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19 mars 2006

Prophète

 

 

Messager, envoyé ou prophète ?

 

 

Quand le nom prophète est apposé au nom de Mahomet, il traduit mal le nom arabe rasoul par lequel Mahomet est désigné dans la chahada ("la allah il allah wa mohammed rasoul allah"), dans le Coran (ainsi sourate 9, verset 1 : "Désaveu de la part d’Allah et de son messager à l’égard des associateurs (ou chrétiens, ceux qui, à Dieu, associent le Christ et le Saint Esprit) avec qui vous avez conclu un pacte" et verset 3 : "Proclamation aux gens, de la part d’Allah et de son messager (…) : qu’Allah et son messager, désavouent les associateurs"), ou dans d’autres textes. Prophète est une adaptation approximative et abusive de rasoul, une sorte de transposition par homologie. Pour donner un équivalent à rasoul, on a choisi un mot se rapportant à la religion, prophète, mot grec en l’occurrence, et qui soit proche de rasoul. En fait, au lieu de s’en approcher, il s’en éloigne. La traduction juste de rasoul est messager ou envoyé, comme il est écrit dans les traductions du Coran en français. Les mots envoyé ou messager d’Allah correspondent fidèlement à l’arabe rasoul allah. Le verbe rasala, dont dérive rasoul, est toujours en usage en arabe. Une lettre, au sens postal de ce terme, se dit risalah.

Dans le Trésor de la Langue française, le messager est "celui, celle qui remet ou a mission de remettre à son destinataire un message écrit ou oral". Il a pour synonymes envoyé, émissaire. Le prophète, en revanche, interprète la volonté supposée des dieux ou de Dieu, en particulier pour tout ce qui se rapporte au futur. Illustre ce sens l’extrait suivant : "la Grèce n’avait-elle pas aussi son oracle de Delphes, et les Juifs leurs prophètes ? Les Romains, leurs aruspices, leurs augures, interprètes des volontés des dieux ?". Le nom prophète est le calque d’un mot latin qui était en usage chez les premiers chrétiens : propheta, au sens de "devin qui prédit l’avenir", lequel est emprunté à la langue grecque, où un "prophète" est "l’interprète d’un dieu, celui qui transmet la volonté des dieux, celui qui annonce l’avenir". Mahomet transmet la parole d’Allah, telle quelle, sans chercher à l’interpréter. Il est son messager. Le prophète est le contraire d’un messager, il interprète ce qui est supposé être la volonté de Dieu ou d’un dieu. Mahomet n’a pas interprété la volonté d’Allah : s’il l’avait fait, il aurait peut-être rendu possible l’ijtihad ou "effort d’interprétation". Il s’est contenté de faire connaître et apprendre aux Arabes le message d’Allah au iota près (au kasra près, devrais-je dire). C’est parce qu’il a répété Allah que ce qui est écrit dans le Coran est karim, sacré, ou intouchable, haram. L’emploi du nom prophète en lieu et place d’envoyé ou de messager est un abus de sens. Certes, cet emploi est conforme à la norme. Il est validé par un usage très ancien dans les langues européennes, qu’elles soient romanes, comme le français, l’italien ou l’espagnol, ou non, comme l’anglais. Dans le Trésor de la Langue française, il est précisé, à l’article prophète, que, dans la religion musulmane, ce nom désigne Mahomet. Une citation de Mme de Staël illustre cet emploi : "Bonaparte, dans la pyramide, se servit du langage oriental : Gloire à Allah ! dit-il ; il n’y a de vrai dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète". Employé de façon absolu, avec un article défini et avec ou sans majuscule, le nom prophète désigne Mahomet, comme dans "l’étendard, les sourates, le tombeau du prophète".

Selon les musulmans, il serait interdit de "caricaturer le prophète". Or, dans le cas des journaux danois, ce ne sont pas des caricatures qui ont été publiées, mais des dessins, et ce n’est pas un prophète qui a été dessiné, mais un messager. Le nom prophète sacralise ou sanctifie la personne ainsi désignée. Or Mahomet est un homme : il a été chef de guerre et chef d'Etat. Il a été le messager d'Allah, pas un prophète. Ce n’est pas parce que l'emploi trompeur de prophète est avalisé par l’usage qu'il est obligatoire de s’y résigner ou de s’y plier. La lumière peut se faire, même tard.

 

Commentaires

Le Coran utilise plusieurs termes pour désigner Mohammed, "rassoul" qui effectivement peut être traduit par messager, mais aussi "nabiye" qui désigne prophète,

vous affirmez que "Mahomet n’a pas interprété la volonté d’Allah : s’il l’avait fait, il aurait peut-être rendu possible l’ijtihad ou "effort d’interprétation""

ce qui sous entend que le Coran ne peut être sujet à intérprétation. Or comment expliquer les multiples écoles, obédiances et courants de pensée auquels à donné lieu l'Islam ?
Le Coran lui même affirme qu'il contient des versets dont le sens est clair (ayatoun mouhkamatoun) et des versets dont le sens est ambigu et confus (ayatoun moutachabihatoun) et d'après pratiquement tous les interprètes du Coran les versets du premier type constituent la majorité du Coran. D'ailleurs c'est sur cet argument que se sont basé toutes les écoles non littéralistes pour légitimer la possiblité d'interpréter les versets coraniques et même contredire la lettre si cela s'avère nécessaire.

