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03 avril 2006

Signes 3

 

 

 

 

Quatre jours dans une fac occupée

 

Comme la moitié ou plus de la moitié des universités de France, l’Université de *** a commencé à être occupée et bloquée le 6 mars. Les étudiants ont été interdits d’y accéder, mais aussi les membres du corps enseignant et les secrétaires. Le 27 mars, le blocus a été partiellement levé : les "personnels" IATOS et enseignants ont été autorisés à se rendre dans leurs bureaux pour y travailler.

 

 

Mardi 28 mars.

Il fait encore sombre quand j’arrive devant l’entrée. Les portes sont ou fermées à clef (je ne sais comment les occupants se sont procuré les clefs) ou barrées par des amas désordonnés de tables et de chaises. Dans le patio, s’entassent des cartons pleins ou vides, des sacs en plastique, des poubelles qui débordent, des caddies de supermarché, des caisses, des banderoles, des tables maculées, des bombes de peinture, des affiches déchirées. L’accès aux machines à café est obstrué par des tables sur lesquelles des grills et des plats pleins de graisse figée dégagent des odeurs rances. Le lieu abrité est à l’air libre. La fraîcheur de la nuit n’a pas dissipé les odeurs de mauvaise bouffe. Des individus mal réveillés (il est pourtant huit heures) montent la garde derrière la seule porte qu’ils daignent laisser entr’ouverte, dévisageant, comme s’ils étaient des vigiles ou des flics ou des indicateurs de bas étage, ceux qui osent entrer dans leur forteresse.

A l’intérieur, les murs en béton, les cloisons de plâtre ou les parements en frisette sont couverts d’inscriptions à la peinture ou à la craie. Le CPE est l’objet de l’ire collective. A ces initiales sont attribuées des significations diverses, telles que "concessions" au "patronat" "extrême". Sur un mur, il est écrit fièrement "je me révolte, donc nous sommes". Le sentiment d’être viendrait, non pas de la pensée, mais de la révolte. Cette métaphysique n’a rien d’original. Ce n’est que la répétition mécanique du vieux slogan gauchiste et sartrien : "on a toujours raison de se révolter". C’est la seule inscription politique : le reste, ce sont des insultes (Villepin, fils 2 tapin), des vers de mirliton qui parlent du premier ministre de la République et dont les mots à la rime sont "recule", "encule", "éjacule", des injonctions sexuelles "Sarko, on te baise, bâtard (écrit battard), viens nous sucer la bite" ou des slogans de haine "Sarko Facho" ou mensongers "Sarko = assassin", "assassin", parce qu’un "syndicaliste" ivre des PTT aurait été tabassé par des manifestants ou des casseurs. Voilà ce qui souille une institution consacrée au savoir. Il n’est pas de mot d’ordre humoristique, sauf peut-être "Villepin, ton CPE va durer un an : en 2007, votez". Il n’y a pas une seule esquisse d’analyse qui atteste que les occupants aient lu le texte de loi incriminé. En revanche, ils ont joué : le sol, fait de faux marbre, bien entretenu habituellement et généralement luisant, est maculé. Des traces grises, indélébiles, le rayent dans tous les sens : sur une table, sont posés les rollers qui ont abrasé les carreaux. Trois escogriffes maladroits jouent au football dans un passage vitré. Ils jonglent avec un ballon, singeant ce qu’ils ont vu dans les pubs télé. Ils ne disent rien, mais ils se croient obligés de prouver qu’ils maîtrisent quelque chose : non pas par la parole, mais avec les pieds.

Alors que les étudiants de cette Université sont à plus de 90% des filles, les occupants sont à plus de 90% des mâles : personne ne s’interroge sur cette inversion sexuelle. Cela signifierait-il que les occupants ne sont pas étudiants ? Je n’en reconnais aucun : cheveux longs, dreadlocks, chignon au sommet du crâne, barbe de trois jours ou plus, battle-dress, pantalons larges dont l’entrejambe descend aux genoux : tous "caucasiens", du moins en apparence, pas de noirs, pas d’arabes, pas d’asiatiques. Une chaîne crache des décibels à fond la caisse, c’est percussions and co. A part ces bruits assourdissants, pas de musique. Trois filles, grasses, lourdes et habillées serré, préparent le café du matin et débarrassent les tables des reliefs de repas. L’occupation exige un peu d’agrément, elles jouent le rôle immémorial de la souillon. Une affiche enjoint "Plus d’alcool ici", ce qui suppose que les occupants ont quelque chose en commun avec le "syndicaliste Cyril" de Sud PTT : ce n’est pas le syndicat, mais la dive bouteille. Il est interdit de fumer dans les salles et couloirs : qu’à cela ne tienne, un hall est transformé en "zone fumeurs".

