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03 mars 2006

Nationalisme, nationaliste

 

 

 

 

Jacques Rossi, ce Français polyglotte qui fut un agent actif de l’Internationale communiste pendant une dizaine d’années, a été condamné en 1937 à cinq années d’internement au Goulag, puis à vingt années supplémentaires, pour avoir "espionné" la patrie soviétique au profit de la France et de la Pologne. Il n’a pu quitter l’URSS pour la Pologne qu’en 1961 et il a retrouvé son pays, la France, à la fin des années 1980. De son expérience, il a tiré un ouvrage admirable, Le Manuel du Goulag, écrit en russe, traduit d’abord en anglais, et dont une version française réduite a été publiée en 1997 au Cherche Midi. Dans cet ouvrage, qu’il présente sous la forme d’un dictionnaire encyclopédique, Rossi examine les mots, les idées, les faits du communisme. Il n’est pas de mensonge qui résiste à l’examen : les mots du communisme, qui forment la TFT ("toufta") dissimulent les réalités les plus atroces. Leur seule raison d’être est de nier les crimes commis.

Le Manuel du Goulag comprend l’article nationalisme (ou nationaliste) bourgeois que voici : "Dès le lendemain du coup d’Etat bolchevique de 1917, on trouve dans les prisons et dans les camps des gens condamnés pour "nationalisme bourgeois". Si au début il y a parmi les coupables des Russes de "race pure", à partir du début des années 1920, on ne rencontre plus parmi eux que des non russes. L’auteur, qui a connu des dizaines d’établissements pénitentiaires soviétiques de 1937 à 1958, n’a jamais rencontré de Russe avec ce chef d’accusation. En revanche, le nombre de nationalistes bourgeois non russes n’a cessé d’augmenter". Après 1945, même des Japonais ont été condamnés au Goulag. Ils résistaient à la tyrannie, ils ont été contraints aux travaux forcés. Sous l’inculpation de nationalisme, se cache le racisme : le nationaliste, c’est l’autre. Ce n’est pas le bourreau, c’est la victime. Au Goulag, les nationalistes sont donc des hommes et des femmes qui ont résisté, par la désobéissance ou en faisant preuve de mauvaise volonté, aux armées qui avaient envahi leur pays. Avant d’être condamnés ou exécutés, ils ont été étiquetés ennemi du peuple, bourreau de l’humanité, nationaliste bourgeois ou Finlandais blanc. Ce dernier terme, précise Rossi, "apparaît lors de la tentative d’annexion de la Finlande par l’URSS en 1917-1918, et réapparaît en 1939, au moment de l’agression de la Finlande par les Soviétiques". L’accusation justifie une vaste purification ethnique.

Littré ne consacre aucun article à nationalisme, bien que ce mot soit attesté pour la première fois en 1798, près de trois-quarts de siècle avant qu’ait été publié le Dictionnaire de la langue française. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), il est consacré un assez long article à nationalisme. Le nationalisme est entendu dans un sens qui varie suivant les lieux et les moments, tantôt favorable, tantôt très défavorable. En 1798, l’abbé Barruel, qui était hostile aux Jacobins, le définit comme "l’exaltation du sentiment national". Pour lui, le mot est péjoratif. Il a le sens de "chauvinisme" ou de "xénophobie". Quelques années plus tard, en 1834, il est attesté chez Lamartine dans le même sens, mais le nationalisme est jugé positif. Ce n’est plus une opinion criminelle. En 1865, il est employé au sens positif "d’aspiration à l’indépendance politique et économique d’une nation opprimée" (Dictionnaire Larousse du 19e).

