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30 avril 2006

Tiers monde

 

 

 

 

 

La raison d’être de la nouvelle langue française n’est pas seulement d’inculper – pardon : de mettre en examen. Il lui arrive aussi de verser dans l'éloge. Mais qu’elle soit noire ou blanche, enfer ou encens, accusation ou exaltation, elle trompe. Dans les procès, elle abuse du noir; dans les dithyrambes, du blanc. En 1952, dans l’hebdomadaire L’Observateur, n° 118, lequel est devenu un peu plus tard Le Nouvel Observateur, l’économiste Sauvy, qui eut des responsabilités dans l'administration statistique de la France à partir de 1938, fabrique le mot tiers monde pour désigner un monde à qui le capitalisme serait étranger et qui, en dépit de son aversion supposée de l’argent roi, ne serait pas socialiste. Pour ces raisons, ce monde est nommé tiers, c’est-à-dire troisième. Ses dirigeants semblaient ne pas avoir choisi leur parrain parmi les deux parrains qui faisaient la loi à cette époque : Washington ou Moscou. Sauvy est donc l’inventeur de ce tiers monde, dont il fait, le qualifiant de "méprisé", "ignoré", "exploité" et y donnant une volonté, la victime par essence ou la victime éternelle : "Ce Tiers Monde ignoré, exploité, méprisé comme le Tiers-Etat, veut, lui aussi, être quelque chose".

Ce Tiers Monde-là est conforme à ce qu’est, dans les faits, la nouvelle langue française. Les initiales sont écrites en majuscules comme dans Dieu ou Etat ou l’Autre. Il est vrai que les initiales de Tiers-Etat sont aussi en majuscules. Pourtant, tiers monde n’est pas un nom propre, comme l'est le nom propre d'un continent ou d'un ensemble organisé de pays, ni même un concept. En 1952, il n’y avait pas de majuscules à monde communiste, ni à monde libre, les deux mondes par rapport auxquels le tiers monde est défini. Les grands T et M ont pour fonction de sacraliser les réalités que tiers monde désigne. Il est vrai que cette tripartition tient pour beaucoup de la trinité chrétienne, de sorte qu'il est quelque peu aventuré d’y englober des pays ou des peuples qui sont musulmans, bouddhistes ou animistes.

Sauvy a fabriqué tiers monde sur le modèle de tiers état. Dans l’Ancien Régime qui continue sur certains points la féodalité, le tiers état était un des trois ordres ou divisions ou "états" de la France. Le premier état rassemblait ceux qui prient, le deuxième les guerriers, le troisième (ou tiers) les producteurs de biens et de services. La division en trois états est un lointain écho de l'ancienne "idéologie" "indo-européenne" (cf. Dumézil, Mythe et épopée), suivant laquelle tout groupe humain, désireux de survivre, devait assumer trois tâches essentielles : se défendre, s’attirer les bonnes grâces du Ciel ou éloigner les mauvais esprits, produire de quoi se nourrir, se vêtir, travailler, se loger, se chauffer, etc. Pour cela, les hommes étaient répartis en trois groupes spécialisés, chacun étant chargé d’une de ces tâches.

L’analogie établie entre le tiers état et le tiers monde n’est pas le résultat d’un constat, mais elle est d’essence idéologique. Elle est donc fausse, comme tout ce que produit l’idéologie. Le tiers monde regorge de richesses. Les terres arables fertiles y sont plus étendues que partout ailleurs, l’énergie y abonde, les minerais aussi, de même que "l’espace vital", etc. Même les vallées du Tigre, de l'Euphrate, du Nil, qui comptent, depuis la plus haute antiquité, parmi les terres les plus fertiles qui soient au monde, sont classées dans le tiers monde. Comparée à ce tiers monde réel, la France est démunie, pauvre, comme oubliée de Dieu. Les richesses naturelles y font défaut, sauf peut-être dans les plaines d’Artois et de Beauce ou dans quelques vallées limoneuses. Ailleurs ce sont des terres ingrates que des millions de paysans se sont échinés à amender par un travail de chaque jour ou des marécages qu’ils ont drainés pour les rendre propres à la culture. Les Français qui faisaient partie du tiers état produisaient des richesses, mettaient en valeur leurs biens, entretenaient leur patrimoine, travaillaient, prenaient de la peine. A l’opposé, le tiers monde a beau être riche et nanti, les innombrables richesses dont il dispose ne sont pas exploitées ou sont mal exploitées ou sont réservées à quelques privilégiés ou sont laissées à l’abandon ou sont gaspillées. Il ne s’y produit rien, ou quasiment rien. Si La Fontaine revenait dans ce monde, il conseillerait de "prendre de la peine", comme l’a fait le tiers état en France, et il ajouterait, prenant le parti opposé à ce qu'il dit dans la fable Le Laboureur et ses enfants  : "c’est le fonds qui manque le plus".

29 avril 2006

Signes 6

 

 

 

Eloge de la langue de bois ou, dit en langue de bois : encomiologie de la xyloglossie

 

 

 

Je ne laisserai à personne le soin de dire haut et fort que la plus belle langue qui soit au monde, la langue la plus séduisante qui ait jamais été, la langue la plus riche, la plus expressive, la plus poétique, la plus apte à exprimer les grandes idées de l’humanité, n’est pas le grec, ni l’hébreu, ni l’araméen. Ce n’est pas non plus le chinois, ni le latin, ni le bambara, ni le swahili, ni l’arabe, ni l’espéranto, ni la langue des signes, qui n’est pas parlée par les cygnes, ni la langue cryptée ou décryptée, ni la langue des fous, des abeilles ou des baleines. C’est la langue de bois.

La langue de bois embellit les messages divins et elle nourrit le prosélytisme des imbéciles. Elle est le moteur de toutes les grandes causes qui veulent faire, malgré les hommes, le bonheur de l’humanité. La langue de bois est aussi le médium de la vie savante. Elle pousse, elle fleurit, elle s’épanouit dans les universités, fleur sauvage qui, en été, illumine les champs de blé de nos campagnes ou ceux de nos peintres impressionnistes. Elle est le bleuet des congrès, le coquelicot des séminaires, le colchique des colloques. Elle orne les discours savants, elle éclaire des vives couleurs de ses bouquets l’austérité grise du verbe didactique, elle est la rosée qui brille en perles éclatantes sur l’herbe tendre du savoir. La langue de bois met une touche de délire frais dans la sombre forêt des problématiques, postulats et autres axiomatiques.

Qui dira les beautés de la langue de bois ? Quel Homère invoquera cette muse incomprise ? Qui enfin la mettra sur son piédestal où des millions d’hommes l’adoreront, au vu et au su de tous, plutôt que de la reléguer dans le confinement étroit des colloques ? Car, la langue de bois, - il faut le dire fermement, sans avoir peur des mots - est belle et utile, comme les profondes forêts qui couvrent les vieux massifs montagneux des Vosges, du Jura et des Alpes et qui offrent généreusement leurs arbres aux bûcherons et aux promeneurs leur ombrage et leurs jolies nymphettes. L’utilité de la langue de bois est immense, sans bornes, inépuisable, d’autant plus grande qu’elle est niée par les esprits frivoles. Qui clouera un jour au pilori les contempteurs de la langue de bois ? Les beaux esprits, les mondains, les esthètes ignorent la nature de la langue de bois. Ils croient qu’elle est une langue comme les autres qui servirait à communiquer ou transmettre des pensées ; mais ils ne savent pas ce dont elle faite, ni à quoi elle doit réellement servir. Car enfin, qu’est-ce que la langue de bois ? Ces trois mots, quand les pharisiens, les sicaires ou les béotiens les disent, ne sont jamais définis. On dit de la langue de bois qu’elle est la langue des autres ou la langue de l’idéologie totalitaire ou encore qu’elle se répand par psittacisme. Ces définitions sont ou bien incomplètes, ou bien inutilement polémiques, et en conséquence fausses. Elles sont les effets de la haine sordide, injuste et honteuse que les beaux esprits vouent à la langue de bois. Quel héros écrira une thèse savante qui énumèrera les facteurs qui sont à l’origine du mépris de la langue de bois ?

Il faut donc commencer par définir la langue de bois. La langue de bois - risquons un truisme peu élégant, mais révélateur et qui en dit plus que toute définition savante - est DE BOIS. D’un point de vue grammatical, qui, ici, n’est pas secondaire, la préposition de introduit un complément de nom, qui exprime la matière, ce dont est faite cette langue. Elle est DE BOIS. Si l’on se fonde sur cette définition, la seule qui ait une validité, parce qu’elle tient compte de la structure grammaticale, et qui dit de façon univoque l’essence de la langue de bois, la langue de bois a la consistance du bois. Elle est dure, solide, compacte comme le bois. Comme lui, elle a des nœuds et des veines. Elle en a toutes les qualités et quelques défauts, malheureusement. Elle est chaude, lisse au toucher, agréable à caresser, surtout quand elle est bien rabotée et poncée, ou travaillée, comme le bois. Voilà pourquoi elle est nommée d’un terme grec, donc savant, et mieux adapté à son objet : la xyloglossie. Ce baptême entraîne d’autres baptêmes. La xyloglossologie est la science qui étudie la xyloglossie ou langue de bois. Le savant qui étudie la xyloglossie est un xyloglossologue. La xyloglossologie étant une science, le xyloglossologue est un chercheur. L’étude qu’il fait de la langue de bois est scientifique parce qu’il s’évertue à répéter que la xyloglossie est de bois. Il s’abstient de juger la qualité de ce bois. Le contraire de scientifique est prescriptif. Le xyloglossologue ne cherche ni à interdire, ni à recommander l’usage de tel ou tel bois. Il se contente de constater que le bois est du bois. Quand la langue de bois s’embrase dans les concours de foules savantes, alors le xyloglossologue exulte ; il ne cherche pas à éteindre l’incendie qui se propage, comme le ferait un pompier. Il explique, il commente, il glose, il en rajoute, il invente de nouveaux mots de bois, il conceptualise à l’infini, il se fait sylviculteur, il plante de nouvelles espèces, il prépare une énième reforestation, il accroît le domaine de la xyloglossie.

