrins carrés" (v 64). Le champ de bataille est ridiculement étroit et l’on est en droit de douter que le terme révolution, qui implique que l’ordre social soit bouleversé au point qu’aucun retour en arrière n’est plus possible, soit ajusté aux ridules causées par les petits cailloux d’un enfant turbulent, d’autant plus que les deux alexandrins sentencieux et pompeux (vers 65 "révolutionnaire" et 66 "au vieux dictionnaire") ont besoin d’une syllabe supplémentaire donnée par le partage artificiel de la syllabe "tio" en"ti-io") pour compter douze syllabes et se conformer au modèle. La révolution que les mots expriment ou semblent exprimer (le vent révolutionnaire et le bonnet rouge mis au dictionnaire) est infirmée par la très académique diérèse. De fait, les yeux annulent ce que la bouche dit. Les lecteurs attentifs ne sont pas dupes. Révolution n’est qu’un mot. Le vent de colère qui souffle sur la langue n’est qu’une posture. "Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire" (v 66). Ce bonnet a beau être rouge, il est peu de choses en vérité. Hugo puise ses mots dans tout le dictionnaire, sans que soit exclu quelque mot que ce soit, et non plus comme auparavant, dans le petit canton, choisi et parfumé, du seul lexique, dit poétique. "On entendit un roi dire : Quelle heure est-il ?" (v 92). Au lieu de qualifier "de jais" la "prunelle", Hugo décide de la dire "noire". Le bras n’est plus "d’albâtre", mais "blanc" : "Je retirai le jais de la prunelle noire./Et j’osai dire au bras : sois blanc, tout simplement".

En fait de révolution, Hugo rejette quelques conventions de la langue poétique. Dans la première moitié du XIXe siècle, la poésie était un mode d’expression élevé, haut, sublime, placé par les poètes et les critiques au-dessus de tous les autres modes d’expression littéraire. Même les peintres étaient invités à choisir leurs sujets dans la poésie, chez Homère en particulier, la "seconde nature". A la hiérarchie des sujets traités, Dieu, la nature, la métaphysique, la transcendance, etc. correspondait une hiérarchie des mots. Il revenait au poète d’user d’une langue qui soit haute, sublime, élevée, à l’image des sujets traités. Il fallait de l’albâtre et du jais, le noir et le blanc étant trop communs. Dire noir plutôt que de jais ou blanc plutôt que d’albâtre n’a rien de révolutionnaire. "Le mot propre, ce rustre,/N’était que caporal : je l’ai fait colonel" (v 166-167). Le fait de promouvoir au grade de colonel un mot adjudant n’a rien de révolutionnaire non plus, sauf à s’illusionner sur les coups d’état ou autres pronunciamentos. Hugo se contente d’user du vocabulaire des Bleus ou référant aux Bleus et de le plaquer sur un phénomène fort banal en littérature, qui consiste à ne plus suivre les règles communément admises. "La poésie était la monarchie ; un mot / Etait un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud" (v 35-36). Si imposture il y a, elle est dans le fait de transformer le rejet de codes anciens en acte politique et, par une analogie abusive, en renversement de l’ordre politique. "J’ai fait un jacobin du pronom personnel,/Du participe, esclave à la tête blanchie,/Une hyène, et du verbe une hydre d’anarchie" (v 168-170). Les élèves de 6e apprennent le pronom personnel, le verbe, le participe. Admettons que, parmi eux, il y en ait cinq ou six qui ignorent ce savoir minimal. Il est sûr que, si un maître d’école définissait le pronom personnel comme un jacobin, le participe une hyène, le verbe une hydre d’anarchie, ses élèves lui riraient au nez ou appelleraient les urgences psychiatriques. Il n’y a aucun point en commun entre un pronom personnel et un jacobin ou entre un participe et une hyène ou entre un verbe et une hydre d’anarchie. Hugo égrène des extravagances absurdes qui auraient dû faire s’esclaffer ses lecteurs, même les mieux disposés à son égard, et qui sont de la même veine, à la fois naïve et démesurée, que la métaphore bolchevique du soleil que la révolution est censée faire briller à minuit. Le comble est atteint dans la "Suite" (VIII, v 1) : "Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant". Si elles étaient exprimées par un quidam, ces naïvetés rendraient hilares les lecteurs exigeants, d’autant plus qu’elles sont dites avec une enflure que la crainte du ridicule, s’il l’avait éprouvée, aurait dû inciter Hugo à réfréner. Il faut être fou ou se moquer du monde pour laisser accroire ou feindre soi-même de croire que l’adjectif noire qualifiant prunelle implique une audace qui pourrait effrayer les tyrans les plus cruels de l’humanité. "Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,/Tous ces tigres, les huns, les scythes et les daces,/N’étaient que des toutous auprès de mes audaces" (vers 76-78). Même Sollers n’a pas osé comparer ce qu’il a fait en matière de ponctuation à l’institution par le régime nazi des chambres à gaz.

On sait le succès au XXe siècle de la métaphore de la révolution. Elle est partout : dans le sexe, les moeurs, l’art, la rue, la poésie, la langue, etc. Il n’y a rien où elle ne soit pas. Au début des années 1960, avant de se faire le bourreau de son peuple et de sombrer dans le crime contre l’humanité, Pol Pot enseignait la littérature française aux Cambodgiens. On imagine avec quelle ferveur benoîte il a commenté la posture de Hugo mettant un "bonnet rouge" au "vieux dictionnaire" et faisant souffler sur la langue "le vent de la révolution". Quand on sait que la poésie rendait béats Trotski et Mao, on imagine la bouche gourmande avec laquelle ces tyrans ont prononcé les vers "Je fis souffler le vent révolutionnaire" avant de s’atteler à leur sale besogne de bourreaux ou de tueurs psychopathes. Chez Hugo, la révolution est aussi une imposture. "Dieu le veut", affirme-t-il même, mais sans rire, au vers 231.

 

 

20 février 2006

Nazi

 

Nazi

(note corrigée grâce à ceux qui lisent ce blog et qui relèvent les erreurs qu'ils y lisent)

 

Dans toutes les langues du monde, il est courant que l’on raccourcisse les mots trop longs. Naguère, les savants rendaient compte de ces phénomènes par la loi du "moindre effort". Cela se fait en français ; en allemand aussi. En allemand, la partie supprimée est remplacée par le son - i. Le pilote automobile Schumacher est nommé par ses fans Schumi ; la joueuse de tennis Stéphanie Graff Steffie. Les habitants de l’ancienne Allemagne de l’Est sont des Ossies. Le mot obtenu par ce raccourcissement est un diminutif. Le plus souvent, il est dû à l’affection vouée à celui ou à ce dont on parle. Les grammairiens disent qu’il a une valeur "hypocoristique", ce qui, en clair, signifie qu’il "exprime une intention caressante, affectueuse, notamment dans le langage des enfants ou ses imitations" (in Trésor de la Langue française). Celui qui en use, qu’il l’ait ou non fabriqué, exprime une vive sympathie pour celui ou ce que ce diminutif désigne.

Il n'en est pas ainsi de nazi. Certes, c'est un diminutif, par lequel ont été désignés les membres du NSDAP ou parti socialiste national des travailleurs allemands, mais le procédé qui l'a formé est différent : il est plus proche de l'acronyme que de l'apocope. Deux syllabes ont été retenues : la première syllabe de "national" et la deuxième syllabe de "sozialismus". Nazi, adjectif ou nom, est devenu une insulte. Il ne signifie plus que le mépris ou la haine. Pourtant, alors que Schumi marque la bienveillance et nazi la haine, les deux mots se ressemblent, dans la mesure où c’est toujours le point de vue (haineux ou bienveillant) ou les pulsions de celui qui parle qu'ils expriment. "Subjectifs", ils ne disent rien de pertinent des réalités du monde. Ils n’éclairent pas. Nazi est un mot écran qui, quand il est employé pour désigner d'autres personnes que les sectateurs d’Hitler ou l’idéologie qui les faisait agir, gomme la réalité objective du socialisme national.

Il est étrange qu’en français, cet adjectif ou ce nom devenu une injure aussi banale que salaud ou beauf ou facho, insulte qui n’exprime que la haine de celui qui parle, soit en usage pour humilier des adversaires, des opposants, de simples citoyens assimilés malhonnêtement au Mal (il suffit d’être en désaccord avec les trotskistes ou les communistes pour être qualifié de nazifacho ayant la même fonction) ou, plus rarement, pour désigner ce qui est considéré à juste titre comme le Mal. Il est même étrange que l’on ait dérivé de cet adjectif qui ne veut rien dire, sauf la haine, le nom nazisme, derrière lequel est cachée la nature véritable du socialisme national. Est-ce dû à l’ignorance, à la haine, à la sottise ? Quelle qu’en soit la cause, le danger vient moins de ceux qui sont ainsi désignés ou injuriés que de ceux qui, bien intentionnés (aux dires de ces tartuffes, du moins), usent d’une injure fourre-tout pour ne pas avoir à regarder le Mal en face ou pour détourner sur autrui tout examen de ce qu’ils pensent, disent, croient, font, ont approuvé dans le passé récent.

 

19 février 2006

Lumière des livres 1

 

Le Moyen Age restitué

 

A propos de Régine Pernoud, Lumière du Moyen Age, Grasset, 1944, réédité en 1981.

 

 

Le Moyen Age a commencé à la chute de l’Empire romain (fin du Ve s) et il s’est achevé à la prise de Constantinople par les Turcs ottomans, à peu près au milieu du XVe s. Il a donc duré mille ans. C’est la plus longue période historique de la France, la plus méconnue aussi.

Le mot Moyen Age, dont l’orthographe n’est pas établie avec sûreté, s’écrit tantôt avec un tiret, tantôt sans tiret, tantôt avec un accent circonflexe sur A, tantôt sans accent. C’est un mot récent, postérieur de deux siècles à la fin de la période qu’il désigne. Il est apparu en 1640, en concurrence avec moyen temps, ces deux dénominations traduisant les termes latins usités par les humanistes : media tempestas (1469, tempestas ayant aussi en latin le sens de "moment"), media aetas (1518), media antiquitas (1525). Si on le considère en lui-même, le mot est vague et sans aucun doute méprisant, comme l’atteste l’adjectif moyenâgeux qui en dérive et désigne des choses surannées. Il évoque une période intermédiaire sombre, inconnue, enfouie dans les ténèbres de la barbarie, une époque qui n’a pas de nom qui y soit propre et adéquat (moyen âge est un nom commun), un millénaire qui s’étend entre les deux sommets de la civilisation antique et de la civilisation de l’Europe moderne (à compter de la fin du XVe siècle). En bref, mille ans sont enfermés dans le même sac de barbarie et d’obscurantisme. Le Moyen Age avait déjà mauvaise presse chez les auteurs, historiens ou idéologues, de la Renaissance aux Lumières ; les Romantiques en ont fait l’âge des Goths (ou barbares) ; puis au XIXe s et XXe s, l’idéologie progressiste et républicaine, dans sa lutte contre la monarchie et l’Eglise, a assimilé l’Ancien Régime (XVIe-XVIIIe s) au Moyen Age, faisant porter sur le Moyen Age, déjà accusé de méfaits divers (oubliettes, paysans nourris " d’herbes et de racines ", droit de cuissage et peur de l’an mil purement imaginaires, famines, Cour des Miracles et Charnier des Innocents fictifs, etc.), ce qui était propre ou supposé tel à l’Ancien Régime : l’absolutisme, la Bastille, l’arbitraire, le tiers état exploité, la saleté, les épidémies, l’absence d’hygiène, etc. En bref, mille ans d’histoire ont été condensés dans quelques images d’Epinal, frustes et sommaires, souvent fausses, toujours mal ajustées au réel.

La volonté de Régine Pernoud, chartiste, née en 1909, a été dans les années 1940, quand elle a écrit ce Lumière du Moyen Age au beau titre révélateur, de briser l’image tout idéologique qui a été fabriquée de ce millénaire. Elle s’est évertuée à faire parler les chartes, les vieux manuscrits, en latin ou en ancien français, les enluminures, les vitraux, les œuvres d’art, les cathédrales, et ce, pour présenter les hommes et les femmes de France, du XIe au XIVe s, comme ils se voyaient eux-mêmes, non pas comme les historiens de l’Ancien Régime ou de la République les voyaient, tels quels, sans préjugé ni a priori, sans les verres déformants de l’idéologie moderne.

Ce livre est donc un bain de jouvence. Soixante ans plus tard, il n’a pas pris une ride, même si les idéologues de l’histoire ont érigé tout autour un mur de silence, au sommet duquel ils ont aménagé des brèches, d’où, à coups de carreaux d’arbalète, ils attaquent l’auteur en toute impunité. Car, non seulement Madame Pernoud lit les anciens manuscrits et les œuvres d’art avec bienveillance, mais encore elle sait écrire, et comme tous les savants à l’ancienne mode de France, elle use d’une langue vivante, drue, ferme, qui n’a rien de commun avec le jargon pseudo scientifique des idéologues. Et si elle met tout son soin à bien écrire, dans une belle langue, pleine de verve et d’allégresse, c’est qu’elle a le souci de la France. Ce n’est pas le ressentiment haineux qui l’anime, mais l’humble volonté de rendre hommage à nos ancêtres. Dans ce livre, elle tente de saisir l’essence de la France, ce qu’est la France dans ses fondements, ce qu’ont été les quatre siècles, du XIe au XIVe s, au cours desquels France la douce s’est formée.

