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18 mars 2006

Multiculturalisme

 

 

 

 

En français, il existe deux adjectifs qui sont dérivés du nom culture : ce sont cultural et culturel. Cultural est lié à la culture des terres : il signifie "relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole, à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal" (in Trésor de la Langue française). Culturel est lié à la culture de l’esprit. En anglais, il n’existe qu’un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme : c’est cultural. Le nom culturalisme en est dérivé. Il est donc emprunté à l’anglo-américain. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionnary of Current English, multi- est relevé comme préfixe avec le sens de "having many of". Un exemple qui illustre cet emploi est "a multi-racial country" : "with many races of people".

Le nom multiculturalisme n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française. En revanche, culturalisme l’est, mais logiquement il apparaît dans l’article culturel, non dans l’article cultural. C’est une "doctrine sociologique d’origine américaine consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psycho-affective des individus appartenant à différentes cultures". Quant à culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens "qui rattache à la théorie du culturalisme" ou "qui professe le culturalisme". Le culturalisme est donc une hypothèse qui explique des faits sociaux. Ce n’est pas un fait ou une réalité, mais une théorie. Selon les sociologues qui recourent au culturalisme, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence ou pour étudier les comportements, appliquer aux individus, quels qu’ils soient, les mêmes critères élaborés par des savants appartenant à une culture donnée et destinés à des individus ressemblant à ces savants. "Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures" (Traité de sociologie, 1968).

L’hypothèse culturaliste est très souvent contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker). Elle n’est admise comme valide que par une partie des psychologues, des sociologues, des anthropologues et autres spécialistes. Pourtant, cette théorie, qui appartient en propre à la vie intellectuelle et qui n’a de valeur qu’hypothétique, a été transformée en un horizon politique ou en un mode d’organisation des sociétés. Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, a basculé, de l’explication, dans la prescription. Tel ou tel fait n’est plus expliqué par la "culture" ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est un ordre nouveau dans lequel les citoyens sont contraints de vivre.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un terme dont la validité est limitée aux sciences sociales est utilisé pour investir la société ou pour organiser un pays. A plusieurs reprises, en France ou en Europe, des "savants" imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, arrogants, mal instruits à coup sûr, ont fait d’une hypothèse intellectuelle instable et à validité restreinte le paradigme d’une société nouvelle. Ce qui expliquait, et mal, des faits est devenue l’utopie obligatoire. Le transfert des concepts de la science à la société est légitimé par l’imposture scientiste. Au XIXe siècle, Auguste Comte prétendait régler les problèmes sociaux par le positivisme, c’est-à-dire par l’application à la société des méthodes des sciences naturelles. Le marxisme ou "science des sciences" subsumant toutes les sciences prétendait expliquer l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, etc. par la lutte des classes, par l’appropriation de la plus-value, par l’exploitation de l’homme par l’homme. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse et désastre absolu. C’est ce qui s’est produit aussi avec le racisme. Au début du XXe siècle, c’était une hypothèse, délirante certes, mais qui expliquait, ou prétendait le faire, des faits humains ou sociaux par la seule race. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses dites scientifiques, sur le racisme comme sur le multiculturalisme, ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes s’adonnaient à l’anthropologie physique : tout était expliqué par la différence raciale. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par la différence des cultures. La disparition scientifique du racisme a laissé un vide que comble le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les anthropologues européens alors que le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les partisans du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination de nombreuses populations autochtones. Il est apparu à ces WHASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient leur pouvoir, leur bien être, leur force, leur argent, la belle vie qu’ils menaient de la négation de millions d’Indiens, les premiers occupants du pays, et d’esclaves noirs. Une solution aurait été de restituer à ces malheureux spoliés leurs biens et leur pouvoir. Il n’en a rien été. Pour préserver les privilèges indus, on a fait du culturalisme un principe fondateur. De la "science", il a basculé dans la politique. Le principe "culturel" qui fait la France est autre : c'est l'indifférence aux différences. La culture y a été élaborée par les autochtones. Elle n’est pas le fait de WHASP, mais d’Indiens. Si le multiculturalisme y était introduit, il nierait ces autochtones dans leur être et leur retirerait les droits qu’ils ont arrachés jadis aux conquérants, aux tyrans et aux envahisseurs.

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