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16 avril 2006

Mythologies intellotes 9

 

 

 

Une icône progressiste

 

 

De l’œuvre immense de George Sand (1804-1876), il ne reste presque rien, en dépit de la quantité de livres qu’elle a publiés, la Correspondance, à elle seule, occupant une vingtaine de volumes. On ne la lit plus ou quasiment plus. Ses romans restent enfouis au fin fond des bibliothèques. Qui a lu Jacques, publié en 1837, un roman par lettres aussi ennuyeux que La Nouvelle Héloïse de Rousseau, ou Spiridion (1839), où sont exposés les principes d’une nouvelle religion, synthèse confuse et verbeuse des idées de Leroux et de Lamennais ? En revanche, George Sand survit comme icône pieuse des bien pensants, qui la réduisent à des postures provocatrices comme fumer le cigare ou s’habiller en homme, et à des idées banales sur la condition humaine, comme exprimer de la compassion pour les pauvres et les laissés pour compte. Sa momie embaumée est enserrée dans les bandelettes mièvres d’hagiographies à visée politique : elle serait ou aurait été démocrate, républicaine, socialiste, bien entendu, elle aurait contribué à l’émancipation des femmes.

Il est exact que George Sand a exprimé des opinions socialisantes, surtout dans les années qui ont précédé et immédiatement suivi les événements de 1848. Influencée par le très confus Lamennais et par l’utopiste Leroux, elle serait devenue, si elle l’avait voulu, la femme Messie du saint-simonisme et la nouvelle Eve chargée de régénérer le monde. Dans Spiridion, elle raconte comment est sauvé de la destruction ou de l’oubli le précieux manuscrit de la nouvelle religion, occultiste ou spirite ou illuministe, qui doit changer le monde, la vie, les choses, tout. Son socialisme est un occultisme. Les bouffonneries dont il s’est nourri ont dû satisfaire ceux dont le spiritisme comblait le vide laissé par l’affaiblissement de la religion catholique. George Sand est le grand ancêtre de la gauche, parce que le progressisme s’est nourri pendant tout le XIXe siècle d’occultisme et que le socialisme a ses sources dans l’occultisme, comme cela s’est fait dans le surréalisme et chez André Breton, le pape de la gauche révolutionnaire entre 1930 et 1960, qui a fait de la voyance, de l’illuminisme, du spiritisme et, comme Victor Hugo, des tables tournantes, les plus sûrs moyens de changer la vie. L’occultisme et le socialisme ont en commun la magie. Les occultistes croient changer les choses par la récitation de formules. Les socialistes, qui croient que la vie peut être changée par les seuls mots, sont leurs héritiers. "Sans l’occultisme, il n’y aurait peut-être pas eu de triomphe si complet des socialismes", écrit Muray, dans Le XIXe siècle à travers les âges (1984).

Outre l’occultisme, ce qui fait de George Sand un précurseur, c’est qu’elle se serait prononcée en faveur des déshérités et pour la République. Pourtant il n’est pas nécessaire de prendre ces poses pour mériter l’étiquette progressiste : le rappel de l’Evangile suffit. La preuve que son socialisme n’était que pure montre, c’est qu’elle a applaudi à la répression de 1871 qui a fait des milliers de morts parmi les pauvres et les ouvriers de Paris. Ses prétendues convictions socialistes sont inconciliables avec un idéalisme impénitent qui l’a portée à exprimer un intérêt nostalgique pour des paysans chimériques, sortis tout droit de chez Rousseau, quasiment parfaits, comme il n’en a jamais existé en France, sauf dans les discours traditionalistes, et qui sont à l’opposé de ce qu’exige la rigueur socialiste. Seule sa croyance dans l’occultisme comme moteur du progrès social fait de George Sand une socialiste avant l’heure.

Socialiste, elle aurait été aussi, naturellement, démocrate. Qu’en est-il exactement ? En 1848, elle relate, dans une lettre envoyée à des amis, les efforts que déploie son fils Maurice, nommé maire de Nohant par les nouvelles autorités, pour éclairer ses administrés, qui veulent bien de la République, à condition qu’elle les libère de l’impôt. Les élections ayant été défavorables, elle évoque avec mépris, dans une lettre datée du 6 mai 1849, les gens de Noyant, qui, écrit-elle, "ont voté comme des porcs", alors que ces citoyens libres se sont prononcés sur la politique qui avait été menée pendant plus d’une année. C’est se faire de la démocratie une étrange conception - conception que n’auraient pas reniée les occultistes et les marxistes - que d’injurier les électeurs quand ils ne votent pas dans la "ligne" ou qu’ils sortent du "droit chemin".