La première des idées reçues, toutes faites et fausses, que l’on nous a inculquées se rapporte à la division de la société en trois états ou ordres : clergé, noblesse, tiers état. Selon Madame Pernoud, ce n’est pas ainsi que les hommes du Moyen Age se représentaient la société où ils vivaient : " Dès l’instant où l’on abandonne les manuels (des historiens) pour se plonger dans les textes (de l’époque), cette notion des " trois classes de la société " apparaît comme factice et sommaire ". La base de l’organisation sociale n’est pas l’état ou l’ordre, mais la famille. Quand l’Empire romain s’est effondré et que les invasions ont accru les périls, les hommes du Moyen Age ont cessé d’être des citoyens ou des hommes publics pour se fondre dans leur famille, où ils ont trouvé protection et moyens de survie : la famille, au sens large de ce terme, la lignée ou le lignage, vivant sur les terres ou le domaine qu’elle exploite, la mesnie, le manse, le manoir, mots formés à partir du verbe latin manere qui signifie "rester" : ce qui demeure dans une époque agitée et troublée, ce sur quoi il est possible de bâtir quelque chose de solide, alors que d’incessants bouleversements perturbent la marche du monde.

L’ordre politique est de même nature que la société. Il ne la recouvre pas comme un corps étranger, il s’y intègre. La métaphore du corps est la mieux à même de rendre compte de l’organisation de la société médiévale. L’ordre politique se calque sur elle : les Capétiens, établis en dynastie, forment un lignage semblable aux autres, une famille comme les autres, homologue de celles des serfs les plus humbles. De fait, l’organisation sociale n’est pas codifiée par des lois. Elle est exposée dans les recueils de coutumes ou coutumiers, qui sont une forme de droit naturel et qui ne sont que l’expression de ce qui se pratique dans la société et se transmet d’une génération à l’autre, les coutumes étant adaptées à l’époque troublée et à la mise en valeur familiale des terres ou du domaine.

Or, peu à peu, cette organisation souple a été grignotée, à partir du XVe s, par un autre mode d’organisation, abstrait et général, inventé par les légistes, les fonctionnaires, les militaires, lequel a été imposé par la monarchie absolue sous l’Ancien Régime. La Révolution en a radicalisé les traits, et il a été généralisé dans toute la France moderne, où le droit, la loi, ce qui est écrit et abstrait, la norme imposée à tous, ont fini par faire oublier la souplesse de l’ancienne organisation, l’autonomie qu’elle accordait aux familles et aux unions de familles, et jusqu’à l’idée même de coutume, qui subsiste sous la forme dégradée du folklore dans les costumes locaux, costume et coutume étant à l’origine le même mot. Cette identité verbale révèle ce qu’est la coutume : c’est ce qui convient à notre corps, ce qui l’épouse sans le contraindre, ce qui s’adapte à ce que nous sommes et non à ce que nous devrions être dans l’idéal ou l’utopie, à ce que nous avons l’habitude de faire, non par routine, mais par simple convenance ou adéquation de ce que nous faisons à ce que nous sommes. Dans cette organisation sociale, les hommes ne sont pas liés par la loi écrite, comme dans le cas de la Sécurité sociale où une bureaucratie prélève automatiquement et aveuglément sur nos salaires une somme x, pour l’affecter anonymement à telle ou telle prestation ou à telle ou telle dépense, sans que nous ayons le moindre mot à dire sur ces opérations comptables, bien que, par leur ampleur, celles-ci engagent le destin de millions d’hommes et de femmes. Dans la France médiévale, après le Xe siècle, le lien social, très fort, est toujours individuel, il lie un homme à un autre ou une famille à une autre. Il se fait oralement et suivant un mode ritualisé, sous serment : c’est un engagement mutuel ou réciproque sacré, et tout manquement, qu’il soit le fait du vassal ou du suzerain, du roi ou de ses sujets, du serf ou du baron, vaut une infamie et déshonore non seulement celui qui a manqué à sa parole, mais aussi le lignage. Le droit d’aînesse n’a rien de spoliateur : il assure la présence permanente d’un lignage dans le domaine ou les terres qui lui appartiennent et qui sont incessibles.

Les hommes du Moyen Age n’étaient ni incultes, ni sots : tout ce qu’ils nous ont laissé en matière d’art, de musique, de langue, de sculpture, d’architecture, de foi, de joie de vivre, l’atteste. Certes, beaucoup étaient illettrés, au sens où ils ne savaient pas à quels sons correspondaient les lettres de l’alphabet tracées dans les manuscrits, mais cela ne les empêchait pas d’avoir de la culture, de la mémoire, d’inventer un ordre symbolique, de le perpétuer et de le transmettre. Autrement dit, la France est un pays plus complexe que certains veulent bien nous le faire accroire. La France, à l’image d’un millefeuille, ce sont des strates, déposées les unes sur les autres au fil des siècles, les dernières strates ayant la fâcheuse tendance à étouffer les plus anciennes, qui ne sont pas nécessairement les moins riches de sens : c’est là que la France, et sa langue, s’enracinent.

 

 

18 février 2006

Libéral, libéralisme

 

 

L’adjectif libéral est employé, pour la première fois en français à la fin du XIIe siècle, dans deux sens : a) "qui donne avec largesse, générosité" (1175) et b) "qui convient à un homme de condition libre" (1200), conformément aux sens du mot latin liberalis auquel il est emprunté : "relatif à une personne de condition libre" et "généreux". En latin, il est dérivé de liber qui signifie "de condition libre" et qui s’oppose à servus, "esclave".

La consultation régulière du Dictionnaire de la Langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, révèle les significations premières ou propres et vraies des mots en usage aujourd’hui. Cela tient à ce que Littré, son auteur, s’est attaché à établir le sens des mots en se fondant sur les emplois qu’en faisaient les écrivains des siècles classiques.

Il donne à libéral trois acceptions.

La première est celle que l’adjectif libéral a empruntée au latin. "Qui est digne d’un homme libre", écrit Littré, qui ajoute "ce qui est le sens propre" : il l’illustre de l’exemple "une éducation libérale" et d’un exemple tiré des cursus en vigueur dans l’ancienne Université : arts libéraux (opposé à arts mécaniques), ceux qui exigent une intervention grande et continuelle de l’intelligence. Littré précise que "l’origine de cette dénomination est dans l’ancien préjugé contre le travail manuel, regardé comme indigne d’un homme libre, vu qu’il était dévolu aux esclaves".

La deuxième acception est une "extension naturelle du premier sens", dit Littré. Libéral signifie "qui aime à donner", sens qui est conservé dans le nom libéralités. C’était aussi un des sens de l’adjectif latin liberalis. Littré illustre ce sens par quelques exemples, dont ceux-ci : "Le Seigneur est libéral envers ceux qui lui donnent, et il vous en rendra sept fois autant" (Sacy) ; "Un avaricieux qui aime devient libéral et il ne se souvient pas d’avoir jamais eu une habitude opposée" (Pascal). C’est d’ailleurs le seul sens que les Académiciens relèvent dans les quatrième (1762) et cinquième (1798) éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "qui aime à donner, qui se plaît à donner". Les exemples cités sont  "généreux & libéral, libéral envers les gens de mérite, la nature lui a été libérale de ses dons, être libéral de louanges, il a l’humeur, l’inclination, l'âme libérale, tous les Princes de cette race-là ont été extrêmement libéraux, on ne peut pas dire que les prodigues soient véritablement libéraux, il y a grande différence entre un homme prodigue & un homme libéral".

Autrement dit, pendant plusieurs siècles, du XIIe à la fin du XVIIIe siècle, libéral n’a eu que deux sens en français : ou bien "digne d’un homme libre", ou bien "généreux". Ces deux sens sont positifs, flatteurs, mélioratifs.

Le troisième sens est celui qui est en usage aujourd’hui encore dans les discours politiques. Pour Littré, être libéral, c’est être "favorable à la liberté civile et politique et aux intérêts généraux de la société". Dit en d’autres termes, c’est étendre à la vie en société les valeurs de liberté et de générosité qui étaient, jusque-là, individuelles. Littré cite comme exemples "opinions libérales, institutions libérales, le parti libéral". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1835), le mot est défini de la même manière : "qui est favorable à la liberté civile et politique".

Littré fait suivre l’étude de sens d’une longue remarque portant sur l’emploi de libéral en politique. Il se demande qui a donné pour la première fois à ce mot le sens de "favorable à la liberté civile et politique et aux intérêts généraux de la société". Il cite Balzac qui, dans La Vieille Fille, en attribue la paternité à Mme de Staël et à Benjamin Constant ; il cite Sainte-Beuve, qui penchait pour Chateaubriand. Selon Littré, ce sens "date au moins du Consulat" : "c’est un mot que les hommes du gouvernement avaient perpétuellement à la bouche". Dans la période dite du Consulat, les gouvernants de la France d’alors ont tenté de mettre définitivement fin aux excès de la Révolution et d’empêcher que la Terreur ne se reproduise. S’opposant aux "terroristes" qui rêvaient de réduire les Français aux fers, ils se disaient "libéraux" - favorables à la liberté civile et politique. En réalité, cet emploi apparaît au milieu du XVIIIe siècle. Il est antérieur de près d’un demi-siècle à l’usage qu’en faisaient, selon Littré, les gouvernants du Consulat.

Ce que nous apprend l’histoire de la langue française, c’est que libéral a des sens positifs. Le premier, "digne d’une personne libre", est sinon social, du moins en rapport avec un statut juridique défini par la liberté : c’est la qualité de celui qui n’est ni esclave, ni serf, ni prisonnier. Le second sens relève de la morale la plus haute : le préalable à toute générosité est la liberté. C’est parce que les hommes sont libres qu’ils peuvent donner de leur temps ou de leur argent à autrui ou pour telle ou telle cause.

Il a fallu six siècles pour que libéral prenne un sens politique, c’est-à-dire pour que la liberté ne soit pas seulement un statut juridique individuel, mais qu’elle soit étendue à tous les citoyens d’un pays et à la société qu’ils forment.

 

Il est évident que le sens actuel, méprisant et parfois même injurieux, qui est donné à libéral et de son dérivé libéralisme ne plonge pas ses racines dans l’histoire de la langue française ou, si l’on considère que la langue française est aussi la France, dans l’histoire de France. C’est un sens "polémique", au sens propre de combat qui vise à jeter le discrédit sur les adversaires. Libéral et libéralisme se sont chargés de mépris à partir du moment où les thèses marxistes ont été importées en France. Autrement dit, depuis que la liberté n’est plus considérée comme le seul principe fondateur de notre pays, ces deux mots ont perdu leur sens positif. Ils ont basculé dans la négativité et ils sont devenus des taches à effacer.

17 février 2006

Activiste, activisme

 

 

Le spécialiste de l’Islam, Olivier Roy, refuse de désigner par les mots criminels ou tueurs les auteurs des attentats de Londres, leurs complices, leurs inspirateurs (Le Figaro du 30 juillet 2005) ; il les qualifie d’activistes.

Ce mot, qu’il soit employé comme adjectif ou comme nom, est récent. Littré ne relève ni activiste, ni activisme. Il n’existe pas d’article activiste dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Le mot est attesté en 1916 à propos des Flamands ou "flamingants" qui militaient pour que la langue flamande ne soit plus tenue en Belgique pour un patois sans intérêt. Il n’y a rien de commun entre un individu généreux qui défend une langue méprisée et un autre, plein de haine, qui pose des bombes dans une voiture du métro pour faire le plus de morts possible. Ils sont aussi différents l’un de l’autre et incompatibles que l’eau et le feu, ce qui n’empêche pas certains de les désigner du même nom.

Dans le Trésor de la Langue française, le nom activiste reçoit trois acceptions. C’est ou un partisan de l’action directe ou le propagandiste d’un mouvement politique ou syndical ou un extrémiste, notamment en parlant de membres d’organisations d’extrême droite. Aucun de ces sens n’est propre à l’islam ou aux musulmans. Dans ce même dictionnaire, le nom activisme désigne des idées, des comportements, des doctrines qui sont apparues et se sont développées en Europe. On peut le regretter certes. En politique, c’est la "doctrine ou la méthode d’un mouvement politique ou syndicaliste préconisant l'action directe", comme l’ont été l’activisme flamingant, l’activisme finlandais ou l’activisme de ceux qui s’opposaient à ce que l’Algérie devienne indépendante.

