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17 mars 2006

Lumière des livres 4

 

 

Quand la lumière vient d’Iran

 

 

Née en 1967 en Iran, Mme Chahdortt Djavann est arrivée en 1993 à Paris, où elle a obtenu l’asile politique. Alors, elle ne parlait pas un traître mot de français. Moins de dix ans plus tard, elle est devenue un écrivain français. Voici les livres dont elle est l’auteur : 2002, Je viens d’ailleurs, roman, éditions Autrement ; 2003, Bas les voiles, essai, Gallimard ; 2004, Autoportrait de l’autre, roman, S. Wespieser ; 2004, Que pense Allah de l’Europe ?, essai, Gallimard ; 2006, Comment peut-on être français ?, Flammarion, 2006. Etonnant écrivain dont l’héroïne Roxane, dans Comment peut-on être français ?, envoie vingt lettres à Monsieur Charles de Montesquieu et donne ainsi, trois siècles plus tard, une suite aux Lettres persanes.

 

Les sociologues tentent de nous faire accroire que la culture est un don charismatique, quelque chose comme la descente de l’Esprit Saint sur de rares élus. Cette blague a pour effet de détourner les jeunes gens des grandes œuvres de leur patrimoine. Il faut que ce soit une Iranienne échappée de la barbarie (elle a appris le français tard, dans les livres, et en particulier dans les manuels de Lagarde et Michard, si souvent décriés par les beaux esprits de la modernité à tout crin) qui nous rappelle l’urgence qu’il y a, en ces temps de délires multiculturels et racistes, les uns se nourrissant des autres, à revenir aux textes des écrivains qui ont fait la France. Le relativisme culturel est l’esprit qui capitule. Mme Djavann a assimilé en quelques années, à force de volonté et de travail, l’essentiel de la culture française ou de l’être français. Contrairement à ce qu’ânonnent les bourdivins du Collège de France, la culture n’est ni innée ni charismatique ni donnée à quelques rares élus : elle peut être assimilée par ceux qui acceptent de s’en donner la peine.

 