 

 

07:25 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Langue française

28 avril 2006

Communauté

 

 

 

Communauté, communautaire, communautarisme

 

 

Dans les dictionnaires, la définition de communauté, quand ce nom désigne un groupe de personnes, ne soulève pas de difficulté. En 1762, les Académiciens le glosent par "société de plusieurs personnes qui vivent ensemble sous certaines règles" : ainsi les religieux vivent en communauté. Sont cités comme exemples "la communauté de saint Sulpice", "la communauté de sainte Agnès" ou les expressions "être d’une communauté", "établir une communauté", "entrer dans une communauté, c’est-à-dire dans les maisons religieuses ou autres, où l’on vit en communauté". Le mot se dit aussi, précisent les Académiciens, de "certains corps laïques qui ont fait une société pour leurs intérêts communs", comme les procureurs ou les notaires, ou encore du "corps des habitants des villes, bourgs et villages", comme dans les exemples "on a taxé à tant ces communautés" ou "cette communauté est riche, pauvre, etc.". Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française, reprend ces définitions : "groupe plus ou moins étendu, réuni par les mêmes croyances, les mêmes usages, etc.", "autrefois, corps des habitants d’une ville, d’un bourg, d’un village", "autrefois, corporation", "société de personnes vivant ensemble et soumises à une règle commune", comme dans une communauté religieuse, auxquelles il ajoute le sens de "généralité des citoyens, le peuple, l’État" qui apparaît dans l’expression moderne de communauté nationale. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) avalisent ces définitions. Une communauté, c’est, quand le mot est entendu dans un sens général, "l’ensemble de personnes vivant en collectivité ou formant une association d'ordre politique, économique ou culturel" et, dans un sens particulier, "un groupe de religieux, de religieuses vivant dans un cloître ou un couvent et partageant le même mode de vie et le même idéal codifiés dans une règle" ou "l’ensemble des habitants d’un même État" ou "l’ensemble humain dont les membres utilisent un même idiome". Le Trésor de la Langue française ne relève pas le nom si courant de nos jours de communautarisme, mais seulement communitarisme qui a le sens de "système de vie en communauté", comme chez Romain Rolland : "il n’est rien de plus profond que cette souffrance de la solitude morale, violée par le communitarisme généreux et grossier d’aujourd’hui" (Jean-Christophe, 1908).


Essayons de comprendre sur quoi est fondée aujourd’hui la critique des communautés et du communautarisme. Comme les dictionnaires anciens l’attestent, l’Ancien Régime était fait de communautés, les principales étant les paroisses et les corporations. A leur naissance, les hommes avaient pour horizon leur communauté, réputée chaleureuse, protectrice, conviviale. La Déclaration des droits de l’homme, l’invention de la nation comme corps politique rassemblant les citoyens (des individus, non des groupes), la fin des corporations et l’affaiblissement des paroisses ont défait les antiques organisations communautaires. Quand, en 1791, les députés ont décidé, en dépit de la coutume, de reconnaître aux Juifs le statut de citoyens, ils ont déclaré : "tout aux Juifs comme individus, rien aux Juifs comme nation".

De fait, pendant deux siècles, le mot communauté a été banni du vocabulaire politique et, en conséquence, des lois, à une exception près. Dans la loi qui a fondé l’Etat français du 10 juillet 1940 au 25 août 1944, l’article 5 stipule que "l’Etat reconnaît les droits des communautés spirituelles, familiales, professionnelles et territoriales au sein desquelles l’homme prend le sens de sa responsabilité sociale et trouve appui pour la défense de ses libertés". Sous l’égide hitlérienne, les partisans de la collaboration ont tenté de ressusciter les vieilles communautés. Mounier, le fondateur de la revue Esprit, écrit : "En des jours où l’esprit d’équipe et le sens de la communauté étaient à l’ordre du jour, nous avions le sentiment d’en donner l’exemple (...) ; nous formions une véritable équipe, et mêlés à nos camarades de la jeunesse française, nous avons répondu à la voix du Maréchal". Un récit résume cette entreprise : c’est Une adolescence au temps du Maréchal de François Augiéras. Celui-ci, écrivain de talent oublié, disciple de Gide, raconte que les années d’occupation, noires pour la plupart des Français, ont été, pour lui, dans la zone libre, des années roses, grâce à ces communautés de "jeunes" que les autorités de l’Etat français ont établies alors. Acteur dans une troupe itinérante chargée d’illustrer dans les villages les mots d’ordre de la collaboration, il résume ainsi son expérience : "En sorte qu’on se retrouve au bon air, vivant en petite communauté ; cela tourne au phalanstère où l’on a le loisir (...) de bavarder longuement, de s’estimer, de se connaître ; cette façon-là de vivre me semble la meilleure". Quand ce livre a été publié, quelques lecteurs lucides ont compris que la communion avec la nature, la libre expression corporelle, le théâtre de propagande chers aux pétainistes préfiguraient les événements de mai 1968.

En 1944, les communautés semblaient avoir été jetées dans les "poubelles de l’histoire", comme disent les marxistes. Les socialistes les ont ressuscitées. Dans sa loi publiée le 14 juillet 1989, pour célébrer à sa manière le bicentenaire de la prise de la Bastille, Jospin a été le premier homme politique depuis Pétain à utiliser dans un texte de loi, hors du contexte de l’Europe en construction ou du démantèlement dans les années 1950 de l’Empire colonial (CECA, communauté européenne), le mot communauté, et même les deux mots, chers aux partisans de la Révolution nationale, d’équipe et de communauté. L’école n’est plus une institution, mais une communauté dite scolaire ou éducative. Les maîtres en sont membres de fait et mal gré qu’ils en aient. Ils sont appelés à s’y fondre pour former l’équipe pédagogique. Les savoirs s’effacent au profit des consignes et des règlements communautaires. Mitterrand, écrivant en décembre 1942 dans un journal de la collaboration, admirait, quarante ans avant le 10 mai 1981, la force tranquille du national socialisme et il en profitait pour accuser la République d’avoir causé les malheurs qui se sont abattus pendant 150 ans sur la France. Devenu président, il s’est adressé en 1991 dans un discours célèbre, au moment de la guerre contre l’Irak, non à des citoyens, mais à des communautés définies par le sang ou la religion, les implorant de ne pas se faire la guerre sur le sol de France.

Le regain communautaire n’est pas seulement le fait des pétainistes ou des anciens pétainistes. Il est dû aussi à l’expansion de l’islam. L’organisation politique et sociale de l’islam est la oumma ou communauté que forment les croyants et dont sont exclus les infidèles, juifs, chrétiens, mécréants dits dhimmis. Les musulmans revendiquent de former des communautés hors la loi commune et régies par des lois sur lesquelles les hommes n’ont pas à se prononcer. Après les pétainistes et les socialistes, ce sont aujourd’hui l’islam et les musulmans qui sont le fer de lance de la revendication communautaire.

Aucun dictionnaire n’expose ces faits qui expliquent, mieux que ne le font des définitions, ce que sont les communautés et pourquoi celles-ci sont étrangères aux principes politiques qui fondent la France moderne.

 

 

27 avril 2006

L'Autre

 

 

 

L’Autre, avec un A majuscule

 

 

Au XIXe siècle, quand le pronom l’autre était écrit l’Autre, avec un A majuscule, il désignait Satan. Ainsi dans Mosaïque de Mérimée : "Il prononça hardiment la formule bien connue : Si tu es de Dieu, parle ; si tu es de l’Autre, laisse-nous en paix". Pendant les années de la Restauration (en fait, la tentative avortée de restaurer l’Ancien Régime), l’Autre, avec un A majuscule, était le nom méprisant qui était donné à Napoléon par les partisans du seul souverain légitime, selon eux, qu’était Louis XVIII : "M. de Saint-Robert était, du temps de l’Autre, officier supérieur". Dans le Trésor de la Langue française, cet emploi de l’Autre avec un A majuscule est qualifié de vieux. Il serait sorti de l’usage. En fait, il n’en est rien.

Dans la nouvelle langue française, l’Autre a été ressuscité, non pas dans le sens négatif de Satan, mais dans un sens positif et élogieux, comme si désormais ce pronom référait à une entité, non pas sacrée, mais sacralisée et comme si le jugement que ce mot énonce, sans que nous en ayons toujours conscience, avait été retourné de négatif ou méprisant en positif ou élogieux.

Ces emplois s’observent aujourd’hui dans les ouvrages d’anthropologie ou de didactique interculturelle ou de critique, dans les media, dans les ouvrages qui enjoignent à leurs lecteurs à se métisser ou à devenir des Autres. Le point de vue est celui de la morale, comme dans le cas d’autrui, mais ce qui est nouveau, c’est le contenu de la morale. L’anthropologue Robert Jaulin, qui a inventé il y a plus d’un demi siècle, le concept de génocide culturel ou ethnocide, qu’il fait porter, en tant que crime contre l’humanité, au débit du seul Occident colonial, n’écrit pas autrui ou l’autre pour désigner celui ou ceux qui ne lui ressemblent pas, les Sara du Sud du Tchad par exemple, mais l’Autre avec un A majuscule. "(En 1954), je pénétrai chez l’Autre dans la foulée de possession du monde d’où je venais, et j’avais été reçu comme tel, on ne m’avait pas invité – du moins, au départ, était-ce ainsi" (La Mort Sara, Plon). De fait, ce mot n’est plus un pronom indéfini, ce qu’il est normalement en français, mais un nom propre. Celui qui n’est pas soi ne relève plus tout à fait de la même humanité que soi, mais d’une humanité différente et sans doute supérieure. Dans le Sud du Tchad, chez les Sara, en 1954, Robert Jaulin découvre ce qu’est une culture au quotidien : "Je voyais que la qualité de vivre est une fin, que cette fin n’est pas une invention individuelle, mais le fruit d’un ordre collectif, la donnée d’une alliance avec le monde". La culture Sara n’a rien en commun avec quelque autre culture que ce soit. Pour en saisir l’altérité, Jaulin décide de participer effectivement, non en observateur, mais en "acteur", à cet "ordre collectif" : il se fait initier. Fatigué d’une civilisation qu’il méprise et qu’il juge impérialiste, il fait du "je est un autre" de Rimbaud le fondement d’une anthropologie nouvelle. Intégrant la communauté Sara, il se contente d’y être un élément parmi d’autres, s’agrégeant à un tout, comme un grain de sable à un tas. Le seul moyen pour comprendre l’Autre dans sa vérité phénoménologique est de participer à "l’ordre collectif" dans lequel l’Autre est immergé.

Ainsi défini, l’Autre prend un A majuscule, comme un concept ou une entité sacralisée, Etat ou Dieu, ce qu’il semble être aujourd’hui dans la langue française. La sacralisation de l’Autre n’est pas sans conséquence sur le moi. Le moi n’est plus vécu comme un bien : il est le mal, sinon le Mal en personne, du moins l’un de ses avatars. Ou il s’efface, n’étant rien, ou il s’abaisse et s’humilie devant la majesté de l’Autre. Quoi qu’il en soit, il est l’objet d’un procès, dans les deux sens de ce terme, juridique (devant les tribunaux) et phénoménal (c’est un processus), dont le but est d’en obtenir la dévalorisation ou la destitution. "Assurément, j’avais de la difficulté à être blanc – et cela ne m’a guère passé (…) La froideur de ce métier (de la "science" et "ailleurs" !…) allait peut-être avec une difficulté à être "blanc" - non de peau, mais de civilisation" (La Mort Sara).

Sacralisé, l’Autre n’est pas nécessairement un être humain. Jaulin énumère les "figures" de l’Autre : ce sont aussi des choses ou des réalités tangibles, telles que la matière, l’espace, les lieux, la vie : "Si la science participe essentiellement de l’appropriation de l’Autre – qu’il soit, cet Autre, matière, espace, lieu, vie…, que cette appropriation soit d’abord de définition, "théologique", ou bien une mainmise – elle ne peut simplement de grossir de "cadavres", elle rencontre aussi effectivement cet Autre, et par là, elle va au-delà de la civilisation qui la génère ; et cette civilisation (blanche) s’éloignera ainsi de son projet majeur, l’anthropophagie généralisée" (La Mort Sara).

