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15 avril 2006

Intime

 

 

 

Intime, intimer, intimation

 

 

 

En latin, à intus, qui signifie "dedans", "intérieurement", s’oppose externus ou exter, "extérieur", "du dehors". Au degré comparatif, ces adjectifs font interior et exterior et, au degré superlatif, intimus, "le plus en dedans", "le plus intérieur", "le fond de", et extimus, "placé à l’extrémité", "qui est au bout", "le plus éloigné". Trois de ces mots : intérieur, extérieur, intime, sont passés en français. Intime a conservé une part de la valeur superlative de son étymon latin : est intime ce qui est le plus à l’intérieur de soi. De l’adjectif intime, dérivent le verbe intimer et, de ce verbe, le nom intimation. Intime signifie "ce qui est à l’intérieur de soi", intimer a pour synonymes enjoindre, ordonner, commander. Le sens moral et positif de l’adjectif a débouché sur le sens militaire ou judiciaire du verbe. Comment s’est fait cet étonnant transfert de sens ?

Dans le Trésor de la Langue française, le verbe intimer est relevé avec le sens de "signifier de façon autoritaire ; synonyme notifier". L’expression intimer l’ordre a pour sens "enjoindre". Les exemples qui illustrent cette acception se rapportent à ce qu’il faut bien appeler une menace. Ce sont, extrait de Variété IV, 1938, de Paul Valéry : "On chargea le poète de chaînes, on l’accabla de défenses bizarres et on lui intima des prohibitions inexplicables" ; et extrait de La Trahison des clercs de Benda : "les sorties de Sorel contre les sociétés qui "donnent une place privilégiée aux amateurs des choses purement intellectuelles", celles, il y a trente ans, d’un Barrès, d’un Lemaître, d’un Brunetière, intimant aux "intellectuels" de se rappeler qu’ils sont un type d’humanité "inférieur au militaire"..." Alain Rey, l’éditeur du Dictionnaire Historique de la Langue Française (1992), expose ainsi l’histoire des sens du verbe intimer : "Intimer (1325) est emprunté au bas latin intimare "faire pénétrer dans", spécialement "faire pénétrer dans les esprits", d’où en droit "faire connaître, annoncer, publier". Introduit avec un sens général "avertir quelqu’un de quelque chose, faire savoir" qui ne s’est pas maintenu, le verbe s’emploie depuis 1332 avec le sens de "signifier, déclarer quelque chose à quelqu’un avec autorité" et en droit "signifier légalement" (cf. notifier)".

Pour que l’intimation se fasse, il faut deux instances. D’une part, l’instance qui intime ou instance intimatrice occupe la position de l’émetteur des schémas de la communication. D’autre part la cible ou l’intimé est à l’instance intimatrice ce que le destinataire est au destinateur. L’intimation se transmet de l’un à l’autre dans le même sens : de l’instance intimatrice à l’intimé, sans feed-back (ou "retour"). Si l’instance qui intime - dans les exemples cités dans le Trésor de la Langue française : on, des individus au nom prestigieux - ne jouit d’aucune autorité et ne dispose d’aucune position élevée dans la société, l’intimation reste lettre morte, sans effet, inaudible. Elle tient du soliloque de malade mental. Quant à l’intimé, il est ou bien un homme seul, isolé, dépourvu d’appui ou de soutien, ou bien il n’a ni pouvoir, ni influence, ni autorité. Ces deux instances ne sont pas égales. Le rapport de forces est en faveur de celui qui intime. Cela explique que la teneur du message intimé relève de l’interdiction (dans l’extrait de Variété "prohibitions") ou de la menace (dans La Trahison des clercs, la supériorité de l’humanité militaire sur l’intellectuelle). Intimer, c’est intimider. L’intimation est une intimidation. Elle consiste à interdire à quelqu’un (un individu seul ou un groupe d’individus disposant de peu de pouvoirs) de dire, de faire, de penser ce qu’il veut dire, faire, penser, éventuellement en le menaçant ou en lui rappelant les risques (judiciaires, carrière entravée, coups, etc.) auxquels il s’expose. L’instance qui intime pénètre au plus profond - dans l’intime - de la conscience d’autrui pour y faire inscrire un ordre, du sens, une mise en garde, un commandement, une injonction.

En 1863, Emile Zola tendait "une main sympathique" au peintre Edouard Manet, "qu’un groupe de ses confrères (avait) mis à la porte du Salon". Zola croyait en une France généreuse. Si on compare l’idée qu’il s’en forme aux poursuites judiciaires dont les écrivains aujourd’hui sont accablés, aux intimations qui les visent, aux menaces dont ils sont les cibles, on peut conclure que la France de Zola n’existe que dans les images d’Epinal. En effet, il arrive de plus en plus souvent dans la patrie des droits de l’homme que des écrivains (Houellebecq, Dantec, Renaud Camus, Finkielkraut, Mme Fallaci, les "nouveaux réactionnaires", pour ne citer qu’eux), leur éditeur, des directeurs de journaux, soient accusés d’on ne sait quels crimes et qu’ils soient contraints de répondre devant des juges ou devant un tribunal médiatique de leurs écrits, bien que la libre communication des pensées et des opinions leur soit garantie par la Déclaration de 1789. Il leur est intimé de se taire. L’intimation est une intimidation : c’est la forme sournoise de la censure.

 

 

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