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05 mars 2006

Lumière des livres 3

 

 

L’astre noir

 

 

A propos de Suite française d’Irène Némirovsky, Denoël, 2004, Prix Renaudot

 

 

Le roman Suite française d’Irène Némirovsky, écrit en 1941 et 1942, est fait de deux parties. La première a pour titre Tempête en juin (pp 27 à 229), la seconde Dolce (mis sans doute pour dolce vita, pp 233 à 390). La "tempête" dont il est question est celle qui a balayé en juin 1940 la France et a failli la faire disparaître dans les poubelles de l’histoire ; la dolce vita est la vie menée, au printemps de 1941, par un régiment de l’armée allemande cantonné à Bussy, un bourg de la province profonde. Dans la première partie, Mme Némirovsky traite de l’exode apeuré de familles bourgeoises ou aristocratiques, de Paris à Tours ou à Nîmes ou dans le Morvan. La France se désagrège, l’armée se débâcle, l’administration se cache, les hommes politiques se terrent. Chez les bourgeois, les nantis, les aristos, les snobs, c’est le sauve qui peut général : on sauve son or, ses bijoux, ses valeurs, ses titres, son argenterie, sa porcelaine, avant de congédier les bonnes à tout faire, mais après qu’elles ont fait les bagages et fermé l’hôtel particulier ou l’appartement de luxe. Qu’elle soit bourgeoise, aristocratique, banquière, paysanne, ouvrière, de Ménilmontant ou d’Auteuil, parisienne ou provinciale, la France de juin 1940 est veule, lâche, dissimulée, surtout si elle est catholique, croyante et pratiquante, hypocrite, pleutre, xénophobe, ne pensant qu’à ses biens et à son argent, volant son prochain dans la détresse ou lui refusant tout secours, et mourant sur la route comme un troupeau de porcs. Ce n’est pas mieux en 1941. A Bussy, les Allemands passent leur temps à bâfrer, boire, courir le guilledou. Quant aux Françaises, leur obsession est de se faire sauter par un Allemand en uniforme caca d’oie, fermé d’un ceinturon doré, sur lequel est écrit "Dieu est avec nous", gratuitement, pour rien, se faire sauter pour se faire sauter, même pas pour une paire de bas ni pour connaître le plaisir ou assouvir les instincts. Pendant l’occupation, les Françaises n’auraient pas eu d’autre occupation que de passer sous tous les soldats allemands. La vision de la France de cette Suite française est effrayante. Le pays s’enfonce dans le néant. Mme Némirovky n’exprime aucune pitié. La France a mérité ce qui lui arrive, punie pour on ne sait quels crimes et par on ne sait quelle puissance maléfique ; elle a mérité d’être défaite, battue, occupée, humiliée ; elle a mérité de disparaître. Seuls Hitler qui ressasse dans Mein Kampf sa haine de la France ou les collabos, à qui la divine surprise de la défaite a offert le pouvoir, ont jubilé avec la même méchanceté en constatant le désastre français qui signifiait leur victoire.

A la page 328, Mme Némirovky écrit : "Après tout, on ne juge le monde que d’après son propre cœur. L’avare seul voit les gens menés par l’intérêt, le luxurieux par l’obsession du désir. Pour Mme Angellier, un Allemand n’était pas un homme, c’était une personnification de la cruauté, de la perversité, de la haine. Que d’autres eussent un jugement différent était impossible, invraisemblable". C’est aussi, en fonction de ces critères, que la France est jugée. Mme Némirovsky est imprégnée de cette mauvaise littérature néoréaliste et bien pensante qui, dans les années 1920 et 1930, recueillait les lauriers littéraires. A la manière de Perrochon, Bourget, Maupassant, elle célèbre, dans la tradition faussement aristocratique des Goncourt, la laideur sans borne de la nature humaine par des ricanements insolents ou des insultes obscènes. Alors que les villes ont faim, à la campagne, "les enfants (de paysans) qui accompagnaient leurs mères (à un après-midi de charité) étaient tous gras et roses, gavés et barbouillés comme de petits porcs". Voici comment, dans cette même page, la vicomtesse de Montmort réagit à l’après-midi de charité (en fait, de solidarité en faveur des soldats français prisonniers en Allemagne) qu’elle a organisé : "Elle soupira, non de fatigue, mais d’écœurement. Que l’humanité était laide et basse ! Quel mal il fallait se donner pour faire palpiter une lueur d’amour dans ces tristes âmes. "Pouah !", se dit-elle tout haut, mais, comme le lui recommandait son directeur de conscience, elle offrit à Dieu les fatigues et les travaux de cette journée". Pendant que Mme Némirovsky, telle, au couvent, Emma Rouault, future épouse Bovary, se graissait les mains à la poussière des mauvais livres de ces écrivains honorés jadis et oubliés aujourd’hui, Joyce, Faulkner, Proust bouleversaient le vieil ordre du roman, en y réintroduisant l’ambiguïté humaine, l’ambivalence de la morale, une esthétique de l’indécidable ou du discontinu, en expulsant de leurs œuvres tout manichéisme et en reléguant l’idéologie au second plan ou tout à fait derrière, loin. Hélas, ce ne sont pas ces romanciers qui ont inspiré Mme Némirovsky, mais Mazeline.

