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23 mars 2006

Chances

Egalité des chances

 

 

 

En 1200, le nom chance est attesté dans le Jeu de Saint Nicolas de Jean Bodel avec le sens de "chute des dés". Il est issu du verbe latin cadere, qui signifie "choir" ou "tomber" et, qui, selon Cicéron, était en usage en latin classique au sujet de l’osselet que l’on jette, pour jouer, et qui tombe, au hasard, sur l’une ou l’autre de ses faces. Un auteur du XVIe siècle écrit : "Il avait le jour précédent gagné six mille écus à la chance à trois dés". Voilà pourquoi le nom chance est défini, dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, 4e édition) comme une "sorte de jeu de dés". Les Français il y a fort longtemps  "jouaient à la chance". C’est aussi "le point qu’on livre à celui contre lequel on joue aux dés". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), le premier sens de chance est "coup de dé ; point(s) que donne un dé en tombant" et, par métonymie, "sorte de jeu de dés", comme dans "jouer à la chance". Les auteurs de ce dictionnaire précisent que ce sens-là est sorti de l’usage. Dans l’expression "théorie des chances", le mot désigne les probabilités que l’on calcule afin de les appliquer aux jeux de hasard ou à la spéculation boursière.

Dans un sens figuré, précisent les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (1762), le nom chance signifie "heureuse fortune qui arrive à quelqu’un", comme dans "bonne chance", "être en chance", "porter chance" ou "la chance a tourné". Dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré relève surtout les sens figurés et modernes de chance. C’est la "façon d’advenir, suivant des conditions qui ne nous sont pas connues", comme dans "la chance des armes". C’est aussi, quand ce nom est employé absolument (sans complément) "l’heureux hasard", "la bonne fortune", comme dans "il aura de la chance s’il s’en tire", "je n’ai pas de chance au jeu". Littré précise que ce sens est abusif – car, en théorie ou à l’origine, la chance – c’est-à-dire le hasard ou le sort - est neutre en quelque sorte, comme les dés jetés : elle n’est ni bonne ni mauvaise a priori, ce sont les effets du coup de dés ou du sort qui sont favorables ou non. C’est ce qui est relevé dans le Trésor de la langue française : "tour favorable ou défavorable, mais de soi imprévisible et livré au hasard, que peut prendre ou que prend effectivement une situation ou un événement" ou c’est "l’issue heureuse ou malheureuse d’une situation donnée". Les synonymes en sont éventualité et hasard.

La chance est donc, comme aux dés, au sens propre comme au sens figuré, ce qui relève du sort, du hasard, de la fortune. Mettre de l’égalité là-dedans, comme dans la "loi sur l’égalité des chances" ou dans les mots d’ordre des syndicats enseignants, c’est mettre du droit ou de la justice dans le hasard, c’est donc vouloir que le soleil brille à minuit ou que l’on atteigne la lune en montant à la corde à nœuds. Les publicitaires avaient inventé un slogan amusant pour donner l’illusion que l’égalité des chances était le fondement des jeux de hasard : "au Loto, cent pour cent des gagnants ont tenté leur chance". Le seul titre de la loi de février 2006, qui cause tant de bruit et de fureur, est de la même langue frelatée que ce slogan.

Il est évident que les députés ou les ministres qui ont intitulé la loi contestée "loi sur l’égalité des chances" n’ont pas voulu donner à chances le sens de hasards. S’il tel avait été le cas, "l’égalité des hasards" n’aurait guère eu de sens, que ce soit sur le plan linguistique, social ou philosophique. Dans le Trésor de la Langue française, tout à la fin de l’article chance, il est indiqué que ce nom prend parfois un nouveau sens figuré, que les auteurs de ce dictionnaire glosent ainsi : "possibilité réelle ou probabilité de succès". En fait, comme succès, étymologiquement, signifie "ce qui arrive", que ce soit en bien ou en mal (aujourd’hui, c’est toujours en bien), ou ce "qui résulte d’un fait", le sens de chances reste lié toujours au hasard d'un coup de dés. L’emploi de ce mot relève de l’exorcisme ou de la magie. Tout se passe comme si, dans l’égalité impossible des chances et qui n’adviendra jamais, le droit et la loi étaient utilisés pour empêcher les accidents, les aléas, les coups du sort, le hasard, l’imprévu ou l’inattendu : en bref, ce qui fait la condition même de l’homme sur la terre. Toutes choses différentes par ailleurs, décréter l’égalité des chances revient à interdire la mort ou à obliger les hommes à mesurer 1 m 90 ou à prohiber la folie ou à décider que les poules auront des dents.

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Vous pointez fort à propos le délire étatique dans toute sa splendeur : illusion d'une planification qui parviendrait enfin à faire rentrer la vie dans les cases prévues à cet effet.

Bravo pour votre travail, que je trouve passionnant et que vous présentez d'une plume alerte, ce qui ne gâche rien.

Chaleureusement.

Écrit par : Le réac | 23 mars 2006

Moi aussi je trouve ce blog vraiment très passionnant. Quelle belle démonstration que ce post sur la chance.

Écrit par : Marie | 24 mars 2006

Merci.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 24 mars 2006

Les commentaires sont fermés.