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27 mars 2006

Signes 2

 

Inversion raciste

 

 

Le Beauf n’est pas le Français type. C’est le Français au superlatif, qui rassemble en lui toutes les vertus françaises, ce qui fait l’essence de la France et définit la francité ou l’être français. De fait, le Beauf est devenu par synecdoque de la partie pour le tout le peuple de France : plus franchouillard que français et raciste, parce qu’il est français. Le Beauf aime l’ordre, les CRS, les SS évidemment, et aussi la police, quand elle fait son travail, c’est-à-dire quand elle cogne sur les manifestants chevelus ou frisés. Il approuve la répression et il déteste les syndicats. Il défend les petits commerçants et il réprouve les défilés dans les rues. Il soutient les nazis et il condamne les gauchistes autant que les Anglais et les arabes. Travail, famille, patrie est sa devise : le travail, bien qu’il ne fasse rien, la famille, bien qu’il reluque la femme des autres, la patrie, qu’il aurait trahie s’il avait vécu entre 1940 et 1944. Il hait les immigrés, mais il regrette le temps béni des colonies, où il aurait fait suer le burnous, manié la chicote, pressuré le chapeau conique, trafiqué le bois d’ébène. Quand il chasse, il tire les oisillons tombés du nid et même les badauds qu’il croise dans la forêt. Ses autres loisirs sont le camping en août dans un terrain surpeuplé des bords de la Méditerranée. Tantôt, il est patron de bistrot, tantôt garagiste (il arnaque les clients), tantôt contremaître dans une usine automobile (où il fait claquer sa schlague sur l’échine des travailleurs immigrés) ou chef d’équipe dans un atelier textile (où il passe la main au cul des ouvrières).

Le Beauf boit du pastis, Pernod ou Ricard, ou du gros rouge qui tache. Bien entendu, comme il est le peuple de France, il rote, il éructe, il pète, il crache, il est sale, il profère des insultes, il raconte des blagues grasses, il fait des jeux de mots stupides, qui ne font rire personne. Et surtout, il est raciste. Non pas dans ses actes, sauf quand il expulse de son bar les immigrés, ces nouveaux saints qui se chargent des sales boulots qu’il était appelé à effectuer, vu son niveau primaire, si l’on n’était pas allé chercher au Maghreb et en Afrique une main d’œuvre corvéable à merci. Il est raciste en paroles. Son inventeur lui prête les propos racistes les plus échevelés, les plus bêtes, les plus orduriers, les plus dégoûtants, que les socialistes nationaux allemands n’auraient même pas osé tenir en public. Il hait les arabes, les noirs, les juifs, les jeunes aux cheveux longs, les filles qu’il ne baisera pas et qu’il agonit de "toutes des salopes". Il est nourri de cette haine virulente et visqueuse de vampire vautré dans la veule violence verbale.

Le trotskisme est un récit, le Beauf est une image. L’un existe par le verbe, l’autre doit son existence à des traits de crayon. Le premier s’énonce sur le mode de l’emphase glorieuse, le second se dessine en traits informes. Le trotskisme est une hagiographie, le Beauf est une image du Diable, de Satan, d’Iblis, de l’Ange déchu et de tout ce qu’on voudra d’autre. Il est l’icône du Mal, le Mal incarné, le Mal par excellence, le Mal sui generis, le Mal en personne. Au fil des siècles, l’iconographie maligne a évolué. On a eu les monstres, mi hommes mi bêtes, sculptés dans les chapiteaux des églises romanes. On a eu le diable velu, cornu et fourchu. On a eu le parpaillot. On a eu le croquant révolté, le plouc, le péquenot, le cul terreux, le paysan sale et ignare. On a eu la Gueuse et Marianne. On a eu le juif aux doigts crochus. Désormais on a le Beauf. Vous êtes une belle âme, vous croyez donc dans la société sans beaufs, vous rêvez de faire de la France une entité multiculturelle et pluriethnique qui serait le village mondial en miniature. Vouez aux gémonies ceux qui ressemblent au Beauf ou ont un petit quelque chose de commun avec lui, montrez-les du doigt, stigmatisez-les, marquez-les au fer rouge de la haine, exterminez-les.

Il n’existe pas de beauf dans la vie réelle. Par vie réelle, il faut entendre la vie extérieure à la fiction des bandes dessinées, des discours ordinaires, de la littérature des sociologues. Un individu singulier nommé Napoléon Bonaparte a existé. Il n’existe nulle part d’individu singulier qui rassemble en lui les traits, physiques et moraux, du Beauf. Or, s’il n’existe nulle part un beauf (je témoigne que je n’en ai jamais rencontré un seul), "le" Beauf existe bel et bien dans la fiction, où il est facile de donner une existence imaginaire à des ombres. Le Beauf est, comme Tartufe, Don Juan, Harpagon, Monsieur Jourdain, un type plus qu’un individu singulier, qui incarne le Français par excellence, id est celui qui est naturellement raciste.

 

Longtemps, il a été entendu qu’un individu était raciste, quand il était convaincu d’être d’une race, d’une religion, d’une ethnie, d’une nation supérieures, s’autorisant de cette supériorité fantasmée pour maltraiter ou tuer ceux qui étaient censés ne pas être de la même race supérieure que lui. Le Beauf inverse le racisme. Avec le Beauf, le raciste n’est plus celui qui est convaincu de sa supériorité, mais celui qui est assigné à une race inférieure. Ce n’est pas le surhomme hautain, arrogant et haineux : c’est le stigmatisé. L’invention du racisme est une inversion. L’invention consiste d’abord à retourner une notion, comme un politicien retourne sa veste, ou à la renverser, comme si on forçait les hommes à marcher sur la tête. Elle n’est en rien étrangère à notre époque de subversion généralisée, qui s’évertue depuis un demi siècle à affecter le signe - à ce qui était +. Le négatif de jadis est le positif d’aujourd’hui. Après l’anti-art et l’anti-littérature, l’anti-racisme : le racisme est renversé, mis sens dessus dessous, culbuté, chamboulé, cul par-dessus tête.

Tout fait du Beauf un individu d’une sale race. Il n’est pas raciste, c’est-à-dire d’une race supérieure, comme l’était le soldat allemand de la propagande nazie, grand, blond, élancé, souple, fort. Il est petit et presque aussi épais que haut. S’il ne l’était pas, il n’aurait pas survécu à l’évolution pour instruire les hommes : il faut que chacun le voie comme le spécimen d’une espèce tératologique appelée à s’éteindre. Il est gras, il a les tissus adipeux et le ventre proéminent. Ses yeux globuleux saillent sous des sourcils épais. Il a un gros nez épaté, le front bas et étroit, pas de cou, un double menton, la nuque large. Il est moustachu et ses cheveux bruns et rêches sont coupés court. Le Beauf est très laid. Il n’est pas laid par hasard. Sa laideur fait signe. Elle souligne de gros traits majuscules la bassesse d’une âme. Si les inventeurs du Beauf avaient été des poètes, ils auraient fait de la laideur l’antithèse de la grandeur d’âme. Chez Quasimodo, la générosité efface la laideur. Dans le conte de Mme de Beaumont et dans le film que Cocteau Jean en a tiré, la Bête cache sous une apparence effrayante une âme pure. Cocteau nous invite à regarder la réalité avec notre cœur, c’est un poète. Les inventeurs du Beauf n’ont pas ces talents. Ils ne laissent rien à deviner et assènent tout ce qu’il ont à dire sur le mode de la redondance. Radicaux, ils ne se contentent pas d’un trait de crayon pour dire ce qu’il croient devoir enseigner, il leur en faut six, sept, dix, vingt. Au cas où les lecteurs n’auraient pas compris, ils en remettent une couche. Si le Beauf est laid, c’est parce qu’il a l’âme vile et basse. Plus cette vérité est répétée, plus elle convainc. Quand un trotskiste exprime une idée, il la martèle vingt ou trente fois. Hitler faisait ainsi. Le front étroit, le double menton, la nuque large et grasse signalent que le Beauf, même s’il joue, ou parce qu’il joue, à la pétanque, ne pense pas. Penser fait horreur à ce primaire, dans tous les sens de cet adjectif. Il est impulsif et instinctif comme le sont ou sont censés l’être les animaux. Sous-homme, il fait honte aux véritables hommes dans lesquels s’inclut l’inventeur du Beauf. Bien entendu, comme il ne pense pas, la raison le fuit. On ne peut pas le raisonner, et encore moins débattre avec lui. On lui cogne dessus. Il communique par cris et borborygmes. Mal dégrossi, il parle le langage des singes : il n’est pas allé à l’école au-delà de treize ans. Il n’a même pas obtenu le certificat de fin d’études primaires.

 

L’invention raciste n’est pas seulement un discours de haine qui rabaisse les petits, les pauvres, les ploucs, les illettrés : bref les inférieurs de " sale race ", qui ne méritent plus d’être invités au grand banquet convivial et sans frontière de l’universel humain. Elle est une inversion. En accablant les gens de peu, les antiracistes acclimatent, en les naturalisant, les stigmatisations haineuses qu’ils prétendent contenir et combattre. Ils renversent donc les fondements de la morale commune et publique en accusant sans preuve des innocents. Pis encore, ils discréditent l’ordre anthropologique le moins inhumain qui soit. Beau-frère est un terme de parenté. Un beau-frère est le frère de ma femme ou le mari de ma sœur. Lévi-Strauss, dans Les Structures élémentaires de la parenté, Emmanuel Todd, dans La Diversité du monde, montrent que la famille forme un embryon de société. En France et en Europe, la règle est l’exogamie, ce qui veut dire ceci : un homme va chercher une épouse hors de sa famille. Les mariages consanguins sont évités, la prohibition de l’inceste est étendue aux mariages entre cousins. Le beau-frère est un étranger, au sens où il n’est pas de la famille ou du clan, que l’on accueille dans sa famille comme un frère. Avec l’exogamie, la civilisation prime sur la nature, sur le sang ou sur ce que d’autres nomment la race.

Le racisme dont le Beauf est accusé exprime un vrai racisme, un racisme primaire, qui nourrit l’inventeur du Beauf, les journaux qui publient ses "méfaits", les lecteurs qui s’en délectent. Le Beauf a pour antithèse le grand Duduche, qui est grand, fin, élancé, filiforme, blond. Il a des cheveux longs, comme il se doit. Il porte de fines lunettes d’intello. Le Beauf est un primaire. Son antithèse se prépare à entrer à l’université, où il sera Bac + 4, cadre dans la culture, la com, la pub, l’enseignement ou le socioculturel. Le Beauf a une apparence méditerranéenne (brun, il a les poils rêches), mais il est trop gros pour être arabe (l’arabe, comme chacun sait, est svelte) et il n’a pas les cheveux frisés, mais courts et raides, le front bas et étroit, la panse pleine.

Duduche vs Beauf, c’est l’opposition convenue entre le nordique, le germain, le scandinave d’une part (Duduche) et d’autre part le méditerranéen (le Beauf), entre l’aristocratie de la race et la décadence populaire. Les collabos jubilaient en juillet 1940 en comparant les soldats de la Wehrmacht - grands, sveltes, blonds, élancés, disciplinés, en pleine santé - aux trouffions français - petits, mal faits, gras du bide, râleurs - des armées françaises en déroute. Duduche défilait avec les vainqueurs, le Beauf courbait l’échine avec les humiliés. Le Beauf n’est pas différent du juif aux mains crochus, au nez busqué, au regard cupide, que montrait une partie de la presse du début du XXe siècle. Il conforte les racistes (les vrais) dans leurs certitudes. Il est une image pieuse qui incite à la piété raciste, la pire, l’impensée, la viscérale, la tripale - celui qui fait de la France et des Français la cible de la haine commune.

Que ce soit le peuple actuel (Dupont La Joie, M. Rodriguez, Glandu, Gérard ou Papy Mougeot) ou ses ancêtres, proches ou lointains, les Français sont réduits à un tas informe de franchouillards avinés et bestiaux. La France a toujours été raciste, comme si le racisme était un gène et qu’il se transmettait de père en fils ou de mère en fille. Les vices les plus haïssables, fascisme, xénophobie, délation, veulerie, en sont les effets. Fascistes et racistes en même temps, ça fait beaucoup, mais notre époque consomme sans frein. Le caddie de la haine est plein à ras bord. Les Français ne sont plus hommes comme le sont les Turcs ou les Chinois, ce sont des bêtes assignées à résidence raciste, tous, sans en excepter un seul, depuis la nuit des temps. Si, par hasard, quelques ancêtres n’ont pas failli, Jeanne d’Arc, Louis IX, Gambetta, on les oublie, on les efface de la mémoire, on les jette dans les mêmes poubelles que ceux qui ont failli ou sont accusés d’avoir failli. Clémenceau est un tueur, Ferry un affameur, De Gaulle un monarchiste raciste. L’histoire est révisée, la chronologie abolie, ce qui rend possible la transformation de nos ancêtres en beaufs puants. Le péché originel, auquel même les théologiens ne croient plus, est sauvé ou ressuscité pour être plaqué sur la seule France. Le racisme est son péché originel. Il fait son essence - ce qu’elle est.

Pourquoi le présent et le passé, les hommes et les choses, tout est-il noir ? Grâce à la légende noire, les Lang, Nouvel Obs, Monde, Libération, Jospin, les sociologues, Wieviorka, Sollers, BHL, les Beria de gauche, Catherine M, Mme Angot, Bourdieu, les petits Pol Pot de la Sorbonne, etc. peuvent afficher leur supériorité sur les générations laborieuses, modestes, humbles qui ont fait la France. Leur supériorité est absolue, elle ne saurait être relative. Le progressisme a changé de nature. Du social, il a basculé dans la métaphysique. Aux Beaufs, ces antiracistes par Vertu assignent la place inférieure des primitifs, non pas pour les punir, mais pour se pavaner et avoir la latitude de se dire, sans remords et en toute bonne conscience, supérieurs. Le racisme fictif ouvre la voie à la supériorité imaginaire des accusateurs. Entre eux et le peuple se creuse un abîme. Plus le peuple est veule, bas, stupide, ignoble, immonde, laid et tout ce qu’on voudra d’autre, plus, en comparaison, ils paraissent hauts, beaux, courageux, intelligents, lucides, vertueux, vigilants. Ils ne rabaissent que pour mieux se guinder. Ils n’avilissent que pour rehausser le piédestal où ils ont grimpé. Ils sont d’un sang autre. Peu importe que leurs parents aient préféré en 1940 la servitude à la guerre et, par pacifisme, abandonné la France à Hitler. Ils n’accusent que pour se grimer de résistance a posteriori. A la France, beaucoup d’entre eux ne doivent rien. Leurs ancêtres, qui ne sont pas, ô privilège, des Beaufs, sont enterrés ailleurs.

Puisque nous vivons dans une ère que la romancière Nathalie Sarraute nomme ère du soupçon (vivement qu’elle finisse), que, dans cette ère, tout est suspect, surtout la morale, les grands sentiments, les beaux principes, les discours brillants, le savoir, les institutions, de quelque nature qu’elles soient, que tout ce que nous faisons ou accomplissons est au mieux une pose, au pis une posture, c’est-à-dire une imposture, que la vertu ne serait que le masque du vice, soupçonnons Wieviorka, auteur de l’ouvrage La France raciste, paru au début des années 1990. Au nom qu’il porte, il est raisonnable d’inférer que ses ancêtres viennent d’Europe de l’Est et qu’ils ont émigré pour échapper à la misère ou à la mort. Depuis des siècles, les persécutés trouve un refuge en France. Bien entendu, personne, et surtout pas l’auteur de ces lignes, ne conteste à Wieviorka le droit d’être français, personne ne lui reproche ni son nom, ni ses ancêtres, ni ses origines. Si le racisme lui avait fait horreur, ce qui est légitime, il aurait accusé d’abord de racisme ses ancêtres et écrit un livre sur la Pologne raciste ou sur le racisme viscéral des Ruthènes ou de tout autre peuple oriental. Il est plus facile, quand on est sans scrupule, d’invectiver contre un pays dans la terre duquel ne reposent pas ses propres ancêtres, de cracher sur les ancêtres d’autrui, d’attribuer le vice infamant de raciste à des étrangers à soi ou aux siens, à ces millions d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards enterrés dans la terre de France que d’accuser le pays de ses ancêtres ou ses propres ancêtres : ça ne provoque pas de cas de conscience, on reste pur, blanc, innocent, ça donne bella figura.

Ce qui est insupportable dans l’invention du racisme, ce pour quoi l’accusation est plus criminelle que le crime dénoncé, ce n’est pas que la France et les Français soient accusés de racisme (après tout, pourquoi pas ?), c’est que la France soit le seul pays à être ainsi accusé et les Français les seuls hommes à qui est fait porter le crime originel de racisme, c’est que soient stigmatisés la nation et le peuple qui accueillent sans contrepartie et depuis des siècles des persécutés et, plus que tout, qu’ils le soient par des gens venus d’ailleurs et qui y ont trouvé refuge, liberté, confort, et que ces mêmes accusateurs s’interdisent très pieusement, par tartuferie, veulerie et sans doute par racisme primaire et viscéral, d’accuser – fût-ce dans un timide murmure - leurs propres ancêtres. Les Européens qui se sont égaillés à partir de 1492 dans la plupart des pays du monde, où certains ont commis des crimes épouvantables, n’ont pas stigmatisé les pays qu’ils ont colonisés ou les peuples qu’ils ont soumis, comme le font les petits marquis de l’antiracisme patenté et de subvention. Eux au moins, ils n’étaient pas tartufes. Il faut leur reconnaître cette vertu, fût-elle la seule dont ils aient fait montre.