Les anthropologues ne sont pas les seuls savants à écrire l’Autre. Des psychanalystes aussi y mettent une majuscule pour en faire un concept au même titre que le Bien, le Mal, l’Idée, le Désir. Ce que désigne l’Autre, ce n’est pas un être humain, mais le "lieu de la Parole", là "où la métonymie introduit le manque-à-être comme signifiant du Désir". Chez les anthropologues, la sacralisation de l’Autre entraîne l’effacement du moi et l’abaissement de la civilisation dans laquelle le moi a été modelé. Dans la version lacanienne de la psychanalyse, c’est le sujet qui est déconstruit. Ce n’est pas le moi ou le sujet qui parle, mais un ça ou le ça. Le sujet croit être l’auteur de ce qu’il énonce ; en fait, c’est le Désir masqué qui parle en lui. L’Autre n’est plus qu’une chose, plus exactement un espace ou un "lieu", celui de "l’Inconscient" : "L’Autre est le lieu de la Parole".

Pendant des siècles, celui qui n’était pas soi était nommé autrui. Ainsi l’impératif catégorique de la morale universelle intime "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Autrui, qui est ou qui devrait être la fin de nos actions, et non le moyen de parvenir à nos buts, s’efface. Il était le prochain. Désormais, il a cédé sa place à l’Autre, à celui qui est irréductiblement différent et qui n’a plus rien en commun avec le moi. Ce que dit cette substitution de l’Autre à autrui, c’est la fin de toute morale universelle. L’humanité a cessé d’exister comme horizon de la morale.

 

24 avril 2006

Autrui

 

 

 

 

 

Longtemps en français, pour désigner celui qui n’est pas soi et que l’on nomme aujourd’hui parfois l’autre ou les autres, on a dit autrui. En 1762, les membres de l’Académie française, après avoir noté que ce mot "n’a point de pluriel", y donnent le sens de "les autres personnes". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue Française, en définissant autrui, fait de ce pronom indéfini un équivalent de prochain : "les autres, le prochain", écrit-il. Autrui est ce semblable, cet homme, cet autre dont celui qui parle se sent proche. Littré illustre la synonymie entre "autrui" et "le prochain" par des phrases de son cru qui attestent que, dans la langue française, autrui est un terme de morale : "Remarquer les défauts d’autrui, exiger la probité chez autrui, la rigueur envers autrui, souffrir des maux d’autrui". L’impératif catégorique, qui fonde la morale universelle (ou prétendument universelle, objecteraient les anthropologues), valable pour tous les hommes, où qu’ils vivent, quelque religion qu’ils confessent, a pour mot essentiel le pronom autrui : "Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Dans "L’appareil formel de l’énonciation" (in Problèmes de Linguistique générale, 1974), Benveniste établit que tout acte de parole ou énonciation suppose et pose l’existence d’autrui. En effet, dès qu’un sujet énonce, il dit je, et disant je, il pose en face de lui un tu, lequel, à son tour, devient je. Enoncer, c’est faire exister l’autre dans le tu auquel le je est indissolublement lié. Autrui existe dès le premier mot proféré : il est celui que le je fait exister.

Le pronom autrui paraît désuet de nos jours, à l’instar de la morale et de l’universel humain auxquels il est lié. Certes, dans Le Trésor de la Langue française, il est défini de façon objective. Il a le sens qui a toujours été le sien. C’est "un autre, les autres". Pourtant, une faille apparaît dans les exemples qui sont cités pour illustrer ce sens, par exemple chez Sartre, pour qui "l’enfer, c’est les autres", comme si le souci d’autrui (ou des autres) était devenu la source du mal (l’enfer). Dans Les Contemplations, Hugo écrit : "Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous", ou encore : "Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi !". Un siècle plus tard, dans L’Etre et le Néant (1943), Sartre défend la thèse opposée : "Autrui, c’est l’autre, c’est-à-dire le moi qui n’est pas moi", ou encore : "Ma liberté, en quelque sorte, récupère ses propres limites car je ne puis me saisir comme limité par autrui qu’en tant qu’autrui existe pour moi". L’autre n’est plus le prochain, mais le lointain, celui qui s’est éloigné de soi et qui peut-être n'existe plus pour le sujet autonome. Il est une entrave à la volonté forte du moi d’exister de façon autonome et par lui-même, comme étant à lui-même sa seule raison d’être. En 1949, un grammairien, après avoir noté que "les rapports entre l’individu et le monde sont parmi les principales préoccupations de Jean-Paul Sartre", écrit : "aussi n’est-il point surprenant de le voir élargir et rajeunir la syntaxe du pronom autrui, alternative concise et maniable de les autres – le troisième terme de la série synonymique, le prochain, lui étant interdit pour des raisons idéologiques" (revue Le Français Moderne). Chez Sartre, il n’y a plus de prochain, soit que le prochain n’ait plus de rôle à jouer dans la morale, soit qu’il ait disparu : autrui se ramène aux autres et aux seuls autres.

La vieille équivalence entre le prochain et autrui s’efface peu à peu, comme si nous n’avions plus de semblables, mais seulement des "différents", ou comme si l’humanité peu à peu se retirait de l’altérité, devenue le seul horizon de la morale. L’autre n’est plus le prochain, il est étranger au moi, il n’a rien en commun avec le moi. Dans la définition du pronom autrui, les auteurs du Trésor de la Langue française ont ajouté le commentaire qui suit : "Ensemble des hommes par opposition au moi du locuteur et en exclusion de ce moi". Les mots par opposition à et en exclusion de disent fermement, plus clairement que les commentaires, qu’un fossé s’est creusé entre celui qui dit je et les "autres", comme si, de fait, l’humanité se ramenait au seul je qui énonce et que ce je n’avait plus en face de lui que des différents.

Cette note sera complétée par une note sur l’Autre avec un A majuscule.

 

23 avril 2006

Lumière des livres 8

 

 

 

Hommage à George Steiner 

 

 

Dans son testament intellectuel intitulé Errata, George Steiner (né à Paris en 1929) se plaint que son œuvre n’ait pas obtenu la reconnaissance que l’ampleur de sa pensée et le foisonnement des thèmes qu’il y développe pouvaient légitimement lui laisser espérer : "(...) Après Babel (...) a été pillé et exploité par ceux-là mêmes qui l'ont passé sous silence ainsi que par les mêmes revues et centres universitaires "d'études de la traduction", qu'il a aidé à lancer" ; ou encore : "par un ironique paradoxe, l'appropriation, l'exploitation de mes écrits et de mon enseignement par d'autres, la non-reconnaissance flagrante de ceux qui se sont offusqués de sa visibilité publique et de sa diversité sont peut-être sa véritable récompense". Steiner avance quelques raisons pour expliquer cette non reconnaissance. Il se qualifie lui-même, non sans ironie, de polymathe, mot grec qui signifie "qui sait beaucoup de choses". Le terme est péjoratif, alors que encyclopédiste, dont le sens est proche, même s’il ne signifie pas tout à fait la même chose, aurait été moins méprisant. "Il n'est plus légitime qu'un seul et même individu, quel qu’il soit, publie sur la littérature grecque antique et sur les échecs, sur la philosophie et le roman russe, sur la linguistique et l'esthétique ; et peut-être n’est-il plus recommandable de tenir une chaire à l'université tout en écrivant des fictions et en donnant plus de cent cinquante recensions et essais au New Yorker où, fin 1966, on m'a demandé de combler le vide laissé par Edmund Wilson (...)". Cette explication par le savoir sans limite serait recevable, si, appliquée à d’autres critiques ou penseurs, elle rendait compte du même effet. Roland Barthes a été polymathe (autant, sinon plus, que Steiner), puisqu’il a excellé dans le journalisme culturel, l’essai, la critique théâtrale, l’analyse des signes, la sémiologie, la rhétorique, la pensée critique, la mythologie, la critique littéraire, l’analyse des images, la réflexion sur la photo, l’autobiographie (Barthes par lui-même), le centon (Fragments d’un discours amoureux), la théorie littéraire, etc. Or, cela n’a pas empêché que, de son vivant, son œuvre soit rapidement et assez universellement reconnue.

 