L’abîme qui sépare l’adhésion à une doctrine politique et des crimes de masse, de guerre ou contre l’humanité a beau être profond, cela ne dissuade pas certains islamologues de le franchir allègrement. Leur obsession est d’inscrire les crimes commis par les musulmans dans l’histoire de l’Europe ; ce faisant, ils en font des crimes spécifiquement européens ou occidentaux et ils en exonèrent ainsi l’islam (cf. les notes "born again islamistes", "martyrs", "jeunes occidentalisés", "intégrisme", "fondamentalisme"). Les manipulations de sens auxquelles ils se livrent sans vergogne n’ont pas d’autre but que de faire porter la faute sur les victimes.

 

16 février 2006

Culture

 

 

Il suffit de comparer le Dictionnaire de la Langue française de Littré au Trésor de la Langue française pour mettre au jour l’ampleur des changements qui affectent notre langue. Le premier de ces dictionnaires date de la seconde moitié du XIXe siècle, le second de la seconde moitié du XXe siècle. Un siècle les sépare. C’est peu. Entre ces deux dictionnaires, se sont succédé quatre ou cinq générations de Français.

Dans ces dictionnaires, c’est l’article culture qui révèle le plus clairement l’ampleur des changements survenus. Littré traite des acceptions de ce nom dans une page d’une seule colonne ; dans le Trésor de la Langue française, un siècle plus tard, cinq colonnes sont nécessaires pour en épuiser les sens. Littré ne distingue que quatre acceptions, le Trésor de la Langue française une quinzaine. Littré ne relève pas l’adjectif culturel, le Trésor de la Langue française y consacre une colonne, autant de place que Littré à culture. Il est vrai que culturel n’est attesté qu’en 1907 chez Claudel. Encore est-ce au sens étroit et particulier de "relatif à la culture religieuse". Ce n’est qu’en 1927 que l’adjectif prend un sens général chez Maritain. L’acception figurée et non agricole (la culture définie par le culturel et non par le cultural) de culture est glosée en quelques lignes dans le Dictionnaire de Littré ; il faut trois colonnes au Trésor de la Langue française pour l'exposer.

Les acceptions du nom culture chez Littré sont, pour trois d’entre elles, "agricoles". C’est, conformément à l’étymon latin, le travail de la terre. La culture est "l’ensemble des opérations propres à obtenir du sol les végétaux dont l’homme et les animaux ont besoin". Ainsi on dit "la culture du blé, du tabac, de la garance, du vin". Cette première acception occupe plus de la moitié de l’article. Dans un deuxième sens, culture a pour sens "terrain cultivé", comme dans "l’étendue des cultures" ou "on a constaté le bon état des cultures". Le troisième sens est "l’action de cultiver un végétal, un produit de la terre". Le quatrième sens n’est pas tout à fait le sens moderne. Au "sens figuré", dit Littré, on emploie le nom culture pour une activité de l’esprit. Une analogie est établie entre le travail du paysan qui laboure et ensemence sa terre et l’activité de l’esprit qui apprend, s’instruit, s’affine, s’enrichit. Ce que remarque Littré, c’est que culture, dans ce sens figuré, est toujours suivi d’un complément :  la culture des lettres, des sciences, des beaux-arts". Il n’est jamais employé absolument : on cultive les belles lettres comme un paysan le blé ou le chanvre. C’est ainsi que Cicéron entendait les mots cultura animi ou "culture de l'esprit" (cf. l’analyse qu’en fait Hannah Arendt, dans Crise de la culture). En français classique, le nom, assez peu employé, est transitif, alors qu’il est intransitif en français moderne : c’est la culture, et non la culture des lettres ou l’art de cultiver les lettres. Cette acception figurée est illustrée de trois citations : "la culture des bonnes lettres" (Patru), "abandonner la culture des lettres" (D’Alembert), "si la culture des sciences est nuisible aux vertus guerrières, elle l’est encore plus aux qualités morales" (J-J Rousseau). Le nom culture, précise Littré, a un sens proche de celui d’instruction ou d’éducation, comme dans "un esprit sans culture, la culture du cœur, des sentiments".

De fait, les dictionnaires révèlent plus clairement que des exposés savants que la France a changé de paradigme. En un siècle, les Français ont troqué le travail de la terre (entendue au sens de sol ou de glèbe : labourer un champ, en briser la terre, biner, piocher, etc.) contre la spéculation hors sol. Le matériel s’est fait immatériel. La culture des lettres, sciences et beaux-arts s’est muée en culture sans objet ou culture tout court ou culture intransitive. Nous avons basculé d’une civilisation du travail à une civilisation de l’ennui. L’agriculture a été supplantée par les loisirs. Les champs (qu’on labourait) ayant disparu, il n’y a plus de champs que de recherche.

Ce que montre le Trésor de la Langue française, c’est que le mot français culture s’est peu à peu chargé des significations du mot allemand Kultur. Kultur désigne un "mode-système" de vie, ce qui ne peut signifier que "mode de vie" qui fait système, qui forme un tout ou qui englobe tout. Chez Littré, seuls les lettres, les sciences, les beaux-arts étaient de la culture. Aujourd’hui, tout est culture, le rugby, la pêche à pied, l’islam, la pétanque, etc. La culture est partout ; il n’y a rien qui ne lui échappe. Une citation illustre cette extension à tout de la culture. "Demandons-nous d’abord en quoi consiste ce qu’on appelle culture ou civilisation. On sait que les auteurs russes et allemands ont coutume d’opposer ces deux notions. Pour notre présente étude, nous pouvons les employer comme synonymes. Nous dirons que la culture ou la civilisation, c’est l’épanouissement de la vie proprement humaine, concernant non seulement le développement matériel nécessaire et suffisant pour nous permettre de mener une droite vie ici-bas, mais aussi et avant tout le développement moral, le développement des activités spéculatives et des activités pratiques (artistiques et éthiques) qui mérite d’être appelé en propre un développement humain". (Maritain, Humanisme intégral, 1936).

Tout ce qui est humain est culture. Le nom était transitif, il est intransitif. Il était modeste, il est totalitaire. Il touchait les seuls lettres, beaux-arts, sciences, il se rapporte à tout. Bismarck, le premier peut-être, a martelé le sens totalitaire de Kultur, en mobilisant les siens en faveur du Kulturkampf, "le combat pour la Kultur" ou pour un mode de vie allemand et qui fondât un nouveau système politique. De fait, la culture a changé "de nature". Elle était aimable et sans prétention, elle s’est chargée de morgue hautaine. Elle était analogue au travail du paysan, elle est devenue un Système, un Etre, une Masse, une Identité.

 

15 février 2006

Mythologies intellotes 4

 

Petits intellos deviendront grands

 

 

En septembre 1980, Le Débat publie, dans sa quatrième livraison, les résultats d’une enquête "de quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ?". Vingt-quatre jeunes intellectuels qui étaient censés avoir un bel avenir (et qui l’ont eu) ont répondu à la question de la revue. Ils avaient vingt ans en 1968. Ils appartiennent à la génération du baby-boom, de la société de consommation, des barricades de la rue Saint-Jacques, des AG interminables de la Sorbonne enfumée. Les rédacteurs de la revue le reconnaissent volontiers, qui mettent en parallèle leur enquête et celle d’Agathon à la veille de la Première Guerre Mondiale, laquelle est " un intéressant témoignage encore consulté sur l’état d’esprit de la jeunesse d’avant-guerre ". Bref, cette enquête est aussi le portrait d’une génération.

Intitulant leur contribution " déscolariser l’intelligentsia ", Bruckner et Finkielkraut pensent que les intellectuels perpétuent, adultes, des modes de raisonnement scolaires - pas de n’importe quelle école, pas de la communale ou des écoles privées, mais des classes préparatoires aux grandes écoles des grands lycées de Paris. Tous ou presque tous sont agrégés de philosophie ou de lettres ou anciens élèves de l’X, ENS, HEC, et doctorants ou fraîchement reçus au grade de docteur (à 29 ans, Ferry a soutenu une thèse sur la philosophie politique de Fichte). Ils sortent de l’école ou y sont encore comme professeurs. Une des habitudes prises à l’école est de citer des auteurs prestigieux, qu’ils aient été ou non lus. Ainsi, à longueur d’articles, apparaissent les noms des auteurs au programme dans les classes terminales ou en khâgne dans les années 1960-70 : Nietzsche, Kant, Musil, Rimbaud, Marx, Claudel, Hegel, Fichte, Heidegger, comme si les références se limitaient à ce qui a été enseigné dans une classe. En six pages, Adler réussit à citer plus de trente noms, philosophes, historiens ou grands hommes (dont je ne doute pas qu’il ait lu les œuvres), de sorte que son article s’apparente plus à une nomenclature d’ancêtres qu’à une réflexion. A lire les 85 pages du Débat, la tâche à laquelle Bruckner et Finkielkraut invitent on ne sait qui, peut-être eux-mêmes, leurs collègues ou leurs maîtres, s’annonce difficile et l’injonction " déscolariser " reste un vœu pieux, tant ces intellectuels pensent en bons élèves qu’ils sont ou ont été. Les automatismes scolaires ne se sont pas évanouis, à peine le lycée fini. L’essentiel est de faire savant, par exemple en employant des mots latins, anglais ou allemands : horresco referens, ne varietur, anno 1932, ansprechen, aus der Teutschen Urwalde, Weltgeist, Aufklärung, rock culture. De même, les phrases entières des auteurs allemands ou anglais sont citées de préférence dans la langue d’origine : Wo es war, soll ich werden ; no future ; Because we are friends of democracy, we are not allowed to be flatterers of democracy ; Ich liebe die Unwissenheit um die Zukunft, etc. Ainsi, ces citations, dont une traduction révèlerait la platitude effrayante, conservent leur cruelle insignifiance.

La langue de l’école (le latin) et celle de la philosophie (l’allemand) ne suffisent pas. Il faut y ajouter de l’obscurité ou de la langue de bois, condamnées par Jacob, qui est persuadé, à juste titre semble-t-il, que la philosophie enseignée en khâgne dans les années 1960-70 et qui a formaté ces intellectuels est pleine de " passages rigoureusement incompréhensibles ", dont la raison d’être est d’avoir fait passer un " bon moment " à leurs auteurs. " Nous avons répété sur la mort de l’homme, sur les pratiques discursives, sur les modes de production théorique, sur la déconstruction du logocentrisme de la métaphysique occidentale, sur les défilés du signifiant, sur le bruit des machines délirantes, des phrases oraculaires dont nous ne savions jamais ni quelles propositions elles exprimaient ni quelles étaient leurs implications ". Lisons ceci à haute voix et méditons-en le sens, à condition d’en saisir une miette : " La culture, espèce de nature-histoire, d’individu-communauté, d’absolu-relatif, déploie le mirage de cette technodémocratie qui ne peut s’étayer que d’une " nature " ou d’une " institution vraie de l’homme " toujours rejetée à distance d’elle-même, dans une dérive qui tantôt la disperse, tantôt l’exauce, et toujours s’en prévaut en la violant ". Ou encore, selon Philippe Raynaud, quatre des phares le plus souvent cités, Popper, Adorno, Habermas, Wittgenstein, auraient exprimé le " refus d’éliminer le sujet fini du discours que celui-ci construit ". Cette phrase a trois ou quatre constructions possibles et donc trois ou quatre sens possibles. Ou c’est le sujet que l’on élimine du discours (complément de lieu) ; ou c’est le sujet du discours (complément déterminatif) que l’on élimine. Qui construit quoi ? C’est le sujet qui construit le discours ou c’est le discours qui construit le sujet. Pauvres Popper, Adorno, Habermas, Wittgenstein, qui écrivent dans une langue réputée obscure et dont la pensée, exposée en français, langue supposée claire de nature, se transforme en amphigouri, avec des constructions vicieuses à foison.

