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27 avril 2006

L'Autre

 

 

 

L’Autre, avec un A majuscule

 

 

Au XIXe siècle, quand le pronom l’autre était écrit l’Autre, avec un A majuscule, il désignait Satan. Ainsi dans Mosaïque de Mérimée : "Il prononça hardiment la formule bien connue : Si tu es de Dieu, parle ; si tu es de l’Autre, laisse-nous en paix". Pendant les années de la Restauration (en fait, la tentative avortée de restaurer l’Ancien Régime), l’Autre, avec un A majuscule, était le nom méprisant qui était donné à Napoléon par les partisans du seul souverain légitime, selon eux, qu’était Louis XVIII : "M. de Saint-Robert était, du temps de l’Autre, officier supérieur". Dans le Trésor de la Langue française, cet emploi de l’Autre avec un A majuscule est qualifié de vieux. Il serait sorti de l’usage. En fait, il n’en est rien.

Dans la nouvelle langue française, l’Autre a été ressuscité, non pas dans le sens négatif de Satan, mais dans un sens positif et élogieux, comme si désormais ce pronom référait à une entité, non pas sacrée, mais sacralisée et comme si le jugement que ce mot énonce, sans que nous en ayons toujours conscience, avait été retourné de négatif ou méprisant en positif ou élogieux.

Ces emplois s’observent aujourd’hui dans les ouvrages d’anthropologie ou de didactique interculturelle ou de critique, dans les media, dans les ouvrages qui enjoignent à leurs lecteurs à se métisser ou à devenir des Autres. Le point de vue est celui de la morale, comme dans le cas d’autrui, mais ce qui est nouveau, c’est le contenu de la morale. L’anthropologue Robert Jaulin, qui a inventé il y a plus d’un demi siècle, le concept de génocide culturel ou ethnocide, qu’il fait porter, en tant que crime contre l’humanité, au débit du seul Occident colonial, n’écrit pas autrui ou l’autre pour désigner celui ou ceux qui ne lui ressemblent pas, les Sara du Sud du Tchad par exemple, mais l’Autre avec un A majuscule. "(En 1954), je pénétrai chez l’Autre dans la foulée de possession du monde d’où je venais, et j’avais été reçu comme tel, on ne m’avait pas invité – du moins, au départ, était-ce ainsi" (La Mort Sara, Plon). De fait, ce mot n’est plus un pronom indéfini, ce qu’il est normalement en français, mais un nom propre. Celui qui n’est pas soi ne relève plus tout à fait de la même humanité que soi, mais d’une humanité différente et sans doute supérieure. Dans le Sud du Tchad, chez les Sara, en 1954, Robert Jaulin découvre ce qu’est une culture au quotidien : "Je voyais que la qualité de vivre est une fin, que cette fin n’est pas une invention individuelle, mais le fruit d’un ordre collectif, la donnée d’une alliance avec le monde". La culture Sara n’a rien en commun avec quelque autre culture que ce soit. Pour en saisir l’altérité, Jaulin décide de participer effectivement, non en observateur, mais en "acteur", à cet "ordre collectif" : il se fait initier. Fatigué d’une civilisation qu’il méprise et qu’il juge impérialiste, il fait du "je est un autre" de Rimbaud le fondement d’une anthropologie nouvelle. Intégrant la communauté Sara, il se contente d’y être un élément parmi d’autres, s’agrégeant à un tout, comme un grain de sable à un tas. Le seul moyen pour comprendre l’Autre dans sa vérité phénoménologique est de participer à "l’ordre collectif" dans lequel l’Autre est immergé.

Ainsi défini, l’Autre prend un A majuscule, comme un concept ou une entité sacralisée, Etat ou Dieu, ce qu’il semble être aujourd’hui dans la langue française. La sacralisation de l’Autre n’est pas sans conséquence sur le moi. Le moi n’est plus vécu comme un bien : il est le mal, sinon le Mal en personne, du moins l’un de ses avatars. Ou il s’efface, n’étant rien, ou il s’abaisse et s’humilie devant la majesté de l’Autre. Quoi qu’il en soit, il est l’objet d’un procès, dans les deux sens de ce terme, juridique (devant les tribunaux) et phénoménal (c’est un processus), dont le but est d’en obtenir la dévalorisation ou la destitution. "Assurément, j’avais de la difficulté à être blanc – et cela ne m’a guère passé (…) La froideur de ce métier (de la "science" et "ailleurs" !…) allait peut-être avec une difficulté à être "blanc" - non de peau, mais de civilisation" (La Mort Sara).

Sacralisé, l’Autre n’est pas nécessairement un être humain. Jaulin énumère les "figures" de l’Autre : ce sont aussi des choses ou des réalités tangibles, telles que la matière, l’espace, les lieux, la vie : "Si la science participe essentiellement de l’appropriation de l’Autre – qu’il soit, cet Autre, matière, espace, lieu, vie…, que cette appropriation soit d’abord de définition, "théologique", ou bien une mainmise – elle ne peut simplement de grossir de "cadavres", elle rencontre aussi effectivement cet Autre, et par là, elle va au-delà de la civilisation qui la génère ; et cette civilisation (blanche) s’éloignera ainsi de son projet majeur, l’anthropophagie généralisée" (La Mort Sara).

Les anthropologues ne sont pas les seuls savants à écrire l’Autre. Des psychanalystes aussi y mettent une majuscule pour en faire un concept au même titre que le Bien, le Mal, l’Idée, le Désir. Ce que désigne l’Autre, ce n’est pas un être humain, mais le "lieu de la Parole", là "où la métonymie introduit le manque-à-être comme signifiant du Désir". Chez les anthropologues, la sacralisation de l’Autre entraîne l’effacement du moi et l’abaissement de la civilisation dans laquelle le moi a été modelé. Dans la version lacanienne de la psychanalyse, c’est le sujet qui est déconstruit. Ce n’est pas le moi ou le sujet qui parle, mais un ça ou le ça. Le sujet croit être l’auteur de ce qu’il énonce ; en fait, c’est le Désir masqué qui parle en lui. L’Autre n’est plus qu’une chose, plus exactement un espace ou un "lieu", celui de "l’Inconscient" : "L’Autre est le lieu de la Parole".

Pendant des siècles, celui qui n’était pas soi était nommé autrui. Ainsi l’impératif catégorique de la morale universelle intime "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Autrui, qui est ou qui devrait être la fin de nos actions, et non le moyen de parvenir à nos buts, s’efface. Il était le prochain. Désormais, il a cédé sa place à l’Autre, à celui qui est irréductiblement différent et qui n’a plus rien en commun avec le moi. Ce que dit cette substitution de l’Autre à autrui, c’est la fin de toute morale universelle. L’humanité a cessé d’exister comme horizon de la morale.

 

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