 

 

 

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26 mars 2006

Histoire

 

Histoire avec une H majuscule

 

 

Il arrive que le nom histoire soit écrit Histoire, avec une H majuscule, comme Dieu ou Etat. Auquel cas, l’Histoire semble être ce qui explique la marche du monde. Ecrire Histoire plutôt que histoire, c’est croire à une force que les volontés humaines ne peuvent pas dominer. Les hommes qui font l’histoire ignorent qu’ils en sont les auteurs, ou ils la font dans un sens contraire à leurs vœux. Cette force pousse dans une même direction : c’est le sens de l’Histoire, qui est toujours progressiste. Les sociétés avancent par stades successifs jusqu’à un terme final et parfait, là où l’Histoire, ayant réalisé ses buts, s’achève dans le bonheur de tous. Depuis Hegel, il est des philosophes et des historiens qui font de Histoire un nom commençant par une majuscule qui le sacralise. Personne ne croit plus à la philosophie de l’Histoire, que ce soit à la manière de Hegel ou à celle de Marx : non seulement parce que rien de ce qu’elle annonçait ne s’est produit, mais encore parce qu’elle a donné lieu dans la réalité, avec le marxisme qui la continue, à des horreurs sans nom. Les noms désignant les consonnes sont au féminin : du moins telle est la norme, qui n’est guère suivie. Il faudrait dire une H et non un H. Grâce à quoi, il est possible de jouer sur l’homophonie de H avec la hache qui coupe les têtes, celle par laquelle, justement, l’Histoire s'exprime souvent pour le malheur des hommes.

Dans le Trésor de la Langue française, ce sens philosophique de histoire n’est même pas effleuré. L’exemple cité "l’Histoire avec un grand H" (au lieu d’une grande H) pourrait laisser croire le contraire. Mais dans cet exemple, l’Histoire désigne ce qui n’est pas un tissu d’anecdotes ou de faits amusants ou de bons mots ou de coucheries royales, et non la force qui pousse l’humanité vers les lendemains qui chantent. Le sens, exposé dans la partie A, I, 2, "évolution de l’humanité à travers son passé, son présent, son avenir", pourrait être rapproché, en forçant le sens de "évolution de l’humanité" ou en le chargeant de "progressisme", de la conception hégélienne et marxiste de l’Histoire. Or, dans les exemples censés illustrer cette acception, le mot histoire ne prend pas de majuscule, sauf dans une phrase, laquelle rend inconcevable, tant elle est grotesque, toute parenté avec la philosophie de l’Histoire. L’auteur en est Mitterrand, qui fut pétainiste et collabo, avant d’être président. Voici ce qui est écrit : "L’Histoire commence ou recommence par la rencontre d’un homme et d’un événement". La phrase date de 1981, selon le Trésor de la Langue française. L’homme auquel fait allusion Mitterrand, c’est, de toute évidence, Mitterrand lui-même ; l’événement, le 10 mai 1981, le jour de son élection. Il faudrait être aveuglé par l’esprit partisan pour voir dans cette rencontre fortuite ou chanceuse une manifestation de "l’Histoire", au sens où Hegel et, après lui Marx, entendent ce terme. Dans un siècle, nos descendants, qui seront peut-être encore plus oublieux que nous (nous souvenons-nous de ce qui s’est passé en 1881 ou en 1906 ?), décideront si cette "rencontre", oubliée de tous, sera, ou ne sera pas, de l’histoire, mais avec une h minuscule.

 

 

25 mars 2006

Sensibles

 

Quartiers dits sensibles ou cités dites sensibles

 

 

En français, l’adjectif sensible a un sens actif ou un sens passif. Quand il s'applique à une personne - "un enfant sensible" par exemple -, il signifie "qui est doué de sensibilité". Le sens est actif : la sensibilité est dans la personne, elle la fait agir ou réagir. La qualification est positive, au sens où la sensibilité atteste, chez ceux qui en ont, de la compassion, du cœur, de l’intérêt pour autrui, de l’altruisme. Dans "réalité sensible" ou dans "signes sensibles à l'oreille", il signifie "qui peut être perçu par la sensibilité". Le sens est passif : la sensibilité n’est pas dans la réalité ou dans les signes qualifiés de sensibles, mais dans le fait qu’ils peuvent être perçus par les sens, vue ou ouïe. Dans le premier cas, la sensibilité est intérieure à celui ou à ce dont on parle ; dans le second cas, elle y est extérieure ou elle vient d’ailleurs.

Les citoyens savent que, quand il qualifie des cités ou des quartiers, l’adjectif sensible est l’euphémisme ("mot doux") qui masque (mais mal) un interdit. Il est interdit de désigner ces quartiers par les mots appropriés. Ce sont des repaires de voyous ou ils sont soumis à la loi de l’islam. Comme il faut les désigner, ne serait-ce que pour faire savoir à autrui ce dont on parle, ils sont qualifiés de sensibles. En ce sens, ils ne sont pas "doués de sensibilité". Dès que sont évoqués ces lieux qui, contrairement à ce que pourrait laisser supposer sensibles (mais personne n’est dupe), ne font pas pleurer, sinon de rage, les malheureux Français qui y habitent encore, une prudence extrême, dont la forme achevée est le silence, est requise. Attention danger ou, comme il était dit dans les trains d’autrefois, "ne pas se pencher au-dehors" ou, en italien, "è pericoloso sporghersi", que l’on pourrait traduire librement par "ne pas parler au dehors" ou par "il y a péril en la parole". Le risque encouru est de sauter sur les mines déposées là par les chiens de garde du parler bien pensant.

Les auteurs du Trésor de la Langue française ne relèvent pas ce sens-là de sensibles, qui est trop périlleux et inouï (à la fois récent et contraire à la justesse qui a longtemps régi la langue française), mais ils nous mettent sur la voie de la bonne interprétation. Au sens de "qui est doué de sensibilité", en parlant d’une chose, sensible signifie "qui est susceptible de réaction", comme dans "papier, pellicule, plaque, surface sensible" ou dans "réactif sensible", et en parlant d’un mécanisme ou d’un appareil, "dont le fonctionnement peut être troublé" ou perturbé par des parasites. Il en va ainsi pour les affaires (à la fois judiciaires et politiques), quand elles sont dites sensibles : il faut s’entourer d’un luxe de précautions avant de tenter, non pas de les régler, mais de les exposer - ou simplement d’ouvrir un dossier. Il en est de même des quartiers sensibles. Au moindre incident, par exemple dès que retentit la sirène d’une ambulance ou d’un camion de pompiers, les habitants de ces quartiers, que ce soit les voyous ou les agitateurs de l’islam politique, réagissent plus ou moins violemment : ou ils agressent les pompiers venus porter secours à un malheureux en les lapidant, ou ils jettent des cocktails Molotov sur la façade d’une école pour la réduire en cendres, sauf si l'école est coranique : auquel cas, le feu purificateur lui est épargné. Les bandes, les individus asociaux ou les voyous qui mettent ces quartiers en coupe réglée "se paient sur la bête", comme on disait naguère quand on parlait sans euphémisme. Le tabou a pour raison d’être de cacher la réalité. Voilà pourquoi ces quartiers et ces cités sont dits sensibles. Il serait faux et sans doute inutilement insolent d’écrire "sans cibles" : les cibles, telles que les écoles, les autobus, les bibliothèques, les abribus, les maisons de la culture, les gymnases, n’y manquent pas. Ils sont sensibles certes, mais, hélas, ils renferment d’innombrables cibles à brûler ou à vandaliser.

 

24 mars 2006

Pogroms

 

 

 

 

Le nom pogrom est russe. Il est formé du verbe gromit’, qui signifie "détruire" et du préfixe po- qui exprime l’achèvement. Il signifie "destruction totale". En Russie, ce qui était détruit lors des pogroms, c’était les biens appartenant aux Juifs. Ailleurs, hors de Russie, les biens détruits ne sont pas nécessairement ceux des Juifs, d’abord parce qu’il n’y a pratiquement plus de Juifs dans les pays où ils vivaient nombreux au début du XXe siècle (Syrie, Allemagne, Egypte, Pologne, Autriche, Maroc, Algérie, Tunisie, Irak, Turquie, etc.), ensuite parce qu’ils ne sont pas les seuls êtres humains à servir de cible à la haine fanatique et commune. Dans Bella (1926), Giraudoux évoque ce qu’est un pogrom. Pour lui, c’est un "soulèvement meurtrier, avec pillage, suscité par le racisme". Les frères Tharaud, qui ont voyagé à travers le monde, écrivent dans Alerte en Syrie (1937), à propos de la situation explosive alors (mais elle l’est toujours) du Proche Orient, que "les chrétiens vivent sous la menace d’une sorte de pogrom musulman". En fait, les chrétiens du Proche-Orient ne vivent pas sous la menace "d’une sorte" de pogrom, mais ils étaient, ou ils sont encore, victimes de pogroms bien réels (le dernier en date a eu lieu cet automne à Alexandrie), vu que, à intervalles réguliers, ils ont à subir, dans l’indifférence générale de tous les défenseurs des droits de l’homme, et comme les juifs de Russie, de Pologne ou d’ailleurs, des pogroms, qui sont parfaitement conformes à l'essence des pogroms, à savoir la destruction de leurs biens, laquelle s’accompagne parfois de la mort violente de quelques-uns de ces propriétaires qui, outre leurs biens, perdent la vie.

Le mot pogrom a beau être russe, les phénomènes qu’il désigne se sont internationalisés et ils sont devenus français, bel et bien français. Dans ce monde sans frontières, il n’est pas étonnant que ce qui était russe à l’origine se soit diffusé partout, même là où il n’y a pas de Cosaques. Il suffit d’ouvrir grand les yeux, ou de ne pas les fermer pieusement, pour constater qu’en France, il ne se passe pas de semaine ou de mois, sans que des biens soient détruits, pillés, incendiés, que ces biens soient privés ou publics, que ce soit des écoles, des bibliothèques, des automobiles, des autobus, des magasins, par des individus regroupés en bandes, que l’on qualifie par euphémisme de jeunes, bien qu’ils se vantent d’appartenir à une ethnie différente de celle des victimes et dont, évidemment, ils prétendent qu’elle est supérieure en tout : des jeunes, à savoir, si l’on traduit en français clair cet euphémisme de la nouvelle langue française, des individus définis, non pas par l’âge (ce que sont les jeunes gens, âgés de quinze ou seize ans à vingt-quatre ou vingt-cinq ans), mais par la religion, la communauté ou l’ethnie, et qui sont maghrébins, Africains, musulmans, étrangers ou descendants d’immigrés. Se disant autres et fiers de l’être, ils se croient autorisés à détruire les biens de ceux qui ne leur ressemblent pas et qui ne sont pas de leur communauté ou de leur ethnie ou de leur religion. Voilà ce qu’est un pogrom. Il n’est pas nécessaire d’être russe ou juif de Russie pour constater que ces pogroms, spécifiquement russes il y a plus d’un siècle, ont été naturalisés et que, après avoir brassé leurs différences, ils sont devenus français par jus soli, même en Alsace, où les nuits chaudes de Strasbourg ou d’ailleurs cachent de bons et vrais pogroms.

23 mars 2006

Chances

Egalité des chances

 

 

 

En 1200, le nom chance est attesté dans le Jeu de Saint Nicolas de Jean Bodel avec le sens de "chute des dés". Il est issu du verbe latin cadere, qui signifie "choir" ou "tomber" et, qui, selon Cicéron, était en usage en latin classique au sujet de l’osselet que l’on jette, pour jouer, et qui tombe, au hasard, sur l’une ou l’autre de ses faces. Un auteur du XVIe siècle écrit : "Il avait le jour précédent gagné six mille écus à la chance à trois dés". Voilà pourquoi le nom chance est défini, dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, 4e édition) comme une "sorte de jeu de dés". Les Français il y a fort longtemps  "jouaient à la chance". C’est aussi "le point qu’on livre à celui contre lequel on joue aux dés". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), le premier sens de chance est "coup de dé ; point(s) que donne un dé en tombant" et, par métonymie, "sorte de jeu de dés", comme dans "jouer à la chance". Les auteurs de ce dictionnaire précisent que ce sens-là est sorti de l’usage. Dans l’expression "théorie des chances", le mot désigne les probabilités que l’on calcule afin de les appliquer aux jeux de hasard ou à la spéculation boursière.

Dans un sens figuré, précisent les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (1762), le nom chance signifie "heureuse fortune qui arrive à quelqu’un", comme dans "bonne chance", "être en chance", "porter chance" ou "la chance a tourné". Dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré relève surtout les sens figurés et modernes de chance. C’est la "façon d’advenir, suivant des conditions qui ne nous sont pas connues", comme dans "la chance des armes". C’est aussi, quand ce nom est employé absolument (sans complément) "l’heureux hasard", "la bonne fortune", comme dans "il aura de la chance s’il s’en tire", "je n’ai pas de chance au jeu". Littré précise que ce sens est abusif – car, en théorie ou à l’origine, la chance – c’est-à-dire le hasard ou le sort - est neutre en quelque sorte, comme les dés jetés : elle n’est ni bonne ni mauvaise a priori, ce sont les effets du coup de dés ou du sort qui sont favorables ou non. C’est ce qui est relevé dans le Trésor de la langue française : "tour favorable ou défavorable, mais de soi imprévisible et livré au hasard, que peut prendre ou que prend effectivement une situation ou un événement" ou c’est "l’issue heureuse ou malheureuse d’une situation donnée". Les synonymes en sont éventualité et hasard.

La chance est donc, comme aux dés, au sens propre comme au sens figuré, ce qui relève du sort, du hasard, de la fortune. Mettre de l’égalité là-dedans, comme dans la "loi sur l’égalité des chances" ou dans les mots d’ordre des syndicats enseignants, c’est mettre du droit ou de la justice dans le hasard, c’est donc vouloir que le soleil brille à minuit ou que l’on atteigne la lune en montant à la corde à nœuds. Les publicitaires avaient inventé un slogan amusant pour donner l’illusion que l’égalité des chances était le fondement des jeux de hasard : "au Loto, cent pour cent des gagnants ont tenté leur chance". Le seul titre de la loi de février 2006, qui cause tant de bruit et de fureur, est de la même langue frelatée que ce slogan.

Il est évident que les députés ou les ministres qui ont intitulé la loi contestée "loi sur l’égalité des chances" n’ont pas voulu donner à chances le sens de hasards. S’il tel avait été le cas, "l’égalité des hasards" n’aurait guère eu de sens, que ce soit sur le plan linguistique, social ou philosophique. Dans le Trésor de la Langue française, tout à la fin de l’article chance, il est indiqué que ce nom prend parfois un nouveau sens figuré, que les auteurs de ce dictionnaire glosent ainsi : "possibilité réelle ou probabilité de succès". En fait, comme succès, étymologiquement, signifie "ce qui arrive", que ce soit en bien ou en mal (aujourd’hui, c’est toujours en bien), ou ce "qui résulte d’un fait", le sens de chances reste lié toujours au hasard d'un coup de dés. L’emploi de ce mot relève de l’exorcisme ou de la magie. Tout se passe comme si, dans l’égalité impossible des chances et qui n’adviendra jamais, le droit et la loi étaient utilisés pour empêcher les accidents, les aléas, les coups du sort, le hasard, l’imprévu ou l’inattendu : en bref, ce qui fait la condition même de l’homme sur la terre. Toutes choses différentes par ailleurs, décréter l’égalité des chances revient à interdire la mort ou à obliger les hommes à mesurer 1 m 90 ou à prohiber la folie ou à décider que les poules auront des dents.

 

 

 

 

 

 

22 mars 2006

Lumière des livres 5

 

De la Chine

 

Dai Sijie, Le complexe de Di, roman, Gallimard 2003, prix Femina 2003

 

 

Pendant un demi-siècle, à partir de la publication du Degré zéro de l’écriture (1953, Barthes) et des Gommes (1954, Robbe-Grillet), le progressisme, après avoir longtemps investi – id est assiégé - la littérature et l’art (Hugo, Zola, Malraux, les Surréalistes), a fini par les envahir. Ce fut expérimentations formelles sur expérimentations formelles, déconstruction des formes, subversion, maoïsme de pacotille, apologies du Grand Bond en Avant et de la grande Révolution culturelle (60 ou 65 millions de morts), dislocation de la syntaxe, révolution dans les mœurs, la langue, les mots, refus de faire ce que les poètes et les écrivains, où que ce soit dans le monde, ont toujours fait : raconter des histoires, dire par la fiction ce qu’est la condition de l’homme, éclairer, instruire.