Une opinion répandue partout consiste à croire qu’il existe un divorce entre l’école, qui est censée enseigner le passé et la tradition, et les avant-gardes esthétiques et politiques. A l’école, le classique ; hors de l’école, dans la rue, le moderne. Il n’en est rien. Les intellectuels ont beau reproduire les modèles scolaires, ils n’en connaissent pas moins les tics d’avant-garde. Ils ont peut-être lu les auteurs classiques. Une chose est certaine : ils ont lu les formalistes à la mode. Outre le charabia et l’amphigouri, ils ont pour tics les italiques, les parenthèses, les majuscules, sans que jamais l’usage de ces signes soit justifié, car ces tics n’existent que sur le mode de l’abus, comme s’il s’agissait de lancer un signal destiné à se faire admettre dans une confrérie et obtenir une rapide reconnaissance. En quatre pages, Raynaud réussit à écrire en italiques vingt-cinq mots, expressions ou phrases, des plus communs aux plus rares, sans raison apparente. C’est un record. Tous abusent des parenthèses. Ils mettent tout et n’importe quoi entre parenthèses : des mots isolés, des noms propres, des phrases courtes, des phrases longues, des citations. Dans l’imprimé, les parenthèses rompent la continuité de la phrase. Or, c’est justement parce qu'elles sont des indices visibles de rupture qu’elles foisonnent dans ces textes. Ainsi, elles laissent accroire que les intellectuels, comme Socrate, Jésus-Christ, Marx, etc., sont en rupture - " idéologique ", cela va de soi, mais avec quoi ? -, qu’ils ont basculé dans la dissidence avec tout ce qui est établi, que, tenant, fût-ce dans la seule ponctuation, ce discours de rupture, ils suivent l’enseignement de Bachelard, corrigé par Althusser, sur la coupure épistémologique (dont le mérite est d’avoir connu un succès massif dans les années 1960) ou ils font (sans rire) la lutte des classes dans l’idéologie. De même, tous multiplient, comme s’ils écrivaient en allemand, les majuscules à l’initiale des noms, transformant ces noms en leurres, en pseudo-concepts, en illusion de concepts (je ne comprends pas en quoi le Sens et le Maître sont des concepts) ; en fait, en entités, absolues et absolutistes, de droit divin et totalitaires, comme le Mal, le monstre Etat ou le Léviathan biblique, diabolisées ou sataniques. Ainsi, ils se donnent le beau rôle. Les voilà métamorphosés, par la seule vertu d’une majuscule, en nouveaux Saint-Georges au courage d’exception (ils sont les seuls à rompre la lance avec l’ennemi), personnages de fresques sulpiciennes, combattant ces monstres majuscules qui sont nommés le Maître, le Logos, le Rien, le Savoir, l’Homme, le Sens, le Système, la Marge, la Raison, comme, dans les épopées italiennes et en vers, Orlando Furioso combattait le Mal, le Diable, l’Infâme.

Les journalistes font accroire que les jeunes gens qui avaient vingt ans en 1968 se seraient attaqués à l’ordre établi. On les croit ou on les dit insolents, impertinents, persifleurs ; ils sont révérencieux, conformistes, soumis. Que je m’explique. Ce qui caractérise la quasi totalité de ces articles, c’est la déférence pour les auteurs reconnus, entrés dans le panthéon des philosophes, légitimés par l’école, en particulier par les classes préparatoires. Ils admirent tous, sauf peut-être Emmanuel Todd, né en 1951, qui était trop jeune en 1968 pour participer aux événements de mai, les grands génies qui philosophent en langue allemande, Kant, Marx, Hegel, Fichte, et surtout les modernes, Heidegger, Nietzsche, ceux de l’école de Francfort ou de l’école de Vienne. Ne les citent-ils que pour la montre ? La lecture de ces articles ne permet pas d’en décider. Le fait est qu’ils citent leur nom avec respect, estime, déférence, comme un courtisan son Roi ou un valet son Maître. Celui qui va le plus loin dans l’abaissement respectueux est sans aucun doute Adler, mais Pasquet, Raynaud, Rosanvallon, Ferry ne sont pas loin de le dépasser. Ils sont révérencieux envers les auteurs morts ou qui ont achevé leur carrière et, en conséquence, avec qui ils n’entrent pas en concurrence ou en compétition, sinon après leur propre mort, devant la postérité. Autant ils embaument de déférence les morts, autant ils dissolvent dans l’acide du mépris les vivants, ceux qui, en 1980, avaient plus de cinquante ans, et qui ont été les maîtres-à-penser des années 1950 et 1960. Dagognet, Ricoeur, Benveniste, Derrida, Foucault, Barthes, F. Jacob, Lacan, Aron sont étrangement absents du panthéon. Sartre et De Beauvoir aussi. Peut-être, parce qu’ils ne sont pas Allemands, mais surtout parce qu’ils sont encombrants. Quoi qu’il en soit, ces maîtres sont dénigrés. Murard et Zylberman dénoncent " l’épuisement des oracles ", les " régressions ", les " scléroses " ; Bruckner et Finkielkraut, le " solipsisme " de ceux qui les ont précédés sur le chemin de la pensée, " la scolarité perpétuelle ", le discours critique qui est à lui-même sa propre fin, les Lumières devenues folles. " Nous habitons, écrivent-ils dans une charge féroce, une petite paranoïa que nous revêtons des grands noms d’Universel, de Fascisme et de Résistance ". Pierre Jacob avoue : " Les gens de ma génération, qui ont étudié la philosophie en France à la fin des années 1960, se sont, à mon avis, engagés pour la plupart (bien et sous-entendu : sauf lui) sur de fausses pistes ". Que signifie cette vénération pour quelques-uns fondée sur le mépris de tous les autres ? A mon sens, elle s’inscrit dans la stratégie " ôtez-vous de là que je m’y mette ". En 1980, pour les intellectuels âgés de trente ans, la chasse aux sinécures est ouverte. Presque tous sont fonctionnaires. Leur ambition est de faire carrière dans l’appareil d’état ou dans les services publics. De fait, leur stratégie a réussi d’autant plus que, se disant de gauche, ils ont bénéficié de l’arrivée des socialistes au pouvoir. Aujourd’hui, les voici professeurs d’Université, non pas à Avignon, mais à Paris. A quoi il convient d’ajouter la production d’émissions télé et de radio, des positions importantes dans l’édition, la direction de revues prestigieuses. Ils ont un nom, ils sont reconnus. On les invite à parcourir le monde en mission à l’étranger, on leur offre, comme à des stars du showbiz, de substantiels cachets pour discourir en public ou des piges gratifiantes pour écrire dans la presse.

Sont-ils de bons élèves ? A lire les réponses, on est en droit d’en douter. La qualité qu’un bon élève est censé manifester dans les pensums de ce type est, outre la maîtrise de la langue, l’aptitude à analyser une question et à la comprendre. Ci-dessus, un beau spécimen de tératologie verbale a été cité. Inutile de revenir là-dessus. La question posée " de quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ? " a rarement été analysée, volontairement ou par manque de réflexion. L’un fait comme si on lui demandait de prédire l’avenir et se métamorphose en un Nostradamus de gare. Un autre répond sur le passé; un troisième sur le présent; un quatrième élude la question (c’est peut-être la réponse la plus intelligente); un cinquième multiplie les injonctions : les il faut que, on doit, il n’y a qu'à, etc. Mongin représente " le nouveau paradigme intellectuel ", non pas en dressant une liste (ce qu’est un paradigme), mais en dessinant un triangle qui reproduit le fameux triangle sémiotique à trois sommets : signifiant, signifié, référent, y affectant des pôles " nouveau paradigme intellectuel ", " médiations institutionnelles ", " nouvelles sensibilités, nouvelle esthétique ", sans que soient expliqués les rapports entre ces " pôles ", lesquels pourtant sont censés " s’articuler ". Méritent-ils vraiment, pour d’autres qualités que l’imitation des tics d’écriture à la mode ou la protection du pouvoir politique, cette carrière rapide ? On est en droit d’en douter. L’avenir imaginé en 1980 est franchement risible. On annonçait que le marxisme et la pensée Althusser avaient un avenir radieux, que le communisme ferait la guerre à l’Occident, que les démocraties étaient en péril, que la Nouvelle Droite menaçait les libertés que quelques hommes courageux, de 1940 à 1944, avaient arrachées par les armes aux nazis, que le libéralisme sauvage allait triompher, G. Dupuy, le journaliste de Libération, prévoyant (et, semble-t-il, il le souhaitait aussi), que serait privatisée la vie intellectuelle et défonctionnarisés les intellectuels, alors que la divine surprise – qu’aucun n’osait espérer, tant il paraissait certain que Giscard serait réélu – qu’a été la victoire de Mitterrand a rendu cela caduc et n’a fait que renforcer ce qui semblait condamné. Le passé n’est même pas analysé. On brandit les bannières comme dans les processions. Les icônes des ancêtres sont agitées, les mêmes slogans ressassés : affaire Dreyfus, Jaurès, le socialisme et la paix ou le capitalisme et la guerre, la gauche unie, la classe ouvrière régénératrice, les intellectuels engagés qui détiennent la Vérité, mais qui restent silencieux (par ignorance ou veulerie) sur le passé nauséabond de Marchais et de Mitterrand, qui s’étaient engagés en 1942, le premier dans la collaboration en Allemagne même avec l’industrie militaire du Reich nazi, le second dans la complicité à Vichy avec des criminels contre l’humanité. Rien de ce qui a été annoncé ne s’est réalisé ; rien de ce qui devait être l’avenir intellectuel ne s’est avéré. La prédiction la plus comique est celle d’Adler. Pour lui, " les ouvriers d’industrie sont les forces motrices de la démocratie ", " le cœur et le cerveau du prolétariat mondial existent là où (en France et en Allemagne) la classe ouvrière est la plus concentrée, la mieux organisée ". Il conclut : " S’il est un avenir auquel je crois dur comme fer, c’est bien à celui-là ", ajoutant prudemment : " le lecteur me pardonnera de demeurer un peu elliptique sur les moyens immédiats de sa mise en œuvre ". La robotisation et les délocalisations décidées Mitterrando regnante ont quasiment fait disparaître la classe ouvrière, les survivants préférant accorder leur suffrage à l’extrême droite plutôt qu’à la gauche, appliquant la vieille sagesse des nations : chat échaudé craint l’eau froide. Aucun des événements survenus dans les années 1980-1990 et des effets qu’ils ont eus sur la vie intellectuelle n’a été prévu, ni même soupçonné, ni la chute annoncée du communisme, ni l’effondrement prévisible des mythes tiers-mondistes (dont Dupuy se fait le chantre), ni la toute puissance montante du nazislamisme qui se répandait partout, dès 1960-70, sans que quiconque s’y opposât, ni le retour des identités culturelles à leur essence, à savoir le racisme haineux. Tout était faux. N’était vrai que le désir de carrière.

De cet ensemble terne, deux auteurs se dégagent, Bizot et Todd, qui, en 1980, se situaient aux marges de l’intelligentsia, parce que, ayant vécu quelque temps à l’étranger, ils connaissent effectivement le monde, lequel, pour eux, ne se borne pas au triangle sacré Sébastien Bottin, Saints-pères, Sorbonne. Bizot a bien analysé en termes synthétiques trois des phénomènes qui sont devenus majeurs dans les années 1980-90 : le Sud (axe Brasilia-Lagos-New-Dehli-Singapour) connaît une explosion démographique et économique qui menace la suprématie supposée, plus fantasmée que réelle, de l’Occident et qui fait du Sud à terme le nouveau centre du monde ; la " rock culture " et ce qui y est lié (communication, images, sons, vidéo, multimédia) s’étend partout et devient le fondement d’une nouvelle culture, prétendument universelle ; le " global village ", ainsi créé et dont la gauche au pouvoir s’est faite le chantre, risque de produire partout des réactions identitaires et nationalistes. Le second, Emmanuel Todd, a bien compris que l’intelligentsia se haïssait (le " masochisme verbal "), comme, dans les années 1930, Drieu La Rochelle ou Brasillach, et ignorait ce qu’a été effectivement la pensée française de la fin du XIXe s, laquelle est à l’origine de l’histoire des mentalités (et quantitative) et de la sociologie aronienne. Ce qui frappe Todd (et il a le courage de l’écrire), " c’est l’alignement culturel de la France, autrefois exportatrice de pensée et de théorie, sur les nations et écoles étrangères, signe certain d’un affaiblissement ", lequel, au cours des dernières années, sous la direction du tandem Mitterrand et Lang, n’a fait que s’accentuer et s’étendre au cinéma, à la musique, à la littérature.

 

Que conclure de ce portrait de groupe ? Dire sa nausée ? Il vaut mieux se souvenir de ce que savent les habiles depuis qu’il y a des hommes et qui pensent, à savoir que la notoriété ne fait pas nécessairement la lucidité, qu’une belle carrière n’est pas nécessairement due au talent, que les académies, les universités, les grandes maisons d’édition sont hantées de médiocres, qu’un important tirage ne fait pas un grand écrivain, que les pensions accordées jadis par le Roi, aujourd’hui par l’Etat, ne vont pas aux artistes, mais aux courtisans : bref, que la pensée emprunte des chemins de traverse, plus ceux de l’école buissonnière que ceux des khâgnes ou de l’agrégation.

 

 

14 février 2006

Tirer les marrons du feu

 

 

Dans le français actuel, l’expression tirer les marrons du feu a un sens opposé à celui avec lequel elle est attestée depuis trois siècles au moins. Aujourd’hui, pour la plupart d’entre nous, tirer les marrons du feu, c’est saisir dans le feu (donc se trouver dans une situation risquée ou périlleuse) les marrons grillés (de bonnes choses) pour les manger. Le risque profite à qui le prend. Celui qui ose affronter un danger est payé en retour de son courage.