Depuis quarante ans ou plus, de savants linguistes répètent que le français a d’innombrables défauts qui tiennent à une orthographe byzantine, à un lexique compliqué, à un enseignement élitiste, à une grammaire axée sur l’écrit, à la primauté de l’écrit sur l’oral, à la force des traditions, au purisme grammatical ou prétendu tel, à la centration de l’enseignement sur le savoir (et non sur l’enfant), au manque de qualification des maîtres assimilés à des cuistres ou à des dresseurs d’animaux, à des facteurs culturels et extra linguistiques, tels que la littérature, ou aux rapports que les langues entretiennent avec une culture qu’elles expriment. "La raideur du vocabulaire français, écrit Martinet (1962), n’est qu’un des aspects d’une ankylose qui gagne nécessairement les langues qui ont un passé, et ceci d’autant plus que ce passé, long et glorieux, veut se survivre comme un aspect de la culture nationale". Ce n’est pas une analyse mais un réquisitoire. Certes, le français a une orthographe difficile. Mais les langues qui sont le plus parlées dans le monde, l’anglais et le chinois, ont une écriture, au mieux aussi byzantine que le français (l’anglais), au pis, plus compliquée encore (le chinois). Une langue, selon Martinet, se manie comme un marteau. Citons : "Peu à peu, sous la pression de nécessités diverses, on s’aperçoit qu’on peut faire l’économie de presque toute la grammaire scolaire dans la mesure où la langue que l’on cultive à l’école n’est pas autre chose que celle que l’enfant apporte avec lui. C’est là le cas dans les pays de langue anglaise où les distinctions grammaticales qu’il faut respecter lorsqu’on écrit la langue sont celles que fait tout un chacun en parlant". Ou encore : "Un jour peut-être, sous la pression des nécessités du monde actuel, arrivera-t-on à se convaincre qu'il ne suffit pas d'apprendre à disserter par écrit de matières littéraires ou philosophiques, mais qu'il convient que chaque Français sache s'exprimer clairement et précisément, oralement aussi bien qu'avec sa plume ou son clavier, sur tous les sujets de sa compétence. Ce jour-là, s'il n'est pas trop tard, il y aura, de par le monde, de belles chances pour les Français et pour leur langue". Pour les linguistes, les langues sont des moyens, des outils ou des instruments. Mme Djavann défend la thèse opposée. Elle apprend le français, non pas seulement pour communiquer, mais pour se l’approprier, le faire sien, devenir un écrivain français. La langue est pour elle non pas un outil, comme le seraient le marteau et la faucille, mais un ensemble de symboles qui ont plus à voir avec la culture, la vie de l’esprit, la pensée qu’avec la communication ramenée à la volonté d’influer sur autrui. "L’apprentissage purement académique et linguistique du français ennuyait Roxane. Elle voulait apprendre la langue dans le texte, dans le contexte. Elle voulait lire les grandes œuvres, les grands auteurs et tout de suite. Seulement pour lire, encore fallait-il savoir lire (…) Une bibliothécaire lui proposa de commencer par quelques romans en version simplifiée pour les étrangers. Elle lui donna La Symphonie pastorale d’André Gide, et ce fut le premier livre que Roxane lut en français". Ou encore, page 115 : "Roxane copiait dans son cahier les nouveaux mots et leurs multiples significations ainsi que les phrases d’écrivains citées par Le Petit Robert et elle inventait trois nouvelles phrases avec chaque mot (…) Dans des cahiers distincts, elle classait, hiérarchisait les mots ; elle tentait en vain de ranger le nouveau mot dans ses cahiers. Souvent, dans la description d’un mot, il y en avait un autre qu’elle ne connaissait pas et qui l’empêchait de comprendre la signification du premier. Elle copiait le nouveau mot et le cherchait dans le dictionnaire. Dans la description de celui-ci, il y avait encore d’autres mots qu’elle ne connaissait pas, elle les notait et les cherchait dans le dictionnaire… De fil en aiguille, après quelques dizaines de minutes, elle oubliait quel était le premier mot qu’elle cherchait. Elle avançait lentement, difficilement. La maîtrise du français demanderait toute une vie". Ou encore, page 116 : "Pour chaque mot, il fallait une humilité et une patience infinies ; il fallait l’approcher lentement, délicatement, pour l’amadouer ; il fallait le comprendre, le comprendre vraiment, le dire et le redire, le laisser entrer en soi, la garder en soi, tel un gage précieux. Telle une promesse de vie. Il fallait attendre que chaque mot mûrisse en soi, retrouve pleinement son sens, prenne de la chair, de la vie, qu’il devienne la chair de la vie, pour qu’il dise enfin la vie. Elle ne voulait pas de cette langue comme d’un simple outil de communication, elle voulait accéder à son essence, à son génie, faire corps avec elle ; elle ne voulait pas seulement parler cette langue, elle voulait que la langue parle en elle. Elle voulait s’emparer de cette langue et que cette langue s’empare d’elle. Elle voulait vivre en français, souffrir, rire, pleurer, aimer, fantasmer, espérer, délirer en français, elle voulait que le français vive en elle. Roxane voulait devenir une autre en français". Ou encore page 118 : "Elle aspirait avidement à maîtriser cette langue, à la faire sienne. Elle voulait appartenir à cette langue entièrement, jusqu’au dernier de ses neurones. Elle la désirait charnellement, mentalement, psychiquement. Elle voulait la posséder totalement, et cette garce de langue se dérobait à elle, elle ne cessait de lui jouer des tours. Quelle belle garde, cette langue, la plus belle. Quelle belle grâce, cette langue. La plus belle".

 

Les penseurs européens ont compris, après 1945, que la barbarie et les crimes de masse commis par un peuple ou au nom d’un peuple pouvaient contaminer jusqu’à la langue de ce peuple. Dans Langage et silence (1967), George Steiner écrit : "Deux voies s’ouvrent à l’écrivain qui sent que la condition de son instrument est mise en question, que la vocation humaine de celui-ci se dégrade : ou bien s’efforcer de transposer cette crise généralisée dans sa syntaxe personnelle, en explicitant, avec son aide, les traits précaires et vulnérables de la communication ; ou bien choisir ce mode de suicide littéraire, le silence. Il est facile de suivre la naissance et le développement de ces deux attitudes dans la littérature allemande des dernières décennies, écrite dans la langue qui a subi le plus vivement et illustré au plus haut degré la grammaire de la barbarie". C’est aussi l’expérience qu’analyse Viktor Klemperer dans LTI, Lingua Tertii Imperii : la langue allemande a été empoisonnée par le socialisme national. Mme Djavann est arrivée en France en 1993, sans rien connaître de la pensée occidentale moderne. Mais en Iran, elle a vécu une expérience semblable à celle qu’ont connue Steiner et Klemperer. Elle aussi, elle prend conscience que la barbarie du régime des " mollahs " contamine même la langue persane. Page 113 : "Pour s’imprégner des mots, pour découvrir leur essence, pour aller au-dedans des mots, elle décida d’abandonner le dictionnaire français-persan et de se référer uniquement au Petit Robert. Apprendre les mots français par le truchement de leur équivalent en persan les rendait encore plus artificiels et étrangers : en outre, les mots persans étaient inconciliables avec ce nouveau monde, tant ils rappelaient à Roxane les souvenirs d’un pays où des dogmes barbares faisaient office de lois. Roxane avait six ans lorsque le régime islamique s’était imposé en Iran, et le persan pour elle traduisait les félonies qui avaient assombri l’histoire de ce pays". Page 115 : "la langue persane (…) était condamnée à une décadence irrémédiable ; elle était pervertie par les mensonges de l’histoire, par des trahisons, des souffrances, des humiliations et des afflictions. Cette langue ne rappelait que trop à Roxane (…) un monde où chaque mot était sali, trahi par les mollahs, un monde qu’elle avait fui, un monde abhorré. La faute n’en était pas au persan, mais aux Iraniens. Une langue n’existe que dans un lieu, dans un cœur et la bouche des gens qui la parlent, elle raconte l’histoire des gens qui la parlent, elle raconte l’histoire d’un peuple, traduit le monde où elle vit, dit la vie, la vie des gens. Cette langue était devenue malgré elle complice d’une histoire calamiteuse et infamante ; chaque mot coltinait les dogmes qui accablaient le pays, chaque mot colportait les turpitudes de la vie quotidienne. Alors Roxane ferma à jamais son dictionnaire persan, car cette langue entaillait son être, faisait saigner sa mémoire blessée. Trop de souvenirs douloureux étaient intimement liés au persan. Non, le persan n’avait aucune place dans ce monde français".