Bien entendu, pour ce qui est des résultats tangibles et avérés, il en est allé de cette révolution dans les lettres comme du coup d’Etat de 1917 ou de la "Revol cul en Chine pop" : table rase, néant, déconstruction à gogo ou à qui mieux mieux, enfants gâtés qui cassent les jouets qui leur sont offerts. Les uns ont tué 85 millions d’innocents, les autres ont assommé des milliers de lecteurs. L’exploit – à la fois dans l’ordre du sinistre et du désopilant – a été réussi par Sollers, qui a fait passer le maoïsme de sa revue Tel Quel pour la continuation de quelque chose, alors qu’il était la fin de tout. Shakespeare, Artaud, Pound, Dante, Céline, Faulkner, etc. ne savaient pas qu’ils avaient du génie, Sollers leur en aurait donné. Tout cela est de la bouffonnerie.

C’est justement de Chine et d’un écrivain chinois, qui a connu le vrai maoïsme, non les images pieuses des écrivains "engagés" d'Occident, que le progressisme littéraire se révèle pour ce qu’il est, à savoir un simple vaudeville. Si, au temps des anciens rois, le bouffon avait une utilité, il ne sert dans la France actuelle qu’à passer à la télé. Auteur de "Balzac et la petite tailleuse chinoise" (Gallimard, 2000), Dai Sijie est un écrivain qui a connu l’enfer maoïste. Il y a survécu grâce à la littérature française : pas celle de Robbe-Grillet ou de Barthes ou de Foucault ou de Sollers, mais, ironie de l’histoire, celle de Balzac, que ces éminents critiques et "écrivains" tenaient dans les années 1950-1980 pour le parangon de l’écrivain bourgeois et réactionnaire. L’action de son deuxième roman, Le complexe de Di, se passe dans la Chine contemporaine, celle qui a passé une couche de capitalisme débridé sur le socle communiste et marié la révolution à la corruption, au crétinisme et à l’affairisme, comme si la Révolution trouvait dans ce mariage en apparence contre nature sa vraie nature. Le héros de ce roman porte un nom qui sonne comme Mao : il s’appelle Muo. Il est myope, timide, puceau (à quarante ans), emprunté, obsédé par ses rêves : il a tout d’un intellectuel à la Sollers. Pendant dix ans, il a suivi une cure psychanalytique en France, où, en s’aidant du célèbre Vocabulaire de la psychanalyse, il a étudié Freud et surtout Lacan, qui a été le maître à penser de Sollers et du maoïsme français. Il est revenu en Chine pour faire libérer celle dont il dit qu’elle est sa fiancée, Volcan de la Vieille Lune, que le pouvoir accuse d’avoir transmis à la presse occidentale des photos montrant des policiers torturant des citoyens, et qui risque de payer ce "crime" d’un emprisonnement éternel, sans procès, le pouvoir maoïste et affairiste ne transigeant pas avec la vérité.

La seule façon de la libérer est de corrompre Di, le juge tout puissant, immensément riche, qui a commencé sa carrière dans le maoïsme, non pas comme écrivain d’avant-garde à la Barthes, Foucault ou Sollers, mais comme tireur d’élite dans les pelotons chargés d’exécuter les condamnés à mort. Sous Mao, le travail ne manquait pas. Tous les jours, des malheureux recevaient en cadeau une trentaine de balles dans le cœur : c’était la pensée Mao dans sa vérité nue – qu’admiraient alors des Français qui sont devenus célèbres en politique, dans les arts ou dans les media (Frèche, de Montpellier, Lebranchu, qui fut ministre de la justice, July, de Libération, des penseurs Educ Nat). Di est un tueur d’exception. Ses mérites lui ont valu promotions sur promotions : il est devenu juge tout puissant, ayant droit de vie ou de mort sur n’importe qui, même sur les innocents. Il peut emprisonner ou libérer qui il veut. Di veut bien relâcher Volcan de la Vieille Lune, mais en échange de chair fraîche. Il refuse les 10000 dollars habituels, dont il ne saurait que faire, il veut une jeune fille vierge à déflorer. Voilà qui résume le maoïsme réel.

Muo parcourt donc la région de Chengdu – ville principale du Sichuan – à la recherche de chair fraîche. Pour attirer à lui de jeunes femmes et endormir leur méfiance, il a besoin d’une couverture. Il choisit donc le français, qu’il écrit, l’amour (exotique dans la Chine profonde) qu’il porte à la France, non pas le pays de la Révolution ou la patrie des droits de l’homme, mais là où s’est épanoui l’esprit chevaleresque (car Muo s’identifie à un des chevaliers de la Table ronde (Lancelot ?) qui cherche à délivrer sa Dame des griffes du Monstre), et enfin la psychanalyse qu’il connaît un peu, ayant été adoubé, alors qu’il parlait à peine le français, par un Français, nommé Michel, psychanalyste silencieux, qui ne lui a pas dit trois mots, mais qui l’a écouté raconter ses rêves en chinois, langue qu’il ne connaissait pas. Muo se fait interprète ambulant de rêves pour trois yuans. Il confectionne une enseigne : une oriflamme sur laquelle il écrit le mot chinois "rêve" en caractères figuratifs anciens (le dessin d’un lit associé à celui d’un œil) qu’il accroche à une hampe et dispose à l’arrière de son vélo.

Dans les années 1970, le livre culte des maoïstes français a été De la Chine, un pavé indigeste de 600 ou 700 pages, dans lequel l’auteur, Mme Marie Antoinette Macchiochi, égérie de l’intelligentsia progressiste, qui l’a élue professeur à l’Université de Saint-Denis (9-3), raconte le voyage "organisé" qu’elle a fait en Chine et les entretiens qu’elle a eus avec des "travailleurs chinois" (en fait , des membres de la police politique déguisés en travailleurs, des espèces de juges Di). Tout dans ce livre immonde qui déshonore son auteur, l’éditeur et les imbéciles qui en ont rendu compte, du début à la fin, est de la pure propagande mensongère. Le mérite de Dai Sijie est de nous montrer enfin avec bienveillance et sans mensonge ce qu’est la Chine réelle, et cela, en choisissant de raconter une histoire non pas à la manière bouffonne et maoïste de Sollers (dans H, Lois, Nombres, Paradis), mais à la manière réaliste de Balzac. Alors que le progressisme n’a été invoqué et porté aux nues dans les arts et la littérature que pour mentir, tromper, abuser, salir, cacher, déformer, le réalisme à la Balzac, lui, est assumé par un Chinois qui a choisi d’écrire en français (et avec quel talent !) pour dire la vérité sur son pays, pour le faire connaître dans ses profondeurs, mieux que ne le feraient les experts, les spécialistes, les auteurs de documentaires, les chercheurs et enseignants chercheurs des très célèbres universités de France. C’est à une plongée dans la Chine profonde du début du IIIe Millénaire que Dai Sijie invite ses lecteurs : et c’est un éblouissement. Ainsi, Muo parcourt les banlieues sinistres et les quartiers populaires de sa ville, il s’installe sur le marché libre aux femmes de ménage, situé (l’ironie est féroce) dans la "Rue du Grand Bond en Avant", où les nouveaux riches viennent s’approvisionner en domestiques pour la journée, la semaine ou le mois. Dans ce marché, Muo est vu comme un "diseur de bonne aventure", la psychanalyse se ramenant à de la divination et Freud à un haruspice. Il finit par rencontrer une embaumeuse de cadavres, restée vierge à quarante ans passés, son fiancé s’étant suicidé, parce qu’il ne supportait plus son état honteux d’homosexuel, et qui accepte le marché : coucher avec Di, ce qui ne peut se faire, de sorte que Muo et l’embaumeuse de cadavres finissent par découvrir enfin l’amour l’un avec l’autre. Le roman s’achève (en fait, il pourrait continuer comme un cycle de chevalerie), alors que Volcan de la Vieille Lune est toujours embastillée et que Muo continue à chercher une vierge qu’il offrira à Di.

L’histoire bascule dans le burlesque. Mais l’état réel de la Chine et la quête du chevalier Muo sont tellement sinistres que seule la dérision peut exorciser le désespoir. Dire la vérité sans fard et par le biais d’une fiction dérisoire fait la force de ce roman et la grandeur de Dai Sijie, et en négatif, l’horrible absurdité de ce qu’a été le maoïsme français.

 

 

 

 

21 mars 2006

Parler le bien pensant

 

 

 

Apprendre le bien pensant

 

 

Cultures

Elles sont bonnes au pluriel, puisque tout ce qui est pluriel est bon. Au singulier, elles ne sont bonnes que dans "tout est culture". Les cultures sont la source des différences. Il faut préserver les cultures. Le football, le rap, les tags, la haine des femmes, l’esclavage des enfants, l’islam, l’excision, les pogroms, la société, la SNCF, l’entreprise, etc. sont des cultures. Il faut bannir la culture. Hugo, c'est de la culture.

 

La suite dans Manuel pour apprendre à parler le bien pensant. A lire dans la page d'accueil, colonne de gauche, dans "manuels"

 

parler_le_bien_pensant.2.doc

20 mars 2006

Lettre morte

 

 

 

Quand il est employé au pluriel, seul, sans complément ni adjectif qui le détermine comme dans les Lettres de mon moulin ou les Lettres portugaises, le nom lettres désigne la littérature. D’ailleurs, si l’on se fonde sur le mot latin littera (ou "lettre") à partir duquel il est formé, le mot littérature n’est rien d’autre que "l’ensemble des lettres". Au XVIIIe s, on ne disait pas encore littérature, mais belles-lettres. Les lettres, ce sont aussi les disciplines qui ont pour objet d’étude la littérature, les belles-lettres, la culture. Quand l’objet d’étude est la littérature écrite en français, elles sont dites modernes ; si c’est la littérature écrite en latin et en grec, elles sont classiques. Quand l’objet d’étude est la langue ou la culture écrite, elles se nomment grammaire, philologie, latin, grec, hébreu, philosophie. Longtemps, elles ont été enseignées dans les facultés de lettres. Aujourd’hui, ces facultés ont été baptisées UFR ou Unités de Formation et de Recherche. Il n’y a pas que le nom qui ait changé. Les UFR ont remplacé les lettres par les sciences sociales et humaines.

Ce qui définit les lettres, c’est l’étude et le savoir, id est les connaissances de tout ordre que l’on tire de la fréquentation assidue et laborieuse des livres écrits par des hommes comme nous, mais poètes ou écrivains. Lettres a pour synonyme humanités. L’étude des langues et lettres anciennes était la propédeutique  aux lettres, littérature et belles-lettres modernes. Cette préparation était aussi une espèce d’initiation. Humanités contient humanité. Le singulier est inclus dans le pluriel. Etudier les humanités, c’était accéder à la fois aux hommes, à tous les hommes, vivants ou morts, regroupés dans l’ensemble humanité, et au sentiment d’humanité, sentiment, au sens classique de "pensée" et moderne de "mouvement de l’âme", qui fait que nous nous sentons hommes comme tout autre et que nous tenons notre voisin pour un homme au même titre que nous, fût-il femme, noir, chinois...

Ces lettres sont mortes, toutes, ou en voie de disparaître, qu’elles soient modernes ou classiques, quelque nom qu’on y donne, philologie, humanités, grammaire. Lettre morte signifie "caduc". Une œuvre, une pensée, une doctrine qui sont lettre morte retournent au néant d’où les sortent de temps en temps les chercheurs de fossiles historiques ou les archéologues des textes. Quand une loi n'est plus appliquée, elle est lettre morte. Pour la plupart de nos contemporains, la Sainte Lettre (la Bible et les Evangiles) a précédé les lettres dans la descente au Néant. Les lettres sont mortes ; et le thiase (ou cortège) des humanités les a suivies au tombeau. Ce sont les "sciences", dites "sociales" et prétendument "humaines" qui, les ayant tuées, en tiennent lieu dans les lycées et universités. Les lettres, à la fois la culture littéraire et les études littéraires, ne signifient quasiment plus rien. Mortes, elles sont enfouies avec la Lettre dans le sépulcre abyssal et silencieux du Néant.

 

19 mars 2006

Prophète

 

 

Messager, envoyé ou prophète ?

 

 

Quand le nom prophète est apposé au nom de Mahomet, il traduit mal le nom arabe rasoul par lequel Mahomet est désigné dans la chahada ("la allah il allah wa mohammed rasoul allah"), dans le Coran (ainsi sourate 9, verset 1 : "Désaveu de la part d’Allah et de son messager à l’égard des associateurs (ou chrétiens, ceux qui, à Dieu, associent le Christ et le Saint Esprit) avec qui vous avez conclu un pacte" et verset 3 : "Proclamation aux gens, de la part d’Allah et de son messager (…) : qu’Allah et son messager, désavouent les associateurs"), ou dans d’autres textes. Prophète est une adaptation approximative et abusive de rasoul, une sorte de transposition par homologie. Pour donner un équivalent à rasoul, on a choisi un mot se rapportant à la religion, prophète, mot grec en l’occurrence, et qui soit proche de rasoul. En fait, au lieu de s’en approcher, il s’en éloigne. La traduction juste de rasoul est messager ou envoyé, comme il est écrit dans les traductions du Coran en français. Les mots envoyé ou messager d’Allah correspondent fidèlement à l’arabe rasoul allah. Le verbe rasala, dont dérive rasoul, est toujours en usage en arabe. Une lettre, au sens postal de ce terme, se dit risalah.

Dans le Trésor de la Langue française, le messager est "celui, celle qui remet ou a mission de remettre à son destinataire un message écrit ou oral". Il a pour synonymes envoyé, émissaire. Le prophète, en revanche, interprète la volonté supposée des dieux ou de Dieu, en particulier pour tout ce qui se rapporte au futur. Illustre ce sens l’extrait suivant : "la Grèce n’avait-elle pas aussi son oracle de Delphes, et les Juifs leurs prophètes ? Les Romains, leurs aruspices, leurs augures, interprètes des volontés des dieux ?". Le nom prophète est le calque d’un mot latin qui était en usage chez les premiers chrétiens : propheta, au sens de "devin qui prédit l’avenir", lequel est emprunté à la langue grecque, où un "prophète" est "l’interprète d’un dieu, celui qui transmet la volonté des dieux, celui qui annonce l’avenir". Mahomet transmet la parole d’Allah, telle quelle, sans chercher à l’interpréter. Il est son messager. Le prophète est le contraire d’un messager, il interprète ce qui est supposé être la volonté de Dieu ou d’un dieu. Mahomet n’a pas interprété la volonté d’Allah : s’il l’avait fait, il aurait peut-être rendu possible l’ijtihad ou "effort d’interprétation". Il s’est contenté de faire connaître et apprendre aux Arabes le message d’Allah au iota près (au kasra près, devrais-je dire). C’est parce qu’il a répété Allah que ce qui est écrit dans le Coran est karim, sacré, ou intouchable, haram. L’emploi du nom prophète en lieu et place d’envoyé ou de messager est un abus de sens. Certes, cet emploi est conforme à la norme. Il est validé par un usage très ancien dans les langues européennes, qu’elles soient romanes, comme le français, l’italien ou l’espagnol, ou non, comme l’anglais. Dans le Trésor de la Langue française, il est précisé, à l’article prophète, que, dans la religion musulmane, ce nom désigne Mahomet. Une citation de Mme de Staël illustre cet emploi : "Bonaparte, dans la pyramide, se servit du langage oriental : Gloire à Allah ! dit-il ; il n’y a de vrai dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète". Employé de façon absolu, avec un article défini et avec ou sans majuscule, le nom prophète désigne Mahomet, comme dans "l’étendard, les sourates, le tombeau du prophète".

Selon les musulmans, il serait interdit de "caricaturer le prophète". Or, dans le cas des journaux danois, ce ne sont pas des caricatures qui ont été publiées, mais des dessins, et ce n’est pas un prophète qui a été dessiné, mais un messager. Le nom prophète sacralise ou sanctifie la personne ainsi désignée. Or Mahomet est un homme : il a été chef de guerre et chef d'Etat. Il a été le messager d'Allah, pas un prophète. Ce n’est pas parce que l'emploi trompeur de prophète est avalisé par l’usage qu'il est obligatoire de s’y résigner ou de s’y plier. La lumière peut se faire, même tard.

 

18 mars 2006

Multiculturalisme

 

 

 

 

En français, il existe deux adjectifs qui sont dérivés du nom culture : ce sont cultural et culturel. Cultural est lié à la culture des terres : il signifie "relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole, à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal" (in Trésor de la Langue française). Culturel est lié à la culture de l’esprit. En anglais, il n’existe qu’un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme : c’est cultural. Le nom culturalisme en est dérivé. Il est donc emprunté à l’anglo-américain. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionnary of Current English, multi- est relevé comme préfixe avec le sens de "having many of". Un exemple qui illustre cet emploi est "a multi-racial country" : "with many races of people".

Le nom multiculturalisme n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française. En revanche, culturalisme l’est, mais logiquement il apparaît dans l’article culturel, non dans l’article cultural. C’est une "doctrine sociologique d’origine américaine consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psycho-affective des individus appartenant à différentes cultures". Quant à culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens "qui rattache à la théorie du culturalisme" ou "qui professe le culturalisme". Le culturalisme est donc une hypothèse qui explique des faits sociaux. Ce n’est pas un fait ou une réalité, mais une théorie. Selon les sociologues qui recourent au culturalisme, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence ou pour étudier les comportements, appliquer aux individus, quels qu’ils soient, les mêmes critères élaborés par des savants appartenant à une culture donnée et destinés à des individus ressemblant à ces savants. "Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures" (Traité de sociologie, 1968).