1. La vulgate

Si l’œuvre de Steiner n’est pas lue, c’est que les enjeux qu’elle recèle dérangent. En effet, Steiner soumet à un examen minutieux les thèses qui forment depuis trente ans la vulgate théorique de nos facultés des lettres. De fait, il sape le socle épistémologique  sur lequel s’est édifié le corps de doctrine qui offre aux chercheurs en lettres, sciences humaines, sciences sociales des propositions communes, reçues partout et admises par tous, quelque chose comme une pensée dominante. "Je me suis trouvé isolé du tournant théorique actuellement dominant. Les jeux qui se jouent dans la déconstruction, le postmodernisme ou cette manière d'imposer à l'étude de l'histoire et de la société des modèles méta-mathématiques - les mathématiques étant souvent d'une prétentieuse naïveté - conditionnent largement le climat des recherches universitaires et critiques" (Errata). Cette vulgate repose sur des postulats. J’en retiendrai cinq, qui procèdent de pensées diverses mais qui convergent pour construire le même socle épistémologique. C’est d’abord le formalisme qui définit les méthodes, que ce soit les méthodes mises au point par le structuralisme, la sémiotique ou la poétique (d’où le succès inattendu des pensées formelles de l’Antiquité, celles d’Aristote dans la Poétique et la Rhétorique ou du Moyen Age, celles de la scolastique) et que l’on projette a priori dans les œuvres, dont on préjuge qu’elles sont de pures formes, qu’elles sont immanentes (seul le jeu des éléments qui les composent signifie quelque chose) ou de pur langage et dans lesquelles la forme précède le sens et prime sur le sens. C’est aussi la théorie qui entre pour une large part dans la formation des chercheurs et des professeurs, parce qu’elle est supposée aussi précéder, chez les artistes, le moment de la création et modeler ainsi la création. La théorie est première en tout. C’est encore la fin des humanités - de ce qui les rend possibles : l’étude suivie et régulière des langues anciennes - et de l’humanisme que postulent les humanités et qui fait que chaque lettré, comme Montaigne, a conscience de porter en lui, parce qu’ils est homme, l’humaine condition. C’est aussi le soupçon (nous vivons, selon Nathalie Sarraute, dans "l’ère du soupçon") qui frappe tous les discours (sauf ceux des théoriciens formalistes), de sorte que le travail critique revient à découvrir dans les textes, appelés désormais discours, des impensés, c’est-à-dire des propositions, toujours latentes, rarement formulées par ceux à qui elles sont attribuées, isolées de leur contexte verbal, sorties de leur époque et dont on peut ainsi prétendre qu’elles contiennent des intentions malveillantes, qu’elles diffusent des pensées mauvaises, que l’on disqualifie en les étiquetant fascistes (celles de Péguy par exemple), fascisantes, racistes, ethno ou occidentalocentristes, annonciatrices des génocides ou incitatrices au génocide, etc., qu’elles sont fondées sur des préjugés contraires à ce que recommande l’éthique d’aujourd’hui, supposée supérieure (sans examen) à la morale d’antan. Autrement dit, on étend l’épistémologie à des domaines - littératures, arts, pensée sociale, etc. - dans lesquels l’épistémologie n’a pas en apparence de validité, puisqu’elle est, par définition, analyse critique des concepts des sciences (exactes). La déconstruction procède presque totalement de ce soupçon généralisé et le réalise aussi. C’est enfin la valorisation excessive des avant-gardes, surtout si ces avant-gardes ont été prolixes et ont laissé des textes théoriques longs, fumeux et bavards (dérisoires aussi si on les compare aux oeuvres que ces théories ont produites : ainsi Paradis de Sollers), des esthétiques modernes (même si elles se qualifient de post-modernes), des ruptures assimilées indûment aux révolutions sociales ou politiques ou à de simples coups d’état de soudards incultes baptisés révolutions, ruptures que l’on croit déceler dans l’histoire de l’art et qui, la plupart du temps, n’existent que dans l’imagination des critiques. Bref, on est à la fois athée en tout - d’un athéisme intégral ou d’un intégrisme athée, qui, parti de la négation de Dieu, rejette toute transcendance, toute valeur, toute présence d’un auteur, un homme comme chacun de nous, dans les œuvres d’art, et fait de l’immanence l’horizon indépassable de toute activité critique en matière d’art, de littérature, de pensée -, et progressiste. Il est vrai qu’il est plus payant, si l’on veut faire carrière dans la culture ou dans l’Université, de se déclarer bruyamment favorable aux ruptures que de se contenter d’étudier avec humilité les continuités que produit la transmission. Tel est, sans caricature, le corps de doctrine qui fonde les études littéraires, auquel Steiner a l’audace de ne pas accorder de crédit et qu’il critique, au nom des grandes valeurs (lutte contre le racisme, mémoire des génocides, hommage aux victimes de la Shoah, etc.) dans lesquelles se drapent les théoriciens modernes. Comme Jésus au Temple, il renverse les étals des marchands d’illusions, ce que les pharisiens des avant-gardes et du soupçon ne lui pardonnent pas. Voici, pour illustrer à quel point la pensée de Steiner s’est éloignée du socle "moderne" rappelé ci-dessus, l’énoncé d’un programme critique qui rompt avec tout ce que nous pratiquons depuis trente ou quarante ans. "Là où nous lisons vraiment, là où l’expérience doit être celle du sens, nous faisons comme si le texte (le morceau de musique, l’oeuvre d’art) incarnait (la notion a ses fondements dans le sacré) une présence réelle d'un être signifiant. Cette présence réelle, comme dans une icône, comme dans la métaphore réalisée du pain et du vin consacrés, est finalement irréductible à toute articulation formelle, à toute déconstruction analytique et toute paraphrase" (Le Sens du sens, 1988).

 

2. Défense et illustration de l’humanisme.

A la différence des penseurs dont notre époque a fait entrer l’effigie au panthéon des gloires universelles, Steiner prend le parti de l’humanisme, qu’il oppose au formalisme dominant. Pour l’humanisme, le langage est un "acte humain" et non un jeu de formes immanentes, et lire, c’est donner à cet acte humain une réponse d’homme (et non de machine désirante ou autre) au lieu de le réduire à une simple algèbre de relations. "En conclusion, un signal d’alerte : le concept de l’écriture, la nouvelle "poétique absolue" de nos fougueux grammairiens, sont un outil passionnant... Lisons nos textes, avec une nouvelle perspicacité, avec une notion forte et formelle de leur caractère sémiologique - je le veux bien. Mais le mot est avant toute chose un acte humain, et toute lecture est la réponse d’un homme" (Langage et silence, 1967). Malgré les oukases des Bourdieu et autres sociologues, qui font de l’humanisme le fondement de l’idéologie bourgeoise à l’agonie ou défunte et le facteur essentiel de l’aliénation culturelle dont sont (ou seraient) victimes les classes sociales dominées, malgré les délires de Foucault qui proclame pour s’en réjouir la "mort de l’homme", malgré les consignes des pédagogues, idéologues et didacticiens qui ont chassé les humanités de l’école et de notre horizon culturel, malgré les diktats des déconstructeurs qui accusent l’humanisme de complicité avec la barbarie nationale socialiste et fasciste, Steiner se veut, se dit, se déclare humaniste. Pourquoi ? D’abord parce qu’il est juif et que, humaniste, il reste fidèle au génie de l’humanisme centre européen que lui a inculqué son père et que les Juifs émancipés d’Europe centrale ont assumé avec plus de passion que n’importe qui, avant de disparaître dans la tragédie de la Shoah. Cet humanisme se définit par une vénération des grands textes de la culture occidentale, que Steiner pose comme des substituts de la transcendance religieuse (ils forment un "Talmud profane") et il suppose une humilité confiante des lecteurs vis-à-vis de ces textes. Aux lecteurs de s’en nourrir, de se les approprier, de les incorporer, de les apprendre par cœur, de les réciter à haute voix, etc. "Aucun nouveau livre ne m’était autorisé avant que je n’eusse soumis à son examen (celui de son père) un précis de celui que je venais de lire. Si je n’avais point compris tel ou tel passage (...), je devais lui en faire la lecture à haute voix. Souvent la voix éclaire un texte. Si le malentendu persistait, je devais copier de ma main le fragment en question (...) Sciemment ou non, l’ironiste sceptique (son père) avait arrangé pour son fils un Talmud profane" ; ou : "Eduqué dans une révérence hypertrophiée des classiques, dans ce quasi-culte des "titans" de la pensée, de la musique, de la littérature et des arts si caractéristique du judaïsme émancipé de l'Europe centrale, je me suis senti voué au canonique, au confirmé, à "l'immortel" (Errata).

 

3. Penser Auschwitz

Steiner se propose dans son oeuvre, entre autres objectifs, de penser Auschwitz. En soi, cela n’a rien d’exceptionnel dans la pensée européenne contemporaine. Dans son Histoire de la philosophie au XXe siècle (Le Seuil), Christian Delacampagne consacre un chapitre entier à ces philosophes (dont Adorno et les membres de l’école de Francfort), qui ont mis au cœur de leur réflexion le génocide dont les Juifs ont été les victimes de 1942 à 1945 en Allemagne et dans les territoires qui étaient placés sous le contrôle des Allemands. Ce génocide a été pensé avec rigueur, organisé industriellement, mis en œuvre avec des moyens tout scientifiques, bref il a été conforme dans ses formes et ses processus à ce qu’est la Raison en Occident depuis Platon. Autrement dit, penser Auschwitz revient à faire porter à la Raison, à la Pensée, à la Culture, au Logos, la responsabilité de la Shoah. Steiner, qui est "un survivant", se démarque de cette pensée critique. Humaniste, il reste fidèle à la positivité de la culture occidentale et du judaïsme émancipé. Il n’accuse pas les Lumières, la Raison, la Pensée, le Logos, d’avoir suscité la tragédie du siècle, même s’il s’interroge en 1967 dans Langage et Silence sur "les rapports (...) entre les attitudes mentales, les habitudes psychologiques de la haute culture et les tentations d’une barbarie inhumaine". Pourquoi ? Steiner constate la concomitance de l’élimination des Juifs (et autres barbaries) et de la disparition de l’humanisme. De fait, il pense en même temps, et cela dès son premier essai, Langage et Silence, ces deux tragiques événements, l’un touchant les hommes, l’autre la culture, à savoir "les massacres de millions de juifs" et "la destruction, sous l’égide du nazisme et du stalinisme, du génie de l’humanisme centre européen". Dans Errata, il revient sur le lien entre les deux événements : "Je devais apprendre à lire, à assimiler texte et commentaire dans l’espoir, si hasardeux fût-il, que je pourrais un jour ajouter à ce commentaire, à la survie du texte, un nouvel aperçu de lumière. Aussi mon enfance devint-elle une fête exigeante (…) Trop souvent, mon activité d'écrivain et d'enseignant, de critique et d'homme d'étude, a été, sciemment ou non, un in memoriam, un travail de conservation de la mémoire. Mais pouvait-il en aller autrement après la Shoah ?" Les mots ou les expressions "survie du texte, in memoriam , conservation de la mémoire, après la Shoah", redisent le lien que Steiner établit entre le génocide dont les Juifs ont été les victimes et les menaces qui pèsent sur la culture, la pensée et les arts, ainsi que le parallèle, qui n’est pas de simple rhétorique, entre le travail de mémoire qui consiste en fin de compte à faire échapper au silence et à l’oubli des crimes abominables et la volonté de conserver la mémoire des titans de la culture. Que l’humanisme européen sombre dans un silence définitif est aussi tragique que l’organisation des camps de la mort. Ce lien n’est pas simplement de cause à effet : les Juifs ayant disparu d’Europe centrale, soit qu’ils aient été assassinés, soit qu’ils se soient réfugiés aux Etats-Unis, comme l’ont fait les parents de Steiner en 1940, l’humanisme qu’ils assumaient (avec d’autres) a disparu en partie ou en totalité avec eux. Ce qui lie les deux événements peut être résumé ainsi : lire les grands textes comme s’ils étaient de pures formes, les analyser comme s’ils étaient de simples discours ne disant rien du monde, bref les maltraiter, c’est appliquer aux textes ce que les bourreaux des camps de concentration, qu’ils aient été nationaux socialistes ou autres, ont fait subir aux malheureux internés : "Mais il est (dans les méthodes nouvelles) cette même menace d’abstraction, d’un humanisme formel, qui rendit la philologie germanique et classique si complice de la catastrophe européenne" (Langage et silence). Le cœur de la pensée de Steiner est le lien qu’il perçoit entre le formalisme et la catastrophe européenne.

