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22 mars 2006

Lumière des livres 5

 

De la Chine

 

Dai Sijie, Le complexe de Di, roman, Gallimard 2003, prix Femina 2003

 

 

Pendant un demi-siècle, à partir de la publication du Degré zéro de l’écriture (1953, Barthes) et des Gommes (1954, Robbe-Grillet), le progressisme, après avoir longtemps investi – id est assiégé - la littérature et l’art (Hugo, Zola, Malraux, les Surréalistes), a fini par les envahir. Ce fut expérimentations formelles sur expérimentations formelles, déconstruction des formes, subversion, maoïsme de pacotille, apologies du Grand Bond en Avant et de la grande Révolution culturelle (60 ou 65 millions de morts), dislocation de la syntaxe, révolution dans les mœurs, la langue, les mots, refus de faire ce que les poètes et les écrivains, où que ce soit dans le monde, ont toujours fait : raconter des histoires, dire par la fiction ce qu’est la condition de l’homme, éclairer, instruire.

Bien entendu, pour ce qui est des résultats tangibles et avérés, il en est allé de cette révolution dans les lettres comme du coup d’Etat de 1917 ou de la "Revol cul en Chine pop" : table rase, néant, déconstruction à gogo ou à qui mieux mieux, enfants gâtés qui cassent les jouets qui leur sont offerts. Les uns ont tué 85 millions d’innocents, les autres ont assommé des milliers de lecteurs. L’exploit – à la fois dans l’ordre du sinistre et du désopilant – a été réussi par Sollers, qui a fait passer le maoïsme de sa revue Tel Quel pour la continuation de quelque chose, alors qu’il était la fin de tout. Shakespeare, Artaud, Pound, Dante, Céline, Faulkner, etc. ne savaient pas qu’ils avaient du génie, Sollers leur en aurait donné. Tout cela est de la bouffonnerie.

C’est justement de Chine et d’un écrivain chinois, qui a connu le vrai maoïsme, non les images pieuses des écrivains "engagés" d'Occident, que le progressisme littéraire se révèle pour ce qu’il est, à savoir un simple vaudeville. Si, au temps des anciens rois, le bouffon avait une utilité, il ne sert dans la France actuelle qu’à passer à la télé. Auteur de "Balzac et la petite tailleuse chinoise" (Gallimard, 2000), Dai Sijie est un écrivain qui a connu l’enfer maoïste. Il y a survécu grâce à la littérature française : pas celle de Robbe-Grillet ou de Barthes ou de Foucault ou de Sollers, mais, ironie de l’histoire, celle de Balzac, que ces éminents critiques et "écrivains" tenaient dans les années 1950-1980 pour le parangon de l’écrivain bourgeois et réactionnaire. L’action de son deuxième roman, Le complexe de Di, se passe dans la Chine contemporaine, celle qui a passé une couche de capitalisme débridé sur le socle communiste et marié la révolution à la corruption, au crétinisme et à l’affairisme, comme si la Révolution trouvait dans ce mariage en apparence contre nature sa vraie nature. Le héros de ce roman porte un nom qui sonne comme Mao : il s’appelle Muo. Il est myope, timide, puceau (à quarante ans), emprunté, obsédé par ses rêves : il a tout d’un intellectuel à la Sollers. Pendant dix ans, il a suivi une cure psychanalytique en France, où, en s’aidant du célèbre Vocabulaire de la psychanalyse, il a étudié Freud et surtout Lacan, qui a été le maître à penser de Sollers et du maoïsme français. Il est revenu en Chine pour faire libérer celle dont il dit qu’elle est sa fiancée, Volcan de la Vieille Lune, que le pouvoir accuse d’avoir transmis à la presse occidentale des photos montrant des policiers torturant des citoyens, et qui risque de payer ce "crime" d’un emprisonnement éternel, sans procès, le pouvoir maoïste et affairiste ne transigeant pas avec la vérité.

La seule façon de la libérer est de corrompre Di, le juge tout puissant, immensément riche, qui a commencé sa carrière dans le maoïsme, non pas comme écrivain d’avant-garde à la Barthes, Foucault ou Sollers, mais comme tireur d’élite dans les pelotons chargés d’exécuter les condamnés à mort. Sous Mao, le travail ne manquait pas. Tous les jours, des malheureux recevaient en cadeau une trentaine de balles dans le cœur : c’était la pensée Mao dans sa vérité nue – qu’admiraient alors des Français qui sont devenus célèbres en politique, dans les arts ou dans les media (Frèche, de Montpellier, Lebranchu, qui fut ministre de la justice, July, de Libération, des penseurs Educ Nat). Di est un tueur d’exception. Ses mérites lui ont valu promotions sur promotions : il est devenu juge tout puissant, ayant droit de vie ou de mort sur n’importe qui, même sur les innocents. Il peut emprisonner ou libérer qui il veut. Di veut bien relâcher Volcan de la Vieille Lune, mais en échange de chair fraîche. Il refuse les 10000 dollars habituels, dont il ne saurait que faire, il veut une jeune fille vierge à déflorer. Voilà qui résume le maoïsme réel.