L’hypothèse culturaliste est très souvent contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker). Elle n’est admise comme valide que par une partie des psychologues, des sociologues, des anthropologues et autres spécialistes. Pourtant, cette théorie, qui appartient en propre à la vie intellectuelle et qui n’a de valeur qu’hypothétique, a été transformée en un horizon politique ou en un mode d’organisation des sociétés. Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, a basculé, de l’explication, dans la prescription. Tel ou tel fait n’est plus expliqué par la "culture" ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est un ordre nouveau dans lequel les citoyens sont contraints de vivre.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un terme dont la validité est limitée aux sciences sociales est utilisé pour investir la société ou pour organiser un pays. A plusieurs reprises, en France ou en Europe, des "savants" imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, arrogants, mal instruits à coup sûr, ont fait d’une hypothèse intellectuelle instable et à validité restreinte le paradigme d’une société nouvelle. Ce qui expliquait, et mal, des faits est devenue l’utopie obligatoire. Le transfert des concepts de la science à la société est légitimé par l’imposture scientiste. Au XIXe siècle, Auguste Comte prétendait régler les problèmes sociaux par le positivisme, c’est-à-dire par l’application à la société des méthodes des sciences naturelles. Le marxisme ou "science des sciences" subsumant toutes les sciences prétendait expliquer l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, etc. par la lutte des classes, par l’appropriation de la plus-value, par l’exploitation de l’homme par l’homme. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse et désastre absolu. C’est ce qui s’est produit aussi avec le racisme. Au début du XXe siècle, c’était une hypothèse, délirante certes, mais qui expliquait, ou prétendait le faire, des faits humains ou sociaux par la seule race. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses dites scientifiques, sur le racisme comme sur le multiculturalisme, ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes s’adonnaient à l’anthropologie physique : tout était expliqué par la différence raciale. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par la différence des cultures. La disparition scientifique du racisme a laissé un vide que comble le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les anthropologues européens alors que le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les partisans du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination de nombreuses populations autochtones. Il est apparu à ces WHASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient leur pouvoir, leur bien être, leur force, leur argent, la belle vie qu’ils menaient de la négation de millions d’Indiens, les premiers occupants du pays, et d’esclaves noirs. Une solution aurait été de restituer à ces malheureux spoliés leurs biens et leur pouvoir. Il n’en a rien été. Pour préserver les privilèges indus, on a fait du culturalisme un principe fondateur. De la "science", il a basculé dans la politique. Le principe "culturel" qui fait la France est autre : c'est l'indifférence aux différences. La culture y a été élaborée par les autochtones. Elle n’est pas le fait de WHASP, mais d’Indiens. Si le multiculturalisme y était introduit, il nierait ces autochtones dans leur être et leur retirerait les droits qu’ils ont arrachés jadis aux conquérants, aux tyrans et aux envahisseurs.

17 mars 2006

Lumière des livres 4

 

 

Quand la lumière vient d’Iran

 

 

Née en 1967 en Iran, Mme Chahdortt Djavann est arrivée en 1993 à Paris, où elle a obtenu l’asile politique. Alors, elle ne parlait pas un traître mot de français. Moins de dix ans plus tard, elle est devenue un écrivain français. Voici les livres dont elle est l’auteur : 2002, Je viens d’ailleurs, roman, éditions Autrement ; 2003, Bas les voiles, essai, Gallimard ; 2004, Autoportrait de l’autre, roman, S. Wespieser ; 2004, Que pense Allah de l’Europe ?, essai, Gallimard ; 2006, Comment peut-on être français ?, Flammarion, 2006. Etonnant écrivain dont l’héroïne Roxane, dans Comment peut-on être français ?, envoie vingt lettres à Monsieur Charles de Montesquieu et donne ainsi, trois siècles plus tard, une suite aux Lettres persanes.

 

Les sociologues tentent de nous faire accroire que la culture est un don charismatique, quelque chose comme la descente de l’Esprit Saint sur de rares élus. Cette blague a pour effet de détourner les jeunes gens des grandes œuvres de leur patrimoine. Il faut que ce soit une Iranienne échappée de la barbarie (elle a appris le français tard, dans les livres, et en particulier dans les manuels de Lagarde et Michard, si souvent décriés par les beaux esprits de la modernité à tout crin) qui nous rappelle l’urgence qu’il y a, en ces temps de délires multiculturels et racistes, les uns se nourrissant des autres, à revenir aux textes des écrivains qui ont fait la France. Le relativisme culturel est l’esprit qui capitule. Mme Djavann a assimilé en quelques années, à force de volonté et de travail, l’essentiel de la culture française ou de l’être français. Contrairement à ce qu’ânonnent les bourdivins du Collège de France, la culture n’est ni innée ni charismatique ni donnée à quelques rares élus : elle peut être assimilée par ceux qui acceptent de s’en donner la peine.

 

Depuis quarante ans ou plus, de savants linguistes répètent que le français a d’innombrables défauts qui tiennent à une orthographe byzantine, à un lexique compliqué, à un enseignement élitiste, à une grammaire axée sur l’écrit, à la primauté de l’écrit sur l’oral, à la force des traditions, au purisme grammatical ou prétendu tel, à la centration de l’enseignement sur le savoir (et non sur l’enfant), au manque de qualification des maîtres assimilés à des cuistres ou à des dresseurs d’animaux, à des facteurs culturels et extra linguistiques, tels que la littérature, ou aux rapports que les langues entretiennent avec une culture qu’elles expriment. "La raideur du vocabulaire français, écrit Martinet (1962), n’est qu’un des aspects d’une ankylose qui gagne nécessairement les langues qui ont un passé, et ceci d’autant plus que ce passé, long et glorieux, veut se survivre comme un aspect de la culture nationale". Ce n’est pas une analyse mais un réquisitoire. Certes, le français a une orthographe difficile. Mais les langues qui sont le plus parlées dans le monde, l’anglais et le chinois, ont une écriture, au mieux aussi byzantine que le français (l’anglais), au pis, plus compliquée encore (le chinois). Une langue, selon Martinet, se manie comme un marteau. Citons : "Peu à peu, sous la pression de nécessités diverses, on s’aperçoit qu’on peut faire l’économie de presque toute la grammaire scolaire dans la mesure où la langue que l’on cultive à l’école n’est pas autre chose que celle que l’enfant apporte avec lui. C’est là le cas dans les pays de langue anglaise où les distinctions grammaticales qu’il faut respecter lorsqu’on écrit la langue sont celles que fait tout un chacun en parlant". Ou encore : "Un jour peut-être, sous la pression des nécessités du monde actuel, arrivera-t-on à se convaincre qu'il ne suffit pas d'apprendre à disserter par écrit de matières littéraires ou philosophiques, mais qu'il convient que chaque Français sache s'exprimer clairement et précisément, oralement aussi bien qu'avec sa plume ou son clavier, sur tous les sujets de sa compétence. Ce jour-là, s'il n'est pas trop tard, il y aura, de par le monde, de belles chances pour les Français et pour leur langue". Pour les linguistes, les langues sont des moyens, des outils ou des instruments. Mme Djavann défend la thèse opposée. Elle apprend le français, non pas seulement pour communiquer, mais pour se l’approprier, le faire sien, devenir un écrivain français. La langue est pour elle non pas un outil, comme le seraient le marteau et la faucille, mais un ensemble de symboles qui ont plus à voir avec la culture, la vie de l’esprit, la pensée qu’avec la communication ramenée à la volonté d’influer sur autrui. "L’apprentissage purement académique et linguistique du français ennuyait Roxane. Elle voulait apprendre la langue dans le texte, dans le contexte. Elle voulait lire les grandes œuvres, les grands auteurs et tout de suite. Seulement pour lire, encore fallait-il savoir lire (…) Une bibliothécaire lui proposa de commencer par quelques romans en version simplifiée pour les étrangers. Elle lui donna La Symphonie pastorale d’André Gide, et ce fut le premier livre que Roxane lut en français". Ou encore, page 115 : "Roxane copiait dans son cahier les nouveaux mots et leurs multiples significations ainsi que les phrases d’écrivains citées par Le Petit Robert et elle inventait trois nouvelles phrases avec chaque mot (…) Dans des cahiers distincts, elle classait, hiérarchisait les mots ; elle tentait en vain de ranger le nouveau mot dans ses cahiers. Souvent, dans la description d’un mot, il y en avait un autre qu’elle ne connaissait pas et qui l’empêchait de comprendre la signification du premier. Elle copiait le nouveau mot et le cherchait dans le dictionnaire. Dans la description de celui-ci, il y avait encore d’autres mots qu’elle ne connaissait pas, elle les notait et les cherchait dans le dictionnaire… De fil en aiguille, après quelques dizaines de minutes, elle oubliait quel était le premier mot qu’elle cherchait. Elle avançait lentement, difficilement. La maîtrise du français demanderait toute une vie". Ou encore, page 116 : "Pour chaque mot, il fallait une humilité et une patience infinies ; il fallait l’approcher lentement, délicatement, pour l’amadouer ; il fallait le comprendre, le comprendre vraiment, le dire et le redire, le laisser entrer en soi, la garder en soi, tel un gage précieux. Telle une promesse de vie. Il fallait attendre que chaque mot mûrisse en soi, retrouve pleinement son sens, prenne de la chair, de la vie, qu’il devienne la chair de la vie, pour qu’il dise enfin la vie. Elle ne voulait pas de cette langue comme d’un simple outil de communication, elle voulait accéder à son essence, à son génie, faire corps avec elle ; elle ne voulait pas seulement parler cette langue, elle voulait que la langue parle en elle. Elle voulait s’emparer de cette langue et que cette langue s’empare d’elle. Elle voulait vivre en français, souffrir, rire, pleurer, aimer, fantasmer, espérer, délirer en français, elle voulait que le français vive en elle. Roxane voulait devenir une autre en français". Ou encore page 118 : "Elle aspirait avidement à maîtriser cette langue, à la faire sienne. Elle voulait appartenir à cette langue entièrement, jusqu’au dernier de ses neurones. Elle la désirait charnellement, mentalement, psychiquement. Elle voulait la posséder totalement, et cette garce de langue se dérobait à elle, elle ne cessait de lui jouer des tours. Quelle belle garde, cette langue, la plus belle. Quelle belle grâce, cette langue. La plus belle".

 

Les penseurs européens ont compris, après 1945, que la barbarie et les crimes de masse commis par un peuple ou au nom d’un peuple pouvaient contaminer jusqu’à la langue de ce peuple. Dans Langage et silence (1967), George Steiner écrit : "Deux voies s’ouvrent à l’écrivain qui sent que la condition de son instrument est mise en question, que la vocation humaine de celui-ci se dégrade : ou bien s’efforcer de transposer cette crise généralisée dans sa syntaxe personnelle, en explicitant, avec son aide, les traits précaires et vulnérables de la communication ; ou bien choisir ce mode de suicide littéraire, le silence. Il est facile de suivre la naissance et le développement de ces deux attitudes dans la littérature allemande des dernières décennies, écrite dans la langue qui a subi le plus vivement et illustré au plus haut degré la grammaire de la barbarie". C’est aussi l’expérience qu’analyse Viktor Klemperer dans LTI, Lingua Tertii Imperii : la langue allemande a été empoisonnée par le socialisme national. Mme Djavann est arrivée en France en 1993, sans rien connaître de la pensée occidentale moderne. Mais en Iran, elle a vécu une expérience semblable à celle qu’ont connue Steiner et Klemperer. Elle aussi, elle prend conscience que la barbarie du régime des " mollahs " contamine même la langue persane. Page 113 : "Pour s’imprégner des mots, pour découvrir leur essence, pour aller au-dedans des mots, elle décida d’abandonner le dictionnaire français-persan et de se référer uniquement au Petit Robert. Apprendre les mots français par le truchement de leur équivalent en persan les rendait encore plus artificiels et étrangers : en outre, les mots persans étaient inconciliables avec ce nouveau monde, tant ils rappelaient à Roxane les souvenirs d’un pays où des dogmes barbares faisaient office de lois. Roxane avait six ans lorsque le régime islamique s’était imposé en Iran, et le persan pour elle traduisait les félonies qui avaient assombri l’histoire de ce pays". Page 115 : "la langue persane (…) était condamnée à une décadence irrémédiable ; elle était pervertie par les mensonges de l’histoire, par des trahisons, des souffrances, des humiliations et des afflictions. Cette langue ne rappelait que trop à Roxane (…) un monde où chaque mot était sali, trahi par les mollahs, un monde qu’elle avait fui, un monde abhorré. La faute n’en était pas au persan, mais aux Iraniens. Une langue n’existe que dans un lieu, dans un cœur et la bouche des gens qui la parlent, elle raconte l’histoire des gens qui la parlent, elle raconte l’histoire d’un peuple, traduit le monde où elle vit, dit la vie, la vie des gens. Cette langue était devenue malgré elle complice d’une histoire calamiteuse et infamante ; chaque mot coltinait les dogmes qui accablaient le pays, chaque mot colportait les turpitudes de la vie quotidienne. Alors Roxane ferma à jamais son dictionnaire persan, car cette langue entaillait son être, faisait saigner sa mémoire blessée. Trop de souvenirs douloureux étaient intimement liés au persan. Non, le persan n’avait aucune place dans ce monde français".

 

Dans la lettre 30 des Lettres Persanes, Rica raconte à son ami Ibben, resté à Smyrne, qu’un jour, alors qu’il avait ôté son costume persan et qu’il s’était habillé en indigène, les Parisiens, ne le reconnaissant pas, mais apprenant par la rumeur qu’il était persan, s’en étonnèrent en ces termes : "Ah ! ah ! Monsieur est persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?" Montesquieu se garde de répondre à cette question, qui n’est rapportée que par ironie, jugeant à juste titre que l’on n’est pas persan, ni français, mais homme et que le fait d’être persan et son corollaire " être français " sont des accidents ou, comme dirait un philosophe, de simples contingences. A l’opposé, le titre "comment peut-on être français ?" n’a pas ce sens-là, et pas seulement à cause de la substitution de français à persan. Dans le roman de Montesquieu, ce sont les badauds qui se demandent naïvement à quoi se reconnaît un persan qui ne porte pas d’habit immédiatement identifiable. Dans le roman de Mme Djavann, c’est la romancière elle-même et son personnage, Roxane, qui se posent la question, et en des termes sinon philosophiques, du moins sérieux. Dans les Lettres persanes, la question est sans réponse. Dans le roman de Mme Djavann, la réponse est fournie par le récit. Dans "comment peut-on être français ?", le verbe être exprime l’identité ou l’essence ou la "nature", au sens philosophique de ce terme. Qu’est-ce qui fait que l’on est français ? Comment le devenir, non "de papier", par la carte d’identité (elle est donnée à quasiment tout le monde et ceux à qui elle est refusée peuvent s’en procurer une auprès d’un faussaire), mais philosophiquement ? Comment ingérer le génie français ou se l’approprier ? Ce n’est pas la lignée, ni la " race ", ni la couleur de la peau, ni la religion qui font les Français. Pour Roxane, qui vient d’un pays moyenâgeux, où elle a été obligée, dès l’âge de six ans, de se dissimuler dans l’uniforme islamique, être français, c’est jouir de la première des libertés : celle d’aller et de venir à son gré, sans en demander l’autorisation à quiconque, sans être suivie, épiée, surveillée, accompagnée, et c’est accepter qu’autrui jouisse de la même liberté que soi, même si cet autre est une femme. C’est pourquoi le premier acte de Roxane, une fois à Paris, après s’être assise à la terrasse d’un café, y avoir mangé un sandwich et bu un verre de vin rouge ("c’était un événement majeur dans la vie de Roxane. C’était la liberté elle-même. En Iran, une telle chose était tout simplement inimaginable"), est de marcher toute la nuit dans la ville, pour faire entrer dans son corps la liberté que l’on respire en France, s’en imprégner physiquement et qu’elle devienne soi.

De ce fait, les premières pages de ce roman sont l’un des plus beaux hommages qui aient été rendus à notre pays, d’autant plus émouvant que les ressortissants des pays du tiers monde ont pris la fâcheuse habitude depuis le règne de Mitterrand d’accabler d’une haine inexpiable la terre de servitude que serait à leurs yeux la France.

 

 

16 mars 2006

Ecran

 

 

 

Un écran est à la fois ce qui cache et ce qui montre. Quand il est fait de fumée, il empêche de voir, il fait écran. Quand il est une surface blanche ou fluorescente, comme au cinéma ou à la télévision, il représente, il montre, il fait voir. Ecran a, en apparence, une étrange propriété : c’est un mot qui semble avoir en même temps deux sens situés à l’opposé l’un de l’autre et qui seraient des contraires ou des antonymes.

