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02 avril 2006

Lumière des livres 6

 

 

 

 

 

Hommage à Philippe Muray

 

 

 

Quelques livres de Philippe Muray, publiés aux Belles Lettres (95, bd Raspail, 75006 Paris) : L’Empire du Bien, 1991, On ferme, roman, 1997, Exorcismes spirituels, essais I, II, III, IV, 1997, 1998, 2002, 2006; Après l’Histoire, I et II, 1999, 2000.

 

 

 

"Tout cela est excellent pour la santé", écrit Muray dans le volume IV des Exorcismes spirituels, qui a pour titre Moderne contre Moderne : "tout cela", c’est-à-dire l’humour, la gaîté, l’ironie, et non le tabac, dont abusait Muray (la seule photo qu’il acceptait que l’on diffusât de lui dans la presse le montre en train de fumer un cigare) et qui a fini par le tuer. Que l’on se rassure, il est en excellente santé là-haut d’où il contemple le "parc d’abstractions" qu’il a quitté, les yeux pétillants de malice à l’idée que l’arrivée quotidienne de nouvelles abstractions dans ce parc à "thèmes" finira bien par lui donner quelques disciples méritants. Comme sa mort n’a été annoncée par aucun media et que son œuvre n’a eu droit (à l’exception du Figaro et de L’Indépendance) qu’à de brefs articles recuits, acides ou aigris, qui attestent chez ceux qui les ont écrits une limitation excessive de l’intelligence, rendons ici à Muray l’hommage que son œuvre et sa pensée méritent.

Les Auvergnats ont de la chance ! Dans leur panthéon régional, ils ont fait entrer Pascal, Anglade, Pourrat, Vialatte. Ils vont y ajouter Muray, bien que, né à Angers, celui-ci n’ait pas de racines auvergnates, du moins en apparence. Pendant des années, le quotidien auvergnat La Montagne a publié les chroniques de Muray, alors que les Germanopratins, qui se croient le nombril du monde, n’ont à se mettre sous la dent que Sollers, BHL, des sociologues de cinquième ordre. Pour ce qui est de l’humour ou de l’allégresse du style ou du sens de la réalité ou de l’ironie, Muray n’a pas d’égal. Pour s’en persuader, il n’est besoin que de citer les titres qui parodient des slogans bêta des organisations chéries des media, des proverbes ou des titres célèbres : "La cage aux phobes, Hourrah sur le baudet, Jetez le bobo avec l’eau du bain, Rebelle et tais-toi, Du passé, tenons table ouverte, Jacuzze, Malbaise dans la civilisation, Nuit blanche gravement à la santé, La lutte des glaces, Tous contre seuls !, L’axe du mâle, Dernier été avant les vacances, Le triangle des bermudas, Ce n’est qu’un début, continuons leur débâcle, La transgression mise à la portée des caniches, Poulet de grain, poulet de sons", etc.

Né en 1945, Philippe Muray est plus connu par ses essais, souvent roboratifs, dont les deux volumes de Après l’histoire, ou par l’insolence de ses thèses sur la fin de l’histoire, sur l’empire du Bien, sur l’envie du pénal, sur Homo festivus que par ses romans. Il a établi sa critique du réel, écrit-il, "à partir de quelques thèses simples : identification forcenée du monde au Bien, fin de l’Histoire comme catastrophe déjà advenue, festivisation généralisée de l’humanité, loi comme bras armé de la morale, acharnement judiciariste comme compensation rageuse au désastre des existences particulières, maternification délirante élevée sur les ruines de la différence sexuelle, nouvelle police de la pensée, rébellion bidon, dérangeance en livrée de valet de chambre, etc.". Il continue ainsi : "Je l’ai également fait en utilisant divers genres : essai, chronique, critique littéraire, roman, et maintenant aussi nouvelles ou poésie. J’ai essayé que mon constat, de toute façon, et quelle que soit la forme qu'il prenait, ne soit jamais triste. De ce point de vue, il est curieux que mes ennemis aient parfois parlé à mon propos "d’attitude déplorative" : sans doute ne parvenaient-ils pas à rire de ce que je disais, et c’est pourtant ce qu’ils auraient dû faire plutôt que de bavarder à côté ; car s’ils avaient ri, ils auraient aussi compris que mon rire est en même temps une pensée".

