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29 avril 2006

Signes 6

 

 

 

Eloge de la langue de bois ou, dit en langue de bois : encomiologie de la xyloglossie

 

 

 

Je ne laisserai à personne le soin de dire haut et fort que la plus belle langue qui soit au monde, la langue la plus séduisante qui ait jamais été, la langue la plus riche, la plus expressive, la plus poétique, la plus apte à exprimer les grandes idées de l’humanité, n’est pas le grec, ni l’hébreu, ni l’araméen. Ce n’est pas non plus le chinois, ni le latin, ni le bambara, ni le swahili, ni l’arabe, ni l’espéranto, ni la langue des signes, qui n’est pas parlée par les cygnes, ni la langue cryptée ou décryptée, ni la langue des fous, des abeilles ou des baleines. C’est la langue de bois.

La langue de bois embellit les messages divins et elle nourrit le prosélytisme des imbéciles. Elle est le moteur de toutes les grandes causes qui veulent faire, malgré les hommes, le bonheur de l’humanité. La langue de bois est aussi le médium de la vie savante. Elle pousse, elle fleurit, elle s’épanouit dans les universités, fleur sauvage qui, en été, illumine les champs de blé de nos campagnes ou ceux de nos peintres impressionnistes. Elle est le bleuet des congrès, le coquelicot des séminaires, le colchique des colloques. Elle orne les discours savants, elle éclaire des vives couleurs de ses bouquets l’austérité grise du verbe didactique, elle est la rosée qui brille en perles éclatantes sur l’herbe tendre du savoir. La langue de bois met une touche de délire frais dans la sombre forêt des problématiques, postulats et autres axiomatiques.

Qui dira les beautés de la langue de bois ? Quel Homère invoquera cette muse incomprise ? Qui enfin la mettra sur son piédestal où des millions d’hommes l’adoreront, au vu et au su de tous, plutôt que de la reléguer dans le confinement étroit des colloques ? Car, la langue de bois, - il faut le dire fermement, sans avoir peur des mots - est belle et utile, comme les profondes forêts qui couvrent les vieux massifs montagneux des Vosges, du Jura et des Alpes et qui offrent généreusement leurs arbres aux bûcherons et aux promeneurs leur ombrage et leurs jolies nymphettes. L’utilité de la langue de bois est immense, sans bornes, inépuisable, d’autant plus grande qu’elle est niée par les esprits frivoles. Qui clouera un jour au pilori les contempteurs de la langue de bois ? Les beaux esprits, les mondains, les esthètes ignorent la nature de la langue de bois. Ils croient qu’elle est une langue comme les autres qui servirait à communiquer ou transmettre des pensées ; mais ils ne savent pas ce dont elle faite, ni à quoi elle doit réellement servir. Car enfin, qu’est-ce que la langue de bois ? Ces trois mots, quand les pharisiens, les sicaires ou les béotiens les disent, ne sont jamais définis. On dit de la langue de bois qu’elle est la langue des autres ou la langue de l’idéologie totalitaire ou encore qu’elle se répand par psittacisme. Ces définitions sont ou bien incomplètes, ou bien inutilement polémiques, et en conséquence fausses. Elles sont les effets de la haine sordide, injuste et honteuse que les beaux esprits vouent à la langue de bois. Quel héros écrira une thèse savante qui énumèrera les facteurs qui sont à l’origine du mépris de la langue de bois ?

Il faut donc commencer par définir la langue de bois. La langue de bois - risquons un truisme peu élégant, mais révélateur et qui en dit plus que toute définition savante - est DE BOIS. D’un point de vue grammatical, qui, ici, n’est pas secondaire, la préposition de introduit un complément de nom, qui exprime la matière, ce dont est faite cette langue. Elle est DE BOIS. Si l’on se fonde sur cette définition, la seule qui ait une validité, parce qu’elle tient compte de la structure grammaticale, et qui dit de façon univoque l’essence de la langue de bois, la langue de bois a la consistance du bois. Elle est dure, solide, compacte comme le bois. Comme lui, elle a des nœuds et des veines. Elle en a toutes les qualités et quelques défauts, malheureusement. Elle est chaude, lisse au toucher, agréable à caresser, surtout quand elle est bien rabotée et poncée, ou travaillée, comme le bois. Voilà pourquoi elle est nommée d’un terme grec, donc savant, et mieux adapté à son objet : la xyloglossie. Ce baptême entraîne d’autres baptêmes. La xyloglossologie est la science qui étudie la xyloglossie ou langue de bois. Le savant qui étudie la xyloglossie est un xyloglossologue. La xyloglossologie étant une science, le xyloglossologue est un chercheur. L’étude qu’il fait de la langue de bois est scientifique parce qu’il s’évertue à répéter que la xyloglossie est de bois. Il s’abstient de juger la qualité de ce bois. Le contraire de scientifique est prescriptif. Le xyloglossologue ne cherche ni à interdire, ni à recommander l’usage de tel ou tel bois. Il se contente de constater que le bois est du bois. Quand la langue de bois s’embrase dans les concours de foules savantes, alors le xyloglossologue exulte ; il ne cherche pas à éteindre l’incendie qui se propage, comme le ferait un pompier. Il explique, il commente, il glose, il en rajoute, il invente de nouveaux mots de bois, il conceptualise à l’infini, il se fait sylviculteur, il plante de nouvelles espèces, il prépare une énième reforestation, il accroît le domaine de la xyloglossie.

 

 

07:25 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Langue française

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