Au XVIIIe siècle, écran avait un seul sens. Il n’avait pas de contradiction sémantique interne, ni d’antithèse structurante. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (4e édition 1762), il est suivi de la définition que voici : "sorte de meuble dont on se sert l’hiver pour se parer de l’ardeur du feu". C’est peu. Sont citées pour illustrer ce sens les phrases : "écran qui est monté sur un pied, et qui se hausse et se baisse", "écran qu’on tient à la main", "elle se mit devant moi pour me servir d’écran". Dans le Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré est un peu plus complet. Il relève le sens de "meuble dont on se sert pour se garantir de l’action directe du feu", "sorte d’éventail qu’on tient à la main pour le même objet". Par extension, écrit Littré à propos de la physiologie de l’œil, "l’iris est un écran qui ne laisse arriver à la rétine les rayons lumineux que par l’ouverture pupillaire". Il relève aussi le sens figuré "il se mit devant moi pour me servir d’écran". A ce sens, il en ajoute d’autres. Un écran est aussi une "plaque suspendue devant le foyer d’une forge", le "cercle de bois couvert d’une toile dont les verriers s’entourent la tête", la "toile blanche tendue sur un châssis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l’éclat du jour". Il note aussi la première attestation de ce qui va devenir le sens moderne. Comme terme de physique, c’est un "tableau blanc sur lequel on fait tomber l’image d’un objet". C’est au XXe siècle, avec le développement du cinéma, puis de la télévision, que ce sens va se généraliser. Ainsi, dans le Dictionnaire de l’Académie française (en cours, neuvième édition), les deux sens sont distingués. Dans le premier sens, c’est un "objet servant de protection" ou un "instrument servant à voiler une lumière trop vive". Par extension, le nom désigne aussi "tout obstacle, naturel ou non, à la propagation de la lumière", comme dans l’exemple "Les nébuleuses poussiéreuses font écran aux étoiles jeunes de la Galaxie". Par analogie, c’est "toute surface ou objet qui protège ou dissimule". Il en est ainsi dans "la maison est cachée par un écran de verdure", dans "l’escadre manœuvrait derrière un écran de fumée", dans "se faire un écran d’un journal", dans "placer sa main en écran", dans "faire écran". Dans le second sens, surtout au cinéma, "l’écran de projection" ou par ellipse, "l’écran" est la "surface réfléchissante ou translucide, en tissu, matière plastique, etc., sur laquelle on projette des œuvres cinématographiques". C’est aussi la "surface sur laquelle se forme l’image dans les tubes cathodiques", comme dans "écran d’un ordinateur", "écran de contrôle", "écran d’un récepteur de télévision", etc. De même, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) distinguent nettement les deux sens. L’écran est un "objet" ou un "dispositif" "servant de protection" ; ou bien une "surface" "sur laquelle on projette des œuvres cinématographiques".

Il n’est pas de mot, dans quelque langue du monde que ce soit, qui signifie en même temps blanc et noir, grand et petit, généreux et avare, cacher et montrer, etc. Autrement dit, il n’y a pas de mot qui porte en lui son antonyme. Cela implique que, malgré les apparences, les deux sens d’écran – ce qui cache et ce qui montre - ne sont pas nécessairement opposés. L’antonymie n’est pas au cœur de l’écran. Le mot n’a pas deux sens contraires, mais un premier sens qui en génère un second, plus proche du premier qu’on ne le suppose. Ce qu'il révèle, c’est la nature du cinéma et de la télévision. Sur les écrans, des images sont projetées, elles peuvent être vues. Les objets, personnes, actions, phénomènes pour lesquels elles valent ou qu’elles représentent sont ainsi montrés au public. Mais ce ne sont que des images : "ce n’est qu’une image", disait Godard à tout propos. Qui plus est, pendant que ces images sont projetées, le reste de la réalité, et qui est l’essentiel, n’est pas montré. L’exhibition d’un de ses fragments l’occulte. Autrement dit, l’écran (de projection / protection) est un écran (de fumée) : c'est un obstacle qui empêche de voir ce qu'il y a derrière ou à côté : bref, la réalité.

 

11 mars 2006

Mythologies intellotes 7

 

Se terrer dans un bunker

 

 

Le journal Le Monde, dans son édition du 3 mai 2005, a publié, un peu avant le référendum portant sur la Constitution européenne, la prise de position de neuf intellos sous la forme d’une "lettre ouverte". Ces intellos sont favorables à la Constitution, ce qui est leur droit. C’est même à leur honneur, et conforme à l’esprit de la démocratie, d’essayer de convaincre les citoyens de voter "oui". Les lecteurs du Monde attendaient que des hommes aussi intelligents expliquassent les raisons pour lesquelles ils approuvaient cette constitution, en exposassent les avantages ou ce qui la sous-tendait, en célébrassent les bienfaits. Eh bien, s’ils attendaient cela, ces lecteurs ont été déçus. Ce qu’ils ont lu, c’est une charge véhémente contre ceux qui avaient émis, interrogés par des sondeurs d’opinion, l’intention de voter "non" : ces citoyens, qui, jusqu’à plus ample informé, sont des hommes libres, et pas des serfs, n’avaient pas encore voté, ils envisageaient seulement de remplir leur devoir électoral. Eh bien, ils ont été accusés d’être populistes et nationalistes. Le sont-ils vraiment ? Peu importe. En URSS, l’accusation de populisme et de nationalisme valait une balle dans la tête, l’infamie à vie ou vingt ans de Goulag. Le fait est que ces citoyens, qui n’ont rien fait de mal, ont été accusés sans preuve, et avant que le vote ait eu lieu. En toute circonstance, les intellos font ce qu’ils sont programmés à faire : accuser. Telle est leur nature. Il faut qu’ils soient en tout arrogants, prétentieux, matamores, incultes, vrais Diafoirus père et fils, même s’ils s’approprient les beaux noms d’écrivains (parmi les signataires du Monde, il y en a cinq), de poète (un), historiens de l’art (deux), de philosophe (un). Il ne leur est même pas venu à l’esprit que, si des citoyens avaient l’intention de voter "non", ce n’est pas parce qu'ils sont débiles, bac – 10 et tout ce qu’on voudra d’autre, populistes, méchants, nationalistes, cathos, noirs, mécréants, chrétiens, mais parce qu’ils ont fait l’effort de lire le projet de Constitution, de l’annoter, de l’analyser, d’en débattre, bref qu’ils en ont fait un examen raisonné. "C’est avec inquiétude que nous observons le renforcement du non populiste". S’ils s’étaient enquis des raisons du "non", ils auraient appris que le populisme n’y est pour rien. Au contraire. Le populisme est chez ceux qui opinent à un texte qu’ils n’ont pas lu, il est dans l’accusation sans preuves, il est dans l’imputation de populisme. Le populisme ne suffisant pas, la grosse Bertha a été sortie : le vote non, c’est du nationalisme. Les Soviétiques n’avaient pas ces scrupules. Le nationaliste était gibier de travail forcé jusqu’à ce que mort s’en suive. Ont été ainsi trucidés non pas des Russes de race pure, mais des peuples inférieurs, des Baltes, des Ukrainiens, des Polonais, des Tatars, des Tchétchènes et même des Japonais. Et comme la grosse Bertha ne suffisait pas, le risque imminent d’apocalypse a été agité. "Ce serait la capitulation de la raison que les Français ne pourraient pas se pardonner (…) C’est pour cela qu’ils doivent s’opposer avec passion à ce que la France, patrie des Lumières, trahisse le progrès". Bientôt, ce sera la peste et le choléra, le SIDA pour tous, etc.

Dans cette "lettre ouverte", tout n’est pas qu’une suite d’accusations sans preuve. D’après ces intellos, la Constitution serait "un équilibre intelligent entre éléments d’une fédération supranationale, d’une confédération d’Etats nationaux, et la conscience croissante qu’ont les régions de leur importance". Oui, vous avez bien lu, elle serait en même temps une fédération et une confédération ! C’est comme si elle réunissait l’eau et le feu, tout et le contraire de tout, le capitalisme et le socialisme. Il faut que ces intellectuels soient les Tour Eiffel de l’intelligence pour ne pas soupçonner qu’une fédération supranationale et une confédération d’Etats nationaux sont mutuellement exclusives et que prétendre les concilier, c’est de la même veine mensongère que de croire que l’on peut grimper sur la lune avec une corde à nœuds.

La conclusion passe les bornes de l'intelligence. "La majorité des Français veut-elle réellement SE TERRER DANS UN BUNKER (oui, se terrer dans le bunker) commun aux nationalistes de droite et aux nationalistes de gauche ?". Les Français veulent se terrer dans un bunker ! Oui, se terrer dans un bunker ! Les voilà rabaissés au rang du rat Hitler mort de trouille dans son béton ! Seraient-ils des Untermenschen ou, pour parler socialo à la manière de Frèche, des "sous-hommes" ? Certes, le bunker dans lequel ils se terrent est une métaphore, mais une métaphore dit plus de choses qu’un discours plat, uniforme et sans figures. Soixante ans après le suicide d’Hitler, le tyran est ressuscité, non pas en Allemagne, mais dans le peuple français, du moins dans le seul peuple qui a l'intention de voter non à la Constitution. Hitler est sorti du néant. Il n’est plus allemand, il est le peuple français. Ces intellectuels qui s’adressent à leurs amis français sont, je vous le donne en dix, en cent, en mille, en cent mille, en un million, etc. : ils sont allemands. Pauvres intellos, qu’ils soient allemands ou français, ils se ressemblent. La Bêtise est leur invariant.

 

 

10 mars 2006

Education ou instruction ?

 

Education nationale ou instruction publique

 

Victor Klemperer, qui a réussi à survivre en Allemagne entre 1933 et 1945, bien qu’il ne fût pas aryen, a étudié pendant ces années noires comment le socialisme national avait infecté de son idéologie de mort la langue allemande. Dans LTI (Langue du Troisième Reich, Le Seuil, réédition, 1996), il écrit : "La langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle". A l’exception des à, de, le, il, je, en, etc. qui sont vides de sens, il n’y a pas, dans quelque langue que ce soit, de mot neutre, blanc, évidé, d’où le sens est absent. Par les significations diverses dont ils sont porteurs, les mots engagent ceux qui les emploient, parfois malgré eux, comme si les mots pensaient à leur place. S’en remettre aveuglément à la langue, surtout si elle est nouvelle ou "novlangue", c’est la laisser régir la pensée ou la morale, se plier à ses sommations, s’aliéner, involontairement ou non, peu importe, comme les peuples l’ont fait ou continuent à le faire, et pas uniquement les Russes, les Allemands, les Cubains. Seul l’examen critique ou, comme on disait au XVIIIe siècle, le libre examen, peut briser l’aliénation dont la nouvelle langue française est porteuse.

Les mots éducation nationale nomment ce devoir qui s’impose aux membres d’un corps politique (ou " nation ") : apprendre à lire, à écrire, à compter à tous. Longtemps, ce devoir a été appelé instruction publique. En 1932, M. de Monzie a été le premier homme politique à se donner le titre de ministre de "l’Education nationale". Il voulait, prétendait-il, accroître "l’égalité scolaire". Pacifiste, il espérait que Mussolini, qu’il admirait, convaincrait les Anglais et les Français de signer un pacte avec Hitler. C’était un ami d’Otto Abetz, de Darquier de Pellepoix, de Fernand Brinon. Bien entendu, il a voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain le 10 juillet 1940. C’est Mussolini qui, le premier en Europe, à peine parvenu au pouvoir suprême, a nommé en 1923 le ministère où, à Rome, étaient gérés les maîtres et les écoles Nazionale Educazione. Le fascisme défait, ce ministère a retrouvé le nom Pubblica Istruzione qu’il portait avant 1923. En France, il n’en a rien été. Les mots éducation nationale sont porteurs de la volonté de façonner les esprits, de les modeler et de les plier à un ordre totalitaire. En 1945, les communistes étaient trop influents pour que l’on renonçât à des mots qui célébraient la main mise de l’Etat sur les enfants. Outre leur enracinement dans les idéologies qui ont tué plus de cent millions d’innocents en moins d’un siècle, ce que dit éducation nationale, c’est que l’Etat éduque les enfants. Telle est la règle à Cuba, en Chine, en Corée ; telle était la règle dans l’Allemagne d’Hitler et en URSS. La main mise de l’Etat sur l’éducation enlève aux familles ce qui fait leur raison d’être. Que l’Etat ne s’indigne plus de la déliquescence des familles : il en est le principal responsable.

 

Les mots instruction publique disent tout autre chose. Instruire a un sens positif. Il est lié au verbe latin struere, qui signifie "bâtir". Instruire un élève (et non pas un enfant), c’est élever un petit homme au dessus de lui-même pour qu’il devienne un homme. Alors que l’éducation tient de la vie privée, l’instruction est chose publique ou res publica : elle est l’affaire de tous. Un peuple qui a en horreur le destin des Hopis tient à ce que ses enfants sachent lire, écrire, compter, qu’ils connaissent les rudiments d’histoire, qu’ils parlent la langue de leurs ancêtres, qu’ils maîtrisent les éléments des savoirs. Parce qu’elle est chose publique, l’instruction se fait au vu et au su de tous. Peu importe qu’il y ait ou non une école. La loi autorise les parents à instruire eux-mêmes leurs enfants. Que l’école soit religieuse ou non, elle est laïque quand les élèves y sont instruits. Le collège jésuite où Descartes a suivi ses études était plus laïque, en dépit de la règle religieuse qui y prévalait, que les collèges publics actuels d’où l’instruction est bannie.

Vouloir que l’éducation soit nationale, c’est singer Mussolini, Staline, Hitler, Lénine, Pol Pot, Castro. Exiger que l’instruction soit publique, c’est rester fidèle à l’histoire de France. En effet, pendant des siècles, le souverain (le roi et après 1789, les députés) a fait de l’instruction publique la fin de l’école, ce pour quoi elle existe, aussi bien Louis XIV (édit de 1695 et déclaration de 1698) que les jacobins (décret Bouquier de 1793), Napoléon (décrets de 1806 et 1808), les républicains (lois Ferry de 1881 et 1882), les conservateurs éclairés (loi Guizot de 1833 et loi Falloux de 1850). Quand l’école n’a plus pour fin l’instruction publique, c’est à sa propre fin qu’elle travaille.

 

 

09 mars 2006

Signes 1

 

Arabe jusque dans les dessins

 

L’administration française fait diffuser dans les mairies une fiche de format 13 x 18, imprimée recto verso sur du papier glacé et en couleurs. La fiche a pour titre (en arabe) "dans nos maisons anciennes". Il est conseillé aux mères de famille ceci : si tes enfants ont porté à la bouche de la peinture écaillée, va vite chez le médecin, ou : si ta maison a plus de 50 ans, informes-en ton médecin. Le but est de prévenir les familles étrangères des périls que courent les enfants s’ils ingèrent des éclats de peinture ancienne contenant du plomb. En soi, l’information est fondée : il est de la responsabilité de l’Etat d’enrayer le développement du saturnisme.

Oublions la dimension symbolique (ou politique) de cette affaire : depuis 1992, la République a pour langue officielle le français (article 2 de la Constitution). Les lois Bas Lauriol de 1975 et Toubon de 1994 rendent obligatoire l’usage du français dans les entreprises publiques et privées, dans les activités économiques, la publicité, les modes d’emploi, etc. Depuis l’An II de la République (1794), une loi, qui n’a jamais été abrogée, fait obligation aux fonctionnaires et aux officiers ministériels de ne pas utiliser d’autre langue que le français dans les actes publics ou sous seing privé. La sanction prévue en cas d’infraction est la destitution et l’emprisonnement. Il est clair que, si l’on envisage cette affaire de ce seul point de vue, la loi est violée et que l’arabe jouit d’un privilège exorbitant et que rien ne justifie : que je sache, cette langue n’est supérieure en rien aux autres langues en usage en France ou dans le monde. Efforçons-nous pourtant de ne prendre en considération que l’efficacité pratique.

Le texte est illustré de cinq dessins sommaires et de la photo d’un village ancien, dont on devine, aux enduits clairs des façades et aux tuiles romaines des toits, qu’il se trouve en Provence. Or, les cloisons et les murs intérieurs, dans les vieilles maisons de Provence, ne sont pas peints, mais couverts d’un enduit chaulé qui ne contient pas de plomb. De fait, le document est trompeur.

Sachant que 1° les populations étrangères touchées par le saturnisme sont pour la plupart d’entre elles originaires d’Afrique noire et ne parlent pas l’arabe, 2° 70 % ou plus des soi-disant Arabes installés en France sont kabyles ou berbères et ne lisent pas l’arabe, 3° les primo-arrivantes venant de pays arabes, à la suite du regroupement familial) sont, pour une bonne partie d’entre elles, analphabètes, les messages contre le saturnisme, qu’ils soient écrits en arabe, en turc, en mongol, seront, pour la plupart des étrangers auxquels ils sont destinés, du chinois. D’un seul point de vue pratique, si ces documents avaient été écrits en français, ils auraient été, sans aucun doute, compris par un plus grand nombre d’étrangers.

Il n’y a pas que le texte qui soit arabe, il y a aussi les dessins.

