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24 avril 2006

Autrui

 

 

 

 

 

Longtemps en français, pour désigner celui qui n’est pas soi et que l’on nomme aujourd’hui parfois l’autre ou les autres, on a dit autrui. En 1762, les membres de l’Académie française, après avoir noté que ce mot "n’a point de pluriel", y donnent le sens de "les autres personnes". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue Française, en définissant autrui, fait de ce pronom indéfini un équivalent de prochain : "les autres, le prochain", écrit-il. Autrui est ce semblable, cet homme, cet autre dont celui qui parle se sent proche. Littré illustre la synonymie entre "autrui" et "le prochain" par des phrases de son cru qui attestent que, dans la langue française, autrui est un terme de morale : "Remarquer les défauts d’autrui, exiger la probité chez autrui, la rigueur envers autrui, souffrir des maux d’autrui". L’impératif catégorique, qui fonde la morale universelle (ou prétendument universelle, objecteraient les anthropologues), valable pour tous les hommes, où qu’ils vivent, quelque religion qu’ils confessent, a pour mot essentiel le pronom autrui : "Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Dans "L’appareil formel de l’énonciation" (in Problèmes de Linguistique générale, 1974), Benveniste établit que tout acte de parole ou énonciation suppose et pose l’existence d’autrui. En effet, dès qu’un sujet énonce, il dit je, et disant je, il pose en face de lui un tu, lequel, à son tour, devient je. Enoncer, c’est faire exister l’autre dans le tu auquel le je est indissolublement lié. Autrui existe dès le premier mot proféré : il est celui que le je fait exister.

Le pronom autrui paraît désuet de nos jours, à l’instar de la morale et de l’universel humain auxquels il est lié. Certes, dans Le Trésor de la Langue française, il est défini de façon objective. Il a le sens qui a toujours été le sien. C’est "un autre, les autres". Pourtant, une faille apparaît dans les exemples qui sont cités pour illustrer ce sens, par exemple chez Sartre, pour qui "l’enfer, c’est les autres", comme si le souci d’autrui (ou des autres) était devenu la source du mal (l’enfer). Dans Les Contemplations, Hugo écrit : "Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous", ou encore : "Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi !". Un siècle plus tard, dans L’Etre et le Néant (1943), Sartre défend la thèse opposée : "Autrui, c’est l’autre, c’est-à-dire le moi qui n’est pas moi", ou encore : "Ma liberté, en quelque sorte, récupère ses propres limites car je ne puis me saisir comme limité par autrui qu’en tant qu’autrui existe pour moi". L’autre n’est plus le prochain, mais le lointain, celui qui s’est éloigné de soi et qui peut-être n'existe plus pour le sujet autonome. Il est une entrave à la volonté forte du moi d’exister de façon autonome et par lui-même, comme étant à lui-même sa seule raison d’être. En 1949, un grammairien, après avoir noté que "les rapports entre l’individu et le monde sont parmi les principales préoccupations de Jean-Paul Sartre", écrit : "aussi n’est-il point surprenant de le voir élargir et rajeunir la syntaxe du pronom autrui, alternative concise et maniable de les autres – le troisième terme de la série synonymique, le prochain, lui étant interdit pour des raisons idéologiques" (revue Le Français Moderne). Chez Sartre, il n’y a plus de prochain, soit que le prochain n’ait plus de rôle à jouer dans la morale, soit qu’il ait disparu : autrui se ramène aux autres et aux seuls autres.

La vieille équivalence entre le prochain et autrui s’efface peu à peu, comme si nous n’avions plus de semblables, mais seulement des "différents", ou comme si l’humanité peu à peu se retirait de l’altérité, devenue le seul horizon de la morale. L’autre n’est plus le prochain, il est étranger au moi, il n’a rien en commun avec le moi. Dans la définition du pronom autrui, les auteurs du Trésor de la Langue française ont ajouté le commentaire qui suit : "Ensemble des hommes par opposition au moi du locuteur et en exclusion de ce moi". Les mots par opposition à et en exclusion de disent fermement, plus clairement que les commentaires, qu’un fossé s’est creusé entre celui qui dit je et les "autres", comme si, de fait, l’humanité se ramenait au seul je qui énonce et que ce je n’avait plus en face de lui que des différents.

Cette note sera complétée par une note sur l’Autre avec un A majuscule.

 

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