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10 mars 2006

Education ou instruction ?

 

Education nationale ou instruction publique

 

Victor Klemperer, qui a réussi à survivre en Allemagne entre 1933 et 1945, bien qu’il ne fût pas aryen, a étudié pendant ces années noires comment le socialisme national avait infecté de son idéologie de mort la langue allemande. Dans LTI (Langue du Troisième Reich, Le Seuil, réédition, 1996), il écrit : "La langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle". A l’exception des à, de, le, il, je, en, etc. qui sont vides de sens, il n’y a pas, dans quelque langue que ce soit, de mot neutre, blanc, évidé, d’où le sens est absent. Par les significations diverses dont ils sont porteurs, les mots engagent ceux qui les emploient, parfois malgré eux, comme si les mots pensaient à leur place. S’en remettre aveuglément à la langue, surtout si elle est nouvelle ou "novlangue", c’est la laisser régir la pensée ou la morale, se plier à ses sommations, s’aliéner, involontairement ou non, peu importe, comme les peuples l’ont fait ou continuent à le faire, et pas uniquement les Russes, les Allemands, les Cubains. Seul l’examen critique ou, comme on disait au XVIIIe siècle, le libre examen, peut briser l’aliénation dont la nouvelle langue française est porteuse.

Les mots éducation nationale nomment ce devoir qui s’impose aux membres d’un corps politique (ou " nation ") : apprendre à lire, à écrire, à compter à tous. Longtemps, ce devoir a été appelé instruction publique. En 1932, M. de Monzie a été le premier homme politique à se donner le titre de ministre de "l’Education nationale". Il voulait, prétendait-il, accroître "l’égalité scolaire". Pacifiste, il espérait que Mussolini, qu’il admirait, convaincrait les Anglais et les Français de signer un pacte avec Hitler. C’était un ami d’Otto Abetz, de Darquier de Pellepoix, de Fernand Brinon. Bien entendu, il a voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain le 10 juillet 1940. C’est Mussolini qui, le premier en Europe, à peine parvenu au pouvoir suprême, a nommé en 1923 le ministère où, à Rome, étaient gérés les maîtres et les écoles Nazionale Educazione. Le fascisme défait, ce ministère a retrouvé le nom Pubblica Istruzione qu’il portait avant 1923. En France, il n’en a rien été. Les mots éducation nationale sont porteurs de la volonté de façonner les esprits, de les modeler et de les plier à un ordre totalitaire. En 1945, les communistes étaient trop influents pour que l’on renonçât à des mots qui célébraient la main mise de l’Etat sur les enfants. Outre leur enracinement dans les idéologies qui ont tué plus de cent millions d’innocents en moins d’un siècle, ce que dit éducation nationale, c’est que l’Etat éduque les enfants. Telle est la règle à Cuba, en Chine, en Corée ; telle était la règle dans l’Allemagne d’Hitler et en URSS. La main mise de l’Etat sur l’éducation enlève aux familles ce qui fait leur raison d’être. Que l’Etat ne s’indigne plus de la déliquescence des familles : il en est le principal responsable.

 

Les mots instruction publique disent tout autre chose. Instruire a un sens positif. Il est lié au verbe latin struere, qui signifie "bâtir". Instruire un élève (et non pas un enfant), c’est élever un petit homme au dessus de lui-même pour qu’il devienne un homme. Alors que l’éducation tient de la vie privée, l’instruction est chose publique ou res publica : elle est l’affaire de tous. Un peuple qui a en horreur le destin des Hopis tient à ce que ses enfants sachent lire, écrire, compter, qu’ils connaissent les rudiments d’histoire, qu’ils parlent la langue de leurs ancêtres, qu’ils maîtrisent les éléments des savoirs. Parce qu’elle est chose publique, l’instruction se fait au vu et au su de tous. Peu importe qu’il y ait ou non une école. La loi autorise les parents à instruire eux-mêmes leurs enfants. Que l’école soit religieuse ou non, elle est laïque quand les élèves y sont instruits. Le collège jésuite où Descartes a suivi ses études était plus laïque, en dépit de la règle religieuse qui y prévalait, que les collèges publics actuels d’où l’instruction est bannie.

Vouloir que l’éducation soit nationale, c’est singer Mussolini, Staline, Hitler, Lénine, Pol Pot, Castro. Exiger que l’instruction soit publique, c’est rester fidèle à l’histoire de France. En effet, pendant des siècles, le souverain (le roi et après 1789, les députés) a fait de l’instruction publique la fin de l’école, ce pour quoi elle existe, aussi bien Louis XIV (édit de 1695 et déclaration de 1698) que les jacobins (décret Bouquier de 1793), Napoléon (décrets de 1806 et 1808), les républicains (lois Ferry de 1881 et 1882), les conservateurs éclairés (loi Guizot de 1833 et loi Falloux de 1850). Quand l’école n’a plus pour fin l’instruction publique, c’est à sa propre fin qu’elle travaille.

 

 

Commentaires

Je me suis permis de faire figurer cette note sur http://iufm-tabloid.hauteetfort.com

Merci pour votre NLF.

Écrit par : paratext | 15 mars 2006

Excellent. Sacrée patience. Sacré travail.

Écrit par : koan | 27 mars 2006

Les commentaires sont fermés.