Le graphisme, fruste et sommaire, des cinq dessins est celui des affiches ou des dépliants que les administrations des pays arabes diffusent dans les centres de santé, les écoles, les services publics pour prévenir les populations des dangers des poux, de la tuberculose, des baignades dans les eaux croupies. Même en utilisant l’arabe, les graphistes et les rédacteurs de ces fiches auraient pu adopter la mise en pages et le graphisme courants en France. S’ils ne l’ont pas fait, c’est par idéologie : ce sont des instruits, fiers de ce qu’ils sont ou croient être de toute éternité, arborant leur identité comme un maréchal soviétique ses décorations, qui ont conçu et réalisé ce dépliant, qui n’est pas anodin, ne serait-ce que parce qu’il n’est pas unique (il en existe d’autres, diffusés dans les bureaux de l’ANPE en particulier). C’est leur arab pride. Ils ont trouvé un filon : c’est la communication ethnique, et ethnique jusque dans les formes. Ils en ont l’exclusivité : ça rapporte. Ainsi, toute concurrence est éliminée Ils s’assurent un marché, des emplois, des revenus à vie. Il est évident que, s'adressant à des femmes, ils sont imprégnés des habitudes paternalistes et machistes des pouvoirs arabes. Jamais un Français de souche ne s’abaisserait à parler à des femmes avec tant de morgue et ne s'humilierait à imiter avec tant de servilité le graphisme infantile ou puéril (en un mot, nul) en usage dans les pays arabes.

Dans cette affaire, ce qui laisse pantois, c’est la décision de l’administration française. User d’une langue qui est sans doute plus étrangère aux populations visées que le français a amoindri l’efficacité de la campagne de prévention contre les dangers du plomb. Si elle avait voulu saborder la lutte contre le saturnisme, l’administration ne s’y serait pas prise différemment, sauf à rédiger ses conseils en quechua ou en swahili. Autrement dit, ce qui sous-tend sa décision, ce n’est pas le pragmatisme, mais la reconnaissance de communautés autonomes qui échappent à la loi commune. Ou l’administration encourage sciemment la communication ethnique : auquel cas, elle viole les lois qu’elle est censée appliquer ; ou bien elle cède à des groupes de pression et au chantage qu’ils imposent (accusations délirantes de racisme et éloge du multiculturel) : auquel cas, elle est indigne. Dans les deux cas, elle capitule.

 

 

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08 mars 2006

Religions du Livre

 

 

Dans un site du prosélytisme islamique, il est exposé dans un "glossaire islamique", à l’article dhimmi, l’explication suivante : "protégé, membre de l’une des religions du Livre (judaïsme, christianisme, mazdéisme éventuellement, sabéen de Harrân) vivant sous la protection statutaire de la loi musulmane". La note intitulée protégé (sur les dhimmis) a montré que les mots protégé et protection statutaire de la loi musulmane étaient frelatés.

Il en va de même de religions du Livre.

Dans aucun verset du Coran, on ne rencontre l’expression din el kitab qui pourrait être traduite par religions du Livre. D’ailleurs, din n’est jamais au pluriel. Pour les musulmans, il n’y a qu’une din : leur religion, la Vérité, l’islam, la religion révélée par Mahomet, la religion d’Allah. Il n’y a pas d’autre dieu qu’Allah, dit la profession de foi islamique. Les autres religions monothéistes falsifient l’islam, religion naturelle de l’humanité. Quant aux religions qui ne sont pas monothéistes, après avoir été extirpées de la terre d’islam, elles sont appelées à disparaître de la surface de la terre. Autrement dit, dans les mots "religions du Livre", le nom religions est une tromperie. Il n'est pas le seul : Livre aussi.

Dans le Coran, est employée l’expression ahl al kitab, surtout dans la sourate 3, du verset 64 au verset 71. Elle est traduite par gens du Livre. "O gens du Livre, venez à une parole commune entre nous et vous : que nous n’adorions qu’Allah, sans rien Lui associer (comprendre : sans lui associer ni le Christ, ni le Saint Esprit), et que nous ne prenions point les uns les autres pour seigneurs en dehors d’Allah. O gens du Livre, pourquoi ne croyez vous pas aux versets d’Allah (le Coran), cependant que vous êtes témoins ? O gens du Livre, pourquoi mêlez-vous le faux au vrai et cachez-vous sciemment la vérité ?"

Les ahl el kitab sont en fait ceux qui détiennent l’écriture, avec un é minuscule. L’arabisant Régis Blachère traduit ces mots arabes par Détenteurs de l’Ecriture. La traduction est meilleure que gens du Livre, bien que les majuscules, impropres, brouillent le sens du texte arabe, pour deux raisons : en arabe, la majuscule n’existe pas et dans l’écriture latine, ce signe n’a pris une valeur qu’à partir du moment où la minuscule a été inventée, sans doute par le moine irlandais Alcuin qui dirigeait les chancelleries de Charlemagne : ahl el kitab devrait être traduit par détenteurs de l’écriture.

Non seulement l’expression religions du Livre est un abus de sens ou un contresens volontaire, dont la seule raison d’être est de laisser accroire, sans doute par duplicité ou double langage, à une identité de surface ou à une convergence possible entre l’islam, le christianisme et le judaïsme, identité sur laquelle se fondent, pour ne citer qu’eux, les bons apôtres du dialogue islamo-chrétien, mais encore l’expression gens du Livre, avec une majuscule à Livre, est un abus de sens. Le Livre, dont il est question dans la traduction, semble être la Bible et les Evangiles, puisque Livre est écrit avec une majuscule. Il n’en est rien. Le nom arabe kitab, qui apparaît dans le Coran, dérive de la racine KTB qui signifie "écrire" et l’objet que nous nommons livre, tel que nous le connaissons en Occident, était quasiment inconnu des Arabes du VIIe siècle. Il semble que, si l’on étudie les emplois du mot kitab dans le Coran, ce mot signifie "loi écrite" : elle descend sur les hommes, est-il dit dans un autre verset. De plus, le mot grec auquel le mot français bible est emprunté n’est pas un singulier, mais un pluriel : "les livres" (des Hébreux). En français, il aurait dû être traduit par "les bibles" ou "les livres".

Ces questions de langue ne sont pas innocentes. L’expression gens du Livre et celle, encore plus fausse, de religions du Livre sont invoquées par les musulmans et même par les bons apôtres qui leur servent la soupe, bien que ce soit de pures fictions verbales et qu’elles n’aient pas d’autre raison d’être, en dissimulant la réalité, que d’aveugler le plus de gogos possible.

07 mars 2006

Protégé

Dhimmi

Le mot arabe dhimmi désigne ceux qui, dans les pays d’islam, ne sont pas musulmans et professent le judaïsme, le christianisme, le mazdéisme, ces religions qui étaient en vigueur dans les pays qu’ont conquis, à partir de 635, les Arabes islamisés. Il est traduit en français par protégé. Il n’y a pas de traduction plus trompeuse – sauf peut-être martyr.

Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) relève le verbe protéger avec les deux sens suivants : c’est ou bien "prendre la défense de quelqu’un, lui prêter secours et appui", ou bien "prendre soin des intérêts, de la fortune d’une personne". En apparence, le sens de ce verbe est favorable ou positif. La réalité est tout autre. Le verbe protéger et le nom ou adjectif protégé dissimulent un pur et simple rapport de forces, en faveur de celui qui protège et au détriment de celui à qui la protection est imposée, comme les noms protectorat et protecteur l’indiquent clairement. Littré définit protectorat ainsi : "situation d’un gouvernement à l’égard d’un autre moins puissant auquel il prête son appui". Il est sûr que les Marocains, dont le pays a été pendant près de cinquante ans un protectorat français, s’indigneraient que cette définition soit appliquée à ce qu’ils ont connu ou à ce dont ils se souviennent. Ce que le nom et adjectif protecteur désigne en fait dans un "air protecteur" ou dans un "ton protecteur", c’est de l’arrogance ou de la condescendance. Selon les auteurs du Trésor de la langue française, un protecteur est un "homme qui entretient une femme galante" et, si cette femme "galante" fait commerce de son corps, il est le souteneur qui fait travailler à son seul profit et par la contrainte cette femme : en français populaire, on dit que c'est un maquereau.

Dans les pays arabes et musulmans, les dhimmis sont en effet protégés, au sens où il ne leur est pas fait la guerre sainte. Ils sont protégés certes, mais des seules règles et des lois du djihad. Tant qu’ils se résignent à la domination de l’islam et à condition qu’ils paient un tribut ou une contribution spéciale ou jiziya en échange de leur sécurité ou de celle de leur famille, ils ont droit à la vie sauve et peuvent alors jouir des biens qui ne leur ont pas été confisqués ou qui n’ont pas été détruits. Bien entendu, la protection qu’ils paient est précaire ; à tout moment, elle peut être interrompue unilatéralement. Le principe ainsi exposé est énoncé dans des versets du Coran, dont le verset 29 de la sourate 9 : "Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre (sans majuscule, normalement : el kitab "l’écriture"), jusqu’à ce qu’ils versent la capitation (jiziya en arabe) de leurs propres mains, après s’être humiliés".

Les théologiens de l’islam, qui ont légiféré en la matière et cela, dès le VIIIe siècle, divisent le monde en deux zones : dar el islam ("maison de l’islam") et dar el harb (tout ce qui n’est pas d’islam et qui est "maison de la guerre"). Les ahl el kitab ou "détenteurs de l’écriture" (mots traduits par gens du Livre, mais la majuscule est abusive), juifs et chrétiens sont dhimmis, quand ils vivent dans le dar el islam, et harbis quand ils vivent dans le dar el harb. Entre le dar el islam et le dar el harb, s’étend la zone de la trêve. La trêve ne dure pas plus de dix ans. Le monde, selon les théologiens de l’islam, est régi par le djihad, cet "effort" que doivent s’imposer les musulmans pour islamiser le monde, faire entrer tous les pays dans le dar el islam et soumettre l’humanité à la loi d’Allah. Les dhimmis sont des vaincus : ce sont d’anciens harbis qui ont accepté la victoire des armées de l’islam. Dès lors, il sont protégés des lois du djihad qui autorisent l’esclavage, les massacres, les pillages, le butin. Il leur est interdit de construire, agrandir, restaurer leurs lieux de culte ; leur culte, quand il n’est pas interdit, doit être discret (les cloches ne sonnent pas) ; leur témoignage contre un musulman n’est pas recevable ; ils sont condamnés à mort s’ils épousent une musulmane ou s’ils font du prosélytisme ; ils ne peuvent pas accéder à des postes honorifiques ; il leur est fait obligation de financer le djihad pour conquérir de nouveaux territoires. C’est l’islam victorieux qui décide de ces interdits et des droits qui sont abandonnés aux dhimmis : la négociation n’est pas possible. En cas de rébellion, le djihad est déclenché. De ces turpitudes, les belles âmes déduisent sans vergogne (et cyniquement) que l’islam est "tolérant".

06 mars 2006

Intermittents et précaires

 

 

En français, intermittent et précaire sont des adjectifs. Intermittent, dont les synonymes sont discontinu, irrégulier, périodique, signifie "qui s’arrête et reprend par intervalles". Il ne s’applique qu’à des choses ou à des phénomènes. C’est le bruit, le travail, la pluie, des feux, la digestion, la maladie, une fontaine, une source, le cœur, le pouls, le souffle, la fièvre, etc. qui peuvent être qualifiés d’intermittents : éventuellement, dans un sens figuré, des états d’âme ou des concepts ou des réalités abstraites, tels l’hésitation ou la liberté.

Il en va de même de précaire. Comme terme de droit, cet adjectif a pour sens "qui n’est octroyé, qui ne s’exerce que grâce à une concession, à une permission toujours révocable par celui qui l’a accordée". C’est la possession du sol, une autorisation, un titre qui peuvent être qualifiés de précaires : éventuellement, dans un sens figuré, une réalité abstraite ou sociale, dont on peut dire aussi qu’elle est aléatoire, incertaine, instable, passagère, tels une position sociale, une aventure, un état, l’existence, la santé, une situation, le sort, un statut, les circonstances, les conditions, la carrière, le métier, les ressources, la beauté, le bonheur, la dignité, l’équilibre, l’harmonie, l’ordre, la paix, la sécurité, la sérénité, la tranquillité, un accord, une alliance, un appui, un attachement, une intimité, une liaison, une relation, un pouvoir, une réussite, un triomphe, une innovation, une théorie, une majorité ; ou encore des réalités concrètes, dont la solidité ou la durée ne sont pas garanties ou qui ne sont pas sûres, tels un abri, un refuge, une clôture,

Ce qui est nouveau en français, tellement nouveau que c’en est inouï, c’est, dans les slogans syndicaux ou gauchistes ou dans les discours des media, l’emploi de ces adjectifs pour désigner, non pas des choses, mais des êtres humains. Les intermittents exercent une activité d’éclairagiste ou de comédiens ; les précaires sont de jeunes gens qui ne sont pas fonctionnaires ou qui n’ont pas intégré la fonction publique territoriale : ils ont un contrat de travail précaire. Les uns et les autres seraient les nouveaux damnés de la terre.

Ces êtres humains, uniques par définition, sont désignés par des adjectifs : qui plus est, des adjectifs qui, en français normal (le français qui n’est pas de la NLF), se rapportent à des choses. User d’un adjectif pour nommer une personne, c’est faire d’une qualité son identité. Quand la qualité, grand, français, petit, est constante ou permanente, l’identification de la personne à cette qualité peut se justifier sur le plan philosophique. Quand la qualité est passagère, en un mot : précaire, la manipulation s’enclenche. Réduite à une caractéristique, qui n’est pas essentielle, mais contingente, la personne, ce qu’elle a d’unique ou de spécifique, est effacée par la dénomination trompeuse. Le salarié qui travaille par intervalles est désigné, non pas par ce qu’il est, mais par un attribut secondaire de l’activité qu’il exerce. Quelqu’un qui ne jouit pas d’un statut stable ou intouchable est désigné par une particularité absente. En fait, ces désignations déshumanisent les êtres. Il leur est ôté ce qu’ils ont d’humain. Chosifiés, ils ne sont plus que des instruments de propagande. Ils ne sont pas une fin en soi, mais le simple moyen par lequel des militants les utilisent pour réaliser des objectifs autres et dissimulés. C’est ainsi qu’en usent les pouvoirs totalitaires. Une fois réduits à l’état de choses, les êtres humains peuvent être enfermés dans des camps de concentration ou de travail forcé – où ils ne sont plus que de la force de travail pour le pouvoir qui les a déshumanisés.

L’adjectif précaire en latin est dérivé du verbe precari, "prier". Le sens étymologique ou premier de précaire est donc "obtenu par la prière". Ceux qui tentent de tirer profit des misères du temps ont ainsi choisi un mot qui leur est étranger, pour ce qui est du sens, et dont les racines spirituelles se situent à l’opposé de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. Les faussaires en langue et autres manipulateurs de mots sont si cyniques qu’ils ne se contentent pas d’utiliser autrui comme un moyen, ni même de manipuler les mots : ils vont jusqu’à s’approprier ce qui appartient en propre à ceux qu’ils considèrent comme des ennemis.

05 mars 2006

Lumière des livres 3

 

 

L’astre noir

 

 

A propos de Suite française d’Irène Némirovsky, Denoël, 2004, Prix Renaudot

 

 

Le roman Suite française d’Irène Némirovsky, écrit en 1941 et 1942, est fait de deux parties. La première a pour titre Tempête en juin (pp 27 à 229), la seconde Dolce (mis sans doute pour dolce vita, pp 233 à 390). La "tempête" dont il est question est celle qui a balayé en juin 1940 la France et a failli la faire disparaître dans les poubelles de l’histoire ; la dolce vita est la vie menée, au printemps de 1941, par un régiment de l’armée allemande cantonné à Bussy, un bourg de la province profonde. Dans la première partie, Mme Némirovsky traite de l’exode apeuré de familles bourgeoises ou aristocratiques, de Paris à Tours ou à Nîmes ou dans le Morvan. La France se désagrège, l’armée se débâcle, l’administration se cache, les hommes politiques se terrent. Chez les bourgeois, les nantis, les aristos, les snobs, c’est le sauve qui peut général : on sauve son or, ses bijoux, ses valeurs, ses titres, son argenterie, sa porcelaine, avant de congédier les bonnes à tout faire, mais après qu’elles ont fait les bagages et fermé l’hôtel particulier ou l’appartement de luxe. Qu’elle soit bourgeoise, aristocratique, banquière, paysanne, ouvrière, de Ménilmontant ou d’Auteuil, parisienne ou provinciale, la France de juin 1940 est veule, lâche, dissimulée, surtout si elle est catholique, croyante et pratiquante, hypocrite, pleutre, xénophobe, ne pensant qu’à ses biens et à son argent, volant son prochain dans la détresse ou lui refusant tout secours, et mourant sur la route comme un troupeau de porcs. Ce n’est pas mieux en 1941. A Bussy, les Allemands passent leur temps à bâfrer, boire, courir le guilledou. Quant aux Françaises, leur obsession est de se faire sauter par un Allemand en uniforme caca d’oie, fermé d’un ceinturon doré, sur lequel est écrit "Dieu est avec nous", gratuitement, pour rien, se faire sauter pour se faire sauter, même pas pour une paire de bas ni pour connaître le plaisir ou assouvir les instincts. Pendant l’occupation, les Françaises n’auraient pas eu d’autre occupation que de passer sous tous les soldats allemands. La vision de la France de cette Suite française est effrayante. Le pays s’enfonce dans le néant. Mme Némirovky n’exprime aucune pitié. La France a mérité ce qui lui arrive, punie pour on ne sait quels crimes et par on ne sait quelle puissance maléfique ; elle a mérité d’être défaite, battue, occupée, humiliée ; elle a mérité de disparaître. Seuls Hitler qui ressasse dans Mein Kampf sa haine de la France ou les collabos, à qui la divine surprise de la défaite a offert le pouvoir, ont jubilé avec la même méchanceté en constatant le désastre français qui signifiait leur victoire.