 

4. Les limites du langage.

De Langage et Silence (1967) à Errata (1997), la pensée de Steiner s’est retournée, comme l’illustre la façon dont il pense la question des limites du langage. Le point de départ de sa réflexion est le postulat suivant lequel le langage, dont le pouvoir est, croyait-on, illimité (croyance que l’on peut résumer ainsi : il suffit de dire les choses pour que les choses soient), est moins puissant qu’on ne le croit, que sa puissance est bornée, qu’il existe des choses, des états de conscience, des réalités, des tropismes, etc., que le langage ne peut pas exprimer. Or, vingt ans plus tard, dans Réelles Présences, c’est la thèse opposée qu’expose Steiner. Le langage n’a pas de limites, puisque "l’on peut dire (...) n’importe quoi sur n’importe quoi". Certes, le terme limites n’a pas tout à fait le même sens dans les deux textes. Dans Langage et Silence, les limites sont des frontières qu’il est difficile ou même impossible de dépasser, le langage se définissant par son impuissance à dire. En revanche, dans Réelles Présences, il se définit par sa trop grande puissance. Il n’est plus une source qui tarit lentement, c’est un fleuve en crue que rien ne peut plus arrêter. Sans limites, le langage engage l’Occident dans la voie du nihilisme : "L’absence de limites des potentialités discursives a son côté négatif. Le fait que la quantité de propositions et d’affirmations est infinie implique une logique du néant et du nihilisme" (Réelles présences, 1991). En 1991, Steiner rejette les thèses qu’il faisait siennes en partie en 1967. Entre ces deux dates, la déconstruction a connu un succès massif, aussi bien dans les disciplines littéraires qu’en philosophie (Derrida) et en sociologie des sciences (le relativisme absolu). Notre époque déconstruit à tout va ou à qui mieux mieux, se laissant porter par une vague de fond que Steiner nomme tantôt post-structuralisme, tantôt esthétique post-moderne, tantôt a-sémantique, et qui ouvre une ère nouvelle de l’histoire de l’humanité, celle de l’épilogue, terme que Steiner entend dans le sens originel des deux éléments grecs qui le composent, à savoir "ce qui suit le Logos" ou "l'après logos", et qui met fin à vingt-cinq siècles de culture. Autrement dit, le Logos, naguère puissant et capable de tout dire du cosmos, a perdu la totalité de ses anciens pouvoirs.

Pour comprendre les raisons de ce retournement, il faut se reporter à un des articles les plus anciens que Steiner ait écrits, "la retraite du mot", recueilli dans Langage et Silence. La métaphore de la retraite a un sens différent de celle des limites, bien que l’une et l’autre disent l’impuissance ou la faillite du langage. Les limites postulent un au-delà que le langage ne peut pas exprimer, alors que la retraite (la retraite du mot est analogue à celle d’une armée en déroute) suppose une défaite. Le langage, selon Steiner qui prend soin de dater le phénomène - il commence au XVIIe siècle et connaît son apogée au XXe siècle -, s’est retiré du réel et a perdu le pouvoir de dire le monde, les langages formels des mathématiques, de la logique, de la chimie et des sciences, le faisant à sa place : "Des zones étendues de la connaissance et de la praxis appartiennent maintenant à des langages non verbaux tels que les mathématiques, la logique symboliste et les formules de relations chimiques et électroniques". Or, cette thèse, à savoir la puissance des langages formels non verbaux qui ont peu à peu éliminé le langage verbal dans la compréhension du monde, converge, dans quelques-uns de ses postulats, avec celle qu’exprime Derrida dans De la grammatologie (Minuit, 1967) et qui fonde la déconstruction. Steiner prend conscience que son humanisme, son moi, l’identité de son père à qui il voue une admiration sans bornes, et l’humanisme des Juifs émancipés d’Europe centrale, ne sont pas compatibles avec la mise en accusation de la culture, de la pensée, du logos qu’implique la déconstruction. Si Steiner avait continué dans cette voie inquisitrice, il se serait nié. D’ailleurs, le procès intenté à la culture contredit la thèse de la retraite du mot. On ne peut pas dénoncer la responsabilité de la culture dans la catastrophe du siècle et déplorer qu’elle connaisse une terrible déroute depuis trois siècles : "le domaine (du langage) est plus étroit. Il n’articule ni ne relie plus tous les principaux genres d’action, de pensée, de sensibilité" (Langage et silence). Comment une faculté ou un moyen d’expression qui ne construit plus ou ne fonde plus (tel semble être le sens du verbe articuler) les "principaux genres d’action, de pensée, de sensibilité" pourrait-elle être rendue responsable de la mort de millions d’hommes et de la disparition de l’humanisme ? En réalité, le symbolisme logique, que Steiner présente comme un des facteurs de la déroute du mot, n’est pas du langage. Il forme une écriture idéographique, que les logiciens allemands du XIXe siècle nomment Begriffschrift ou "écriture du concept", laquelle ne concurrence pas le langage, mais l’écriture alphabétique, dont chacun, depuis des siècles, s’accorde à relever les notoires insuffisances dans la représentation des langues, mais aussi des nombres, des opérations que l’on peut faire sur les nombres, des concepts. C’est la possibilité d’une écriture formelle et symbolique qui est à l’origine de la déconstruction, telle que Derrida la formule dans De la grammatologie, où celui-ci critique dans un premier temps les sciences du langage, incapables de comprendre la nature véritable de l’écriture, réduite au statut de simple signifiant de signifiant, avant de déconstruire la métaphysique occidentale, puisque Derrida repère dans l’œuvre de Platon, Rousseau et Lévi-Strauss les mêmes préjugés scriptophobes que chez Saussure ou Bloomfield. "La retraite du mot, auquel j'ai travaillé à la fin des années cinquante, décèle in nuce la rupture naissante du contrat entre le mot et le monde, entre les marqueurs sémantiques et le sens, qui est devenue la thèse de la déconstruction et du postmodernisme" (Errata). La retraite du mot aurait pu faire de Steiner un émule ou un disciple de Derrida. Certes, la thèse date de la fin des années cinquante et est antérieure de six ans au moins à l’ouvrage de Derrida. Alors que Derrida déconstruit le logocentrisme, Steiner défend ce même logocentrisme, le logos nous offrant la possibilité d’avoir prise sur le monde. Parti d’une réflexion sur le langage et la culture verbale (à qui il reproche son silence lors du génocide), Steiner aboutit à une défense désespérée et sans doute inutile ou inefficace de la culture, puisque, de toute évidence, les jeux sont faits et que l’humanisme est mort. Détruit dans les années 1920-50 en Europe centrale par le national socialisme et le communisme, il a fini par être réduit au silence dans tout cet Occident, qui se proclame (a posteriori : c’est facile) l’adversaire résolu du national socialisme et même du communisme.

 

5. La rupture du contrat verbal

La parenté fortuite avec la déconstruction conduit Steiner à proposer une formulation nouvelle de la retraite du mot. Il n’abandonne pas l’idée de déroute, mais il y donne d’autres causes et il situe le phénomène à une autre époque. Les rapports entre le langage et le monde sont régis par un contrat. Ce contrat est plus ambitieux, par ses implications philosophiques, que la simple convention par laquelle les linguistes définissent la propriété qu’ont les mots de référer à des choses du monde extérieur. Il est du même ordre que le contrat social, lequel, selon J-J Rousseau, fonde toute société, ou le contrat naturel que postule Michel Serres, afin de repenser les relations entre l’homme et la nature et éviter que les hommes ne considèrent la nature comme un bien dont ils peuvent jouir sans limites. En inventant le langage, les hommes sont convenus d’utiliser les mots comme des représentants, qui valent, ou sont censés valoir, pour les choses et avoir prise sur elles. Le langage n’est ni autotélique ni autoréférentiel. Parler, c'est toujours parler de quelque chose, que les mots (ou le langage) peuvent saisir le réel et que, dans les textes que nous lisons - qui ne sont jamais de purs discours -, sont présents à la fois des fragments de réel et un sujet - un homme, un de nos semblables - un je ou un moi, qui assume le discours et qui, présent dans ce qu'il dit, nous fait part d'expériences que nous aussi nous avons pu vivre et auxquelles nous, lecteurs, nous sommes censés apporter une réponse. Car ce contrat nous impose des devoirs. Donner une réponse aux grands textes de la culture, c’est la nouvelle définition qu’il propose de la responsabilité critique induite par le contrat passé il y a des millénaires. Afin de définir cette responsabilité nouvelle, Steiner crée le néologisme answerability qu’il oppose à responsability et que l’on pourrait traduire par un "répondre à" qui serait différent du "répondre de" auquel nous sommes habitués. Des hommes, il est exigé qu’ils répondent de leurs actes. D’une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, il est impossible d’exiger qu’elle réponde des crimes qui ont été commis dans le pays ou la civilisation où cette œuvre d’art a été créée. En revanche, le contrat verbal nous impose de "répondre à" cette œuvre, c’est-à-dire, comme l’écrit Steiner dans Errata, "d’ajouter (...) à la survie du texte un nouvel aperçu de lumière". Ce devoir de réponse permet de dépasser la contradiction latente dans Langage et Silence entre d’une part la mise en accusation de la culture (elle n’a pas à répondre de, nous avons à lui répondre) et le culte des titans de la pensée "si caractéristique du judaïsme émancipé d’Europe centrale".

Steiner date la rupture du contrat de la fin du XIXe siècle et il en situe la première manifestation dans la poésie française. "Tout examen sérieux de la barbarie du siècle ... doit être rattaché à la "crise du langage" qui précède et qui suit 1914-1918" (Errata). Dans Langage et Silence, il fait commencer la retraite du mot au début du XVIIe siècle. Dans Réelles Présences, il corrige la date et le lieu. Tout commence chez Mallarmé. Dans l’œuvre et dans la pensée de ce poète, le langage est utilisé comme s’il ne référait qu’à lui-même (il est pensé comme autoréférentiel), ce que résume la phrase "fleur est l’absente de tous les bouquets". Tout commence aussi chez Rimbaud, chez qui le sujet, éclaté, réduit à une simple instance formelle qui énonce, s’est absenté du langage, comme le résume "je est un autre". Chez ces deux poètes, le langage ne dit plus que l’absence des choses et de l’homme. C’est dans cette double rupture du contrat verbal que se sont engouffrés "la nouvelle critique", les trois maîtres à penser ou présentés comme tels par la revue Tel Quel dans une livraison de 1970 : Barthes, Derrida, Foucault, les théoriciens post-modemes et post-structuralistes, la déconstruction, la nouvelle sémantique, ouvrant ainsi l’ère de "l’épilogue".

La rupture du contrat verbal se manifeste par une prolifération incontrôlée et incontrôlable des discours, des critiques, des commentaires, des théories, du "méta", que George Steiner dénonçait dès 1967, dans Langage et Silence : "La folle prolifération du verbiage érudit, les bagatelles présentées comme autant de nouvelles évaluations critiques menacent d'estomper l'oeuvre d'art elle-même et la franche spontanéité du contact personnel dont se nourrit la vraie critique". Ce n’est pas seulement ce "cataclysme imprimé" qui est à l’origine de la rupture du contrat, mais le fait que, désormais, les théoriciens post-modernes ou post-structuralistes s’autorisent à dire ou à écrire "n’importe quoi de n’importe quoi", qu’ils prennent les textes comme des prétextes et réduisent les textes à des discours ou de simples suites de signifiants qui ne nous disent plus rien du monde. Les bornes (au sens de barrières morales ou éthiques) ayant toutes été franchies, le langage peut mentir, dire tout et son contraire, se contredire, tromper. Dès lors, la pensée de Steiner se fait protestation contre le nihilisme de l’absence, que ce soit l’absence du cosmos dans le logos et l’absence du sujet dans le discours, absence qui vaut pour un silence tragique. Contre l’absence, il revendique la présence et même les "réelles présences" du monde et de l’homme (ce que dit le sous-titre anglais "Is there anything in what we say ?" de Réelles Présences) dans les grands textes de la culture européenne. Steiner se démarque de la dialectique négative qui imprégnait en 1967 des articles de Langage et Silence. A l’absence, il oppose les présences ; à la logique du néant qui fonde la déconstruction post-moderne, il oppose la positivité de l’humanisme ; à l’ère de l’épilogue, il oppose le vieil humanisme du judaïsme émancipé de son père ; au silence dans lequel la déconstruction enfonce les choses et les êtres, il oppose la responsabilité, c’est-à-dire l’obligation morale qui nous est imposée de répondre aux textes que nous lisons, et de répondre en hommes.