En effet, Suite française est un roman idéologique, au sens où il assène un point de vue unique, partial, partiel, méprisant aussi, sur la tragédie que vit la France et, plus grave, sur la France. Ce n’est pas le monde tel qu’il est ou la France telle qu’elle se désagrège qui sont restituées, mais l’idée fruste et primaire ou mécanique que l’auteur s’en fait. Le comique est de la mécanique plaquée sur du vivant. De la même manière, on peut définir l’idéologie comme des idées toutes faites vissées sur le réel. Pour Mme Némirovsky, le réel n’a pas d’importance, il n’a même pas d’existence, elle l’efface derrière la forteresse de ses idées reçues et préconçues, sclérosées et étouffantes, haineuses et sèches. Ses personnages ne sont pas à l’image de personnes vivantes, réelles, humaines ; ce sont des pantins désincarnés. Ils n’errent, simples ombres de papier, entre les lignes que pour être les porte-parole d’une idée. Ils sont la France bourgeoise, la France aristocratique, la France paysanne, la France parisienne, la France provinciale, et toujours, de quelque classe qu’ils soient les étendards, ils sont les salauds de Français. Voici un autre portrait (page 286) de la vicomtesse de Montmort : "Naturellement, elle ne fréquentait pas les bourgeois du village ; elle ne les invitait pas plus chez elle que ses fermiers, mais, quand elle avait besoin d’un service, elle venait le demander à domicile, avec une simplicité, une ingénuité, une insolence naïve qui prouvaient qu’elle était bien "née". Elle arrivait en voisine, habillée comme une femme de chambre". Ou encore, page 288 : "Au début de la guerre, elle s’était montrée ardemment patriote et anti-allemande, non qu’elle détestât les Allemands plus que les autres étrangers (elle les englobait tous dans un même sentiment d’aversion, de défiance et de dédain), mais il y avait dans le patriotisme et dans la germanophobie, comme d’ailleurs dans l’antisémitisme et, plus tard, dans la dévotion au maréchal Pétain, quelque chose de théâtral qui la faisait vibrer". Dans ce brouet de haine, seuls les Allemands s’en sortent à leur avantage. Ils sont forts, cultivés, jeunes, énergiques ; ils sont les vainqueurs, ils dominent le monde, ils aiment la musique, ils apprécient ce qui est beau, ils sont désintéressés. Ils ont à foison tout ce qui fait défaut aux Français : sensibilité, goût, morale, courage, force, énergie.

Mme Némirovsky est née à Kiev, en Ukraine. Ses parents se sont réfugiés en France pour échapper aux pogroms et pour jouir d’une immense fortune, sur laquelle les bolcheviks rêvaient de faire main basse. Ce qui est désolant, ce n’est pas que ce roman, exhumé d’un âge esthétique révolu et de la pire des réactions, ait été publié (c’est un témoignage de la haine viscérale dont la France était accablée aussi bien outre-Rhin qu’en deçà du Rhin), c’est qu’il ait été couronné. Qu’est-ce que le jury Renaudot a voulu célébrer ? Une vision pitoyable de la France ? La vision qu’il partage avec l’auteur ? La mémoire de l’auteur ? Hélas, ce prix aura mis en lumière une facette peu ragoûtante de Mme Némirovsky, femme admirable et écrivain de talent (le talent a beau être gâché, il n’en est pas moins réel), que la France, hélas, n’a pas su protéger d’une mort horrible. En effet, dans les années 1930 et jusqu’à sa mort, Mme Némirovsky a publié des articles, des textes, des nouvelles dans Gringoire (journal xénophobe dirigé par Carbuccio et qui a cessé de paraître à la Libération), dans La Revue des deux mondes (revue nationaliste qui a eu pour collaborateur, entre autres, le Maréchal Pétain) et dans Candide (journal qui s’est rallié à la politique de Pétain en 1940). Le sordide de l’affaire est qu’on a fait passer pour "progressiste" cet écrivain, uniquement parce qu’il a été victime de la barbarie socialiste nationale. Il faut vraiment que les "progressistes" se soient abîmés dans le néant de la pensée pour user de ces subterfuges.

 

 

 

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