Elle aurait été aussi, et c’est son titre de gloire, féministe. En fait, son mariage convenu avec le baron Dudevant lui a permis de mener, comme les grandes dames de l’Ancien Régime, une existence libre, de porter des vêtements d’hommes, de fumer la pipe et de collectionner les amants. Une partie de ce qu’elle a écrit dément le féminisme qui lui est étourdiment prêté. Le héros de La Mare au diable, Germain, est un paysan plein de noblesse et de grandeur d’âme : bon père, bon époux, bon fils. Veuf et père de trois enfants, il veut se remarier pour donner une mère à ses enfants. Il se convainc de choisir une veuve. Dans le village voisin, vit une femme libérée, qui est qualifiée de "coquette de village" (comprendre elle accorde ses charmes avec générosité). Si George Sand avait été une vraie féministe, elle aurait fait de cette femme libérée un personnage sympathique, séduisant, positif. Or, Germain est horrifié, quand il apprend comment vit cette femme de son âge et de sa condition, et il lui préfère Marie, une jeune fille de seize ans, pauvre et sans dot, domestique chez de riches fermiers au cœur dur. Qu’y a-t-il de féministe dans cette histoire ? Rien évidemment. A moins que le féminisme des bien pensants modernes ne se soit réfugié dans les romans à deux sous de la collection Harlequin ou dans les séries télévisées comme Sous le soleil ou dans des hebdomadaires pour "bonnes femmes", comme Nous deux ou Confidences ?

Autrement dit, ce qui reste de George Sand, c’est son idéologie, ou plus exactement son idéologie remise au goût du jour, corrigée, rectifiée pour être acceptable ou présentable, en un mot : "revisitée". Les idéologues incluent George Sand dans les grands ancêtres, non pas pour faire lire, connaître et aimer son œuvre, mais pour que sa célébrité sanctifie leurs propres certitudes. Elle n’est plus une fin, mais un instrument. Elle est engagée dans des combats douteux et qui, sans aucun doute, lui feraient horreur. Fille d’un officier d’Empire, femme d’un aristocrate, propriétaire terrien, elle avait tout des nantis de son époque ; elle est de son temps, pas du nôtre.

 

Relisons ses romans champêtres écrits dans les années 1840. La France alors se transforme en profondeur. Malgré cela, George Sand exprime son intérêt pour une civilisation rurale et patriarcale qui se meurt et dont elle pressent qu’elle va disparaître avec ses us et coutumes, ses tâches quotidiennes, ses peines et ses joies, son savoir faire : la veillée, les travaux des champs, l’éternel retour des saisons. Voici le passage dans lequel elle décrit, dans La Mare au diable, les labours d’automne : "A l’autre extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine (il s’agit de Germain, dont le nom a été cité ci-dessus) conduisait un attelage magnifique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir fauve à reflets de feu, avec ces têtes courtes et frisées qui sentent encore le taureau sauvage, ces gros yeux farouches, ces mouvements brusques, ce travail nerveux et saccadé qui s’irrite encore du joug et de l’aiguillon et n’obéit qu’en frémissant de colère à la domination nouvellement imposée". Voici comment le narrateur de ce roman présente la scène : "Ce qui attira mon attention était véritablement un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre". La description continue ainsi : "Un enfant de six à sept ans (c’est le fils de Germain), beau comme un ange, et les épaules couvertes, sur sa blouse, d’une peau d’agneau qui le faisait ressembler au petit saint Jean-Baptiste des peintres de la Renaissance, marchait dans le sillon parallèle à la charrue et (…)".

George Sand décrit cette scène comme dans des tableaux "classiques" ou "académiques". Elle choisit de "nobles" sujets, représentés suivant les règles enseignées à l’Académie. Voilà ce qui fait la force ou la spécificité de son œuvre. Nous sommes loin de l’occultisme stupide, du socialisme frelaté, du féminisme imaginaire. George Sand fait vivre des idées d’homme, non des hommes réels. Ses paysans tiennent plus de ceux de Virgile, de Millet (cf. L’Angélus), des peintres néoclassiques ou des idéologues conservateurs que de vrais paysans. Pour elle, comme l’a écrit Emmanuel Berl en 1940, "la terre ne ment pas", parce que, avec la vérité de la terre, vont de pair la beauté des saisons, de la nature, des travaux des champs, du labour, des semailles, de la moisson, comme si cette vie de dur labeur se situait hors de l’histoire, hors du siècle, hors de toute réalité.

 

 

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