Le nom nationalisme est donc problématique, dans la mesure où le sens premier en relation avec l’article 3 de la Déclaration de 1789 (à savoir "le principe de souveraineté réside essentiellement dans la nation", la nation étant le seul souverain) fait l’objet de jugements opposés. Ainsi, la même "exaltation du sentiment national" est tantôt un crime, tantôt une noble inspiration. En dépit de leur objectivité apparente, les auteurs du Trésor de la Langue française prennent pourtant parti. Il n’est pas d’autre jugement que tranché et binaire : le moyen terme est inconcevable. Il n’y a pas de dégradés entre le blanc et le noir. Ou bien le nationalisme est le "courant de pensée, après la Révolution française, fondé sur la sauvegarde des intérêts nationaux et l’exaltation de certaines valeurs nationales" ; ou bien il "exalte les caractères propres, les valeurs traditionnelles d’une nation considérée comme supérieure aux autres et qui s’accompagne de xénophobie et/ou de racisme et d’une volonté d’isolement économique et culturel". C’est le progrès ou la régression, la marche en avant ou le retour en arrière, le moderne ou l’archaïque, le jacobinisme ou l’extrême droite. Les citations qui illustrent ces acceptions sont tirées d’ouvrages écrits par des marxistes qui, s’ils avaient été soviétiques, auraient envoyé sans hésiter les résistants polonais, baltes, ouzbeks, ukrainiens, etc. au Goulag. La Nation (Editions sociales, 1979) est cité deux fois. L’auteur, le dénommé Martelli, n’est pas écrivain. C’était dans les années 1970 l’idéologue attitré, en sa qualité d’agrégé, du Parti communiste, qui a toujours nié que des millions d’innocents aient été envoyés à la mort dans les glaces de Sibérie et que des millions d’autres innocents aient été exterminés. Ce pedigree apparaît dans les jugements exprimés : "dans son premier sens le nationalisme est (...) marqué dans un sens révolutionnaire et se confond avec la conscience nationale révolutionnaire (encore convient-il de noter que la référence nationale sert de justificatif dans la phase d'expansion territoriale et de conquête, pendant la Révolution elle-même)" et "le nationalisme organisé en partis politiques tend (...) à exprimer des politiques de droite, à justifier la remise en cause des acquis républicains (...) et, plus largement, à justifier idéologiquement la politique d’expansion de l’impérialisme français (le nationalisme s’articule alors aux idéologies élaborées dans le cadre de la politique d’État)". De même, sont cités le marxiste ou marxisant Jaurès ("la nation demande son salut aux conceptions les plus rétrogrades, à la politique la plus détestable et au plus stérile et avilissant nationalisme"), le progressiste Durkheim ("tout retour d’un nationalisme étroit a toujours pour conséquence un développement de l’esprit protectionniste, c’est-à-dire une tendance des peuples à s’isoler, économiquement et moralement, les uns des autres"), l’écrivain Guéhenno à propos du citoyen de la cité ouverte et tolérante de Genève qu’était Rousseau ("Jean-Jacques est (...) l’annonciateur du pire nationalisme (…) ; le mot nation est à toutes les pages : Jean-Jacques l’emploie avec une ferveur et une autorité prophétique et qui fait peur"), Roger Martin du Gard qui, par pacifisme, s’est rapproché des communistes ("la presse est à la solde des nationalismes (…) ; pour masquer leurs convoitises, tous les gouvernements ont besoin d'une presse mensongère qui persuade à leurs peuples qu'en se massacrant les uns les autres, chacun d’eux se sacrifie héroïquement à une cause sainte, à la défense sacrée du sol"). Le seul nationalisme qui trouve grâce aux yeux des auteurs du Trésor de la langue française est celui des pays du tiers-monde, bien que, dans ces pays, la prise du pouvoir par les nationalistes se fût accompagnée d’une épuration ethnique et de l’expulsion, par la menace ou violemment, de ceux qui n’étaient pas conformes à l’idée étroite ou ethnique (c’est-à-dire raciale, pour ne pas dire raciste) que ces nationalistes se faisaient de leurs concitoyens. La partialité atteint son acmé dans cette citation : "Acceptation d’un déterminisme, ce nationalisme exalte (...) la volonté de combattre tous ceux qui s’opposent au salut de l’État... Il ne se présente pas comme une opinion, mais comme l’évidence d’une condition que seuls nient les imbéciles et les criminels ; d’où son fanatisme, caractéristique des doctrines qui énoncent une fatalité de l’histoire".

Rien n’est dit de l’élimination par l’URSS de centaines de milliers de Polonais, Ukrainiens, Lettons, Estoniens, Lithuaniens, Ouzbeks, Tchétchènes, Japonais, etc. Il n’a donc servi à rien que les dissidents soviétiques aient mis en lumière que l’accusation de nationalisme dissimulait l’élimination des opposants. Il est vrai que les lexicographes de France n’ont pas fait ce long séjour au Goulag qui leur eût peut-être ouvert les yeux.

Commentaires

Il faut bien reconnaître tout de même que le "nationalisme" sert de prétexte dans les deux sens, ne croyez vous pas ?

Écrit par : Rony | 16 mars 2006

Je crois que les mots "nationalisme" et "nationaliste" sont problématiques. Le sens qu'ils prennent dépend de l'idée que l'on se fait de la nation ou de tout autre façon d'organiser la vie publique d'un peuple ou d'un groupe humain. Il est même devenu quasiment impossible de les employer, sinon dans un sens hostile : les nationalistes, ce sont les barbares ou les violents ou les intolérants ou les foux furieux (sauf quand ils sont palestiniens ou algériens). Le mérite du dictionnaire que j'ai cité est de faire apparaître ce caractère problématique ou ambivalent ou ambigu du nationalisme. Dans ce sens, les auteurs du TLF ont fait correctement leur travail. Mais, quand on examine les exemples qui illustrent les significations de ces mots, on se rend compte qu'ils se départissent de leur objectivité, qu'ils prennent parti, peut-être sans en avoir une conscience claire, et qu'ils ne font qu'abonder dans le sens de ceux (majoritaires en France et en Europe) qui tiennent la "nation" (quelque sens qu'on y donne) au mieux pour un vestige de l'histoire, au pis pour une calamité.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 16 mars 2006

A titre personnel, je ne pense pas que la notion de nation, sans mauvais jeu de mots, soit une calamité. L'utilisation de national, par contre, peut-être perverse, et ce, je vous rejoinds en cela, quelque soit la "nationalité" de ceux qui s'en servent. C'est pourquoi il faut être vigilant dans TOUS les cas.

Écrit par : Rony | 18 mars 2006

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