Or, l’expression a une tout autre signification. Elle ne signifie pas que les risques profitent à ceux qui les prennent, mais à une tierce personne, manipulateur, spéculateur, attentiste, malin, qui tire un gros avantage de la mise en péril d’autrui. En réalité, celui qui se brûle les doigts le fait à son détriment et au seul bénéfice d’un tiers, plus rusé que lui. C’est ce sens qui est relevé dans le Trésor de la langue française : "Par allusion à la fable de La Fontaine Le Singe et le chat", tirer les marrons du feu (pour quelqu’un), c’est "entreprendre une action difficile, risquée, pour le seul profit d’autrui, sans bénéfice personnel". Deux citations illustrent clairement ce sens : "Quand nous aurons, sur notre sol français, une solide armée américaine pour prendre la relève, alors nous pourrons souffler un peu, et attendre en spectateurs que l’Amérique nous tire les marrons du feu !" (Martin du Gard, qui fait allusion à la guerre de 1914-1918 et à l’intervention des Américains en 1917) et "Les révolutions se font toujours de la même manière, par des niais qui s’imaginent travailler pour eux-mêmes et qui tirent les marrons du feu pour les autres" (Mérimée). Mérimée est un homme lucide. Combien de naïfs qui croyaient "changer la vie" en 1981 ont tiré les marrons du feu au bénéfice des seuls éléphants du Parti socialiste ? Combien de naïfs qui croyaient faire la révolution en chassant de l’école la culture (classique ou bourgeoise) ont tiré les marrons du feu pour Bouygues, Vivendi ou Canal + et pour tous les pires ennemis de la culture ? Combien de naïfs qui croyaient enrichir l’Europe des différences ont tiré les marrons du feu pour les fous furieux de l’islam ?

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré donne à l’expression à peu de choses près le même sens figuré : "Tirer les marrons du feu avec la patte du chat ou, simplement, tirer les marrons du feu, faire adroitement servir une personne d’instrument pour parvenir à des fins où il y aurait peine, inconvénient, danger".

Il y a pourtant une différence entre les deux dictionnaires. Pour Littré, la personne qui prend des risques est utilisée comme un instrument ou un moyen (celui qui mange les marrons ou ramasse la mise est de toute évidence un manipulateur cynique qui "fait adroitement servir" autrui à la réalisation de ses propres et seuls intérêts, ce que la morale réprouve), alors que, dans le Trésor de la Langue française, c’est l’occasion qui fait le larron : il n’y a pas de la part de celui qui s’empare du magot de volonté cynique d’utiliser autrui dans ce but.

Le sens a évolué. A l’origine, il est cynique. Dans le Trésor de la Langue française, le cynisme est gommé, l’expression exprime la simple immoralité. En français actuel, le cynisme et l’immoralité ont été effacés par la morale. Le paradoxe consiste en ceci : la morale triomphe dans les mots, même là où il n’y en avait pas, comme dans tirer les marrons du feu, alors qu’elle a disparu de la vie réelle. Ce que dit notre langue, c’est que nous sommes attachés à la morale, mais dans la seule langue, symboliquement, donc de façon fictive. Chassée par la porte, la morale est rentrée par la fenêtre. Elle avait une réalité, ce n’est plus qu’un fantasme.

 

13 février 2006

Centrisme

 

Centrisme n’est pas seulement un nom qui est en usage dans le vocabulaire de la politique, c’est aussi un élément qui forme de nouveaux noms. Ainsi égocentrisme, ethnocentrisme, logocentrisme, etc. sont composés de mots latin ou grecs (respectivement "moi", "ethnie", "discours") et de centrisme. Une fois que le mode de formation est en place, il peut être exploité quasiment sans limite pour former des noms, tels européocentrisme, occidentalocentrisme, logocentrisme, franco-centrisme, phonocentrisme, écocentrisme (admiration béate vouée au philosophe et auteur de livres à succès Umberto Eco). L’élément centrisme désigne un défaut ou un abus qui biaise les jugements ou trouble les comportements, comme l’atteste le nom égocentrisme, apparu dans la langue française récemment, puisqu’il est employé pour la première fois dans le roman de Proust A l’ombre des jeunes filles en fleur (1918) : c’est le premier des mots composés avec centrisme. Egocentrisme appartient d’abord au vocabulaire des "sciences humaines et sociales". Mais il n’est plus réservé aux psys ; les personnes "cultivées" (Bac + 5 ou + 8, comme disent les bourdivins) en usent aussi. L’égocentriste a un moi déformé et malade, puisqu’il n’envisage autrui, lui-même, les choses, le réel, qu’à partir de lui et de ses propres intérêts, comme s’il était le nombril du monde. "Et moi, et moi, et moi", revendique-t-il sans arrêt.

En 1956, est formé ethnocentrisme, qui a connu un immense succès dans les années qui ont suivi. C’est la glorification de l’ethnie ou de la race à laquelle appartient ou est censé appartenir celui qui est ainsi désigné. Le moi se gonfle jusqu’aux dimensions du groupe. Il est la grenouille qui veut se faire plus grosse que le troupeau de bœufs. Dans le Trésor de la Langue française, il est défini comme un "comportement social et (une) attitude inconsciemment motivée qui conduisent à privilégier et à surestimer le groupe racial, géographique ou national auquel on appartient, aboutissant parfois à des préjugés en ce qui concerne les autres peuples". Le glorification d’un groupe se fait au détriment des autres groupes. L’ethnocentrisme a poussé les Allemands à chanter à tue-tête Deutschland über alles. L’Allah akbar des musulmans est de la même farine. C’est de l’égocentrisme racial. La première attestation illustre l’usage qui en est fait. Dans Tiers Monde (1956), R. Linton dénonce dans les mots pays sous-développés la présence dans l’esprit des Occidentaux de préjugés méprisants envers les pays pauvres : ces préjugés seraient nourris par leur ethnocentrisme impénitent et congénital.

L’élément centrisme vaut condamnation. Pourtant, il n’y a aucune raison objective, sinon l’idéologie, laquelle n’est pas une raison, mais une Bête, pour que centrisme accuse et condamne. En effet, il réfère à une propriété essentielle du langage, laquelle consiste, chez un sujet parlant, vous, moi, n’importe qui d’autre, à s’approprier la langue et, en disant je ou en énonçant, à poser en face de soi l’existence d’autrui ou de l’autre  : tu, qui, à son tour, dit je et énonce. C’est en énonçant – en faisant de lui-même le centre du monde - que n’importe quel homme, fût-il noir ou afghan, pose que ses semblables existent et que le monde a une réalité. Il en va ainsi dans toutes les langues de la terre et pour tous les hommes, à quelque race, groupe, ethnie, nation, religion, civilisation, etc. qu’ils appartiennent. Même les Bororos se placent au centre du monde en parlant. De fait, la réalité, quelle qu’elle soit, existe dans les discours - symboliquement - à partir de ce je qui énonce. Alors elle peut être comprise, analysée, étudiée, changée. Parler, c’est faire exister le réel et autrui. Telle est notre condition. Le centrisme n’est pas propre à l’homme d’Occident, c’est un universel. Et contrairement à ce que pense celui qui a fabriqué le nom ethnocentrisme, les Occidentaux ne sont pas différents des autres hommes. Parlant des autres peuples, ils se contentent d’énoncer un jugement sur le réel dont ils sont persuadés qu’il est vrai. Ils font comme les Bororos ou les Papous, ni plus ni moins. De plus, de tous les hommes qui peuplent la terre, ils sont les seuls qui, depuis des siècles, fassent l’effort de mieux connaître les autres et d’assouplir leur point de vue, en le pliant à celui des autres hommes qu’ils rencontrent. En Chine ou en Arabie saoudite, un point de vue décentré, qui ne serait pas chinois ou qui échapperait à l’islam, est impensable. Quoi qu’en disent les faussaires, les Occidentaux sont moins imbus de leurs spécificités ethniques que les autres. Ils le sont moins que les Chinois, qui sont persuadés d’être l’Empire du Milieu et qui jugent que le monde qui entoure ce Milieu est un satellite de la Chine. Quant aux musulmans, ils jugent que rien n’a de valeur, hors l’islam, et que rien ne devrait exister à côté de l’islam.

Il existe des pays sous-développés, ce qui, en soi, n’est pas une tare, nous disons je, le monde existe à partir du moment où nous le désignons, etc. A l’opposé, pour les faussaires, constater que les choses sont ce qu’elles sont est un crime. Leur cerveau est si malade qu’ils imaginent que gîtent sous les constats des jugements de mépris. Dès lors, en pourchassant le centrisme, ils se glorifient (car un inquisiteur se fait de lui-même une très haute idée) d’avoir débusqué, nouveaux Saints Georges, la Bête immonde. Il fait beau, c’est l’été, vous êtes en Provence. Vous dites "le ciel est bleu". C’est un constat. N’importe qui dirait la même chose. Peut-être préféreriez-vous qu’il soit noir, rouge, vert pomme, caca d’oie ou orange. On ne va pas vous intenter un procès pour autant. Mais certains ne l’entendent pas de cette oreille. Ils vous soupçonnent de mépriser l’islam, parce que la couleur de l’islam est le vert et non le bleu, ou de préférer les chrétiens aux musulmans, parce que le bleu est la couleur de la Vierge Marie. Les faussaires infectent aussi la pensée ou ce qui en tient lieu. En 1907, est fabriqué le nom anthropocentrisme, avec le sens de "doctrine ou attitude philosophique qui considère l’homme comme centre de référence de l’univers" (in Trésor de la Langue française). Comment, quand on est homme et que l’on énonce, se définir autrement que le centre de l’univers, puisque c’est par l’acte d’énonciation que les hommes, tous tant qu’ils sont, donnent une existence à autrui et aux choses ?

 

 

12 février 2006

Intégrisme

 

Les mots intégrisme et intégriste sont récents. Ils ne sont pas relevés par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française. Ils sont empruntés à la langue espagnole. La première attestation en français date de 1913. Le nom a alors le sens de "conservatisme intransigeant de certains catholiques" (in La Pensée catholique contemporaine). Il est propre à la religion catholique. Dans le Trésor de la Langue française, il est défini comme un "courant d'opinion du début du vingtième siècle qui se répandit chez les catholiques adversaires du modernisme" et, par extension, avec une nuance péjorative, il désigne l’attitude des chrétiens attachés "à la doctrine et à la tradition" et qui s’opposent à toute évolution dans la doctrine. Certes, le mot peut sortir du catholicisme. En ce cas, il désigne par analogie les attitudes de "conservatisme intransigeant dans une religion, un parti, un mouvement". C’est un terme qui porte un jugement hostile sur ce qu’il désigne. Dire d’un homme politique qu’il est un intégriste, c’est le couvrir d’opprobre.

Ni intégrisme, ni intégriste ne sont adéquats pour désigner des musulmans, les croyances qu’ils professent, les idéologies qu’ils diffusent, les organisations qu’ils ont fondées. Pourtant, c’est par ces mots, dénotant des réalités propres au catholicisme de l’Europe du Sud, que les musulmans sont désignés, alors que ceux-ci n’ont rien en commun ni dans leur histoire, ni dans leur doctrine, ni dans les actes qu’ils accomplissent, avec les catholiques qui se sont dits eux-mêmes, librement, sciemment, en toute connaissance de cause, intégristes.

Ces mots ne traduisent pas des mots arabes. Ils forment une langue frelatée, dans laquelle le rapport juste que les noms ont ou sont censés avoir ou devraient avoir avec les choses est brouillé. Ce sont des écrans qui déforment les réalités du monde. Les catholiques qui se réclamaient (et qui, parfois, mais rarement, se réclament encore) de l’intégrisme n’ont jamais attenté à la vie de qui que ce soit, ils n’ont jamais appelé à tuer leurs ennemis (catholiques comme eux) qui osaient pactiser avec le monde moderne, ils n’ont jamais commis ni meurtres, ni crimes de masse ou contre l’humanité. Ils s’en tenaient à la doctrine, ils diffusaient des idées, ils cherchaient à convaincre par la parole. Désigner de ce nom des auteurs de crimes de masse perpétrés dans le but insensé de conquérir le monde, c’est aussi afficher a posteriori un mépris sans borne à l’égard des catholiques espagnols ou français du début du XXe siècle.

 

11 février 2006

Mythologies intellotes 3

Débattre (à propos des numéros 1 et 14 de mai 1980 et août 1981 de la revue Le Débat)

 

La maison d’édition Gallimard est prestigieuse. Il suffit de feuilleter son catalogue pour s’en convaincre. Il comprend Gide, Sartre, Malraux, Proust, Claudel, Péguy, Céline, etc. Tous les grands écrivains et/ou grands intellectuels (ou supposés tels) de ce siècle, français ou étrangers, en sont. La marque Gallimard est signe de qualité ou de hauteur de vues.

