Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04 mars 2006

Respect

 

Il y a deux ans, sur une maison d’une petite ville paisible de province, un graffiti en anglais intimait aux passants "Respect the African Race". Le crétin qui a maculé ce mur n’a aucune idée de ce qu’est l’Afrique : il n’y a pas, il n’y a jamais eu de "race africaine". Ou bien, s’il est africain lui-même, il borne l’Afrique à sa seule tribu. Ce qui est suspect dans african race, l’est aussi dans respect : non pas les emplois du nom respect ou du verbe to respect en anglais, mais la signification de ce nom en français et l’utilisation abusive qui en est faite aujourd’hui par les jeunes de banlieue ou leurs représentants ou ceux qui se prétendent tels ou les hommes politiques qui croient complaire à ces populations en répétant leurs mots fétiches et frelatés.

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré donne à respect trois sens. Le premier est "considération, motif" ou "égard, relation, rapport". Dans ce sens, respect est sorti de l’usage : Littré précise qu’il est "vieilli". Le deuxième sens est celui qui est courant en français moderne. Littré le glose ainsi : "déférence que l’on a pour quelqu’un ou pour quelque chose". Dans le troisième sens, respect est suivi de l’adjectif humain et l’expression ainsi formée signifie "crainte qu’on a du jugement et des discours des hommes, mauvaise honte". Il semble que, dans ce sens, respect soit, comme dans le premier sens, désuet en français moderne. Ce n’est pas seulement le mot qui semble avoir disparu de l’usage actuel, c’est aussi le sentiment de "mauvaise honte" que le mot désigne. Il faut lire les romans publiés dans la première moitié du siècle dernier, ceux de Mauriac par exemple, pour rencontrer des personnages qui ressentent la "crainte qu’on a du jugement des hommes".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition (1762), il est indiqué que respect "signifie plus ordinairement, la vénération, la déférence qu’on a pour quelqu’un, pour quelque chose, à cause de son excellence, de son caractère, de sa qualité". L'important est "à cause de" : le respect se mérite. Les exemples qui illustrent ce sens sont "avoir du respect pour les choses sacrées, pour les choses de la Religion" ; "on doit porter honneur et respect à l’âge" ; "vous avez peu de respect pour le lieu où vous êtes" ; "on appelle lieu de respect un lieu où l’on doit être dans le respect"; "les Églises sont des lieux de respect, le Palais du Roi est un lieu de respect". Ce qui est digne d’être respecté, c’est le sacré ou ce qui est sacralisé : "les églises", "les choses de la religion", "le Palais du Roi", "les personnes âgées".

De cela, il ne faut pas inférer que ce qui fait le génie de la France soit la "déférence" ou la "condescendance mêlée d’égards" ou la vénération pour les puissants. Pour beaucoup de grands écrivains qui font l’éloge de l’irrespect et en ont chanté les vertus, le respect est suspect. Ils ne respectent pas le respect avec la même ferveur que les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les philosophes du XVIIIe siècle - Montesquieu : "rien ne servit mieux Rome que le respect qu’elle imprima à la terre" ; Voltaire : "j’ai toujours pensé que le respect des Chinois pour leurs ancêtres, qui est chez eux une espèce de religion, était une paralysie qui les empêchait de marcher dans la carrière des sciences" ; "cette saine philosophie qui a fait tant de progrès depuis quarante ans, philosophie sublime et circonspecte, qui apprend à ne donner que des respects extérieurs à toute espèce de grandeurs et de puissances, et à réserver les respects véritables pour les talents et les services" ; Buffon : "un respect aveugle serait superstition ; la vraie religion suppose au contraire un respect éclairé" ; Duclos : "le respect n’est autre chose que l’aveu de la supériorité de quelqu’un". Dans ces extraits, Le respect est une "paralysie" (Voltaire), une "superstition" (Buffon, le respect "aveugle"), une "tyrannie" (Montesquieu, à propos des victoires de Rome), "l’aveu" d’une "supériorité" (Duclos). De toute évidence, ces écrivains préfèrent l’irrespect au respect : plus exactement, leurs sentiments sont modulés en fonction de ce sur quoi ils portent. Ils expriment leur irrespect des "grandeurs" et des "puissances" (Voltaire). S’ils marquent de la déférence, c’est "pour les talents et les services" (Voltaire encore). Ce n’est pas la position sociale ou l’autorité qui impose le respect, mais les mérites.

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré distingue, dans le mot respect, deux sens : "actif" et "passif". Pris dans un sens "actif", le respect est le sentiment de déférence "ressenti par quelqu’un" ; au sens "passif", c’est le respect "ressenti pour quelqu’un ou quelque chose". Dans le graffiti "Respect the African Race", il est exigé, non pas que les Africains s’imposent à eux-mêmes le devoir de respecter les autres, la loi, la France, l’Afrique, les Français, leurs hôtes, les femmes, et je ne sais quoi d’autre, mais que les Français, puisque ce sont eux qui sont interpellés, éprouvent du respect pour les Africains (la race africaine), quoi que ceux-ci fassent ou aient fait, disent ou aient dit, quels que soient leurs mérites, uniquement parce qu’ils sont africains. S’ils avaient ressenti eux-mêmes le respect, le sens serait "actif". Comme ils exigent des autres qu’ils le ressentent, le sens est "passif". L’auteur de ce graffiti exige d’être respecté de celui dont il souille la maison. Il impose le respect à ceux dont il ne respecte même pas les biens. Ce "respect" forcé et contraint n’est qu’une imposture.

Ce que disent les philosophes du XVIIIe siècle, c’est que le respect, pour qu’il soit respectable, doit être actif : c’est un devoir que chacun s’impose à soi-même. Dans les autres cas, l’irrespect est préférable. Le respect au sens passif est une vénération que tel ou tel impose arbitrairement en faveur de quelqu’un ou de quelque chose : "sa" religion, "sa" race, "son" Dieu, "son" prophète, "son" chef, "sa" famille, etc., non pas, parce que ces choses ou ces personnes méritent d’être respectées, mais parce qu’elles appartiennent à celui qui ordonne. C’est le germe de la tyrannie. C’est pour cette raison de fond que Fontenelle critique le respect : "La seconde chose qui favorise beaucoup les erreurs est le respect de l’antiquité ; nos pères l’ont cru ; prétendrions-nous être plus sages qu’eux ?".

On impose le respect par la force, la menace, le chantage, la crainte, etc., mais on prend soin de s’en exonérer.

Les commentaires sont fermés.