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21 avril 2006

Tolérantisme

 

 

 

 

Tolérantisme est un mot fabriqué. Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française, précise : "néologisme du XVIIIe siècle". Ce mot apparaît pour la première fois en 1721 dans la deuxième édition du Dictionnaire dit de Trévoux (Ain). Il a le sens de "opinion, système de ceux qui préconisent la tolérance religieuse". Les Académiciens, en 1762, le définissent comme le "caractère ou le système de ceux qui croient qu’on doit tolérer dans un État toutes sortes de religions". Il semble, si l’on se fonde sur les mots croient, doit, toutes sortes de religions, que les Immortels d’alors n’aient guère été favorables à ce système, mais ils précisent, par souci d’objectivité, qu’il "a lieu dans plusieurs États". Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré le définit comme "l’opinion en théologie de ceux qui étendent trop loin la tolérance théologique" et comme le "nom donné par dénigrement au système de ceux qui croient qu’on doit tolérer dans un Etat toutes sortes de religions". Les mots trop loin ou par dénigrement montrent que ce néologisme est source de polémiques : en bref, qu’il est le lieu d’un "combat" sémantique.

Ce nom est sorti de l’usage. Le Trésor de la Langue française n’y consacre pas d’article spécifique. Il est défini dans une remarque de l’entrée tolérant. C’est, en matière de religion, "l’attitude, l’opinion de ceux qui préconisent ou pratiquent une tolérance religieuse excessive", les auteurs du Trésor se contentant de reprendre les définitions qui figurent dans les divers dictionnaires des dix-neuvième et vingtième siècles, dont le Robert de 1964.

Dans son Dictionnaire, Littré distingue dans le sens unique de ce mot deux valeurs, l’une négative, l’autre positive, suivant qu’il est employé "par dénigrement" ou que le sens est "favorable". De fait, comme souvent dans des cas semblables, ce mot péjoratif a été assumé et brandi comme une oriflamme par des écrivains, qui ne jugeaient pas négativement la tolérance, qu’elle soit ou non étendue au-delà de la pratique religieuse.

Dans la scène troisième de l’Acte I du Barbier de Séville, Rosine dialogue avec Bartholo, son tuteur. Le dialogue est vif, comme peut l’être un échange entre une jeune fille éprise de liberté et un médecin âgé et cupide qui tient Rosine pour sa propriété. Le dialogue porte sur le siècle : "Bartholo : Siècle barbare !… Rosine : Vous injuriez toujours notre pauvre siècle. Bartholo : Pardon de la liberté ; qu’a-t-il produit pour qu’on le loue ? Sottises de toute espèce : la liberté de penser, l’attraction, l’électricité, la tolérantisme, l’inoculation, le quinquina, L’Encyclopédie et les drames". Beaumarchais décrit le médecin Bartholo ainsi : vêtu d’un "habit noir, court, boutonné" et coiffé d’une "grande perruque". Cette apparence austère fait de lui le défenseur d’un monde ancien. Or, c’est ce barbon qui range le tolérantisme parmi les "sottises" nouvelles, inventées au XVIIIe siècle, telles que la liberté de penser, l’attraction (les lois de Newton), l’électricité (découverte par Volta), l’inoculation (le vaccin contre la variole), le quinquina (le médicament naturel contre les fièvres), L’Encyclopédie et les drames. Bartholo attend des autorités qu’elles interdisent la pièce de théâtre intitulée La Précaution inutile et, comme il est le tuteur de Rosine, il juge que cette jeune fille lui appartient sexuellement. En faisant condamner le tolérantisme par une brute cupide, imbécile et sans cœur, Beaumarchais porte sur ce que le mot désigne un jugement tout à l’opposé de celui du Dictionnaire de Trévoux ou des Académiciens. Il prend le parti de l’extension de la tolérance en toutes choses.

Il en va de même de Voltaire, plus clairement encore, qui écrit dans l’Epître 97 : "Et dans l’Europe enfin l’heureux tolérantisme / De tout esprit bien fait devient le catéchisme". En qualifiant d’heureux le tolérantisme et en l’attribuant à "tout esprit bien fait", il en fait une valeur positive qu’il intègre à un catéchisme d’un nouveau type.

 

L’histoire mouvementée des valeurs, négatives ou positives, dont le sens de tolérantisme est porteur, montre que les mots ne sont pas neutres et qu’ils nous engagent, souvent malgré nous ou sans que nous en ayons clairement conscience. C’est une des lois qui régit la langue. Essayons d’analyser comment ce néologisme a été au XVIIIe siècle le lieu polémique où des idées contraires se sont assez violemment affrontées. Le Dictionnaire universel de Furetière (1619-1688, membre de l’Académie française), publié en 1690 après sa mort, quatre ans avant la première édition du Dictionnaire de l'Académie française, a connu un si vif succès en France et en Europe qu’il a été détourné dans des éditions pirates publiées en Hollande par des huguenots qui avaient quitté la France lors de la révocation de l’Edit de Nantes (1685). Dans ces éditions, de nombreux mots ont été redéfinis, en particulier dans un sens anti-catholique, afin de faire triompher les thèses des protestants. C’est de bonne guerre. On édite un dictionnaire réputé, mais en changeant le sens des mots définis, afin de le faire servir à sa cause. C’est pour contrer l’offensive des protestants que le Dictionnaire dit de Trévoux (première édition publiée en 1704) a été financé par le Prince des Dombes (de la famille des Bourbons). La rédaction des définitions, plutôt favorables aux thèses catholiques, a été confiée à des pères jésuites. Comme le principe cujus regio ejus religio (les sujets adoptent la religion du souverain) régissait la question religieuse dans les pays d’Europe, la tolérance était au centre de débats très vifs. Les protestants y étaient favorables, bien qu’elle contredît le cujus regio ejus religio ; les catholiques y étaient hostiles, parce qu’elle y contrevenait. Ceux-ci ont donc fabriqué en 1721, pour désigner ce qui ailleurs était nommé tolérance, le néologisme tolérantisme, dont ils ont fait un mot péjoratif.

Jadis les clercs, les instruits, les savants, les intellectuels n'hésitaient pas à détourner le sens des mots ou à fabriquer des mots nouveaux pour discréditer les thèses ou les idées qu'ils combattaient. Ce qui était de règle il y a deux ou trois siècles est encore plus largement répandu de nos jours. La langue, le sens, les mots sont aussi un champ de bataille. On peut le déplorer, on ne peut pas ne pas l'ignorer, ne serait-ce que pour s'en déprendre ou éviter les pièges qui sont tendus et pour en préserver la langue.

 

 

 

 

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