Il en est ainsi de la revue Le Débat, qui a été fondée en mai 1980. Les thèmes en sont "histoire, politique, société". Dans la page de garde du n° 1, un manifeste dresse un "état des lieux". 1980 est ce "temps de troubles" marqué par l’épuisement des idéologies (marxisme, structuralisme, psychanalyse, avant-garde) qui ont nourri les intelligences de l’après-guerre. Les fondateurs de cette revue, ayant constaté que les intellectuels ne débattent pas ou ne débattent plus, ce qui est un comble pour des gens dont la raison d’être est de débattre, les ouvrent "au nouveau", "aux mondes extérieurs", "aux générations montantes", "aux langages des autres", ce qui laisse entendre que, jusque là, c’est la fermeture "au nouveau" (etc.) qui caractérisait les intellectuels. Ce qui est annoncé, c'est que la revue va "parler des choses avec la curiosité encyclopédique, la compétence du savant et le désir de communication publique", ce qui signifie en négatif que les intellectuels parlaient avant 1980 des choses sans curiosité, sans compétence et sans souci de communiquer quoi que ce soit. Enfin, le Débat reconnait (l’aveu, touchant de naïveté, en dit long sur la crise que subit l’intelligentsia en 1980) que les intellectuels ne savent plus qui ils sont : "Nous comprendre nous-mêmes, nous qui ne savons plus de qui nous sommes les fils, de quoi nous serons les pères, nous qu’un siècle explosé condamne à ne plus vivre, à tâtons, qu’au présent".

Le premier article, signé du directeur et cofondateur de la revue, l’historien Pierre Nora (auteur des Lieux de Mémoire et directeur de la collection Bibliothèque des Histoires chez Gallimard), confirme l'ampleur du trouble. Le titre "Que peuvent les intellectuels ?" parodie un ouvrage collectif, d'inspiration sartrienne, publié au début des années 1960 Que peut la littérature ? Pour Sartre alors, la littérature engagée pouvait beaucoup et même presque tout. Cet article réplique aussi à un pamphlet que Régis Debray a publié en 1977, Le Pouvoir intellectuel en France (Ramsay). Pour Debray, les intellectuels étant pour la quasi totalité d’entre eux des fonctionnaires insérés dans l'appareil d’Etat, centralisé et très puissant, ils exercent le pouvoir en hommes de pouvoir. Nora critique la thèse de Debray : "Il faut le confusionnisme d'époque ou la jalousie des frustrés pour (...) oser parler d'un pouvoir intellectuel comme élément du pouvoir tout court". En 1980, les intellectuels ne sont plus des écrivains ou des avocats ; ils sont professeurs, chercheurs CNRS, docteurs ès toutes les choses du monde, universitaires, ils ont perdu tout charisme, s’étant discrédités, opposés à tout, despotiques, ayant fait montre de tyrannie, terroristes. La charge est terrible, en apparence du moins. Nora dénonce dénonce leur "irresponsabilité politique", leur "laxisme" et leur "démagogie", les "abus de confiance" dont ils se rendent coupables, leur "solipsisme psittaciste", leurs "immobilismes mentaux". Les accusations fusent : "rhétorique de l’intimidation", "terrorisme de l’autorité", "amnésie", complicité avec des tyrans, "affectation et obscurité" verbales, etc.

Arrêtons là l’énumération. Nihil novi sub sole. En fait, cette dénonciation ne fait que répéter une doxa, récurrente dès qu’il est question d’intellectuels, à savoir celle de la "trahison". Lancée par Julien Benda en 1927 dans La Trahison des clercs (les intellectuels trahissent ce qu’ils sont ou censés être quand ils adhèrent à des idéologies particularistes et rejettent l’universalisme qui fonde le savoir), elle a été reprise sur d’autres modes par Nizan dans Les Chiens de garde (pamphlet contre les intellectuels idéalistes qui se mettent au service du capitalisme, de la bourgeoise et des oppresseurs), par Raymond Aron dans L’Opium des intellectuels (si la religion est l’opium du peuple, le marxisme est celui des intellectuels), par Jean-François Revel dans La Tentation Totalitaire et La Nouvelle Censure (les intellectuels qui adoptent les croyances communistes sont incapables de regarder le monde tel qu’il est), par Finkielkraut dans La Défaite de la pensée (en adhérant au culturalisme, les intellectuels trahissent la culture, c’est-à-dire la vie avec la pensée), par Danièle Sallenave dans "la nouvelle trahison des clercs" et dans Le Don des morts (les intellectuels, en rejetant la littérature, la fiction, le récit, la culture, se font les complices de ceux qui rêvent d’abêtir et de déculturer le peuple), etc. Les années 1950-1980 forment, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Nathalie Sarraute, "l’ère du soupçon" : après avoir suspecté tout le monde, les intellectuels à leur tour sont l’objet de la suspicion de tous. C’est l’arroseur arrosé.

Bien entendu, les fondateurs du Débat ne sont pas des intellectuels pour rien. Dans le numéro 14, publié en juillet 1981, le ton change. Le désespoir noir du numéro 1 s’est évanoui. Le 10 mai 1981 a tout changé. Un éditorial, intitulé "au milieu du gué" et daté du 12 mai 1981, proclame qu’avec "un socialiste à l’Elysée", c’est "une odeur d’histoire", "une résurrection de la politique", "un retour de la passion générale pour la chose publique", "une étonnante et soudaine ouverture du possible social". En 1980, l’éditorial était noir : Mitterrand, selon les instituts de sondage, n’avait aucune chance de battre Giscard. Le numéro 14, écrit le surlendemain du 10 mai 1981, est rose, heureux, serein, confiant. Il a suffi que 4 ou 5 % des électeurs gaullistes refusent leurs suffrages à Giscard pour que les intellectuels retrouvent un peu d’espoir. Ils serinaient la "résistance", ils ont couvert d’éloges un pilier du régime de Vichy.

 

 

10 février 2006

Jeunes occidentalisés

 

 

Le spécialiste de l’Islam, Olivier Roy, dans Le Figaro du 30 juillet 2005, ne nomme pas "assassins" ou "tueurs" les auteurs des attentats de Londres, ni leurs complices, ni leurs inspirateurs, mais ils les qualifie de jeunes occidentalisés.

Cette dénomination est de la fausse monnaie verbale. Les auteurs des attentats de Londres ne sont pas des "ados" ; ils n’ont pas quinze ou seize ans, mais vingt-cinq ou trente ans. Ils en ont fini avec l’âge ingrat qui fait faire ces bêtises que les bons apôtres sont enclins à pardonner, quelle qu’en soit la gravité. Ce sont des hommes mûrs, dans la force de l’âge, responsables et conscients de leurs actes. Ils ne méritent en rien d’être nommés jeunes, sauf à vouloir que les citoyens s’apitoient sur eux.

Si tant est que le mot occidentalisé ait un sens, il ne peut référer qu’à ce qui caractérise l’Occident et le distingue des autres civilisations : respect de l’éminente dignité de toute personne, amour du prochain, aversion pour le sentiment de supériorité raciale ou religieuse, volonté de considérer les femmes comme les égales des hommes, etc. : bref à ce que sont les valeurs de l’Occident, surtout quand elles sont comparées à celles de l’Islam.

Or, ces prétendus jeunes occidentalisés n’adhèrent à aucune de ces valeurs. Ils sont musulmans et fiers de l’être, ils psalmodient le Coran, ils prient, ils vont à la mosquée, ils ont suivi l’école coranique, certains ont fréquenté des camps d’entraînement au djihad du Pakistan, etc. Ce n’est pas parce que le hasard les a fait naître à Leeds ou que l’Occident leur a sauvé la vie, offert l’asile politique, attribué la nationalité britannique, etc. qu’ils sont pour autant occidentalisés. Ce sont des musulmans qui habitent Leeds ou Londres, comme des Français habitent Le Caire ou Fès.

Les nommer jeunes occidentalisés, c’est laisser accroire que, s’ils sont devenus criminels, c’est de la faute de l’Occident qui leur aurait injecté la pulsion haineuse du meurtre de masse.

 

09 février 2006

Mythologies intellotes 2

 

Un cadavre

 

En 1924, des poètes dits surréalistes, qui, pendant un demi siècle, ont donné des leçons de vertu, d’éthique, de politique, de langue, d’écriture, de poésie, de sens esthétique, de morale, que sais-je encore ? de révolution, de lutte des classes, de mauvais goût, de sciences occultes, de magie, de voyance, de bibliophilie, d’impression de revues, d’objets d’art africains, de masques primitifs, de folie, d’amour fou et d’amour sage, d’engagement, de tracts, de provocation, de parasitisme, d’exécration, d’esprit d’inquisition, d’exclusion, etc. à la terre entière et même à l’au-delà, ont diffusé sous le titre Un Cadavre un tract injurieux visant un écrivain qui venait de mourir et qui, pour son malheur, porte le beau nom de France (Anatole), le seul pays que ces poètes aient jamais vomi. France n’a rien commis de répréhensible ou qui mérite quelque mépris que ce soit. Le seul crime qui lui ait été imputé a été la lucidité raisonnable. Il a cru dans quelques principes universels, liberté, égalité, fraternité, et il a défendu en même temps Dreyfus et les Arméniens égorgés en Turquie.

Au moment où ces poètes rédigeaient, la bonne conscience en sautoir, ce tract malodorant, ils se mettaient au service des auteurs communistes de coups d’Etat qui, en quelques années, ont dévoré, telle les sphinges antiques, des millions d’innocents (plus de quatre vingt-cinq millions), organisé quatre génocides (tibétain, ukrainien, khmer, éthiopien) et des massacres de masse à l’infini, réduit la moitié l’humanité à l’esclavage. En 1924, les poètes ont invectivé contre les Justes et léché les bottes des tyrans. Ils ont craché sur la Dignité et encensé la saloperie. Ils ont tué la raison et érigé une statue à la gloire du crime contre l’humanité. Le coup de diapason a été donné. Les intellos ont eu le la.

Ce fut littéralement surréaliste. Pendant le siècle des ténèbres qu’a été le XXe s., ce n’est pas la beauté qui a été convulsive, mais la Bêtise.

 

08 février 2006

Socialisme national ou national-socialisme ?

 

 

Le NSDAP ou Parti socialiste national des travailleurs allemands a été fondé par Hitler en 1923. Il résulte la fusion du Parti ouvrier allemand (distinct du Parti social démocrate de Marx, de Lénine et de l’Internationale ouvrière) et du Parti nationaliste. La doctrine officielle du NSDAP est exprimée dans le nom Nationalsozialismus.

C’est un mot composé formé de l’adjectif national suivi du nom Sozialismus. L’adjectif est épithète du nom : il le qualifie en prédiquant (id est attribuant) la qualité de national au socialisme que le nom désigne. En français, l’ordre dans lequel les adjectifs et les noms se suivent est différent de celui qui prévaut en allemand. En allemand, l’adjectif se place avant le nom ; en français, il se place après. Le mot Nationalsozialismus aurait dû être traduit en français par socialisme national. Il n’a été que transposé en national-socialisme. De fait, le sens a été déformé. En effet, dans la doctrine du NSDAP, ce n’est pas le nationalisme qui est social, mais c’est le socialisme qui est national. Il y a un abîme entre les deux formulations. Dans les mots français national-socialisme, la réalité du socialisme national est en partie occultée. En allemand, le Nationalsozialismus est un socialisme, alors qu’en français, c’est un nationalisme.

La manipulation consiste à gommer la réalité de cette idéologie sous une dénomination hybride ou chimérique.

 

07 février 2006

Discrimination positive

 

 

Aux Etats-Unis, au début des années 1960, sous l’impulsion des Kennedy et du Parti démocrate, les discriminations légales qui frappaient les Noirs, les Indiens autochtones et d’autres minorités ont été supprimées. Pour les catholiques d’origine irlandaise, dont les ancêtres avaient été agonis de mépris dans l’Irlande occupée, l’existence de discriminations légales dans leur nouveau pays était, à juste titre, insupportable. Non seulement les discriminations ont été déclarées illégales, mais encore il est apparu nécessaire d’en effacer les traces. Pour pallier les effets corrupteurs de trois siècles de racisme, il a été mis en œuvre une politique, à laquelle a été donné le nom d’affirmative action. Elle est toujours en vigueur. Ceux qui veulent occuper un emploi public aux Etats-Unis remplissent un formulaire tatillon, humiliant et inquisiteur, dans lequel ils sont contraints d’indiquer leur origine ou leur ethnie : "noir", "asiatique", "européen", "hispanique", etc. L’affirmative action consiste à accorder des passe-droits, avantages ou privilèges, sous la forme de places réservées (par quotas) dans les universités, publiques ou privées, prestigieuses ou non, dans les emplois publics, dans les institutions, etc. à des individus singuliers et uniques, en fonction de la couleur de leur peau, de leur ethnie, de leur race ou du continent dont ils sont originaires. Ces discriminations légales sont jugées bonnes ou positives, bien qu’elles violent le principe de l’égalité des citoyens devant la loi. Elles se justifient – elles peuvent éventuellement se justifier – aux Etats-Unis, où ce sont les immigrants WHASP (blancs, anglo-saxons, protestants) qui exerçaient, jusqu’à une date récente, la totalité des responsabilités politiques, économiques, culturelles. La justice et la compassion exigeaient que les autochtones et les minorités soient rétablis dans leurs droits et représentés au plus haut niveau de l’Etat, fût-ce de façon symbolique. Aux Etats-Unis, l’affirmative action répare une injustice cruelle et inhumaine première.