 

6. Une pensée subversive et iconoclaste

Mallarmé et Rimbaud, deux des poètes qui, pour les critiques en France et dans tout l’Occident, sont sensés avoir ouvert la littérature et l’art à la modernité, sont, selon Steiner, les fossoyeurs du contrat verbal. En fait de modernité, ils ont condamné le Logos à ne plus être que verbiage stérile. Le nihilisme qui a conduit l’Occident au néant, apparu en France chez Mallarmé et chez Rimbaud, s’est étendu à la culture, à la politique, à la civilisation. En effet, si l’on peut dire n’importe quoi sur n’importe quoi, alors, dit Steiner implicitement, on peut faire subir n’importe quoi à n’importe qui. Le langage n’est pas rien. "Le mot est avant toute chose un acte humain" (Réelles présences). La rupture du contrat linguistique entraîne la rupture de tout lien humain. Si, dans le langage, je ne perçois rien, ni choses, ni sujet, mais uniquement une suite de signifiants qui ne désignent, dans un système de renvoi sans fin, que d’autres signifiants, alors je suis incapable de voir dans les hommes qui sont en face de moi l’humanité qui est en eux : ils ne sont plus que viande et qu’os. Autrement dit, les mauvais traitements infligés au langage ont été étendus aux hommes. Prenons comme exemple La Science en action de Bruno Latour. Pour ce sociologue post-moderne, la science n’est rien d’autre qu’un discours, même quand elle est expérimentale. Il est donc légitime de l’étudier comme un discours qui nous dit plus de choses sur notre société, nos préjugés, nos représentations, l’idée que nous nous faisons de l’homme que sur la nature qui est son véritable objet. Bruno Latour l’étudie comme une suite de discours, qu’il déconstruit, afin de mettre au jour les positions sociales qu’adopte l’énonciateur des textes de science et qui révèlent toujours, en particulier dans une controverse, des enjeux qui sont sociaux de part et part et qui n’ont rien à voir avec la connaissance du réel. Appliquée, non plus aux textes d’Einstein, mais aux récits de la Shoah, la déconstruction débouche sur la négation de crimes épouvantables et ce relativisme absolu vaudrait à leurs auteurs une honte éternelle. Voilà pourquoi la conservation de la mémoire de la Shoah n’est pas de nature différente de la survie des grands textes. Les déconstruire, ne plus y répondre, ne voir en eux que de purs discours, en chasser tout réel, c’est s’engager dans la voie du nihilisme négateur et négationniste. La rupture du contrat verbal coïncide avec l’ère des barbaries et des génocides. La coïncidence n’est pas seulement concomitance temporelle, elle aussi lien de cause à effet. C’est pourquoi se souvenir, lutter contre l’oubli, refuser le silence, penser Auschwitz, tout cela revient à revivifier ou à ressusciter les "réelles présences" que la crise du langage a chassées de nos textes. "Je crois, écrit-il dans Errata, que l'éclipse que connaissent les humanités, dans leur sens et leur actualité premiers, au sein de la culture et de la société contemporaines, implique le déclin de l'humain". Les catastrophes du XXe siècle sont-elles autre chose qu’un déclin de l’humain ?

 

 

 

 

22 avril 2006

Signes 5

 

 

Eloge de la télé réalité

 

 

 

Les mots télé réalité ne traduisent pas les mots anglais TV reality. Ils en sont une simple adaptation. Si ces mots anglo-américains avaient été traduits, ils auraient abouti en français à "la réalité télévisée" ou à "la réalité à la télé", et non pas, comme on tente de nous le faire accroire, à "la télé est la réalité" ou à "la télé est la seule réalité qui soit". Bien sûr, le type d'émissions que désignent les mots télé réalité est anodin ou sans importance : ce n’est qu’un jeu. Certes, il rapporte à ceux qui l’organisent. Comme la fête foraine, les bals du samedi soir, les lotos des associations de quartier, l’art dans la rue, les installations, c’est fruste, bébête, simplet.

La télé, qu’elle soit privée ou publique, hertzienne ou non, fabrique des images comme Buitoni et Ravioli leurs pâtes : à la chaîne et tous pareils. Sur nos écrans, elle fait défiler un filament répétitif et sans surprise, comme un ADN, dont les hélices, qui ne sont pas des pierres précieuses, ont tout à voir avec les grains de chapelets, égrenés sous la forme d’images léchées, de cadrages soignés, de récits linéaires, etc. Ce n’est pas de l’académisme, ce n’est même pas de l’art pompier, c’est une fonction de x qui frôle le zéro.

Au milieu de cet océan sirupeux, émerge un îlot escarpé et sauvage, qui est à la télé ce que Robinson Crusoë est au roman larmoyant du XVIIIe s. Cet îlot que les spectateurs découvrent avec le même ravissement que Robinson explorait son île est la télé réalité. Comparée au panthéon de conventions éculées qu’est la télé, la télé réalité est de l’art rebelle. Dans l’armée des images, elle est l’avant-garde, toujours devant, en avance d’un siècle ou deux. Elle ose. Et pourtant, on lui tourne le dos, on la méprise, on la toise de haut. Les bien pensants ont béé à En attendant Godot de Beckett. Au lieu de cracher sur la télé réalité, ils devraient s’en délecter, car Le Loft, La Ferme, La Première Compagnie, Le Bachelor, etc., pour ne citer que ces chefs d’œuvre, tiennent de Beckett ou de Duras ou du Théâtre du Soleil, pas de Simenon, encore moins de Feydeau, Labiche ni de "Au théâtre ce soir". Les avant-gardes des décennies 1960-70-80 brisaient les codes, non pas pour coder la brise, mais pour ouvrir de nouvelles voies à la Révolution, l’art était sorti des académies et des Beaux-arts pour saturer les rues. Or, ces mêmes avant-gardes sont incapables de reconnaître dans la télé réalité leur enfant qui, pourtant, leur ressemble en tout. Il ne se passe rien dans La Ferme, dans les Loft ou dans La PremièreCompagnie ? Mais croyez-vous qu’il se passe quoi que ce soit chez Beckett ? Les dialogues de Maxime et Massimo, d’Eve et d’Eva, de Pascal et de Pascaline, de Roucas et de Nathalie sont insignifiants ? Ecoutez Vladimir, Estragon, Clov ou Hamm : ce qu’ils se disent est le même bégaiement que les éructations de nos trayeurs de chèvres. Tityre et Mélibée parlaient en vers ; à La Ferme, on fait dans la pose silencieuse. C’est encore plus éloquent que la métaphysique de l’incommunicabilité. Et quand les femmes se crêpent le chignon, elles le font sur le même mode de la rancune amère que chez Duras. Les fermiers et les futurs fusiliers marins improvisent ? Que croyez-vous que Mme Mnouchkine, la papesse du théâtre engagé version LCR, ait exigé de ses comédiens ? Dans 1789 ou 1793, tout est improvisé, pour donner aux spectateurs l’illusion qu’ils assistent à l’histoire en train de se faire.

La télé réalité étend à la télé, art bourgeois s’il en est, l’écriture de la subversion qui faisait se pâmer les critiques et les artistes dits révolutionnaires dans les années 1960-1970. Si ceux-ci ne reconnaissent pas dans la télé réalité leur enfant, c’est sans doute qu’elle leur renvoie une image de ce qu’ils furent et dont ils ont honte.

 

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21 avril 2006

Tolérantisme

 

 

 

 

Tolérantisme est un mot fabriqué. Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française, précise : "néologisme du XVIIIe siècle". Ce mot apparaît pour la première fois en 1721 dans la deuxième édition du Dictionnaire dit de Trévoux (Ain). Il a le sens de "opinion, système de ceux qui préconisent la tolérance religieuse". Les Académiciens, en 1762, le définissent comme le "caractère ou le système de ceux qui croient qu’on doit tolérer dans un État toutes sortes de religions". Il semble, si l’on se fonde sur les mots croient, doit, toutes sortes de religions, que les Immortels d’alors n’aient guère été favorables à ce système, mais ils précisent, par souci d’objectivité, qu’il "a lieu dans plusieurs États". Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré le définit comme "l’opinion en théologie de ceux qui étendent trop loin la tolérance théologique" et comme le "nom donné par dénigrement au système de ceux qui croient qu’on doit tolérer dans un Etat toutes sortes de religions". Les mots trop loin ou par dénigrement montrent que ce néologisme est source de polémiques : en bref, qu’il est le lieu d’un "combat" sémantique.

Ce nom est sorti de l’usage. Le Trésor de la Langue française n’y consacre pas d’article spécifique. Il est défini dans une remarque de l’entrée tolérant. C’est, en matière de religion, "l’attitude, l’opinion de ceux qui préconisent ou pratiquent une tolérance religieuse excessive", les auteurs du Trésor se contentant de reprendre les définitions qui figurent dans les divers dictionnaires des dix-neuvième et vingtième siècles, dont le Robert de 1964.

Dans son Dictionnaire, Littré distingue dans le sens unique de ce mot deux valeurs, l’une négative, l’autre positive, suivant qu’il est employé "par dénigrement" ou que le sens est "favorable". De fait, comme souvent dans des cas semblables, ce mot péjoratif a été assumé et brandi comme une oriflamme par des écrivains, qui ne jugeaient pas négativement la tolérance, qu’elle soit ou non étendue au-delà de la pratique religieuse.

Dans la scène troisième de l’Acte I du Barbier de Séville, Rosine dialogue avec Bartholo, son tuteur. Le dialogue est vif, comme peut l’être un échange entre une jeune fille éprise de liberté et un médecin âgé et cupide qui tient Rosine pour sa propriété. Le dialogue porte sur le siècle : "Bartholo : Siècle barbare !… Rosine : Vous injuriez toujours notre pauvre siècle. Bartholo : Pardon de la liberté ; qu’a-t-il produit pour qu’on le loue ? Sottises de toute espèce : la liberté de penser, l’attraction, l’électricité, la tolérantisme, l’inoculation, le quinquina, L’Encyclopédie et les drames". Beaumarchais décrit le médecin Bartholo ainsi : vêtu d’un "habit noir, court, boutonné" et coiffé d’une "grande perruque". Cette apparence austère fait de lui le défenseur d’un monde ancien. Or, c’est ce barbon qui range le tolérantisme parmi les "sottises" nouvelles, inventées au XVIIIe siècle, telles que la liberté de penser, l’attraction (les lois de Newton), l’électricité (découverte par Volta), l’inoculation (le vaccin contre la variole), le quinquina (le médicament naturel contre les fièvres), L’Encyclopédie et les drames. Bartholo attend des autorités qu’elles interdisent la pièce de théâtre intitulée La Précaution inutile et, comme il est le tuteur de Rosine, il juge que cette jeune fille lui appartient sexuellement. En faisant condamner le tolérantisme par une brute cupide, imbécile et sans cœur, Beaumarchais porte sur ce que le mot désigne un jugement tout à l’opposé de celui du Dictionnaire de Trévoux ou des Académiciens. Il prend le parti de l’extension de la tolérance en toutes choses.

