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02 mars 2006

Mythologies intellotes 6

 

La langue fasciste

 

 

En 1974, cela faisait plus de trente ans que le fascisme, qui n’avait jamais touché la France, était mort en Europe de l’Ouest. A la bonne heure, il a été ressuscité. Barthes l’a sorti des oubliettes. Chassé du réel, il a été intégré à la langue et à la langue d’abord, avant d’être diffusé dans toute la France, où il est étranger et où il a pu contaminer les esprits. "La langue... n’est ni réactionnaire, ni progressiste ; elle est tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas empêcher de dire, c’est obliger à dire". En 1977, Barthes déclare au monde : "Dès qu’elle est proférée, fût-ce dans l’intimité la plus profonde du sujet, la langue entre au service d’un pouvoir (...) Parler, ce n’est pas communiquer, comme on le répète souvent, c’est assujettir : toute la langue est une rection généralisée".

Certes, c’est la langue en général qui est ou serait fasciste ou germe de fascisme. Dans les faits, c’est la seule langue française qui en est accusée, Barthes s’étant bien gardé, lors des nombreux séjours qu’il fit au Maroc, d’accuser l’arabe d’être fasciste. On ne sait s’il agit ainsi sur les conseils de Dame Prudence ou sur les ordres de Messire Aveuglement, comme il s’est bien gardé, entre 1940 et 1945, alors qu’il était dans la force de l’âge, de combattre réellement par les armes ou par l’action militante, les fascistes, les vrais, ceux dont l’objectif était de nettoyer la France de tous les insectes nuisibles qui la contaminaient.

"Le langage est une législation, la langue en est le code. Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement, et que tout classement est oppressif : ordo veut dire à la fois répartition et commination". L’assertion est si absurde et si peu dérangeante qu’elle n’a pu avoir été assénée que par un esprit dérangé. Le problème - car il y en a un - tient à ce qu’elle a été proférée en 1977 du Collège de France, qui est le repaire de l’élite. Barthes n’est pas le patient ordinaire d’un asile d’aliénés. Il est intello, professeur, essayiste, admiré, critique, linguiste, loué, sémiologue de l’image, journaliste, écrivain - pardon scripteur -, spécialiste de théâtre national populaire, de Brecht, des écritures bourgeoises, du degré zéro de l’écriture, des mythes modernes, du Tour de France, de Poujade, du décapage des idées reçues, de Sade, de Loyola, de Fourrier, de Racine, de la langue classique, du texte, de Hjelmslev et de Saussure, de Paris Match, du désir, de Japon, de l’avant-garde, de Tel Quel, de contre écritures, de sémiographie, de Michelet, de subversion, de Balzac (Honoré, pas Guez), de Sarrazine - que sais-je encore ? : du décryptage des photos en noir et blanc et de la rhétorique des publicités de Panzani, etc. La liste n’est pas close. Pourquoi ne serait-il pas aussi expert en langue fasciste ? Barthes n’est pas le seul à avoir asséné cette énormité. Avant lui, Foucault, du même Collège, enseignait que le discours formait l’armature des dispositifs de pouvoir. Après lui, le léniniste Bourdieu, du même Collège, découvrait dans le fascisme la justification des accusations qu’il portait contre la langue légitime (id est le dialecte parisien), la culture, l’école, la démocratie, l’Université, fascistes elles aussi à n’en pas douter.

Pour Barthes, la langue force les sujets parlants à suivre des règles qu’ils n’ont ni élaborées, ni votées. S’exprimer, c’est donc cesser d’être "citoyen". Tout mot étant régi par un autre mot (nom, verbe, préposition, adjectif), il y a entre les mots recteurs et les mots régis une hiérarchie qu’il juge semblable, à la suite d’une aberration mentale dont on se demande pourquoi elle n’est pas critiquée, à la hiérarchie qui prévaut dans les sociétés injustes entre les puissants et les faibles ou entre les dominants et les dominés. Que la langue soit organisée n’est pas imaginaire, seule l’interprétation qui en est faite l’est. Les règles, la rection, l’ordre s’imposent à tous, rois, esclaves, professeurs, écrivains. Il n’y a rien de fasciste dans cet "ordre", sans lequel il serait impossible de dire quelque proposition sensée que ce soit.