Il n’est pas aisé de traduire en français affirmative action. Les mots action positive ou action affirmative ne seraient pas clairs. Faire une BA serait condescendant. La traduction la moins mauvaise est discrimination positive. En France, la discrimination, même qualifiée, par abus ou détournement de sens, de positive, reste une discrimination. L’article 2 de la Constitution de 1958 interdit expressément les discriminations et la Déclaration des droits de l’Homme de 1789, en stipulant que "les hommes naissent et demeurent égaux en droit", rend illégale toute discrimination, quelque qualificatif que l’on y accole. De fait, la discrimination positive a en France une tout autre signification que l’affirmative action aux Etats-Unis. En Amérique, elle rétablit les autochtones ou les très anciens migrants Noirs dans leurs droits ; en France, elle spolie les autochtones de leurs droits au seul bénéfice des migrants de la veille. Même positive, elle ne répare pas une injustice première comme en Amérique, mais elle établit une préférence au détriment des Français de souche ou de longue date et au seul bénéfice de communautés étrangères à l’histoire de France et qui se sont installées en France de leur propre gré, récemment, sans que le peuple français y ait consenti. En Amérique, elle rétablit l’équilibre en faveur des colonisés ; en France, elle offre une prime aux derniers arrivants qui ne se sont donné que la peine de quitter leur pays. C'est donc une véritable discrimination. L’adjectif positive qui est accolé au mot discrimination est faux : il ne sert qu’à cacher une violation des droits de l’Homme.

Un des partisans fanatiques de la discrimination positive est un richissime homme d’affaires d’origine algérienne : il a même publié une fatwa à la gloire de la discrimination. Voici ce qu’il écrit dans une "libre opinion" du journal Le Figaro (samedi 4 février 2006) : "Imposée par la force, achevée dans la douleur, la présence française en Afrique du Nord n’était pas désirée, et n’avait pas lieu d’être. Elle ne peut pas faire l’objet d’une pesée en terme d’aspects "positifs" ou "négatifs". C’est une curieuse habitude que d’estimer les bienfaits d’une situation déjà en elle-même illégitime". Remplaçons dans la première phrase l’adjectif française qualifiant présence par algérienne ou islamique (ce qui donne "la présence islamique"), le complément de lieu en Afrique du Nord par en France et les imparfaits était et avait par les présents de l’indicatif est et a. Je vous laisse écrire vous-même le texte obtenu. C’est du racisme pur jus. Ce fanatique de l’Algérie est musulman ; il est donc intouchable. Jamais les lois qui répriment le racisme ne s’appliqueront à lui. Pour lui, les Français sont des sous-hommes et la France méprisable. Il est donc favorable à l’instauration de la discrimination positive, "de toute urgence", dit-il, quand il se répand dans les media. Il fait pression sur les autorités pour qu’elles accordent des privilèges aux derniers arrivants, surtout s’ils viennent de son pays.

C’est le seul racisme qui inspire les fanatiques de la discrimination, qui n’est dite positive que parce qu’elle touche les Français dans leur propre pays. En instituant la discrimination contre les Français, ils cherchent à se venger. De qui ?

 

06 février 2006

Lapidation

Ni le Trésor de la Langue française (1971-1994), ni le Grand Larousse en 5 volumes (1987), ni le Petit Robert (édition de 1972), ni le Petit Larousse en grand format (édition de 1993), ne relèvent le nom caillassage ou le verbe caillasser. Seul caillasse y est attesté au sens de "pierre concassée pour l’empierrement des chaussées" et, dans l’un d’eux, au sens familier de "caillou" ou de "pierraille". Si ces noms ne sont pas attestés, c’est que les actes qu’ils désignent n’ont pas existé en France. En Nouvelle Calédonie, ils avaient sans doute une réalité, puisque caillassage a été employé par les media, quand, en 1988, des Canaques ont attaqué à coups de pierre des CRS. Certes, dans les villages de France, il y avait jadis des batailles rangées au cours desquelles les enfants se lançaient des pierres, mais jamais, jusque-là, des pierres n’étaient lancées par un même camp, toujours le même, sur les mêmes cibles qui, elles, ne jettent pas de pierres.

En français, il existe un verbe et des noms qui désignent de façon propre l’action de jeter des pierres sur des personnes qui ne ripostent pas : ce sont lapider et lapidation. Ceux qui lapident sont des lapidateurs. Dans le Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré indique que la seconde acception de lapider est "attaquer, poursuivre à coups de pierres" et, pour illustrer cette acception, il la fait suivre d’une phrase de son cru : "Comme il sortait du village, les enfants se mirent à la lapider". Certes, Littré ne cite pas d’écrivains qui auraient employé lapider dans ce sens. Une phrase du seul Rousseau (extraite des Rêveries) est citée à l’article lapidation au sens "d’action de jeter des pierres". Il est plus courant, semble-t-il, que les écrivains emploient lapider dans le sens figuré de "honnir" ou de "maltraiter en paroles".

Bien que les mots lapider, lapidation, lapidateur existent en français, qu’ils soient attestés dans l’histoire de la langue et que leur sens soit évident ou clair, les media répugnent à les employer à propos de jets de pierres rituels par lesquels les pompiers, les policiers et les étrangers sont  "accueillis", quand ils osent pénétrer dans des quartiers dits sensibles. Pourquoi ces mots courants et clairs ne franchissent-ils pas la barrière des lèvres ou celle des claviers d’ordinateur ? Pourquoi les media préfèrent-ils inventer le verbe caillasser plutôt que d'employer le verbe lapider et le nom lapidation qui sont reçus par l'usage ?  Ces mots appartiennent aussi au vocabulaire religieux : le vocabulaire historique de l’Ancien Testament, où l’on pouvait "tuer à coups de pierres", et surtout celui de l’islam, où la lapidation est à la fois une punition prévue par la loi islamique contre les femmes adultères et un rituel sacré codifié par les textes. Le rituel se fait en "terre d’islam" lors du grand pèlerinage. Là, il est fait obligation aux fidèles de se rendre dans le désert proche de La Mecque, les poches pleines de pierres, pour y lapider un rocher, près du Mont Arafat, qui est censé représenter Satan. C’est le mal supposé que les musulmans lapident, pas seulement les filles ou les femmes convaincues du crime d’adultère, c’est-à-dire d’avoir eu des relations sexuelles hors des liens du mariage. La lapidation est un acte de soumission à l’ordre d’Allah.

En France, les jeunes musulmans qui jettent des pierres sur les pompiers ou les policiers ne les "caillassent" pas, sinon dans le seul jargon des media, ils les lapident. Les victimes sont supposées être des infidèles, c’est-à-dire l’incarnation du Mal. En 2002, François Bayrou, alors qu’il battait les estrades de l’élection présidentielle, s’est rendu dans un quartier sensible de Strasbourg. Comme s’il était Satan, étant infidèle et étranger, il a été accueilli à coups de pierres. Les vitres de la mairie de quartier où il se trouvait ont été brisées.

Les caillassages des media sont de vrais rituels. Les pierres sont censées chasser le Mal ou Satan de la terre dont les lapidateurs jugent qu’elle est d’islam. Nommée improprement caillassage, la lapidation est cachée. Lapider, lapidation, lapidateur ne doivent pas être dits, ils ne sont pas mués en signes tangibles par l’encre du stylo : ce sont des tabous. Si ces tabous étaient levés et que les mots justes fussent dits, les "émeutes" dites de "banlieue" prendraient un tout autre sens. Mais, pour les puissants des media et de la sociologie, non seulement il faut que les citoyens se taisent, mais en plus il est urgent qu’ils restent aveugles.

 

05 février 2006

Mythologies intellotes I

L’Affaire

 

En 1894, la France redoutait l’Allemagne. La peur n’était pas injustifiée, l’Allemagne étant impérialiste. Les guerres du XXe s. ont montré à quels abîmes conduit l’impérialisme. A l'état-major, un officier travaillait pour l'ennemi. Il fallait découvrir le traître, le temps pressait, les preuves faisaient défaut. Or, il y avait là un capitaine nommé Dreyfus. Le coupable était trouvé. Il a servi de bouc émissaire. Tout cela est abject.

Au même moment commence un génocide. La loi d’Allah est appliquée dans l’empire ottoman. Les victimes sont Arméniens. Ils vivent dans un territoire qui a toujours été leur, mais que des Turcs islamisés, ayant émigré d’Asie centrale ont envahi et conquis en cinq siècles. Des centaines de milliers d’Arméniens sont égorgés en quelques semaines. Ils ne meurent pas tout. Beaucoup survivent, assez pour alimenter un deuxième génocide en 1915. Tout cela au sayf Allah. Si les Turcs et les Kurdes avaient appris la chimie, ils auraient éliminé non seulement les Arméniens, mais tous les infidèles, les Juifs, les mécréants. Ils n'auraient pas à s’échiner au djihad pour achever la sale besogne.

Récapitulons. Entre 1894 et 1896, alors que, à Paris, un innocent est condamné, parce qu’il est juif, 200000 Arméniens sont égorgés, parce qu’ils ne sont pas musulmans. Tout ça à quatre heures d’avion de Paris, diraient les intellos. Ici un malheureux victime d'une machination, là-bas 200000 malheureux victimes du national islamisme. Ici l'innocent a droit à un procès, là-bas on les a égorgés tout de go. Ici l'innocent a la vie sauve, là-bas ils n'ont plus de tête. Pour ce qui est des atteintes aux grands principes, les événements de Turquie sont plus tragiques, plus graves, plus destructeurs que ceux de Paris. Le procès injuste fait à l'innocent Dreyfus a été révisé, la victime réhabilitée. Les égorgés, eux, n'ont pas été ressuscités. Comme ces crimes sont restés impunis, ils se sont reproduits contre les Grecs, contre les Chypriotes, contre les Kurdes, sans que leurs auteurs soient poursuivis. Quand on applique la loi d'Allah, on a le droit d’éliminer la moitié de l'humanité sans risques.

Dans ces années, intellectuel est employé comme un nom pour désigner ces écrivains, ces professeurs, ces avocats, ces journalistes, ces lettrés, ce nouveau clergé qui dit où est le Bien et ce qu'est le Mal, qui s'engage, qui défend de grandes causes gratis, clergé à l'âme belle et à la plume facile. Ces grands prêtres ont une chaire et la une. En 1896, ils ont pris parti, mais pas de risques ! Ils ne sont pas allés à Istamboul, où luit le sayf Allah. Ils sont restés à Paris, préférant affronter une République bonne fille plutôt qu'un empire génocidaire. Oui, ils se sont engagés, en faveur de Dreyfus uniquement. Ils ont exprimé leur solidarité envers le bouc émissaire et leur mépris pour les égorgés. Pourtant, ils savaient. Ils ne pouvaient pas exciper de l’éloignement. Péguy les en avait informés. Tous se sont tus. Avaient-ils peur du sayf Allah qui tranche les têtes libertines ? A Paris, ils ne risquaient rien. Ils n’ont pas défendu les égorgés sous le prétexte que ceux-ci étaient commerçants : sous-entendu filous, exploiteurs du peuple, voleurs, profiteurs. En conséquence, les tueurs, musulmans turcs et kurdes, avaient de bonnes raisons de les égorger. De Paris, de si loin (alors il n'y avait pas d'avions), qu'en savait-on ? Non seulement le génocide est nié, mais encore il est justifié. Quand on est citoyen d'une République qui fait condamner un innocent, parce qu'il est juif, on n'a pas le droit de reprocher à des va nus pieds de trancher la gorge de ceux qui ont des chaussures.

Autrement dit, les intellectuels ont escamoté un génocide et se sont donné bonne conscience avec l'Affaire. Grâce à ce même tour de passe-passe, les prestidigitateurs de l'intelligentsia ont légitimé l’extermination des paysans russes, des Ukrainiens, des étrangers, des grecs-catholiques, des juifs du Proche Orient, des étrangers, ici ou là, en URSS, en Egypte, au Maroc, en Algérie, en Iran, etc.

 

04 février 2006

Fondamentalisme

 

 

Le nom fondamentalisme n’existe pas dans le Trésor de la Langue française (16 volumes, 1971-1994). Il n’y existe pas non plus d’entrée consacrée à l’adjectif fondamentaliste qui est cité certes, mais dans une remarque de l’article fondamental, et avec le seul sens de "qui se livre à la recherche fondamentale" et qu’illustre la citation : "Le sentiment de frustration ressenti par certains scientifiques s’exprime en termes plus généraux qui opposent souvent chercheurs fondamentalistes et appliqués" (in La Recherche). Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours) sont plus complets, puisqu’ils donnent à fondamentaliste deux sens distincts : "Adj. Vingtième siècle. Dérivé de fondamental. 1. Relatif au fondamentalisme ; qui adhère au fondamentalisme ou s’y rattache. Une thèse, un mouvement fondamentaliste. Subst. Un fondamentaliste. 2. En sciences : un chercheur fondamentaliste ou, subst., un fondamentaliste, qui se consacre à la recherche fondamentale ".