Il en va de même de Voltaire, plus clairement encore, qui écrit dans l’Epître 97 : "Et dans l’Europe enfin l’heureux tolérantisme / De tout esprit bien fait devient le catéchisme". En qualifiant d’heureux le tolérantisme et en l’attribuant à "tout esprit bien fait", il en fait une valeur positive qu’il intègre à un catéchisme d’un nouveau type.

 

L’histoire mouvementée des valeurs, négatives ou positives, dont le sens de tolérantisme est porteur, montre que les mots ne sont pas neutres et qu’ils nous engagent, souvent malgré nous ou sans que nous en ayons clairement conscience. C’est une des lois qui régit la langue. Essayons d’analyser comment ce néologisme a été au XVIIIe siècle le lieu polémique où des idées contraires se sont assez violemment affrontées. Le Dictionnaire universel de Furetière (1619-1688, membre de l’Académie française), publié en 1690 après sa mort, quatre ans avant la première édition du Dictionnaire de l'Académie française, a connu un si vif succès en France et en Europe qu’il a été détourné dans des éditions pirates publiées en Hollande par des huguenots qui avaient quitté la France lors de la révocation de l’Edit de Nantes (1685). Dans ces éditions, de nombreux mots ont été redéfinis, en particulier dans un sens anti-catholique, afin de faire triompher les thèses des protestants. C’est de bonne guerre. On édite un dictionnaire réputé, mais en changeant le sens des mots définis, afin de le faire servir à sa cause. C’est pour contrer l’offensive des protestants que le Dictionnaire dit de Trévoux (première édition publiée en 1704) a été financé par le Prince des Dombes (de la famille des Bourbons). La rédaction des définitions, plutôt favorables aux thèses catholiques, a été confiée à des pères jésuites. Comme le principe cujus regio ejus religio (les sujets adoptent la religion du souverain) régissait la question religieuse dans les pays d’Europe, la tolérance était au centre de débats très vifs. Les protestants y étaient favorables, bien qu’elle contredît le cujus regio ejus religio ; les catholiques y étaient hostiles, parce qu’elle y contrevenait. Ceux-ci ont donc fabriqué en 1721, pour désigner ce qui ailleurs était nommé tolérance, le néologisme tolérantisme, dont ils ont fait un mot péjoratif.

Jadis les clercs, les instruits, les savants, les intellectuels n'hésitaient pas à détourner le sens des mots ou à fabriquer des mots nouveaux pour discréditer les thèses ou les idées qu'ils combattaient. Ce qui était de règle il y a deux ou trois siècles est encore plus largement répandu de nos jours. La langue, le sens, les mots sont aussi un champ de bataille. On peut le déplorer, on ne peut pas ne pas l'ignorer, ne serait-ce que pour s'en déprendre ou éviter les pièges qui sont tendus et pour en préserver la langue.

 

 

 

 

20 avril 2006

Chouhada

 

 

 

Profession de foi islamique 

 

 

La chouhada est la profession de foi dans l’islam. Elle est très simple. Elle se dit en arabe en deux phrases : la première est la allah ila allah, la seconde "Mahomet est le messager d’Allah". La seconde phrase n’est pas difficile à interpréter, la première soulève de nombreuses difficultés comme le révèlent les diverses traductions qui en sont faites. Elle est souvent traduite par "il n’y a de dieu que dieu" ou "il n’y a pas de dieu sauf dieu", ce qui tient de la tautologie (type "la loi est la loi"), du truisme (type "Dieu est Dieu, nom de Dieu"), de la lapalissade (type "cinq minutes avant sa mort, il était encore en vie"). La traduction la moins ambiguë pourrait être, à condition de conserver le nom Allah et de ne pas le traduire, "il n’y a pas d’allah sauf Allah" ou "il n’y a pas d’autre allah qu’Allah", en utilisant la majuscule, signe graphique qui n’existe pas en arabe, pour signaler qu’allah, avec une minuscule, est un nom commun désignant une classe de réalités diverses nommées "allah" ou dieu(x) et qu’Allah, avec une majuscule, est un nom propre qui désigne une réalité unique. En effet, la traduction d’Allah par Dieu est source de confusions. Allah, Dieu, Yahvé réfèrent à trois conceptions différentes de la transcendance. Traduire, c’est trahir, dit le proverbe ; c’est aussi réduire ou ramener quelque chose d’inconnu à quelque chose sinon de connu, du moins de familier. Les différences théologiques entre la conception que le christianisme se fait de la transcendance et celle de l’islam ou celle du judaïsme sont effacées quand le même mot Dieu est utilisé pour désigner Allah, Yahvé, Dieu. Dieu pour les Juifs est un groupe de quatre lettres ou tétragramme : YHWH, que l’on dit en français Yahvé ou Jéhovah. Comme dans Allah akbar, ce qu’affirme la chouhada, certes c’est le monothéisme (Allah est unique), mais c’est aussi un absolu. La relativité, qui sous-tend la pensée humaine, est rendue impossible ou bien elle est niée. Parmi les nombreux dieux qui étaient adorés dans La Mecque païenne, Allah était un dieu anodin et sans importance. Ce nom, fait de deux particules de genre et de personne, qui équivalent en français à un article (le) et à un pronom personnel (lui), de genre masculin évidemment, est le contraire d’un nom propre, c’est-à-dire d’un nom spécifique ou propre à la réalité du monde qu’il désigne. Ce qui est affirmé dans la chouhada, c’est aussi le nom et l’identité du seul dieu qui ait une valeur, s’il est comparé aux autres Dieux auxquels croient les hommes. Une traduction assez juste serait "il n’y a de dieu qu’Allah". De tous les Dieux qui existent dans le monde, que le monde se borne à la péninsule arabique ou qu’il englobe les pays de la terre, un seul mérite d’être invoqué ou adoré : c’est Allah, le dieu dont Mahomet est le messager. Ce que dit la chouhada, c’est, comme dans Allah akbar - "Allah est le plus grand" (ce qui peut sous entendre "des Dieux") -, la supériorité de l’islam sur les autres croyances, islam signifiant "soumission", sous-entendu : "à Allah". Tous les hommes, à leur naissance, seraient musulmans. C’est leur famille, leur pays et l’histoire qui ont falsifié le message originel et qui les obligent, malgré eux et sans qu’ils en soient conscients, à renoncer à la soumission à Allah – donc à l’islam.

 

 

 

 

19 avril 2006

Sciences humaines et sociales

 

 

 

La chimie, la physique, la biologie sont des sciences : celui qui s’y adonne observe, constate, expérimente, énonce une loi, la vérifie en renouvelant les expériences, la valide ou non, suivant que les expériences ont abouti ou non aux mêmes résultats dans les mêmes conditions. Il ne se passe rien de tel dans ce qui est nommé sciences sociales et humaines. Dans ces étiquettes, les adjectifs se rapportent on ne sait à quoi : à de l’humain ou à de l’humanitaire, à du social ou à du socialiste ? En bref, c’est par abus de sens que sciences désigne la sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie, la psychologie, l’histoire, la psychosociologie, la psychanalyse, la théologie, la linguistique, etc. Il n’y a rien de scientifique dans les matières ou les disciplines énumérées ci-dessus : un simulacre de sciences, un ersatz de sciences, un leurre de sciences, oui : de la science, non. Pour découvrir l’origine du langage, un souverain germanique a refait l’expérience du souverain égyptien Psammétique (Hérodote, Histoires, II) qui, après avoir retiré à leur mère deux enfants nouveau-nés, les a enfermés avec une chèvre nourricière. Allaient-ils bêler ou articuler des mots ? Quel serait leur premier son ou leur premier mot ? S’ils prononçaient des mots, quelle langue parleraient-ils ? Bien sûr, l’expérience a fait flop. N’importe quelle conclusion aurait pu en être tirée, tant sur la prétendue langue de la nature que sur la première langue du monde. La morale, le bon sens, le sentiment d’humanité, tout empêche de transformer un homme en cobaye.

La genèse de la dénomination sciences humaines et sociales n’est pas établie avec sûreté. Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, ne relève aucune occurrence de ces deux mots, sinon indirectement, dans un sens ironique, chez Voltaire. Encore est-ce sciences de l’homme, et non sciences humaines : "L’ingénu faisait des progrès rapides dans les sciences, et surtout dans les sciences de l’homme". L’Indien d’Amérique, nommé L’ingénu, beau garçon, apprend chaque jour à mieux connaître (au sens biblique de ce terme) la société française de son temps, et surtout les jolies femmes friandes d’exotisme. De cette citation, on ne peut tirer aucune conclusion quant à la date à partir de laquelle la dénomination sciences humaines et sociales est entrée dans l’usage. Il est certain, en revanche, que la transformation, abusive et qui a eu un temps du succès (seuls les sectateurs ont été abusés), du marxisme en "science des sciences", subsumant les sciences, les dépassant, les éclairant ou les transcendant, a favorisé l’ascension de sciences humaines et sociales jusqu’aux vraies sciences, les sciences dites exactes ou dures. Les pseudo sciences que sont la sociologie, l’anthropologie, la psychologie, l’ethnologie, l’histoire, etc., ont été guindées très haut, bien qu’elles eussent plus de points en commun avec l’idéologie qu’avec la géologie, la plus modeste des sciences exactes. Certes, il est arrivé, dans l’histoire de la langue française, que le nom sciences ait été étendu à toute connaissance ou à toute discipline faisant l’objet d’un enseignement raisonné, telles la rhétorique, la logique et même la théologie ou science de Dieu. Mais cet emploi ancien ne justifie pas que le mot serve à désigner ce qui n’est qu’idéologie. L’accroissement constant du nombre de sectateurs de ces idéologies n’en fait pas pour autant des sciences. Une science ne se juge pas à la masse de ceux qui s’y adonnent. Il y a des siècles, les hommes étaient quasiment tous persuadés que la terre était plate et que le soleil tournait autour d’elle, donc que ces deux propositions relevaient de la science. Le nombre élevé de croyants n’empêchait que tout cela n’était qu’une représentation (fausse) du monde.