 

Mercredi 29 mars.

L’Université du Temps Libre ou du troisième âge est fermée. Les mille retraités qui acquittent des droits d’inscription élevés sont privés de cours de musique, de chinois, d’histoire de l’art, etc. Pourquoi refuser à des innocents ce qu’ils aiment ? Pis, l’accès à l’Institut des Etudiants étrangers est interdit : les quelque trois cents étudiants américains ou asiatiques n’égaient plus les couloirs de leurs gazouillis. En quoi sont-ils mêlés au CPE ? Pour calmer leur fureur (ils paient cher), des cours, semble-t-il, ont lieu dans un bâtiment administratif annexe que les étudiants n’occupent pas.

Au téléphone, une étudiante témoigne de ce qui s’est passé. Au moment où les événements ont commencé, les profs ont pris parti pour le blocage, oublieux que la loi sur l’égalité des chances avait été votée par les représentants élus du peuple. Veulent-ils la peau du gouvernement ou du régime, à moins qu’ils n’espèrent que la gauche, revenue au pouvoir, les rémunèrera en promotions à la pelle ou à la carte (sur présentation de la carte du Parti ou du Syndicat) ou fera tomber sur eux une pluie de postes bidon ? Sans leur aval et sans le soutien tacite de l’administration, l’Université n’aurait pas été bloquée. L’électricité n’a pas été coupée, bien que l’usage qui en est fait ne soit pas conforme à la vocation de l’institution. Dans les rues, des affiches "sensibilisent" les citoyens au manque d’eau dont souffrent les Africains. Les occupants ont l’eau à tous les robinets à profusion et gratuite. Les malheurs des pauvres sont le cadet de leurs soucis. Une collecte est même organisée par les profs et les IATOS pour les approvisionner en bouffe.

Les profs, les responsables, tous les adultes, même les secrétaires, étant favorables à l’occupation, les étudiants, qui ne sont pas stupides, ont compris qu’ils s’exposaient à des rétorsions s’ils manifestaient la moindre mauvaise humeur contre le blocage. La menace a beau avoir été dite à mots couverts, elle est imprimée dans les esprits. Donnant donnant : si vous tolérez que votre université soit occupée, vous n’en subirez pas les conséquences. On s’arrangera pour que les peaux d’âne soient délivrées. Les cours destinés à ceux qui préparent les concours de recrutement du CAPES ou de l’agrégation ont lieu chez les ennemis de l’IUFM. Nos chers profs sont si progressistes qu’ils s’abaissent jusqu’à pactiser avec ceux d’en face ou d’à côté qui font table rase de tout ce qui ressemble à du savoir ou à de la culture.

Le soir, le blocage a été suspendu pour qu’ait lieu un "débat public" sur les "révoltes de banlieue", origine, malaise social et perspectives. Le titre seul indique les thèses, allant toutes dans le même sens, qui vont y être défendues : c’est ultra gauche toute. Les intervenants, profs de troisième rang ou éducateurs socioculturels, forment l’avant-garde du corps enseignant et fonctionnaire. Les partis, PS, PC, LCR, Verts, les ont sommés de réciter le catéchisme sociologique. Ils se soumettent aux diktats.

Les événements de mai 1968 m’ont laissé indifférent, j’avais 21 ans, j’étais salarié Educ Nat. A posteriori, ils me semblent avoir été plus cultivés que ceux de 2006. En 1968, les étudiants citaient des écrivains, des penseurs, des artistes. Ils avaient des références, alors "maudites" ou discréditées ou méconnues : Marcuse, Marx, Mao, Lafargue (le droit à la paresse), Breton, les situationnistes, Sartre, Foucault, Rimbaud, etc. Dans l’Université où je suis allé, je n’ai pas lu un seul nom de philosophe ou d’artiste ou d’écrivain cité. Les références sont "encule" ou "suce", comme dans les films X. Je n’ai vu de journaux traîner sur les tables que ce jour-là, le lendemain de la procession dans les rues de la ville : la feuille de chou locale a été achetée, sans doute pour que les occupants vérifient qu’ils étaient sur les photos publiées. Sur un banc, traîne L’Humanité, le seul journal sans lecteurs publié avec de l’argent public.

Cela fait plus de seize ans que l’Education nationale crève sous le joug de la loi Jospin (du 14 juillet 1989) : jamais le caractère nocif d’une loi n’aura été démontré aussi clairement par les résultats absurdes auxquels elle a abouti. Ecoutant les discours de soutien qu’adressent MM Royal, Lang, Mélenchon, etc. aux étudiants en grève, je me demande ce que ces hommes politiques entendent faire dans un futur proche avec les slogans que leur fournissent les occupants  ?