En réalité, fondamentalisme est un mot emprunté à la langue anglaise, auquel le Oxford Advanced Learner’s Dictionnary of Current English (1974) donne le sens : "Fundamentalizm, maintenance of the literal interpretation of the traditional beliefs of the Christian religion (such as the acuracy of everything in the Bible), in opposition to more modern teaching".

Fondamentalisme et fondamentaliste désignent des doctrines ou des idéologies élaborées à partir du milieu du XIXe siècle ou antérieurement par des protestants anglo-américains qui ont pris la Bible au pied de la lettre, comme la parole intangible de Dieu. Ces mots sont inadéquats pour désigner des musulmans, les croyances qu’ils professent, les idéologies qu’ils diffusent, les organisations qu’ils ont fondées. Pourtant, c’est par ces mots dénotant des réalités spécifiques à l’Europe ou aux Etats-Unis et fabriqués pour cela que les musulmans ou les organisations qu’ils forment sont désignés, bien que ceux-ci n’aient rien en commun, ni dans leur histoire, ni dans leur doctrine, ni dans les actes qu’ils accomplissent, avec ceux qui se sont dits eux-mêmes, librement, en toute connaissance de cause, fondamentalistes. Ces mots ne traduisent même pas des mots arabes.

On comprend que les islamologues et les orientalistes aient le souci d’expliquer à leurs concitoyens ce qui se passe dans les pays musulmans ou chez les musulmans établis en Europe, en présentant ce qui est spécifique de l’islam avec des mots familiers aux lecteurs ou en laissant croire que les musulmans ne pensent ou ne font rien de différent de ce que pensent ou font les protestants anglophones, alors qu’un abîme sépare Ben Laden, Zarqaoui ou les théologiens saoudiens des protestants qui font une lecture littérale de la Bible, par opposition aux modernistes et à la longue tradition des Pères de l’Eglise qui donnaient quatre sens (littéral, allégorique, moral, mystique) aux Saintes Ecritures. L’analogie est un piège, surtout dans le domaine des idées, dans la mesure où, en ramenant l’inconnu au connu, elle gomme ce qu’il y a de propre ou d’inouï dans ce qui est inconnu. Elle est donc réductrice. Ce n’est pas par hasard qu’elle est jugée comme le mode d’expression le mieux adapté à la poésie.

Les mots fondamentalisme et fondamentaliste sont le précipité d’une langue transposée, dans laquelle le rapport juste que les noms ont ou sont censés avoir ou devraient avoir avec les choses est brouillé. Ces analogies sont comme des écrans qui cachent ou dénaturent les réalités de l’islam. L’effacement des différences ne fait pas progresser la connaissance, mais l’aveuglement.

 

03 février 2006

Métissage

 

 

Les anthropologues qui ont fait de race et de ses dérivés des mots infâmes sont justement les mêmes, non pas au sens d’identiques (ce ne sont pas les mêmes individus), mais au sens de prédécesseurs (ils font des sciences humaines et sociales), que ceux qui, de nos jours, tiennent pour infâme le nom race. La boucle est bouclée, direz-vous. Les racistes d’hier sont antiracistes aujourd'hui. Au racisme, infamant à juste titre, que les sciences de l’homme ont théorisé, les spécialistes actuels de ces mêmes sciences opposent le métissage. Le racisme dont sont accablés la France et les Français, le racisme ordinaire (bien que Littré ait montré que la langue française et le peuple qui la parle n’ont jamais donné à race le sens criminel qui est le sien dans les écrits des anthropologues du début du XXe siècle) peut être limité selon eux ou même annihilé par le métissage, dont ils chantent les vertus.

Or, s’il existe un mot raciste, qui devrait faire horreur à tous les hommes, à cause du racisme qu’il charrie, c’est métissage. Selon Littré, c’est "l’action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur". Le mot, précise-t-il, "est réservé généralement pour les croisements pratiqués dans l’espèce ovine". Métissage est appliqué aujourd’hui aux hommes. Qu’une race supérieure puisse améliorer une race jugée inférieure est du racisme pur. Cela n’empêche pas les spécialistes des sciences sociales de réclamer à cor et à cri plus de métissage, toujours plus de métissage, du métissage en veux-tu en voilà, du métissage à en avoir la nausée, au point que le peu reluisant "métissez-vous les uns les autres" a remplacé le beau "aimez-vous les uns les autres". Ces idéologues ne sont pas pour rien les successeurs des Gobineau ou Vacher de Lapouge, qu’ils stigmatisent pourtant comme parangons de l’Immonde. Le problème (car il y en a un) n’est pas que le nom race ait pris un sens raciste, ni qu’il ait été supplanté par métissage, mais que ce soit les antiracistes patentés et de subvention qui ont substitué métissage à l’insignifiant race. Qu’ils aient renoncé à race se justifie. Mais rien ne justifie qu’ils y aient préféré un terme raciste, sauf si l’on pense qu’ils se livrent à une de ces manipulations idéologiques dont ils sont avides et coutumiers.

02 février 2006

Race

 

 

Dans le Dictionnaire de la Langue française que Littré a publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, le nom race n’a pas de sens infâme : alors racisme et raciste n’existaient pas en français. En se fondant sur l’usage des écrivains français, du XVIIe au XIXe siècle, Littré donne à race les sens de "famille" et "d’espèce".

"La race, écrit-il, est la famille considérée dans la durée. De plus elle est la lignée purement naturelle et physique, tandis que la famille implique un rapport social et moral". Le mot a un sens défavorable quand "il se dit (ce qui arrive quelquefois, précise-t-il) d’hommes se ressemblant ou par la profession ou par les habitudes ou par les inclinations : en ce sens il a quelque chose d’ironique ou même d’injurieux" dans les expressions "la race des poètes", "les philosophes, race crédule", "ô imitateurs, race servile". Dans ces emplois, race est injurieux, mais il n’est pas infâme.

A propos de race pris dans le sens "d’espèce", Littré précise : "Dans le langage de la zoologie, espèce est plus étendu que race. L’espèce galline en général, et, en particulier, la race galline qu’on élève en Normandie ou en Bresse". Comme Littré tient à ce que les mots soient employés dans le sens que fixe la convention, il continue ainsi : "C’est une faute où l’on tombe souvent de dire la race bovine, ovine, porcine, chevaline, pour l’espèce. Il faut dire, en général, l’espèce bovine, et, particularisant, la race bovine de Durham, la race normande ; la race (de chevaux) percheronne, etc." Terme de zoologie, la race est "la réunion d’individus appartenant à la même espèce, ayant une origine commune et des caractères semblables, transmissibles par voie de génération". L’infamie apparaît quand race "se dit des hommes". Littré cite des emplois qui ne sont pas périlleux en soi, mais qui peuvent le devenir, si l’idéologie s’en mêle : ainsi dans "les populations de race germanique", "la race caucasienne", "la race juive".

Racisme et raciste sont donc, en français, des mots jeunes. Le premier est attesté pour la première fois en 1902, le second en 1892. Le racisme est une idée récente ou moderne qui est infâme par l’usage délirant qu’en a fait la science, non pas les sciences exactes, mais une des sciences sociales qui a pour nom anthropologie. Ce mot formé de mots grecs signifie "science de l’homme" ou science "humaine" : je dis humaine par ironie, cette science méritant tous les qualificatifs possibles, dont "inhumaine", mais pas celui dont elle s’affuble. C’est elle qui a fait de race une source d’opprobre. Fascinés par les sciences de la nature, les savants en sciences de l’homme ont transféré aux hommes ce que les zoologistes ont établi à propos des animaux. La race percheronne a des caractères physiques précis, visibles, tangibles, qui font que les percherons sont différents de chevaux d’autres races, les chevaux arabes, par exemple, plus petits, plus nerveux, plus rapides. Sur ce modèle, les hommes ont été répartis en races, en fonction de leur robe (la couleur de leur peau), de leurs cheveux, de leurs yeux, de la forme du crâne ou de l’angle sphénoïdal. Classer implique deux opérations : distinguer, ce qui en soi n’a rien d’infâme, et ordonner hiérarchiquement, ce qui l’est ou peut le devenir. On classe des élèves, en les répartissant en fonction de leur âge dans des niveaux différents, 6 ou 1, mais on peut aussi les échelonner dans une hiérarchie, du meilleur au moins bon, en fonction des notes, comme on le fait dans les concours - ce qui n’a rien d’infâme, mais peut le devenir, si le classement se fait en fonction de la "race" ou de l’origine. Ce n’est pas la comparaison en soi qui est dangereuse, mais les conclusions qu’on en tire. On compare deux devoirs d’arithmétique. L’un est farci d’erreurs, l’autre n’en contient aucune. Le premier est noté 1, le second 19. Nous, hommes, nous ne croyons pas que "tout se vaut" et que 2 + 2 = 5 vaut 2 + 2 = 4. Ce qui est abject, c’est de tirer de ces résultats des conclusions quant aux élèves : du type les arabes sont supérieurs en mathématiques aux juifs ou aux aryens ou aux "jaunes" ou inversement. Pourtant, c’est ce à quoi les spécialistes labellisés ont cru bon de conclure, abusant des milliers de braves gens. Ce faisant, ils ont discrédité les "sciences" de "l’homme" et de la "société".

01 février 2006

Martyr, martyre

 

 

Les noms martyr (sans e, il désigne une personne) et martyre (se terminant par un e, c'est un acte), qui sont grecs, signifient "témoin" et "témoignage". Forcé d’abjurer, torturé, battu à mort, un martyr se laisse mourir plutôt que de renier sa foi. Dans le Dictionnaire de l'Académie française (4e édition, 1762), le martyr est "celui ou celle qui a souffert la mort pour la véritable Religion". L'acception est illustrée de la phrase "l'Église honore la mémoire des Martyrs". Dans le Trésor de la Langue française (16 volumes, 1973-1994), le nom est présenté comme propre à l'histoire du christianisme. Un martyr est une "personne à qui on a infligé des supplices et/ou la mort parce qu'elle a refusé d'abjurer sa foi". C'est dans ce sens que les écrivains emploient ce mot. Ainsi Chateaubriand dans Les Martyrs : "Les femmes, les enfants, les jeunes hommes entouraient les vieillards qui rappelaient les exemples donnés par les plus fameux martyrs : Laurent de l'Église romaine, exposé sur des charbons ardents; Vincent de Saragosse, s'entretenant dans la prison avec les anges; Eulalie de Mérida, etc." Même quand le nom martyr est employé dans un sens étendu, hors de tout contexte chrétien ou religieux, il désigne une personne "à qui on a infligé des supplices et/ou la mort pour une cause, un idéal".

Le sens de martyr et de martyre est bien établi. En dépit de cela, les journalistes bien pensants et tous les savants à qui l'Université a conféré le grade de docteur ès sciences sociales, islamologiques, orientales, etc. se croient autorisés, sans doute sous l'effet de la peau d'âne, à changer du tout au tout le sens de ces mots et à les utiliser pour désigner, non pas ceux qui sont tués, mais ceux qui tuent, non pas les victimes, mais leurs bourreaux. Il est question d'attentats martyres, de martyrs de l'islam qui font sauter un camion plein d'explosifs au milieu d'une foule d'innocents, d'aides financières attribuées aux familles de ces martyrs, etc. "L’endoctrinement (…) convainc chaque auteur d’attentat suicide qu’il devient un martyr à qui s’ouvre tout grand le paradis" (Le Figaro, 26 juil. 2005, cf. aussi Le Monde, 11 sept. 2004). Le mot arabe que Kepel et alli traduisent par martyr est chahid. La traduction est fausse et abusive. En effet, le chahid énonce "il n’y a de dieu qu’Allah et Mahomet est l’envoyé d’Allah". Il professe sa foi dans l’islam, dans Allah, dans Mahomet. Personne ne le contraint à renoncer à ce qu'il croit. Personne ne lui interdit de se prosterner devant sa divinité. Personne ne le met en demeure d'apostasier. Pourtant, la liberté dont il jouit ne le dissuade pas de tuer dix, cent, mille êtres humains, dont le seul crime est de ne pas être des musulmans ou d’être de faux musulmans. Ce chahid est tout ce que l’on veut, un tueur psychopathe, un fanatique, un malade mental, un auteur de crimes de guerre et contre l’humanité. En aucun cas, il n’est un martyr. C’est comme si l’on nommait martyrs les autorités qui ont livré Blandine aux lions. Dans les crimes de masse qui font depuis trente ans l’actualité de l'islam, les martyrs ne sont pas les tueurs, mais leurs victimes. Ce n’est pas Ben Laden ni ses sbires ni le dénommé Moussaoui ni Fouad Saleh, mais les malheureux qui se sont précipités du sommet des deux tours de New York, pour que leurs proches aient un corps à inhumer, la première des libertés de l’homme étant l’habeas corpus.

Baptisés martyrs par les docteurs ès sciences islamologiques, les tueurs passent de fait pour des victimes ou des héros.