L’accusation insensée de fascisme a été portée d’abord contre le français classique, cet idiome qu’auraient imposé la monarchie, l’Etat et l’Eglise, l’ordre royal, etc. Barthes a cru en découvrir les racines dans l’article 111 de l’Ordonnance de Villers Cotterets (1539), dans la fondation de l’Académie Française, dans le purisme grammatical des années 1620-1650. Or les faits infirment ce roman noir. Au XVIe siècle, la langue du pouvoir n’est pas le " langage maternel français " (article 111 de l’Ordonnance de 1539), mais le latin, langue de domination, d’empire, de vérité théologique, la seule langue qui soit digne d’être étudiée. Dans les années 1620-1660, Vaugelas, Guez de Balzac, Malherbe, les grammairiens et les écrivains puristes ont chassé de la langue les impuretés, grossièretés, injures, constructions ambiguës, obscurités de sens, etc. Ils voulaient que la langue ne serve plus à attiser les haines inexpiables qui se sont assouvies dans les meurtres de masse des guerres de religion. Enfin, en décrétant que, dans la langue, le seul souverain était l’usage, ils ont retiré au pouvoir la domination sur la langue. Même le Souverain s’y plie. Le français n’est pas, comme l’affirme Barthes, un instrument au service du pouvoir absolu et centralisé, mais le lieu d’un contre-pouvoir qui a arraché au pouvoir unique des libertés publiques dont les Français ont bénéficié pendant trois siècles.

L’accusation de fascisme ne recèle que des commodités. Il n’est pas besoin de l’étayer, elle est reçue sans preuves. Enoncée du haut d’une chaire, par une autorité instituée, elle se mue en Vérité. Voilà donc la langue mise en examen, chargée de péchés sans nom, inculpée d’une litanie de crimes. Elle est ou elle serait l’instrument du Pouvoir de l’Etat ou du Capital, la marque de la bourgeoisie vorace, une source d’abus, le sceau de la tyrannie, la chape de béton qui condamne les opprimés au silence, etc. Le péché originel, auquel les théologiens ne croient plus, a été revivifié, ressuscité en quelque sorte, inscrit dans la langue.

De même, en dépit de leur violence, les attaques que les écrivains dits d’avant-garde, dont Sollers et les membres du groupe Tel Quel, ont lancées dans les années 1960-70 contre la langue française ne vont pas au-delà d’une farce de potaches, anodine et stupide. Les boules puantes jetées dans les salons ont amusé les bien pensants. Les mauvaises odeurs dissipées, que reste-t-il du remplacement des signes ,. ? : par les mots virgule, point, point d’interrogation, deux points ? A vrai dire, rien. Tout est enfoui au fond de lourdes malles et oublié. Désormais, dans les articles qu’il vend au journal de la révérence vespérale, Sollers ponctue ses phrases en y mettant l’application bornée d’un lauréat cantonal du certificat de fin d’études primaires. Quant à Lénine et Mao, il les a expulsés sans ménagement du Panthéon, leur préférant désormais, ce en quoi il n’est pas si fou qu’il en a l’air, le pape Jean-Paul II. Le changement de titre de la revue où il officie, du formaliste Tel Quel au mystique L’Infini, résume le virage à cent quatre-vingts degrés pris par l’avant-garde anti-fasciste dans les années 1980, au risque calculé de se retrouver tout à l’arrière-garde, loin derrière la grande armée progressiste.

De la même manière, à peine énoncée, l’accusation fasciste s’effondre, tant elle est absurde, et elle se retourne même contre ceux qui la portent. Si le fascisme se reconnaît à la présence obligatoire d’un article devant un nom, Barthes est de la secte haïssable. Certes, estampillé vérité, répété dans les universités, les lycées, les collèges de France, le fascisme dont la langue a été accusée a causé des dégâts. Fasciste, la langue a été combattue. On ne compose pas avec l’ennemi. L’enseigner, ça aurait été propager une idéologie de mort. François 1er a consacré le Collège de France au savoir. Des siècles plus tard, des maîtres à penser l’ont voué au désavoir. A la maîtrise de l’écrit, aux normes, à la raison de la langue, à l’expression cohérente, au respect des règles, sans lesquels le savoir reste lettre morte, ont été préférés l’incorrect, le marginal, l’anomique des parlers jeunes, du verlan, des sabirs banlieue, du charabia javanais ou des orthographes phonétiques, etc., qui, étant censés subvertir la langue, ont été érigés en modèles. On entrait en résistance sans risquer quoi que ce fût, même pas sa carrière, puisque les autorités issues du 10 mai 1981 ont tout cautionné.

