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28 avril 2006

Communauté

 

 

 

Communauté, communautaire, communautarisme

 

 

Dans les dictionnaires, la définition de communauté, quand ce nom désigne un groupe de personnes, ne soulève pas de difficulté. En 1762, les Académiciens le glosent par "société de plusieurs personnes qui vivent ensemble sous certaines règles" : ainsi les religieux vivent en communauté. Sont cités comme exemples "la communauté de saint Sulpice", "la communauté de sainte Agnès" ou les expressions "être d’une communauté", "établir une communauté", "entrer dans une communauté, c’est-à-dire dans les maisons religieuses ou autres, où l’on vit en communauté". Le mot se dit aussi, précisent les Académiciens, de "certains corps laïques qui ont fait une société pour leurs intérêts communs", comme les procureurs ou les notaires, ou encore du "corps des habitants des villes, bourgs et villages", comme dans les exemples "on a taxé à tant ces communautés" ou "cette communauté est riche, pauvre, etc.". Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française, reprend ces définitions : "groupe plus ou moins étendu, réuni par les mêmes croyances, les mêmes usages, etc.", "autrefois, corps des habitants d’une ville, d’un bourg, d’un village", "autrefois, corporation", "société de personnes vivant ensemble et soumises à une règle commune", comme dans une communauté religieuse, auxquelles il ajoute le sens de "généralité des citoyens, le peuple, l’État" qui apparaît dans l’expression moderne de communauté nationale. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) avalisent ces définitions. Une communauté, c’est, quand le mot est entendu dans un sens général, "l’ensemble de personnes vivant en collectivité ou formant une association d'ordre politique, économique ou culturel" et, dans un sens particulier, "un groupe de religieux, de religieuses vivant dans un cloître ou un couvent et partageant le même mode de vie et le même idéal codifiés dans une règle" ou "l’ensemble des habitants d’un même État" ou "l’ensemble humain dont les membres utilisent un même idiome". Le Trésor de la Langue française ne relève pas le nom si courant de nos jours de communautarisme, mais seulement communitarisme qui a le sens de "système de vie en communauté", comme chez Romain Rolland : "il n’est rien de plus profond que cette souffrance de la solitude morale, violée par le communitarisme généreux et grossier d’aujourd’hui" (Jean-Christophe, 1908).


Essayons de comprendre sur quoi est fondée aujourd’hui la critique des communautés et du communautarisme. Comme les dictionnaires anciens l’attestent, l’Ancien Régime était fait de communautés, les principales étant les paroisses et les corporations. A leur naissance, les hommes avaient pour horizon leur communauté, réputée chaleureuse, protectrice, conviviale. La Déclaration des droits de l’homme, l’invention de la nation comme corps politique rassemblant les citoyens (des individus, non des groupes), la fin des corporations et l’affaiblissement des paroisses ont défait les antiques organisations communautaires. Quand, en 1791, les députés ont décidé, en dépit de la coutume, de reconnaître aux Juifs le statut de citoyens, ils ont déclaré : "tout aux Juifs comme individus, rien aux Juifs comme nation".

De fait, pendant deux siècles, le mot communauté a été banni du vocabulaire politique et, en conséquence, des lois, à une exception près. Dans la loi qui a fondé l’Etat français du 10 juillet 1940 au 25 août 1944, l’article 5 stipule que "l’Etat reconnaît les droits des communautés spirituelles, familiales, professionnelles et territoriales au sein desquelles l’homme prend le sens de sa responsabilité sociale et trouve appui pour la défense de ses libertés". Sous l’égide hitlérienne, les partisans de la collaboration ont tenté de ressusciter les vieilles communautés. Mounier, le fondateur de la revue Esprit, écrit : "En des jours où l’esprit d’équipe et le sens de la communauté étaient à l’ordre du jour, nous avions le sentiment d’en donner l’exemple (...) ; nous formions une véritable équipe, et mêlés à nos camarades de la jeunesse française, nous avons répondu à la voix du Maréchal". Un récit résume cette entreprise : c’est Une adolescence au temps du Maréchal de François Augiéras. Celui-ci, écrivain de talent oublié, disciple de Gide, raconte que les années d’occupation, noires pour la plupart des Français, ont été, pour lui, dans la zone libre, des années roses, grâce à ces communautés de "jeunes" que les autorités de l’Etat français ont établies alors. Acteur dans une troupe itinérante chargée d’illustrer dans les villages les mots d’ordre de la collaboration, il résume ainsi son expérience : "En sorte qu’on se retrouve au bon air, vivant en petite communauté ; cela tourne au phalanstère où l’on a le loisir (...) de bavarder longuement, de s’estimer, de se connaître ; cette façon-là de vivre me semble la meilleure". Quand ce livre a été publié, quelques lecteurs lucides ont compris que la communion avec la nature, la libre expression corporelle, le théâtre de propagande chers aux pétainistes préfiguraient les événements de mai 1968.

En 1944, les communautés semblaient avoir été jetées dans les "poubelles de l’histoire", comme disent les marxistes. Les socialistes les ont ressuscitées. Dans sa loi publiée le 14 juillet 1989, pour célébrer à sa manière le bicentenaire de la prise de la Bastille, Jospin a été le premier homme politique depuis Pétain à utiliser dans un texte de loi, hors du contexte de l’Europe en construction ou du démantèlement dans les années 1950 de l’Empire colonial (CECA, communauté européenne), le mot communauté, et même les deux mots, chers aux partisans de la Révolution nationale, d’équipe et de communauté. L’école n’est plus une institution, mais une communauté dite scolaire ou éducative. Les maîtres en sont membres de fait et mal gré qu’ils en aient. Ils sont appelés à s’y fondre pour former l’équipe pédagogique. Les savoirs s’effacent au profit des consignes et des règlements communautaires. Mitterrand, écrivant en décembre 1942 dans un journal de la collaboration, admirait, quarante ans avant le 10 mai 1981, la force tranquille du national socialisme et il en profitait pour accuser la République d’avoir causé les malheurs qui se sont abattus pendant 150 ans sur la France. Devenu président, il s’est adressé en 1991 dans un discours célèbre, au moment de la guerre contre l’Irak, non à des citoyens, mais à des communautés définies par le sang ou la religion, les implorant de ne pas se faire la guerre sur le sol de France.

Le regain communautaire n’est pas seulement le fait des pétainistes ou des anciens pétainistes. Il est dû aussi à l’expansion de l’islam. L’organisation politique et sociale de l’islam est la oumma ou communauté que forment les croyants et dont sont exclus les infidèles, juifs, chrétiens, mécréants dits dhimmis. Les musulmans revendiquent de former des communautés hors la loi commune et régies par des lois sur lesquelles les hommes n’ont pas à se prononcer. Après les pétainistes et les socialistes, ce sont aujourd’hui l’islam et les musulmans qui sont le fer de lance de la revendication communautaire.

Aucun dictionnaire n’expose ces faits qui expliquent, mieux que ne le font des définitions, ce que sont les communautés et pourquoi celles-ci sont étrangères aux principes politiques qui fondent la France moderne.

 

 

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