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22 avril 2006

Signes 5

 

 

Eloge de la télé réalité

 

 

 

Les mots télé réalité ne traduisent pas les mots anglais TV reality. Ils en sont une simple adaptation. Si ces mots anglo-américains avaient été traduits, ils auraient abouti en français à "la réalité télévisée" ou à "la réalité à la télé", et non pas, comme on tente de nous le faire accroire, à "la télé est la réalité" ou à "la télé est la seule réalité qui soit". Bien sûr, le type d'émissions que désignent les mots télé réalité est anodin ou sans importance : ce n’est qu’un jeu. Certes, il rapporte à ceux qui l’organisent. Comme la fête foraine, les bals du samedi soir, les lotos des associations de quartier, l’art dans la rue, les installations, c’est fruste, bébête, simplet.

La télé, qu’elle soit privée ou publique, hertzienne ou non, fabrique des images comme Buitoni et Ravioli leurs pâtes : à la chaîne et tous pareils. Sur nos écrans, elle fait défiler un filament répétitif et sans surprise, comme un ADN, dont les hélices, qui ne sont pas des pierres précieuses, ont tout à voir avec les grains de chapelets, égrenés sous la forme d’images léchées, de cadrages soignés, de récits linéaires, etc. Ce n’est pas de l’académisme, ce n’est même pas de l’art pompier, c’est une fonction de x qui frôle le zéro.

Au milieu de cet océan sirupeux, émerge un îlot escarpé et sauvage, qui est à la télé ce que Robinson Crusoë est au roman larmoyant du XVIIIe s. Cet îlot que les spectateurs découvrent avec le même ravissement que Robinson explorait son île est la télé réalité. Comparée au panthéon de conventions éculées qu’est la télé, la télé réalité est de l’art rebelle. Dans l’armée des images, elle est l’avant-garde, toujours devant, en avance d’un siècle ou deux. Elle ose. Et pourtant, on lui tourne le dos, on la méprise, on la toise de haut. Les bien pensants ont béé à En attendant Godot de Beckett. Au lieu de cracher sur la télé réalité, ils devraient s’en délecter, car Le Loft, La Ferme, La Première Compagnie, Le Bachelor, etc., pour ne citer que ces chefs d’œuvre, tiennent de Beckett ou de Duras ou du Théâtre du Soleil, pas de Simenon, encore moins de Feydeau, Labiche ni de "Au théâtre ce soir". Les avant-gardes des décennies 1960-70-80 brisaient les codes, non pas pour coder la brise, mais pour ouvrir de nouvelles voies à la Révolution, l’art était sorti des académies et des Beaux-arts pour saturer les rues. Or, ces mêmes avant-gardes sont incapables de reconnaître dans la télé réalité leur enfant qui, pourtant, leur ressemble en tout. Il ne se passe rien dans La Ferme, dans les Loft ou dans La PremièreCompagnie ? Mais croyez-vous qu’il se passe quoi que ce soit chez Beckett ? Les dialogues de Maxime et Massimo, d’Eve et d’Eva, de Pascal et de Pascaline, de Roucas et de Nathalie sont insignifiants ? Ecoutez Vladimir, Estragon, Clov ou Hamm : ce qu’ils se disent est le même bégaiement que les éructations de nos trayeurs de chèvres. Tityre et Mélibée parlaient en vers ; à La Ferme, on fait dans la pose silencieuse. C’est encore plus éloquent que la métaphysique de l’incommunicabilité. Et quand les femmes se crêpent le chignon, elles le font sur le même mode de la rancune amère que chez Duras. Les fermiers et les futurs fusiliers marins improvisent ? Que croyez-vous que Mme Mnouchkine, la papesse du théâtre engagé version LCR, ait exigé de ses comédiens ? Dans 1789 ou 1793, tout est improvisé, pour donner aux spectateurs l’illusion qu’ils assistent à l’histoire en train de se faire.

La télé réalité étend à la télé, art bourgeois s’il en est, l’écriture de la subversion qui faisait se pâmer les critiques et les artistes dits révolutionnaires dans les années 1960-1970. Si ceux-ci ne reconnaissent pas dans la télé réalité leur enfant, c’est sans doute qu’elle leur renvoie une image de ce qu’ils furent et dont ils ont honte.

 

05:20 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0)

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