Écrit par : kalima | 19 mars 2006

Certes. Nabi est, semble-t-il, un mot d'origine araméenne. Je ne suis pas assez versé dans cette langue pour isoler le concept sur lequel ce mot est fondé. Le fait est que Mahomet est très souvent désigné par "rasoul". Ce qui caractérise l'islam, c'est sa volonté de rompre définitivement avec le polythéisme ou le paganisme. Or, s'il y a un mot qui plonge ses racines dans le paganisme, c'est le mot grec "prophète". Un prophète est un devin qui prédit l'avenir. Au féminin, il est de toute évidence préjoratif : "prophétesse" disqualifie celle qui est ainsi désignée. L'autre concept qui est dans "prophète", c'est l'interprétation de la volonté des dieux : les dieux étant silencieux ou ne se manifestant qu'indirectement (foudre, tempête, etc.), il faut des illuminés pour en décrypter la volonté cachée. Appliqué à Mahomet, ce terme devrait être considéré, par un vrai musulman, comme insultant.
L'interprétation : certes. Le Coran étant écrit dans un arabe ancien (Luxenberg pense qu'il a peut-être été écrit par des Syriaques de Bagdad et que certains versets sont clairs, si l'on restitue le mot araméen sous le mot arabe qui le cache) et étant lu par des gens qui ignorent cette langue, il a bien fallu, pour en établir le sens, gloser les passages obscurs. Je ne parle même pas des versets qui se contredisent et pour l'interprétation desquels on a opté pour la théorie de l'abrogation : quand deux versets se contredisent, c'est le plus récent qui abolit le plus ancien. Mais établir le sens de versets ambigus ou difficiles à comprendre, c'est à peine de l'interprétation ou de l'herméneutique : tout est dit. Donc, le seul travail est d'apprendre ou de répéter. A mon sens, ce n'est ni de l'herméneutique, ni de l'interprétation.
Quant aux "universités" où sont formés les docteurs (Al Azhar en Egypte, les "universités" religieuses d'Arabie saoudite), elles ne sont pas renommées pour leur esprit critique ou leur esprit d'examen : sinon, ça se saurait ou ça se serait vu depuis longtemps. Taha Hussein a écrit de beaux passages, il y a plus de soixante ans, sur la fermeture à toute interprétation des docteurs de l'islam. On n'a jamais vu encore un docteur de l'islam saoudien se livrer à une lecture critique du Coran. Plus littéralistes qu'eux, "y a pas son deux", comme on dit en Afrique noire.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 20 mars 2006

A ma conaissance cette problématique rasoul/nabi a été posé dans la pensée islamique depuis toujours, et les théologiens ont très tôt pris conscience de cette double dimension de Mohammed, je ne pense pas qu'il ait eu honte de sa dimension prophétique...

dans son livre "les nouveaux penseurs" de l'islam Benzine d&émontre qu'il y a des penseurs musulmans contemporains qui tentent une nouvelle approche du texte coranique, certes ces penseurs n'ont pas le droit de cité dans les universités du monde musulman, mais ils exitent...

Écrit par : kalima | 20 mars 2006

question: Muhammad, Mohamed ou Mahomet ?
quel est l'origine de Mahomet qui sent le colonial ?
merci

Écrit par : Fathi | 28 mars 2006

Lorsque vous affirmez que "Mahomet sent le colonial", voulez-vous dire que c'est le messager en personne qui sent le colonial ou bien que c'est seulement le nom qui lui a été donné (en fait un participe passé de sens passif) ? Mahomet est la francisation du nom turc Mehmet qui résulte de turquisation du mot arabe "Mouhammad", comme disent les savants, ou Muhammad dans la graphie anglaise, ou, plus simplement Mohammed, avec deux m, et non un m (il y a deux mim en arabe), comme on dit en Afrique du Nord. C'est par le biais des Turcs (seljoukides puis osmanlis ou ottomans) que le nom Mahomet s'est répandu en Europe et en France (il est employé dans le XVIe s : peut-être avant). Bien sûr, les Turcs, venus d'Asie centrale, ont été de cruels conquérants et ils ont colonisé de vastes territoires en Europe du Sud-est, au Proche Orient et en Afrique du Nord, pendant près de cinq siècles - soit trois fois plus longtemps que les Français en Algérie. De ce point de vue, le nom Mahomet, étant turc ou emprunté aux Turcs, peut effectivement être considéré comme un nom colonial, non pas venant de malheureux colonisés, mais imposé par d'affreux colonisateurs : les Turcs en l'occurrence.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 28 mars 2006

Merci pour ces explications.
Vous avez raison, la colonisation turque n'a rien à envier à celle qui a suivi. Dans certaines régions de Tunisie, l'armée française a été accueillie comme un libérateur. pas partout. Le fait est que le colonisateur français n'a pas contesté ce mot et l'a repris. Continuité coloniale.
Mais s'il y a une connotation coloniale, c'est plus par rapport à l'orientalisme qui, lui, est français (pour ce qui nous concerneà ou occidental et parce que ce nom rappelle les croisades et cette somme de "mauvais récits" (de notre point de vue historique) qui fonde la culture actuelle, le fameux et détestable "esprit des croisades". Je ne sais pas si vous êtes d'accord mais peut être est-ce aussi difficile que de convaincre un Français que Waterloo était une victoire ... pour ceux d'en face.
Merci

Écrit par : Fathi | 28 mars 2006

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