A la page 328, Mme Némirovky écrit : "Après tout, on ne juge le monde que d’après son propre cœur. L’avare seul voit les gens menés par l’intérêt, le luxurieux par l’obsession du désir. Pour Mme Angellier, un Allemand n’était pas un homme, c’était une personnification de la cruauté, de la perversité, de la haine. Que d’autres eussent un jugement différent était impossible, invraisemblable". C’est aussi, en fonction de ces critères, que la France est jugée. Mme Némirovsky est imprégnée de cette mauvaise littérature néoréaliste et bien pensante qui, dans les années 1920 et 1930, recueillait les lauriers littéraires. A la manière de Perrochon, Bourget, Maupassant, elle célèbre, dans la tradition faussement aristocratique des Goncourt, la laideur sans borne de la nature humaine par des ricanements insolents ou des insultes obscènes. Alors que les villes ont faim, à la campagne, "les enfants (de paysans) qui accompagnaient leurs mères (à un après-midi de charité) étaient tous gras et roses, gavés et barbouillés comme de petits porcs". Voici comment, dans cette même page, la vicomtesse de Montmort réagit à l’après-midi de charité (en fait, de solidarité en faveur des soldats français prisonniers en Allemagne) qu’elle a organisé : "Elle soupira, non de fatigue, mais d’écœurement. Que l’humanité était laide et basse ! Quel mal il fallait se donner pour faire palpiter une lueur d’amour dans ces tristes âmes. "Pouah !", se dit-elle tout haut, mais, comme le lui recommandait son directeur de conscience, elle offrit à Dieu les fatigues et les travaux de cette journée". Pendant que Mme Némirovsky, telle, au couvent, Emma Rouault, future épouse Bovary, se graissait les mains à la poussière des mauvais livres de ces écrivains honorés jadis et oubliés aujourd’hui, Joyce, Faulkner, Proust bouleversaient le vieil ordre du roman, en y réintroduisant l’ambiguïté humaine, l’ambivalence de la morale, une esthétique de l’indécidable ou du discontinu, en expulsant de leurs œuvres tout manichéisme et en reléguant l’idéologie au second plan ou tout à fait derrière, loin. Hélas, ce ne sont pas ces romanciers qui ont inspiré Mme Némirovsky, mais Mazeline.

En effet, Suite française est un roman idéologique, au sens où il assène un point de vue unique, partial, partiel, méprisant aussi, sur la tragédie que vit la France et, plus grave, sur la France. Ce n’est pas le monde tel qu’il est ou la France telle qu’elle se désagrège qui sont restituées, mais l’idée fruste et primaire ou mécanique que l’auteur s’en fait. Le comique est de la mécanique plaquée sur du vivant. De la même manière, on peut définir l’idéologie comme des idées toutes faites vissées sur le réel. Pour Mme Némirovsky, le réel n’a pas d’importance, il n’a même pas d’existence, elle l’efface derrière la forteresse de ses idées reçues et préconçues, sclérosées et étouffantes, haineuses et sèches. Ses personnages ne sont pas à l’image de personnes vivantes, réelles, humaines ; ce sont des pantins désincarnés. Ils n’errent, simples ombres de papier, entre les lignes que pour être les porte-parole d’une idée. Ils sont la France bourgeoise, la France aristocratique, la France paysanne, la France parisienne, la France provinciale, et toujours, de quelque classe qu’ils soient les étendards, ils sont les salauds de Français. Voici un autre portrait (page 286) de la vicomtesse de Montmort : "Naturellement, elle ne fréquentait pas les bourgeois du village ; elle ne les invitait pas plus chez elle que ses fermiers, mais, quand elle avait besoin d’un service, elle venait le demander à domicile, avec une simplicité, une ingénuité, une insolence naïve qui prouvaient qu’elle était bien "née". Elle arrivait en voisine, habillée comme une femme de chambre". Ou encore, page 288 : "Au début de la guerre, elle s’était montrée ardemment patriote et anti-allemande, non qu’elle détestât les Allemands plus que les autres étrangers (elle les englobait tous dans un même sentiment d’aversion, de défiance et de dédain), mais il y avait dans le patriotisme et dans la germanophobie, comme d’ailleurs dans l’antisémitisme et, plus tard, dans la dévotion au maréchal Pétain, quelque chose de théâtral qui la faisait vibrer". Dans ce brouet de haine, seuls les Allemands s’en sortent à leur avantage. Ils sont forts, cultivés, jeunes, énergiques ; ils sont les vainqueurs, ils dominent le monde, ils aiment la musique, ils apprécient ce qui est beau, ils sont désintéressés. Ils ont à foison tout ce qui fait défaut aux Français : sensibilité, goût, morale, courage, force, énergie.

Mme Némirovsky est née à Kiev, en Ukraine. Ses parents se sont réfugiés en France pour échapper aux pogroms et pour jouir d’une immense fortune, sur laquelle les bolcheviks rêvaient de faire main basse. Ce qui est désolant, ce n’est pas que ce roman, exhumé d’un âge esthétique révolu et de la pire des réactions, ait été publié (c’est un témoignage de la haine viscérale dont la France était accablée aussi bien outre-Rhin qu’en deçà du Rhin), c’est qu’il ait été couronné. Qu’est-ce que le jury Renaudot a voulu célébrer ? Une vision pitoyable de la France ? La vision qu’il partage avec l’auteur ? La mémoire de l’auteur ? Hélas, ce prix aura mis en lumière une facette peu ragoûtante de Mme Némirovsky, femme admirable et écrivain de talent (le talent a beau être gâché, il n’en est pas moins réel), que la France, hélas, n’a pas su protéger d’une mort horrible. En effet, dans les années 1930 et jusqu’à sa mort, Mme Némirovsky a publié des articles, des textes, des nouvelles dans Gringoire (journal xénophobe dirigé par Carbuccio et qui a cessé de paraître à la Libération), dans La Revue des deux mondes (revue nationaliste qui a eu pour collaborateur, entre autres, le Maréchal Pétain) et dans Candide (journal qui s’est rallié à la politique de Pétain en 1940). Le sordide de l’affaire est qu’on a fait passer pour "progressiste" cet écrivain, uniquement parce qu’il a été victime de la barbarie socialiste nationale. Il faut vraiment que les "progressistes" se soient abîmés dans le néant de la pensée pour user de ces subterfuges.

 

 

 

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04 mars 2006

Respect

 

Il y a deux ans, sur une maison d’une petite ville paisible de province, un graffiti en anglais intimait aux passants "Respect the African Race". Le crétin qui a maculé ce mur n’a aucune idée de ce qu’est l’Afrique : il n’y a pas, il n’y a jamais eu de "race africaine". Ou bien, s’il est africain lui-même, il borne l’Afrique à sa seule tribu. Ce qui est suspect dans african race, l’est aussi dans respect : non pas les emplois du nom respect ou du verbe to respect en anglais, mais la signification de ce nom en français et l’utilisation abusive qui en est faite aujourd’hui par les jeunes de banlieue ou leurs représentants ou ceux qui se prétendent tels ou les hommes politiques qui croient complaire à ces populations en répétant leurs mots fétiches et frelatés.

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré donne à respect trois sens. Le premier est "considération, motif" ou "égard, relation, rapport". Dans ce sens, respect est sorti de l’usage : Littré précise qu’il est "vieilli". Le deuxième sens est celui qui est courant en français moderne. Littré le glose ainsi : "déférence que l’on a pour quelqu’un ou pour quelque chose". Dans le troisième sens, respect est suivi de l’adjectif humain et l’expression ainsi formée signifie "crainte qu’on a du jugement et des discours des hommes, mauvaise honte". Il semble que, dans ce sens, respect soit, comme dans le premier sens, désuet en français moderne. Ce n’est pas seulement le mot qui semble avoir disparu de l’usage actuel, c’est aussi le sentiment de "mauvaise honte" que le mot désigne. Il faut lire les romans publiés dans la première moitié du siècle dernier, ceux de Mauriac par exemple, pour rencontrer des personnages qui ressentent la "crainte qu’on a du jugement des hommes".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition (1762), il est indiqué que respect "signifie plus ordinairement, la vénération, la déférence qu’on a pour quelqu’un, pour quelque chose, à cause de son excellence, de son caractère, de sa qualité". L'important est "à cause de" : le respect se mérite. Les exemples qui illustrent ce sens sont "avoir du respect pour les choses sacrées, pour les choses de la Religion" ; "on doit porter honneur et respect à l’âge" ; "vous avez peu de respect pour le lieu où vous êtes" ; "on appelle lieu de respect un lieu où l’on doit être dans le respect"; "les Églises sont des lieux de respect, le Palais du Roi est un lieu de respect". Ce qui est digne d’être respecté, c’est le sacré ou ce qui est sacralisé : "les églises", "les choses de la religion", "le Palais du Roi", "les personnes âgées".

De cela, il ne faut pas inférer que ce qui fait le génie de la France soit la "déférence" ou la "condescendance mêlée d’égards" ou la vénération pour les puissants. Pour beaucoup de grands écrivains qui font l’éloge de l’irrespect et en ont chanté les vertus, le respect est suspect. Ils ne respectent pas le respect avec la même ferveur que les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les philosophes du XVIIIe siècle - Montesquieu : "rien ne servit mieux Rome que le respect qu’elle imprima à la terre" ; Voltaire : "j’ai toujours pensé que le respect des Chinois pour leurs ancêtres, qui est chez eux une espèce de religion, était une paralysie qui les empêchait de marcher dans la carrière des sciences" ; "cette saine philosophie qui a fait tant de progrès depuis quarante ans, philosophie sublime et circonspecte, qui apprend à ne donner que des respects extérieurs à toute espèce de grandeurs et de puissances, et à réserver les respects véritables pour les talents et les services" ; Buffon : "un respect aveugle serait superstition ; la vraie religion suppose au contraire un respect éclairé" ; Duclos : "le respect n’est autre chose que l’aveu de la supériorité de quelqu’un". Dans ces extraits, Le respect est une "paralysie" (Voltaire), une "superstition" (Buffon, le respect "aveugle"), une "tyrannie" (Montesquieu, à propos des victoires de Rome), "l’aveu" d’une "supériorité" (Duclos). De toute évidence, ces écrivains préfèrent l’irrespect au respect : plus exactement, leurs sentiments sont modulés en fonction de ce sur quoi ils portent. Ils expriment leur irrespect des "grandeurs" et des "puissances" (Voltaire). S’ils marquent de la déférence, c’est "pour les talents et les services" (Voltaire encore). Ce n’est pas la position sociale ou l’autorité qui impose le respect, mais les mérites.

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré distingue, dans le mot respect, deux sens : "actif" et "passif". Pris dans un sens "actif", le respect est le sentiment de déférence "ressenti par quelqu’un" ; au sens "passif", c’est le respect "ressenti pour quelqu’un ou quelque chose". Dans le graffiti "Respect the African Race", il est exigé, non pas que les Africains s’imposent à eux-mêmes le devoir de respecter les autres, la loi, la France, l’Afrique, les Français, leurs hôtes, les femmes, et je ne sais quoi d’autre, mais que les Français, puisque ce sont eux qui sont interpellés, éprouvent du respect pour les Africains (la race africaine), quoi que ceux-ci fassent ou aient fait, disent ou aient dit, quels que soient leurs mérites, uniquement parce qu’ils sont africains. S’ils avaient ressenti eux-mêmes le respect, le sens serait "actif". Comme ils exigent des autres qu’ils le ressentent, le sens est "passif". L’auteur de ce graffiti exige d’être respecté de celui dont il souille la maison. Il impose le respect à ceux dont il ne respecte même pas les biens. Ce "respect" forcé et contraint n’est qu’une imposture.

Ce que disent les philosophes du XVIIIe siècle, c’est que le respect, pour qu’il soit respectable, doit être actif : c’est un devoir que chacun s’impose à soi-même. Dans les autres cas, l’irrespect est préférable. Le respect au sens passif est une vénération que tel ou tel impose arbitrairement en faveur de quelqu’un ou de quelque chose : "sa" religion, "sa" race, "son" Dieu, "son" prophète, "son" chef, "sa" famille, etc., non pas, parce que ces choses ou ces personnes méritent d’être respectées, mais parce qu’elles appartiennent à celui qui ordonne. C’est le germe de la tyrannie. C’est pour cette raison de fond que Fontenelle critique le respect : "La seconde chose qui favorise beaucoup les erreurs est le respect de l’antiquité ; nos pères l’ont cru ; prétendrions-nous être plus sages qu’eux ?".

On impose le respect par la force, la menace, le chantage, la crainte, etc., mais on prend soin de s’en exonérer.

03 mars 2006

Nationalisme, nationaliste

 

 

 

 

Jacques Rossi, ce Français polyglotte qui fut un agent actif de l’Internationale communiste pendant une dizaine d’années, a été condamné en 1937 à cinq années d’internement au Goulag, puis à vingt années supplémentaires, pour avoir "espionné" la patrie soviétique au profit de la France et de la Pologne. Il n’a pu quitter l’URSS pour la Pologne qu’en 1961 et il a retrouvé son pays, la France, à la fin des années 1980. De son expérience, il a tiré un ouvrage admirable, Le Manuel du Goulag, écrit en russe, traduit d’abord en anglais, et dont une version française réduite a été publiée en 1997 au Cherche Midi. Dans cet ouvrage, qu’il présente sous la forme d’un dictionnaire encyclopédique, Rossi examine les mots, les idées, les faits du communisme. Il n’est pas de mensonge qui résiste à l’examen : les mots du communisme, qui forment la TFT ("toufta") dissimulent les réalités les plus atroces. Leur seule raison d’être est de nier les crimes commis.

Le Manuel du Goulag comprend l’article nationalisme (ou nationaliste) bourgeois que voici : "Dès le lendemain du coup d’Etat bolchevique de 1917, on trouve dans les prisons et dans les camps des gens condamnés pour "nationalisme bourgeois". Si au début il y a parmi les coupables des Russes de "race pure", à partir du début des années 1920, on ne rencontre plus parmi eux que des non russes. L’auteur, qui a connu des dizaines d’établissements pénitentiaires soviétiques de 1937 à 1958, n’a jamais rencontré de Russe avec ce chef d’accusation. En revanche, le nombre de nationalistes bourgeois non russes n’a cessé d’augmenter". Après 1945, même des Japonais ont été condamnés au Goulag. Ils résistaient à la tyrannie, ils ont été contraints aux travaux forcés. Sous l’inculpation de nationalisme, se cache le racisme : le nationaliste, c’est l’autre. Ce n’est pas le bourreau, c’est la victime. Au Goulag, les nationalistes sont donc des hommes et des femmes qui ont résisté, par la désobéissance ou en faisant preuve de mauvaise volonté, aux armées qui avaient envahi leur pays. Avant d’être condamnés ou exécutés, ils ont été étiquetés ennemi du peuple, bourreau de l’humanité, nationaliste bourgeois ou Finlandais blanc. Ce dernier terme, précise Rossi, "apparaît lors de la tentative d’annexion de la Finlande par l’URSS en 1917-1918, et réapparaît en 1939, au moment de l’agression de la Finlande par les Soviétiques". L’accusation justifie une vaste purification ethnique.

Littré ne consacre aucun article à nationalisme, bien que ce mot soit attesté pour la première fois en 1798, près de trois-quarts de siècle avant qu’ait été publié le Dictionnaire de la langue française. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), il est consacré un assez long article à nationalisme. Le nationalisme est entendu dans un sens qui varie suivant les lieux et les moments, tantôt favorable, tantôt très défavorable. En 1798, l’abbé Barruel, qui était hostile aux Jacobins, le définit comme "l’exaltation du sentiment national". Pour lui, le mot est péjoratif. Il a le sens de "chauvinisme" ou de "xénophobie". Quelques années plus tard, en 1834, il est attesté chez Lamartine dans le même sens, mais le nationalisme est jugé positif. Ce n’est plus une opinion criminelle. En 1865, il est employé au sens positif "d’aspiration à l’indépendance politique et économique d’une nation opprimée" (Dictionnaire Larousse du 19e).