 

Dans la lettre 30 des Lettres Persanes, Rica raconte à son ami Ibben, resté à Smyrne, qu’un jour, alors qu’il avait ôté son costume persan et qu’il s’était habillé en indigène, les Parisiens, ne le reconnaissant pas, mais apprenant par la rumeur qu’il était persan, s’en étonnèrent en ces termes : "Ah ! ah ! Monsieur est persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?" Montesquieu se garde de répondre à cette question, qui n’est rapportée que par ironie, jugeant à juste titre que l’on n’est pas persan, ni français, mais homme et que le fait d’être persan et son corollaire " être français " sont des accidents ou, comme dirait un philosophe, de simples contingences. A l’opposé, le titre "comment peut-on être français ?" n’a pas ce sens-là, et pas seulement à cause de la substitution de français à persan. Dans le roman de Montesquieu, ce sont les badauds qui se demandent naïvement à quoi se reconnaît un persan qui ne porte pas d’habit immédiatement identifiable. Dans le roman de Mme Djavann, c’est la romancière elle-même et son personnage, Roxane, qui se posent la question, et en des termes sinon philosophiques, du moins sérieux. Dans les Lettres persanes, la question est sans réponse. Dans le roman de Mme Djavann, la réponse est fournie par le récit. Dans "comment peut-on être français ?", le verbe être exprime l’identité ou l’essence ou la "nature", au sens philosophique de ce terme. Qu’est-ce qui fait que l’on est français ? Comment le devenir, non "de papier", par la carte d’identité (elle est donnée à quasiment tout le monde et ceux à qui elle est refusée peuvent s’en procurer une auprès d’un faussaire), mais philosophiquement ? Comment ingérer le génie français ou se l’approprier ? Ce n’est pas la lignée, ni la " race ", ni la couleur de la peau, ni la religion qui font les Français. Pour Roxane, qui vient d’un pays moyenâgeux, où elle a été obligée, dès l’âge de six ans, de se dissimuler dans l’uniforme islamique, être français, c’est jouir de la première des libertés : celle d’aller et de venir à son gré, sans en demander l’autorisation à quiconque, sans être suivie, épiée, surveillée, accompagnée, et c’est accepter qu’autrui jouisse de la même liberté que soi, même si cet autre est une femme. C’est pourquoi le premier acte de Roxane, une fois à Paris, après s’être assise à la terrasse d’un café, y avoir mangé un sandwich et bu un verre de vin rouge ("c’était un événement majeur dans la vie de Roxane. C’était la liberté elle-même. En Iran, une telle chose était tout simplement inimaginable"), est de marcher toute la nuit dans la ville, pour faire entrer dans son corps la liberté que l’on respire en France, s’en imprégner physiquement et qu’elle devienne soi.

De ce fait, les premières pages de ce roman sont l’un des plus beaux hommages qui aient été rendus à notre pays, d’autant plus émouvant que les ressortissants des pays du tiers monde ont pris la fâcheuse habitude depuis le règne de Mitterrand d’accabler d’une haine inexpiable la terre de servitude que serait à leurs yeux la France.

 

 

Commentaires

Très très beau. Un vrai plaisir !

Écrit par : Lydia | 17 mars 2006

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