Voici, pour donner une idée de la jubilation insolente avec laquelle il écrit, le début de "Rebelle et tais-toi", article paru dans l’hebdomadaire Marianne en 2001 : "Le nouveau rebelle est très facile à identifier : c’est celui qui dit oui. Oui à Delanoë. Oui aux initiatives qui vont dans le bon sens, aux marchés bio, au tramway nommé désert, aux haltes garderies, au camp du progrès, aux quartiers qui avancent. Oui à tout. Sauf à la France d’en bas, bien sûr, et aux ploucs qui n’ont pas encore compris que la justice sociale ne débouche plus sur la révolution mais sur un séjour d’une semaine à Barcelone défiant toute concurrence" (Exorcismes spirituels III, 2002). Pour Muray, l’histoire est finie. Nous sommes entrés dans la post-histoire. Evidemment, Muray ne donne pas à la " fin de l’histoire " le sens qu’y donnait Fukuyama en 1989. Pour celui-ci, la disparition des régimes communistes signait le triomphe planétaire de la démocratie libérale, à laquelle, en 1989, il semblait que rien ne pouvait s’opposer. Les événements du 11 septembre 2001, la guerre en Irak, le 11 mars 2004, la guerre en Afghanistan, etc. ont infirmé la prédiction. Muray, au contraire, juge que la fin de l’histoire est antérieure à l’effondrement du Mur de Berlin. Elle date des années 1960, quand a été institué en Occident l’Empire du Bien, que résume le film de Jean Yanne : Tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil. Le Mal est terrassé, sinon dans la réalité, du moins dans les discours qui tiennent lieu de réel. Désormais, les hommes sont innocents. Ils s’éclatent, ils jouissent sans entrave, ils obéissent à leurs pulsions, ils se laissent guider par le principe de plaisir, ils jettent aux orties le principe de réalité ! Dutroux, Emile Louis, Paulin, Fourniret montrent la voie. Ils se sont libérés des tabous, interdits, entraves, bornes, limites, qui auraient fait vivre nos ancêtres dans une géhenne constante, tout en revendiquant l’innocence propre aux libérés. Autrement dit, l’histoire est finie, à partir du moment où les hommes font l’expérience de ce qu’ils ont évité pendant des siècles, à savoir : vivre comme des animaux, sombrer dans la barbarie, revenir à l’état de nature. Toute transcendance a été abolie, le ciel est vide, Dieu est mort, l’Homme aussi. Le monde réel est offert à l’avidité de touristes consommateurs de lieux et d’espaces. On rêve d’une humanité asexuée, sans père, sans loi, parlant un langage de bébés dans une immense nursery et se situant au-delà du bien et du mal. A la place du vieil ordre symbolique de l’humanité, est institué le règne du Bien absolu, sans limites, sans Mal ni Satan. Sous le ciel vide, la réalité est éliminée. La négativité, qui donne la force de refuser l’inéluctable, est rendue impossible. Si un nouveau juin 1940 se produit, il n’y aura personne pour dire non. Il n’y a pas d’autre "solution que de continuer à constater et à expliquer, c’est-à-dire à faire sortir de l’inconscience qui les protège les pires phénomènes du modernisme en marche". Les pages les plus désopilantes portent sur les intellectuels. L’intellectuel "de l’intellecture" s’indigne de tout et de rien, pétitionne à l'infini, ressasse les mêmes âneries depuis un siècle. Mais, dans les tribunes enflammées des journaux bien pensants, il ne dit rien du monde réel : c’est un dévot, une grenouille de bénitier, un rassis de sacristie, rien d’autre. Les intellectuels retrouveront leur dignité, quand ils s’étonneront en Candide, en Huron ou en Ingénu des transformations qui affectent le monde réel et même de la disparition du Mal, du réel, de la négation, remplacés par un concert de bons sentiments. Les contradictions, qui ont défini la condition humaine pendant des millénaires, sont abolies. Pour célébrer l’instauration de ce nouveau monde, il y a la fête, la fête permanente, la fête qui résout tous les problèmes ou dans laquelle se dissolvent les contradictions et s’éteint l’esprit critique. Elle interrompt le long enchaînement des siècles et nous fait revenir au temps cyclique des mythes. En elle, se réalise le moderne et grâce à elle, les hommes vivent dans un présent éternel, sans passé ni futur. Après Homo sapiens, apparaît une nouvelle espèce que Muray nomme homo festivus. Même la fête est fêtée. Si la fête résume notre époque post-historique, c’est qu’elle est une perpétuelle célébration du monde tel qu’il est. Elle est la marque déposée des temps modernes. C’est par elle que la modernité institue l’auto-célébration permanente comme seul discours audible. Pour Muray, elle est aussi dérisoire que la chamaillerie qui met sens dessus dessous la Sainte Chapelle à propos de la place d’un lutrin (Boileau, Le Lutrin). Dans une salle d’exposition, à Londres, est organisée une installation, la forme la plus éminemment moderne de l’art moderne. Dans un bocal, un poisson rouge est soumis à des décharges électriques : c’est à la fois moderne et de l’art. Les défenseurs des animaux sont plus modernes plus modernes encore que les installateurs : ils ne séparent plus l’humanité de l’animalité. Ils ont traîné en justice les installateurs. Tout s’est terminé dans un feu d’artifice de pénal, ce délire qui incite les modernes à demander réparation à tout bout de champ, même pour des dommages qu’ils n’ont pas subis. "Être absolument moderne, pour reprendre la formule de Rimbaud, est devenu le mot d’ordre des nouveaux esclaves. Le mouvement général consiste à pousser tout le monde vers une flexibilité totale sans laquelle on est ringard, raidi, archaïque, xénophobe, partisan".

