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30 avril 2006

Tiers monde

 

 

 

 

 

La raison d’être de la nouvelle langue française n’est pas seulement d’inculper – pardon : de mettre en examen. Il lui arrive aussi de verser dans l'éloge. Mais qu’elle soit noire ou blanche, enfer ou encens, accusation ou exaltation, elle trompe. Dans les procès, elle abuse du noir; dans les dithyrambes, du blanc. En 1952, dans l’hebdomadaire L’Observateur, n° 118, lequel est devenu un peu plus tard Le Nouvel Observateur, l’économiste Sauvy, qui eut des responsabilités dans l'administration statistique de la France à partir de 1938, fabrique le mot tiers monde pour désigner un monde à qui le capitalisme serait étranger et qui, en dépit de son aversion supposée de l’argent roi, ne serait pas socialiste. Pour ces raisons, ce monde est nommé tiers, c’est-à-dire troisième. Ses dirigeants semblaient ne pas avoir choisi leur parrain parmi les deux parrains qui faisaient la loi à cette époque : Washington ou Moscou. Sauvy est donc l’inventeur de ce tiers monde, dont il fait, le qualifiant de "méprisé", "ignoré", "exploité" et y donnant une volonté, la victime par essence ou la victime éternelle : "Ce Tiers Monde ignoré, exploité, méprisé comme le Tiers-Etat, veut, lui aussi, être quelque chose".

Ce Tiers Monde-là est conforme à ce qu’est, dans les faits, la nouvelle langue française. Les initiales sont écrites en majuscules comme dans Dieu ou Etat ou l’Autre. Il est vrai que les initiales de Tiers-Etat sont aussi en majuscules. Pourtant, tiers monde n’est pas un nom propre, comme l'est le nom propre d'un continent ou d'un ensemble organisé de pays, ni même un concept. En 1952, il n’y avait pas de majuscules à monde communiste, ni à monde libre, les deux mondes par rapport auxquels le tiers monde est défini. Les grands T et M ont pour fonction de sacraliser les réalités que tiers monde désigne. Il est vrai que cette tripartition tient pour beaucoup de la trinité chrétienne, de sorte qu'il est quelque peu aventuré d’y englober des pays ou des peuples qui sont musulmans, bouddhistes ou animistes.

Sauvy a fabriqué tiers monde sur le modèle de tiers état. Dans l’Ancien Régime qui continue sur certains points la féodalité, le tiers état était un des trois ordres ou divisions ou "états" de la France. Le premier état rassemblait ceux qui prient, le deuxième les guerriers, le troisième (ou tiers) les producteurs de biens et de services. La division en trois états est un lointain écho de l'ancienne "idéologie" "indo-européenne" (cf. Dumézil, Mythe et épopée), suivant laquelle tout groupe humain, désireux de survivre, devait assumer trois tâches essentielles : se défendre, s’attirer les bonnes grâces du Ciel ou éloigner les mauvais esprits, produire de quoi se nourrir, se vêtir, travailler, se loger, se chauffer, etc. Pour cela, les hommes étaient répartis en trois groupes spécialisés, chacun étant chargé d’une de ces tâches.

L’analogie établie entre le tiers état et le tiers monde n’est pas le résultat d’un constat, mais elle est d’essence idéologique. Elle est donc fausse, comme tout ce que produit l’idéologie. Le tiers monde regorge de richesses. Les terres arables fertiles y sont plus étendues que partout ailleurs, l’énergie y abonde, les minerais aussi, de même que "l’espace vital", etc. Même les vallées du Tigre, de l'Euphrate, du Nil, qui comptent, depuis la plus haute antiquité, parmi les terres les plus fertiles qui soient au monde, sont classées dans le tiers monde. Comparée à ce tiers monde réel, la France est démunie, pauvre, comme oubliée de Dieu. Les richesses naturelles y font défaut, sauf peut-être dans les plaines d’Artois et de Beauce ou dans quelques vallées limoneuses. Ailleurs ce sont des terres ingrates que des millions de paysans se sont échinés à amender par un travail de chaque jour ou des marécages qu’ils ont drainés pour les rendre propres à la culture. Les Français qui faisaient partie du tiers état produisaient des richesses, mettaient en valeur leurs biens, entretenaient leur patrimoine, travaillaient, prenaient de la peine. A l’opposé, le tiers monde a beau être riche et nanti, les innombrables richesses dont il dispose ne sont pas exploitées ou sont mal exploitées ou sont réservées à quelques privilégiés ou sont laissées à l’abandon ou sont gaspillées. Il ne s’y produit rien, ou quasiment rien. Si La Fontaine revenait dans ce monde, il conseillerait de "prendre de la peine", comme l’a fait le tiers état en France, et il ajouterait, prenant le parti opposé à ce qu'il dit dans la fable Le Laboureur et ses enfants  : "c’est le fonds qui manque le plus".

Commentaires

Vous me semblez un peu sévère avec Sauvy, cher AJL. Ce brillant polytechnicien n'a pas fait ses premières armes dans les institutions de Vichy, mais comme conseiller de Paul Raynaud, ce qui est tout de même plus respectable : c'est lui qui a préparé l'aménagement de la loi des 40 heures. Il est d'ailleurs resté toute sa vie durant fidèle à la mémoire de Reynaud dont il comparait volontiers la probité et la clairvoyance à celles de Mendès. Surtout, Sauvy est sans doute celui, entre tous, qui serait le plus en accord avec ce que vous écrivez sur la nécessité de prendre de la peine (notamment en remuant la terre), sur quoi je vous suis absolument : son expression "Tiers Monde" est sans doute critiquable mais je ne pense pas qu'elle lui ait servi à exonérer les pays sous-développés de toute responsabilité dans leurs difficultés.

Écrit par : Marcel Meyer | 01 mai 2006

Monsieur, merci de votre mise au point. J'ai eu le tort de ne pas vérifier ma documentation et de faire une confiance aveugle à ma mémoire. Grâce à vous, j'ai corrigé ce que j'ai attribué à tort à ce démographe et statisticien.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 01 mai 2006

Bonjour,

Je ne savais pas où l'écrire, vu que la rubrique "Manuels" ne contient pas de commentaires. Alors je me permets de vous faire la remarque ici vu que le thème est connexe. Vous n'avez qu'à effacer si vous trouvez ça déplacé.

Je découvre et apprécie beaucoup ce que je lis, bravo. J'apprends beaucoup grâce à vous!
Ayant lu l'introductif manuel "parler le bien-pensant", j'avais juste une remarque, sur l'article "Nord/Sud". Il est souvent précisé "hémisphère", c'est plus figuratif. "Les disparités de distributions des richesses entre l'hémisphère Nord et l'hémisphère Sud", ça c'est une puissante phrase bien-pensante, désarmante à souhait et propre à vous serrer le coeur. Je l'ai encore entendu récemment... avec tous les sous-entendus accusateurs qu'elle suggère (ceux-là, je les entendu dans ma tête, biensûr). En entendant ça, on n'a beau être sûr de ne rien avoir à voir avec les sociétés délocalisées qui font travailler les petits enfants et les pauvres du tiers-monde pour presque rien, et qu'on n'achète le moins possible de marques industrielles... on se sent coupable, avec un gros poids sur les épaules et sur le coeur, c'est plus fort que soi. Voilà, c'était ma suggestion. "Hémisphère".

Bonne continuation et encore merci pour la qualité de votre blog.

Écrit par : LaPassagère | 21 mai 2006

Merci. Je vais en tenir compte et consacrer une étude à hémisphère.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 21 mai 2006

Les commentaires sont fermés.