Parmi les occupants, je ne reconnais aucun de mes étudiants ni même aucun étudiant : ils sont trop âgés pour cela et ce sont presque tous des mâles. Trois fredonnent l’internationale. C’est leur haïli haïlo haïla. Les entendant, je prie pour les cent millions d’innocents qui ont été assassinés au nom de "Du passé faisons table rase".


30 mars.

Comme tous les membres de cette Université, je suis le destinataire, sans l’avoir demandé, d’une lettre ouverte adressée à un "cher" collègue gras, chevelu, massif, mélange de barbouze Algérie française, de patron de bistrot à pastis, de Che Guevara et dont les livres de chevet sont les discours interminables du camarade Castro. Au cours d’une AG, agitée semble-t-il, ce Kapo PC et syndicat a qualifié de "résistants" les étudiants qui occupent l’Université et de "collabos" ceux qui exigent qu’elle soit libérée de toute occupation, alors que, deux ou trois jours auparavant, il avait exigé que le blocus soit levé, uniquement pour qu’ait lieu une rencontre agit-prop avec des guévaristes boliviens. Les occupants aux ordres ont libéré un amphithéâtre. L’auteur de cette "lettre ouverte" a eu le malheur de citer la fameuse lettre que Jules Ferry a adressée aux instituteurs en 1882 ou en 1883 pour leur rappeler l’impératif laïque de la liberté de conscience. Immédiatement, trois collègues, encore plus furibards, lui rétorquent, dans une nouvelle lettre ouverte, que toute référence à Jules Ferry est nulle et non avenue, vu que ce dernier, colonialiste notoire, a éclairé les "races inférieures" aux lumières d’une civilisation thanatogène.

Connaissant chacun des détours du sérail, je ne m’inquiète pas de la tenue du colloque pour lequel je suis venu, pour développer un point de vue dissident : les organisateurs soutenant la "grève", l’accès de la salle où doit avoir lieu le colloque ne sera pas interdit.

Dans l’après-midi, le patio est occupé par une dizaine de "jeunes" des "cités" proches. Ils ont entre vingt-cinq et trente ans. Ils jouent au football. C’est une contenance qu’ils se donnent, peut-être pour endormir la méfiance. Je me demande ce qui les attire dans ces lieux : la drague (ils doivent être déçus : il n’y a que des mâles et trois souillons), la fauche, une éventuelle razzia, car il y a beaucoup d’ordinateurs en libre accès. Ou bien viennent-ils prendre langue avec les occupants pour former dans la ville un front islamo-gauchiste ?

 

31 mars.

Les occupants de ces quatre petits matins ne sont guère plus de dix : dans la journée, ils sont plus nombreux, peut-être trente ou quarante. De toute évidence, ils sont trop incultes pour inventer quoi que ce soit. Ils rejouent d’autres événements. Ce n’est pas Mai 68, trop joyeux ou trop cultivé, ce n’est pas la Commune de Paris, ni la prise du Palais d’Eté : savent-ils ce que ce c’est ? A quelle matrice se réfèrent-ils ? Quel imaginaire les pousse-t-il à agir ? L’Université de *** n’est plus le campus verdoyant, ombragé, pimpant, propre, clair qu’elle est à chaque printemps. C’est un camp retranché. Elle tient d’une forteresse : les ouvertures (il y en a d’innombrables) sont hermétiquement closes. Un seul passage est libre. A tout moment, la herse peut être abaissée. Ce qui est rejoué, c’est le pont-levis sous d’autres formes. La technique rudimentaire est à la portée des occupants. Ils ont dû voir ça dans les séries télé. De toute évidence, ils se sont barricadés sans raison, puisque personne n’assiège leur fortin. L’institution publique et consacrée au savoir a été privatisée. La vieille obsession prêtée aux libéraux se réalise. Non seulement elle est privée de ce qui fait sa raison d’être, la connaissance, la culture, la liberté de l’esprit, mais elle est devenue un domaine protégé par des chiens de garde. Il y a quinze siècles, Geneviève refusait de donner les clefs de sa ville aux occupants. En 2006, ce sont les profs et l’administration qui leur donnent les clefs, l’eau, la bouffe, les salles. La vieille loi de la mafia est devenue la réalité : "ce qui est à toi est à moi, et ce qui est à tous me revient de droit". Jamais des occupants n’ont aussi judicieusement mérité le nom qu’ils se donnent. Pendant quatre jours, j’ai été en "zone occupée".

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