La langue bannie, il ne reste que la violence physique, la haine viscérale des femmes, les insultes grossières, les tags informes marquant un territoire à la façon de l’urine de chien, les slogans racistes, les pogroms et les ratonnades. Chassé par la porte, le fascisme revient par les baies de l’école ouverte, d’où la langue s’est évanouie. Bien entendu, la "langue antifasciste" a été imposée aux seuls enfants de pauvres travailleurs et d’opprimés, les sommités du Collège de France, de l’Université, du CNRS, de l’EHESS, du Monde, du Nouvel Observateur, de Libération ayant exigé que leurs enfants sachent les bonnes règles de grammaire, suivent les vieilles normes de l’orthographe, soient initiés aux lois surannées de l’expression élégante, dont la maîtrise assure une belle carrière dans l’Etat, dans les grandes entreprises privées ou publiques, dans la pub, la com, les media. Le seul effet de cette prétendue révolution a été d’écarter de la course aux emplois lucratifs des milliers d’enfants de pauvres, dont le seul tort est d’avoir cru à la farce fasciste de leurs maîtres. Grâce à cette sélection féroce, la progéniture gâtée des sommités de l’université, des media, de la recherche, du bien penser, etc. a été préservée de toute vraie concurrence et, seule, elle a accédé aux sinécures ou aux prébendes.

Si Sollers, Barthes, Bourdieu, Roche, Bataille et autres ont voulu détruire la langue, c’est parce que les linguistes les ont persuadés qu’elle n’est qu’un "outil" ou un "moyen". Ces mots font de la langue un simple instrument, comme le sont la faucille et le râteau. La tenant pour un outil, comme si elle était un marteau, ils se sont crus autorisés à l’attaquer. Détruire un tournevis ne porte pas à conséquence. Pourquoi en irait-il autrement de la langue ? Or, la langue n’est pas un outil de communication, ou, si elle l’est ou si elle est définie ainsi, c’est par des idéologues prêts à tout pour avoir prise sur autrui. L’accusation fasciste n’a de sens que dans cette conception fruste. Barthes n’aurait pas accusé la langue de fascisme et Sollers n’aurait pas tenté de la détruire, s’ils avaient pensé (mais en étaient-ils capables ?) que la langue pût être autre chose qu’un moyen. L’accusation fasciste et la destruction sont les bâtards de la réduction de la langue à la seule fonction de communication.

La langue n’est pas un outil ou, si elle l’est aussi, elle ne l’est que de façon accessoire. Elle donne une réalité aux révoltes, à l’être, aux identités singulières, à l’Autre, aux choses du monde. Les hommes ont conscience qu’il existe hors d’eux des réalités, parce qu’ils usent de mots qui les désignent. La langue est l’ordre symbolique par excellence. Ce qui fait la langue et y donne une raison d’être, ce n’est pas l’influence que x exerce sur y, ce n’est pas le lien que la langue noue ou nouerait entre les hommes, ce n’est pas la société qu’elle institue ou instituerait, comme le croient les naïfs, hantés par le fantôme des communautés primitives, c’est la possibilité qu’elle offre aux hommes, qui qu’ils soient, de référer aux réalités du monde, de désigner les choses, les entités fictives, les êtres, présents ou absents, d’avoir prise sur la réalité. Ce qui fait la langue et la fonde, c’est la relation instable, fragile, toujours à reconstruire, qui lie les mots aux choses et grâce à laquelle il est possible de placer les réalités au cœur de ce qui est dit, dans les discours.

Si la négation de la langue se limitait à la violation de règles ou à l’accusation de fascisme, il n’y aurait pas lieu de s’alarmer outre mesure des attaques qui la visent, mais qui ne mettent pas en péril l’ordre symbolique. Or, la négation nie la latitude dont nous jouissons de sortir de la langue et fait en sorte que nous en soyons empêchés. Elle empêche de référer les mots à des réalités du monde.

Dans Le sentiment de la langue, Richard Millet, après avoir examiné les points essentiels du programme de Sollers, à savoir : nier la langue "en tant que telle", la mettre "à mort", la ruiner "dans sa syntaxe et son esprit", les qualifie d’Auschwitz de l’esprit. Un si j’ose dire atténue la violence de cette métaphore. Il est indécent, comme Richard Millet en a conscience, d’assimiler les "menées contre la langue" à des crimes contre l’humanité et de qualifier de génocidaires les illusions de jeunes gens gâtés qui s’autorisent, par le titre écrivains qu’ils se donnent, à transférer la lutte des classes du périmètre hostile des usines au champ paisible de la langue. La métaphore est impropre si elle qualifie les farces de ces potaches. Mais, si elle désigne la lente destruction de l’ordre symbolique, qu’attestent la nouvelle langue française et les manipulations de signes, elle dit clairement que, comme les colonnes de civils pendant l’exode de 1940, comme la ville de Guernica, comme les "races" jugées inférieures, comme les classes sociales dites nuisibles, la langue est la cible d’attaques qui sapent, détruisent, nient le symbolique qu’elle fonde.

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