Dans ce cadre, la réalité a disparu : plus exactement, elle se confond avec le monde que l’auto-célébration festive du Bien institue peu à peu, après avoir transformé la France en nursery où des femmes nourricières maternent sur un mode sympa des adultes réduits au statut de bébés immatures. Ce qui est encore plus moderne, c’est Lindenberg qui a écrit un pamphlet contre les "nouveaux réactionnaires", dont les contraires seraient les "nouveaux actionnaires", c’est Derrida, qui s’est bien gardé de dire quoi que ce soit d’intelligible sur son époque, c’est la grève des "intermittents du spectacle", c’est l’opération Paris Plage, etc. : "Je désigne par "ancien réel", écrit Muray, le monde concret fait de différenciations (à commencer par la sexuelle), de contradictions, de conflits, et de possibilités de critique systématique portée sur toutes les conditions d’existence. Je dis "ancien réel", mais il n’y a pas de nouveau réel ; il y a, à la place, ce que j’ai appelé un parc d’abstractions, et c’est le décor dans lequel se déplace avec tant d’allégresse Homo festivus. Son environnement est dominé par ce que je nomme l’hyperfestif, lequel ne se ramène pas davantage aux fêtes proprement dites que la société du spectacle ne pouvait être réduite à la télévision".

Plus que jamais, dans cet univers post-historique où règne le mensonge, la littérature est nécessaire. "La littérature sert-elle encore à quelque chose ? - Oui. A nous dégoûter d’un monde que l’on n’arrête pas de nous présenter comme désirable". Ou encore : "S’il y a bien une raison de faire encore de la littérature, elle ne peut résider que dans le désir de connaître cette nouvelle réalité (celle de la post-histoire, de la fête, de l’auto-célébration du présent). Puis de la discréditer de fond en comble" ("La ridiculisation du nouveau monde", in Exorcismes spirituels III). Muray croit au réalisme, à la possibilité de dire ce qu’est le réel, à un retour à Balzac, le grand méconnu de notre littérature, que les formalistes, les auteurs du Nouveau Roman et la critique universitaire ont caricaturé pour le rendre haïssable et pour que personne ne le lise plus. La littérature, le roman en particulier, peut dire quelque chose du monde et révéler l’imposture du "parc d’abstractions" qui se substitue au monde réel. Elle est la seule qui soit en mesure de le faire, puisque le journalisme, la pub, la com, la sociologie sont passés dans le camp d’Homo festivus. Elle ne peut le faire que par le biais du comique et de la bouffonnerie, en tournant en dérision les abstractions qui tentent d’éliminer la vieille réalité, en se gaussant de la fin de l’histoire, des Nuits blanches de Paris, du Bien obligatoire, etc. "La littérature comme je l’entends est le trouble-fête lucide de la civilisation festive encore victorieuse ; elle est l’averse qui se déchaîne brutalement et gâche le pique-nique". Ce programme, Muray le réalise dans la joie : "Encore faut-il savoir le faire avec humour. La gaieté rassemble peu, le rire encore moins, l’humour pas du tout. Et l’ironie sépare. Tout cela est excellent pour la santé". C’est par le roman que Rabelais a dévoilé et tourné en dérision la réalité de l’univers médiéval. C’est par le roman que Flaubert a ridiculisé le triomphe du scientisme bourgeois. Il ne reste plus aux romanciers contemporains qu’à les imiter et à s’inscrire dans l’histoire, pour ridiculiser la modernité post-historique. A eux de dévoiler le monde réel et de déchirer le décor festif qui le couvre. A eux de se gausser de la vaste imposture caritative et humanitaire qui fait la réalité de ce monde monstre. Or, les écrivains, au lieu de prendre leurs distances vis-à-vis de ce présent monstrueux, s’en délectent. Au lieu de s’en détacher, ils le louent. Au lieu de le ridiculiser, ils composent avec lui. Au lieu de s’éloigner du troupeau, ils bêlent avec les "mutins de Panurge".

Lisez Muray. Si vous nourrissez encore des illusions sur les réalités modernes, la lecture de ses livres vous en libérera.

Commentaires

Article terrifiant, criant de vérité;

Qu'est-ce qu'on doit être heureux quand on est con et qu'on n'est donc pas conscient de la réalité !

Écrit par : Marie | 03 avril 2006

Oui, le bonheur est dans le pré, comme on dit : mais tout près des canards. Ou encore, pour vivre heureux, vivons cachés - au sens où il vaut mieux que la réalité nous soit cachée. Ou encore : le bonheur pour tous, oui mais les yeux bandés.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 04 avril 2006

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