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06 mars 2006

Intermittents et précaires

 

 

En français, intermittent et précaire sont des adjectifs. Intermittent, dont les synonymes sont discontinu, irrégulier, périodique, signifie "qui s’arrête et reprend par intervalles". Il ne s’applique qu’à des choses ou à des phénomènes. C’est le bruit, le travail, la pluie, des feux, la digestion, la maladie, une fontaine, une source, le cœur, le pouls, le souffle, la fièvre, etc. qui peuvent être qualifiés d’intermittents : éventuellement, dans un sens figuré, des états d’âme ou des concepts ou des réalités abstraites, tels l’hésitation ou la liberté.

Il en va de même de précaire. Comme terme de droit, cet adjectif a pour sens "qui n’est octroyé, qui ne s’exerce que grâce à une concession, à une permission toujours révocable par celui qui l’a accordée". C’est la possession du sol, une autorisation, un titre qui peuvent être qualifiés de précaires : éventuellement, dans un sens figuré, une réalité abstraite ou sociale, dont on peut dire aussi qu’elle est aléatoire, incertaine, instable, passagère, tels une position sociale, une aventure, un état, l’existence, la santé, une situation, le sort, un statut, les circonstances, les conditions, la carrière, le métier, les ressources, la beauté, le bonheur, la dignité, l’équilibre, l’harmonie, l’ordre, la paix, la sécurité, la sérénité, la tranquillité, un accord, une alliance, un appui, un attachement, une intimité, une liaison, une relation, un pouvoir, une réussite, un triomphe, une innovation, une théorie, une majorité ; ou encore des réalités concrètes, dont la solidité ou la durée ne sont pas garanties ou qui ne sont pas sûres, tels un abri, un refuge, une clôture,

Ce qui est nouveau en français, tellement nouveau que c’en est inouï, c’est, dans les slogans syndicaux ou gauchistes ou dans les discours des media, l’emploi de ces adjectifs pour désigner, non pas des choses, mais des êtres humains. Les intermittents exercent une activité d’éclairagiste ou de comédiens ; les précaires sont de jeunes gens qui ne sont pas fonctionnaires ou qui n’ont pas intégré la fonction publique territoriale : ils ont un contrat de travail précaire. Les uns et les autres seraient les nouveaux damnés de la terre.

Ces êtres humains, uniques par définition, sont désignés par des adjectifs : qui plus est, des adjectifs qui, en français normal (le français qui n’est pas de la NLF), se rapportent à des choses. User d’un adjectif pour nommer une personne, c’est faire d’une qualité son identité. Quand la qualité, grand, français, petit, est constante ou permanente, l’identification de la personne à cette qualité peut se justifier sur le plan philosophique. Quand la qualité est passagère, en un mot : précaire, la manipulation s’enclenche. Réduite à une caractéristique, qui n’est pas essentielle, mais contingente, la personne, ce qu’elle a d’unique ou de spécifique, est effacée par la dénomination trompeuse. Le salarié qui travaille par intervalles est désigné, non pas par ce qu’il est, mais par un attribut secondaire de l’activité qu’il exerce. Quelqu’un qui ne jouit pas d’un statut stable ou intouchable est désigné par une particularité absente. En fait, ces désignations déshumanisent les êtres. Il leur est ôté ce qu’ils ont d’humain. Chosifiés, ils ne sont plus que des instruments de propagande. Ils ne sont pas une fin en soi, mais le simple moyen par lequel des militants les utilisent pour réaliser des objectifs autres et dissimulés. C’est ainsi qu’en usent les pouvoirs totalitaires. Une fois réduits à l’état de choses, les êtres humains peuvent être enfermés dans des camps de concentration ou de travail forcé – où ils ne sont plus que de la force de travail pour le pouvoir qui les a déshumanisés.

L’adjectif précaire en latin est dérivé du verbe precari, "prier". Le sens étymologique ou premier de précaire est donc "obtenu par la prière". Ceux qui tentent de tirer profit des misères du temps ont ainsi choisi un mot qui leur est étranger, pour ce qui est du sens, et dont les racines spirituelles se situent à l’opposé de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. Les faussaires en langue et autres manipulateurs de mots sont si cyniques qu’ils ne se contentent pas d’utiliser autrui comme un moyen, ni même de manipuler les mots : ils vont jusqu’à s’approprier ce qui appartient en propre à ceux qu’ils considèrent comme des ennemis.

Commentaires

C'est aussi le cas de ceux qui se définissent comme démocrates ou libéraux, me semble-t-il. Et que penser quand ils se qualifient de "sociaux" en agissant contre le "social" ?

Écrit par : Rony | 16 mars 2006

Certes. Mais "démocrates" et "libéraux" ne sont pas des adjectifs qui désignent des qualités appliquées aux choses. "Social" en revanche est comme "intermittents" et "précaires".

Écrit par : Arouet Le Jeune | 16 mars 2006

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