Muo parcourt donc la région de Chengdu – ville principale du Sichuan – à la recherche de chair fraîche. Pour attirer à lui de jeunes femmes et endormir leur méfiance, il a besoin d’une couverture. Il choisit donc le français, qu’il écrit, l’amour (exotique dans la Chine profonde) qu’il porte à la France, non pas le pays de la Révolution ou la patrie des droits de l’homme, mais là où s’est épanoui l’esprit chevaleresque (car Muo s’identifie à un des chevaliers de la Table ronde (Lancelot ?) qui cherche à délivrer sa Dame des griffes du Monstre), et enfin la psychanalyse qu’il connaît un peu, ayant été adoubé, alors qu’il parlait à peine le français, par un Français, nommé Michel, psychanalyste silencieux, qui ne lui a pas dit trois mots, mais qui l’a écouté raconter ses rêves en chinois, langue qu’il ne connaissait pas. Muo se fait interprète ambulant de rêves pour trois yuans. Il confectionne une enseigne : une oriflamme sur laquelle il écrit le mot chinois "rêve" en caractères figuratifs anciens (le dessin d’un lit associé à celui d’un œil) qu’il accroche à une hampe et dispose à l’arrière de son vélo.

Dans les années 1970, le livre culte des maoïstes français a été De la Chine, un pavé indigeste de 600 ou 700 pages, dans lequel l’auteur, Mme Marie Antoinette Macchiochi, égérie de l’intelligentsia progressiste, qui l’a élue professeur à l’Université de Saint-Denis (9-3), raconte le voyage "organisé" qu’elle a fait en Chine et les entretiens qu’elle a eus avec des "travailleurs chinois" (en fait , des membres de la police politique déguisés en travailleurs, des espèces de juges Di). Tout dans ce livre immonde qui déshonore son auteur, l’éditeur et les imbéciles qui en ont rendu compte, du début à la fin, est de la pure propagande mensongère. Le mérite de Dai Sijie est de nous montrer enfin avec bienveillance et sans mensonge ce qu’est la Chine réelle, et cela, en choisissant de raconter une histoire non pas à la manière bouffonne et maoïste de Sollers (dans H, Lois, Nombres, Paradis), mais à la manière réaliste de Balzac. Alors que le progressisme n’a été invoqué et porté aux nues dans les arts et la littérature que pour mentir, tromper, abuser, salir, cacher, déformer, le réalisme à la Balzac, lui, est assumé par un Chinois qui a choisi d’écrire en français (et avec quel talent !) pour dire la vérité sur son pays, pour le faire connaître dans ses profondeurs, mieux que ne le feraient les experts, les spécialistes, les auteurs de documentaires, les chercheurs et enseignants chercheurs des très célèbres universités de France. C’est à une plongée dans la Chine profonde du début du IIIe Millénaire que Dai Sijie invite ses lecteurs : et c’est un éblouissement. Ainsi, Muo parcourt les banlieues sinistres et les quartiers populaires de sa ville, il s’installe sur le marché libre aux femmes de ménage, situé (l’ironie est féroce) dans la "Rue du Grand Bond en Avant", où les nouveaux riches viennent s’approvisionner en domestiques pour la journée, la semaine ou le mois. Dans ce marché, Muo est vu comme un "diseur de bonne aventure", la psychanalyse se ramenant à de la divination et Freud à un haruspice. Il finit par rencontrer une embaumeuse de cadavres, restée vierge à quarante ans passés, son fiancé s’étant suicidé, parce qu’il ne supportait plus son état honteux d’homosexuel, et qui accepte le marché : coucher avec Di, ce qui ne peut se faire, de sorte que Muo et l’embaumeuse de cadavres finissent par découvrir enfin l’amour l’un avec l’autre. Le roman s’achève (en fait, il pourrait continuer comme un cycle de chevalerie), alors que Volcan de la Vieille Lune est toujours embastillée et que Muo continue à chercher une vierge qu’il offrira à Di.

L’histoire bascule dans le burlesque. Mais l’état réel de la Chine et la quête du chevalier Muo sont tellement sinistres que seule la dérision peut exorciser le désespoir. Dire la vérité sans fard et par le biais d’une fiction dérisoire fait la force de ce roman et la grandeur de Dai Sijie, et en négatif, l’horrible absurdité de ce qu’a été le maoïsme français.

 

 

 

 

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