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16 mars 2006

Ecran

 

 

 

Un écran est à la fois ce qui cache et ce qui montre. Quand il est fait de fumée, il empêche de voir, il fait écran. Quand il est une surface blanche ou fluorescente, comme au cinéma ou à la télévision, il représente, il montre, il fait voir. Ecran a, en apparence, une étrange propriété : c’est un mot qui semble avoir en même temps deux sens situés à l’opposé l’un de l’autre et qui seraient des contraires ou des antonymes.

Au XVIIIe siècle, écran avait un seul sens. Il n’avait pas de contradiction sémantique interne, ni d’antithèse structurante. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (4e édition 1762), il est suivi de la définition que voici : "sorte de meuble dont on se sert l’hiver pour se parer de l’ardeur du feu". C’est peu. Sont citées pour illustrer ce sens les phrases : "écran qui est monté sur un pied, et qui se hausse et se baisse", "écran qu’on tient à la main", "elle se mit devant moi pour me servir d’écran". Dans le Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré est un peu plus complet. Il relève le sens de "meuble dont on se sert pour se garantir de l’action directe du feu", "sorte d’éventail qu’on tient à la main pour le même objet". Par extension, écrit Littré à propos de la physiologie de l’œil, "l’iris est un écran qui ne laisse arriver à la rétine les rayons lumineux que par l’ouverture pupillaire". Il relève aussi le sens figuré "il se mit devant moi pour me servir d’écran". A ce sens, il en ajoute d’autres. Un écran est aussi une "plaque suspendue devant le foyer d’une forge", le "cercle de bois couvert d’une toile dont les verriers s’entourent la tête", la "toile blanche tendue sur un châssis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l’éclat du jour". Il note aussi la première attestation de ce qui va devenir le sens moderne. Comme terme de physique, c’est un "tableau blanc sur lequel on fait tomber l’image d’un objet". C’est au XXe siècle, avec le développement du cinéma, puis de la télévision, que ce sens va se généraliser. Ainsi, dans le Dictionnaire de l’Académie française (en cours, neuvième édition), les deux sens sont distingués. Dans le premier sens, c’est un "objet servant de protection" ou un "instrument servant à voiler une lumière trop vive". Par extension, le nom désigne aussi "tout obstacle, naturel ou non, à la propagation de la lumière", comme dans l’exemple "Les nébuleuses poussiéreuses font écran aux étoiles jeunes de la Galaxie". Par analogie, c’est "toute surface ou objet qui protège ou dissimule". Il en est ainsi dans "la maison est cachée par un écran de verdure", dans "l’escadre manœuvrait derrière un écran de fumée", dans "se faire un écran d’un journal", dans "placer sa main en écran", dans "faire écran". Dans le second sens, surtout au cinéma, "l’écran de projection" ou par ellipse, "l’écran" est la "surface réfléchissante ou translucide, en tissu, matière plastique, etc., sur laquelle on projette des œuvres cinématographiques". C’est aussi la "surface sur laquelle se forme l’image dans les tubes cathodiques", comme dans "écran d’un ordinateur", "écran de contrôle", "écran d’un récepteur de télévision", etc. De même, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) distinguent nettement les deux sens. L’écran est un "objet" ou un "dispositif" "servant de protection" ; ou bien une "surface" "sur laquelle on projette des œuvres cinématographiques".

Il n’est pas de mot, dans quelque langue du monde que ce soit, qui signifie en même temps blanc et noir, grand et petit, généreux et avare, cacher et montrer, etc. Autrement dit, il n’y a pas de mot qui porte en lui son antonyme. Cela implique que, malgré les apparences, les deux sens d’écran – ce qui cache et ce qui montre - ne sont pas nécessairement opposés. L’antonymie n’est pas au cœur de l’écran. Le mot n’a pas deux sens contraires, mais un premier sens qui en génère un second, plus proche du premier qu’on ne le suppose. Ce qu'il révèle, c’est la nature du cinéma et de la télévision. Sur les écrans, des images sont projetées, elles peuvent être vues. Les objets, personnes, actions, phénomènes pour lesquels elles valent ou qu’elles représentent sont ainsi montrés au public. Mais ce ne sont que des images : "ce n’est qu’une image", disait Godard à tout propos. Qui plus est, pendant que ces images sont projetées, le reste de la réalité, et qui est l’essentiel, n’est pas montré. L’exhibition d’un de ses fragments l’occulte. Autrement dit, l’écran (de projection / protection) est un écran (de fumée) : c'est un obstacle qui empêche de voir ce qu'il y a derrière ou à côté : bref, la réalité.

 

Commentaires

bon cet homme de nlf il écrit des choses, mais vous qu'en pensez-vous ?

Écrit par : phineus | 18 mars 2006

Ce qui importe à Arouet le Jeune, c'est ce que vous en pensez.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 22 mars 2006

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