Le nom nationalisme est donc problématique, dans la mesure où le sens premier en relation avec l’article 3 de la Déclaration de 1789 (à savoir "le principe de souveraineté réside essentiellement dans la nation", la nation étant le seul souverain) fait l’objet de jugements opposés. Ainsi, la même "exaltation du sentiment national" est tantôt un crime, tantôt une noble inspiration. En dépit de leur objectivité apparente, les auteurs du Trésor de la Langue française prennent pourtant parti. Il n’est pas d’autre jugement que tranché et binaire : le moyen terme est inconcevable. Il n’y a pas de dégradés entre le blanc et le noir. Ou bien le nationalisme est le "courant de pensée, après la Révolution française, fondé sur la sauvegarde des intérêts nationaux et l’exaltation de certaines valeurs nationales" ; ou bien il "exalte les caractères propres, les valeurs traditionnelles d’une nation considérée comme supérieure aux autres et qui s’accompagne de xénophobie et/ou de racisme et d’une volonté d’isolement économique et culturel". C’est le progrès ou la régression, la marche en avant ou le retour en arrière, le moderne ou l’archaïque, le jacobinisme ou l’extrême droite. Les citations qui illustrent ces acceptions sont tirées d’ouvrages écrits par des marxistes qui, s’ils avaient été soviétiques, auraient envoyé sans hésiter les résistants polonais, baltes, ouzbeks, ukrainiens, etc. au Goulag. La Nation (Editions sociales, 1979) est cité deux fois. L’auteur, le dénommé Martelli, n’est pas écrivain. C’était dans les années 1970 l’idéologue attitré, en sa qualité d’agrégé, du Parti communiste, qui a toujours nié que des millions d’innocents aient été envoyés à la mort dans les glaces de Sibérie et que des millions d’autres innocents aient été exterminés. Ce pedigree apparaît dans les jugements exprimés : "dans son premier sens le nationalisme est (...) marqué dans un sens révolutionnaire et se confond avec la conscience nationale révolutionnaire (encore convient-il de noter que la référence nationale sert de justificatif dans la phase d'expansion territoriale et de conquête, pendant la Révolution elle-même)" et "le nationalisme organisé en partis politiques tend (...) à exprimer des politiques de droite, à justifier la remise en cause des acquis républicains (...) et, plus largement, à justifier idéologiquement la politique d’expansion de l’impérialisme français (le nationalisme s’articule alors aux idéologies élaborées dans le cadre de la politique d’État)". De même, sont cités le marxiste ou marxisant Jaurès ("la nation demande son salut aux conceptions les plus rétrogrades, à la politique la plus détestable et au plus stérile et avilissant nationalisme"), le progressiste Durkheim ("tout retour d’un nationalisme étroit a toujours pour conséquence un développement de l’esprit protectionniste, c’est-à-dire une tendance des peuples à s’isoler, économiquement et moralement, les uns des autres"), l’écrivain Guéhenno à propos du citoyen de la cité ouverte et tolérante de Genève qu’était Rousseau ("Jean-Jacques est (...) l’annonciateur du pire nationalisme (…) ; le mot nation est à toutes les pages : Jean-Jacques l’emploie avec une ferveur et une autorité prophétique et qui fait peur"), Roger Martin du Gard qui, par pacifisme, s’est rapproché des communistes ("la presse est à la solde des nationalismes (…) ; pour masquer leurs convoitises, tous les gouvernements ont besoin d'une presse mensongère qui persuade à leurs peuples qu'en se massacrant les uns les autres, chacun d’eux se sacrifie héroïquement à une cause sainte, à la défense sacrée du sol"). Le seul nationalisme qui trouve grâce aux yeux des auteurs du Trésor de la langue française est celui des pays du tiers-monde, bien que, dans ces pays, la prise du pouvoir par les nationalistes se fût accompagnée d’une épuration ethnique et de l’expulsion, par la menace ou violemment, de ceux qui n’étaient pas conformes à l’idée étroite ou ethnique (c’est-à-dire raciale, pour ne pas dire raciste) que ces nationalistes se faisaient de leurs concitoyens. La partialité atteint son acmé dans cette citation : "Acceptation d’un déterminisme, ce nationalisme exalte (...) la volonté de combattre tous ceux qui s’opposent au salut de l’État... Il ne se présente pas comme une opinion, mais comme l’évidence d’une condition que seuls nient les imbéciles et les criminels ; d’où son fanatisme, caractéristique des doctrines qui énoncent une fatalité de l’histoire".

Rien n’est dit de l’élimination par l’URSS de centaines de milliers de Polonais, Ukrainiens, Lettons, Estoniens, Lithuaniens, Ouzbeks, Tchétchènes, Japonais, etc. Il n’a donc servi à rien que les dissidents soviétiques aient mis en lumière que l’accusation de nationalisme dissimulait l’élimination des opposants. Il est vrai que les lexicographes de France n’ont pas fait ce long séjour au Goulag qui leur eût peut-être ouvert les yeux.

02 mars 2006

Mythologies intellotes 6

 

La langue fasciste

 

 

En 1974, cela faisait plus de trente ans que le fascisme, qui n’avait jamais touché la France, était mort en Europe de l’Ouest. A la bonne heure, il a été ressuscité. Barthes l’a sorti des oubliettes. Chassé du réel, il a été intégré à la langue et à la langue d’abord, avant d’être diffusé dans toute la France, où il est étranger et où il a pu contaminer les esprits. "La langue... n’est ni réactionnaire, ni progressiste ; elle est tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas empêcher de dire, c’est obliger à dire". En 1977, Barthes déclare au monde : "Dès qu’elle est proférée, fût-ce dans l’intimité la plus profonde du sujet, la langue entre au service d’un pouvoir (...) Parler, ce n’est pas communiquer, comme on le répète souvent, c’est assujettir : toute la langue est une rection généralisée".

Certes, c’est la langue en général qui est ou serait fasciste ou germe de fascisme. Dans les faits, c’est la seule langue française qui en est accusée, Barthes s’étant bien gardé, lors des nombreux séjours qu’il fit au Maroc, d’accuser l’arabe d’être fasciste. On ne sait s’il agit ainsi sur les conseils de Dame Prudence ou sur les ordres de Messire Aveuglement, comme il s’est bien gardé, entre 1940 et 1945, alors qu’il était dans la force de l’âge, de combattre réellement par les armes ou par l’action militante, les fascistes, les vrais, ceux dont l’objectif était de nettoyer la France de tous les insectes nuisibles qui la contaminaient.

"Le langage est une législation, la langue en est le code. Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement, et que tout classement est oppressif : ordo veut dire à la fois répartition et commination". L’assertion est si absurde et si peu dérangeante qu’elle n’a pu avoir été assénée que par un esprit dérangé. Le problème - car il y en a un - tient à ce qu’elle a été proférée en 1977 du Collège de France, qui est le repaire de l’élite. Barthes n’est pas le patient ordinaire d’un asile d’aliénés. Il est intello, professeur, essayiste, admiré, critique, linguiste, loué, sémiologue de l’image, journaliste, écrivain - pardon scripteur -, spécialiste de théâtre national populaire, de Brecht, des écritures bourgeoises, du degré zéro de l’écriture, des mythes modernes, du Tour de France, de Poujade, du décapage des idées reçues, de Sade, de Loyola, de Fourrier, de Racine, de la langue classique, du texte, de Hjelmslev et de Saussure, de Paris Match, du désir, de Japon, de l’avant-garde, de Tel Quel, de contre écritures, de sémiographie, de Michelet, de subversion, de Balzac (Honoré, pas Guez), de Sarrazine - que sais-je encore ? : du décryptage des photos en noir et blanc et de la rhétorique des publicités de Panzani, etc. La liste n’est pas close. Pourquoi ne serait-il pas aussi expert en langue fasciste ? Barthes n’est pas le seul à avoir asséné cette énormité. Avant lui, Foucault, du même Collège, enseignait que le discours formait l’armature des dispositifs de pouvoir. Après lui, le léniniste Bourdieu, du même Collège, découvrait dans le fascisme la justification des accusations qu’il portait contre la langue légitime (id est le dialecte parisien), la culture, l’école, la démocratie, l’Université, fascistes elles aussi à n’en pas douter.

Pour Barthes, la langue force les sujets parlants à suivre des règles qu’ils n’ont ni élaborées, ni votées. S’exprimer, c’est donc cesser d’être "citoyen". Tout mot étant régi par un autre mot (nom, verbe, préposition, adjectif), il y a entre les mots recteurs et les mots régis une hiérarchie qu’il juge semblable, à la suite d’une aberration mentale dont on se demande pourquoi elle n’est pas critiquée, à la hiérarchie qui prévaut dans les sociétés injustes entre les puissants et les faibles ou entre les dominants et les dominés. Que la langue soit organisée n’est pas imaginaire, seule l’interprétation qui en est faite l’est. Les règles, la rection, l’ordre s’imposent à tous, rois, esclaves, professeurs, écrivains. Il n’y a rien de fasciste dans cet "ordre", sans lequel il serait impossible de dire quelque proposition sensée que ce soit.

L’accusation insensée de fascisme a été portée d’abord contre le français classique, cet idiome qu’auraient imposé la monarchie, l’Etat et l’Eglise, l’ordre royal, etc. Barthes a cru en découvrir les racines dans l’article 111 de l’Ordonnance de Villers Cotterets (1539), dans la fondation de l’Académie Française, dans le purisme grammatical des années 1620-1650. Or les faits infirment ce roman noir. Au XVIe siècle, la langue du pouvoir n’est pas le " langage maternel français " (article 111 de l’Ordonnance de 1539), mais le latin, langue de domination, d’empire, de vérité théologique, la seule langue qui soit digne d’être étudiée. Dans les années 1620-1660, Vaugelas, Guez de Balzac, Malherbe, les grammairiens et les écrivains puristes ont chassé de la langue les impuretés, grossièretés, injures, constructions ambiguës, obscurités de sens, etc. Ils voulaient que la langue ne serve plus à attiser les haines inexpiables qui se sont assouvies dans les meurtres de masse des guerres de religion. Enfin, en décrétant que, dans la langue, le seul souverain était l’usage, ils ont retiré au pouvoir la domination sur la langue. Même le Souverain s’y plie. Le français n’est pas, comme l’affirme Barthes, un instrument au service du pouvoir absolu et centralisé, mais le lieu d’un contre-pouvoir qui a arraché au pouvoir unique des libertés publiques dont les Français ont bénéficié pendant trois siècles.

L’accusation de fascisme ne recèle que des commodités. Il n’est pas besoin de l’étayer, elle est reçue sans preuves. Enoncée du haut d’une chaire, par une autorité instituée, elle se mue en Vérité. Voilà donc la langue mise en examen, chargée de péchés sans nom, inculpée d’une litanie de crimes. Elle est ou elle serait l’instrument du Pouvoir de l’Etat ou du Capital, la marque de la bourgeoisie vorace, une source d’abus, le sceau de la tyrannie, la chape de béton qui condamne les opprimés au silence, etc. Le péché originel, auquel les théologiens ne croient plus, a été revivifié, ressuscité en quelque sorte, inscrit dans la langue.

De même, en dépit de leur violence, les attaques que les écrivains dits d’avant-garde, dont Sollers et les membres du groupe Tel Quel, ont lancées dans les années 1960-70 contre la langue française ne vont pas au-delà d’une farce de potaches, anodine et stupide. Les boules puantes jetées dans les salons ont amusé les bien pensants. Les mauvaises odeurs dissipées, que reste-t-il du remplacement des signes ,. ? : par les mots virgule, point, point d’interrogation, deux points ? A vrai dire, rien. Tout est enfoui au fond de lourdes malles et oublié. Désormais, dans les articles qu’il vend au journal de la révérence vespérale, Sollers ponctue ses phrases en y mettant l’application bornée d’un lauréat cantonal du certificat de fin d’études primaires. Quant à Lénine et Mao, il les a expulsés sans ménagement du Panthéon, leur préférant désormais, ce en quoi il n’est pas si fou qu’il en a l’air, le pape Jean-Paul II. Le changement de titre de la revue où il officie, du formaliste Tel Quel au mystique L’Infini, résume le virage à cent quatre-vingts degrés pris par l’avant-garde anti-fasciste dans les années 1980, au risque calculé de se retrouver tout à l’arrière-garde, loin derrière la grande armée progressiste.

De la même manière, à peine énoncée, l’accusation fasciste s’effondre, tant elle est absurde, et elle se retourne même contre ceux qui la portent. Si le fascisme se reconnaît à la présence obligatoire d’un article devant un nom, Barthes est de la secte haïssable. Certes, estampillé vérité, répété dans les universités, les lycées, les collèges de France, le fascisme dont la langue a été accusée a causé des dégâts. Fasciste, la langue a été combattue. On ne compose pas avec l’ennemi. L’enseigner, ça aurait été propager une idéologie de mort. François 1er a consacré le Collège de France au savoir. Des siècles plus tard, des maîtres à penser l’ont voué au désavoir. A la maîtrise de l’écrit, aux normes, à la raison de la langue, à l’expression cohérente, au respect des règles, sans lesquels le savoir reste lettre morte, ont été préférés l’incorrect, le marginal, l’anomique des parlers jeunes, du verlan, des sabirs banlieue, du charabia javanais ou des orthographes phonétiques, etc., qui, étant censés subvertir la langue, ont été érigés en modèles. On entrait en résistance sans risquer quoi que ce fût, même pas sa carrière, puisque les autorités issues du 10 mai 1981 ont tout cautionné.

La langue bannie, il ne reste que la violence physique, la haine viscérale des femmes, les insultes grossières, les tags informes marquant un territoire à la façon de l’urine de chien, les slogans racistes, les pogroms et les ratonnades. Chassé par la porte, le fascisme revient par les baies de l’école ouverte, d’où la langue s’est évanouie. Bien entendu, la "langue antifasciste" a été imposée aux seuls enfants de pauvres travailleurs et d’opprimés, les sommités du Collège de France, de l’Université, du CNRS, de l’EHESS, du Monde, du Nouvel Observateur, de Libération ayant exigé que leurs enfants sachent les bonnes règles de grammaire, suivent les vieilles normes de l’orthographe, soient initiés aux lois surannées de l’expression élégante, dont la maîtrise assure une belle carrière dans l’Etat, dans les grandes entreprises privées ou publiques, dans la pub, la com, les media. Le seul effet de cette prétendue révolution a été d’écarter de la course aux emplois lucratifs des milliers d’enfants de pauvres, dont le seul tort est d’avoir cru à la farce fasciste de leurs maîtres. Grâce à cette sélection féroce, la progéniture gâtée des sommités de l’université, des media, de la recherche, du bien penser, etc. a été préservée de toute vraie concurrence et, seule, elle a accédé aux sinécures ou aux prébendes.

Si Sollers, Barthes, Bourdieu, Roche, Bataille et autres ont voulu détruire la langue, c’est parce que les linguistes les ont persuadés qu’elle n’est qu’un "outil" ou un "moyen". Ces mots font de la langue un simple instrument, comme le sont la faucille et le râteau. La tenant pour un outil, comme si elle était un marteau, ils se sont crus autorisés à l’attaquer. Détruire un tournevis ne porte pas à conséquence. Pourquoi en irait-il autrement de la langue ? Or, la langue n’est pas un outil de communication, ou, si elle l’est ou si elle est définie ainsi, c’est par des idéologues prêts à tout pour avoir prise sur autrui. L’accusation fasciste n’a de sens que dans cette conception fruste. Barthes n’aurait pas accusé la langue de fascisme et Sollers n’aurait pas tenté de la détruire, s’ils avaient pensé (mais en étaient-ils capables ?) que la langue pût être autre chose qu’un moyen. L’accusation fasciste et la destruction sont les bâtards de la réduction de la langue à la seule fonction de communication.

La langue n’est pas un outil ou, si elle l’est aussi, elle ne l’est que de façon accessoire. Elle donne une réalité aux révoltes, à l’être, aux identités singulières, à l’Autre, aux choses du monde. Les hommes ont conscience qu’il existe hors d’eux des réalités, parce qu’ils usent de mots qui les désignent. La langue est l’ordre symbolique par excellence. Ce qui fait la langue et y donne une raison d’être, ce n’est pas l’influence que x exerce sur y, ce n’est pas le lien que la langue noue ou nouerait entre les hommes, ce n’est pas la société qu’elle institue ou instituerait, comme le croient les naïfs, hantés par le fantôme des communautés primitives, c’est la possibilité qu’elle offre aux hommes, qui qu’ils soient, de référer aux réalités du monde, de désigner les choses, les entités fictives, les êtres, présents ou absents, d’avoir prise sur la réalité. Ce qui fait la langue et la fonde, c’est la relation instable, fragile, toujours à reconstruire, qui lie les mots aux choses et grâce à laquelle il est possible de placer les réalités au cœur de ce qui est dit, dans les discours.

Si la négation de la langue se limitait à la violation de règles ou à l’accusation de fascisme, il n’y aurait pas lieu de s’alarmer outre mesure des attaques qui la visent, mais qui ne mettent pas en péril l’ordre symbolique. Or, la négation nie la latitude dont nous jouissons de sortir de la langue et fait en sorte que nous en soyons empêchés. Elle empêche de référer les mots à des réalités du monde.

Dans Le sentiment de la langue, Richard Millet, après avoir examiné les points essentiels du programme de Sollers, à savoir : nier la langue "en tant que telle", la mettre "à mort", la ruiner "dans sa syntaxe et son esprit", les qualifie d’Auschwitz de l’esprit. Un si j’ose dire atténue la violence de cette métaphore. Il est indécent, comme Richard Millet en a conscience, d’assimiler les "menées contre la langue" à des crimes contre l’humanité et de qualifier de génocidaires les illusions de jeunes gens gâtés qui s’autorisent, par le titre écrivains qu’ils se donnent, à transférer la lutte des classes du périmètre hostile des usines au champ paisible de la langue. La métaphore est impropre si elle qualifie les farces de ces potaches. Mais, si elle désigne la lente destruction de l’ordre symbolique, qu’attestent la nouvelle langue française et les manipulations de signes, elle dit clairement que, comme les colonnes de civils pendant l’exode de 1940, comme la ville de Guernica, comme les "races" jugées inférieures, comme les classes sociales dites nuisibles, la langue est la cible d’attaques qui sapent, détruisent, nient le symbolique qu’elle fonde.