Les étiquettes idéologies ou ignorances seraient plus pertinentes sans aucune doute pour désigner ces sciences que le nom sciences. En effet, les objets d’étude, que ce soit l’homme, objet d’étude des sciences humaines, ou la société, objet d’étude des sciences sociales, de ces sciences sont tout autant imaginaires que le statut de sciences qu’elles s’attribuent indûment. Désigné par un nom au singulier ayant une valeur générale, l’homme n’a pas d’autre existence que fictive. Dans la réalité, il n’existe que des hommes, uniques et singuliers, que nous voyons ou que nous croisons chaque jour. De plus, depuis un demi siècle, les prétendues sciences de "l’homme", après avoir célébré la mort de Dieu, c’est-à-dire de la fin de toute transcendance, annoncent la mort de ce qu’elles étudient : l’homme. L’homme n’existe plus, ce en quoi elles n’ont pas tout à fait tort. Il devrait été remplacé par les structures, lesquelles auraient seules une réalité. En conséquence, les structures seraient seules dignes de devenir des objets d’étude (cf. Foucault, Les Mots et les Choses) – ce en quoi ces sciences délirent tout autant que quand elles croient saisir l’objet "homme". Enfin, pour que les sciences dites sociales aient une raison d’être et une validité, il faudrait qu’il existe dans la réalité quelque chose qui mérite d’être nommé société et qui soit autre qu’une société de commandite par actions. La Société générale a une réalité, comme la société de chasse ou de pêche de telle ou telle commune de France. La société des sciences sociales n’en a pas. Parmi nous, des hommes vont et viennent, travaillent ou chôment, exercent ou non leurs droits de citoyen, s’ignorent les uns les autres et ne se saluent pas quand ils se croisent. Si tant est qu’il y ait quelque part une société, elle est dans la cervelle des experts ès sciences sociales. Ce n’est qu’une invention de leur idéologie, laquelle, comme toute invention, répond à un besoin ou a son utilité pratique. Sent-on l’urgence de condamner ce qui déplaît ? La société est invoquée. Elle remplace le Dieu unique des théocraties archaïques. Elle devient le sésame ouvre-toi de toute interprétation du monde. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, Bourdieu et ses disciples se croient autorisés par l’invocation de la société à juger les goûts, les habitus, les opinions de leurs semblables, à distribuer blâmes et bons points, à répartir les goûts et les opinions en bons ou en mauvais, à les discriminer (cf. Bourdieu, La distinction, 1979). Baptisées sciences à l’instar de la science des sciences qu’a été le marxisme, ces idéologies, bien qu’elles soient marquées du sceau de la prétention sotte, mais habilement dissimulée sous un patelin relativisme généralisé, ont éliminé les humanités, dont le mérite était de former les esprits à l’humilité.

Les sciences sociales ont pour matrices l’anthropologie et la sociologie. L’anthropologie se qualifie prudemment de culturelle et de sociale, alors qu’elle était physique et raciale il y a moins d’un siècle. C’était l’époque bénie où elle adoptait les méthodes des sciences de la nature. Elle classait donc les hommes, comme les zoologistes classaient les chevaux. Les uns et les autres étaient rangés dans une race : la percheronne, la caucasienne, l’arabe, l’aryenne, etc. C’était aussi l’époque où les anthropologues étaient persuadés que les races, qu’elles soient chevalines ou humaines, étaient naturellement inégales et n’avaient pas les mêmes talents. C’était l’époque où le racisme s’exprimait, dans la science, en toute bonne conscience, sans scrupule, sans la moindre retenue. Or, cette matrice est pieusement cachée : elle pourrait faire tache. Il en va de même de la seconde matrice. Le nom sociologie est, pour ce qui de sa formation, une chimère, un hybride de latin et de grec, puisque, à un élément latin (socio), a été ajouté un élément grec (logie). Ce mot est un monstre, pour ce qui est de la forme, mais aussi pour ce qui est de ce à quoi il réfère : c’est Auguste Comte qui l’a fabriqué. Auguste Comte était un professeur de mathématiques à demi (ou en totalité) fou, qui croyait mordicus avoir été investi de la mission sacrée de régénérer l’humanité – pas seulement en France, mais dans le monde entier, jusqu’au Brésil – en lui enseignant une nouvelle religion : la sienne bien entendu. Auteur, entre autres ouvrages désopilants, d’un catéchisme positiviste, il substituait dans ses projets fous au clergé catholique, alors attaqué de toutes parts, une caste de savants éclairés, en fait illuminés par sa propre doctrine, disposant de tous les pouvoirs pour convertir les hommes à la religion positive. C’étaient les sociologues : plus exactement, comme ils exerçaient un pouvoir totalitaire sur les esprits, ils étaient des sociocrates.

Pourvues d’une telle généalogie, ces sciences, qu’elles soient de l’homme ou de la société, n’ont rien qui justifie qu’elles fassent l’objet d’un enseignement ou d’une recherche dans les institutions d’Etat. C’est s’abaisser que d’accorder le moindre crédit à un seul article du dogme qu’elles diffusent. "Il y a des sottises qu’on respecte, attendu qu’elles tiennent à des choses respectables", écrit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. L’homme et la société, si tant est que ces réalités aient une existence quelque part, méritent sans doute le respect : mais les sottises qu’en disent les sciences humaines et sociales, elles, restent des sottises et, à ce titre, il appartient aux esprits libres de prendre en toutes choses le contre-pied de ce qu’elles ânonnent.

 

 

 

18 avril 2006

Colonie

 

 

 

Colon, colonie, coloniser, colonisation

 

 

 

Dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Emile Littré définit le nom colonie comme la "réunion d’individus qui ont quitté un pays pour en peupler un autre" ou le "lieu où (ces individus) se sont transportés" ou les "gens d’un même pays habitant une localité étrangère". Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), ce nom est suivi de la même signification : "personnes de l’un et de l’autre sexe, que l’on envoie d’un pays pour en habiter un autre" ou les "lieux où l’on envoie des habitants". C’est ce sens que relèvent les auteurs du Trésor de la Langue française : "groupe d’émigrants qui ont quitté leurs pays pour cultiver, peupler, exploiter une terre étrangère" et "population qui se développe à l’endroit où se sont fixés les premiers colons".

Le nom colon a à peu de choses près la même signification. Pour Littré, c’est le "cultivateur d’une terre" et "celui qui fait partie d’une colonie ou qui en exploite le sol". Les Académiciens du XVIIIe siècle nomment colons les habitants des colonies et "ceux qui cultivent des terres dans quelque pays que ce soit". Dans le Trésor de la Langue française, c’est "celui qui a quitté son pays pour aller occuper, défricher, cultiver une terre de colonisation". De fait, le verbe coloniser signifie "peupler par une colonie" et la colonisation est à la fois l’action de coloniser et le résultat de cette action.

Bien entendu, ces termes ont aussi un sens politique. Littré précise qu’une colonie est un "établissement fondé par une nation dans un pays étranger". La nation qui colonise ou a colonisé des terres peut être celle que forment les Grecs, les Arabes, les Chinois ou les Italiens. Le nom désigne aussi la "possession d’une nation européenne dans une autre partie du monde" : ainsi, il a pu s’appliquer aux territoires que la France a contrôlés en Afrique ou en Asie. Mais le phénomène est caduc depuis près d’un demi-siècle. En Afrique noire, la colonisation n’a pas excédé trois-quarts de siècle ; en Algérie 132 ans, ce qui est relativement bref, comparé aux quatre ou cinq siècles qu’a duré la colonisation de l’Europe du Sud-Est (Grèce, Thrace, Serbie, Roumanie, Albanie, Bulgarie) par les Turcs ou aux six ou sept siècles qu’a duré la colonisation du Sud de l’Espagne par les Arabes ou les Berbères islamisés. Pourtant, de toutes ces colonisations, seule la Française est l’objet d’une haine sans limite, alors qu’elle est achevée et qu’elle a été moins cruelle et moins meurtrière que celles qui ont eu lieu dans l’histoire ou celles qui continuent à produire leurs effets délétères, en Chine par exemple, mais pas uniquement en Chine. Examinons cela.

Les dictionnaires établissent que la colonisation est un fait universel. Des centaines de peuples en ont colonisé d’autres, ou continuent à en coloniser d’autres. S’entre coloniser, ainsi va le monde. L’URSS a contrôlé avec une brutalité inouïe l’un des plus vastes empires coloniaux connus dans l’histoire. La Chine aussi : elle continue même à coloniser le Tibet et le Turkestan, sans que les anti-colonialistes s’en indignent ou même le constatent. Or, très étrangement, à ces deux pays, il n’a jamais été demandé de se repentir des crimes qu’ils ont commis ou qu’ils continuent à commettre encore contre des peuples innocents et faibles. Pis même, ces deux empires coloniaux sont ou ont été des modèles sacrés et intouchables pour les colonisés et pour les militants les plus hostiles ou soi-disant hostiles à toute forme de colonisation (qu’ils prétendent). Au VIIe siècle, les tribus de la péninsule arabique, sous la conduite d’Omar, successeur de Mahomet, sont parties à la conquête du monde, le sayf Allah au poing. Ce fut la plus grande razzia de l’histoire de l’humanité. Or, il ne semble pas que les descendants de ces colons ou même ceux qui en ont été les victimes réprouvent cette colonisation, soit qu’ils en profitent, soit qu’ils continuent à en subir la désastreuse tyrannie. Seuls sont haïs les colons, quand ils sont juifs ou quand ils sont ou ont été français. Les mots colons, colonies, coloniser et colonisation ne sont donc pas universels, contrairement à ce que devraient être les désignations. Ils sont à géométrie variable ou mieux à sens unique : l’emploi qui en est fait n’est pas régi par la nécessité de se conformer aux réalités du monde, mais par des a priori idéologiques et partisans. Ils ne sont pas justes, au sens de "ajustés" au réel, mais injustes, à la fois mal ajustés et sources d’iniquités.

En 1974, Boumedienne, qui présidait alors aux destinées de l’Algérie et y appliquait les bonnes et vieilles méthodes de la tyrannie fasciste, a prononcé, de la tribune de l’Organisation des Nations Unies, une prédiction martiale, menaçante et haineuse (donc contraire à la charte de l’Organisation qui lui offrait une tribune), toute à la gloire des colons, des colonies, du processus de la colonisation. En voici un extrait : "Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère sud pour faire irruption dans l’hémisphère nord. Et certainement pas en amis. Car ils y feront irruption pour le conquérir. Et ils le conquerront en le peuplant de leurs fils. C’est le ventre de nos femmes qui nous offrira la victoire". Ce "jour", auquel faisait référence Boumedienne, est arrivé, mais ce n’est pas un "jour de gloire" pour les Français ou pour le Nord. Ce que martèle Boumedienne, entre autres vérités, c’est que se sont établies en France et en Europe des colonies nombreuses venues d’Afrique du Nord, que la colonisation qui en résulte est un vrai acte de guerre et qu’elle se terminera par la victoire totale des colons sur les malheureux peuples qu’ils soumettent à leur loi. En France, seuls sont voués aux gémonies ou cloués au pilori ceux qui ont dû quitter l’Algérie en 1962 : ils n’étaient plus des colons, mais de simples réfugiés. En revanche, ceux qui ont traversé la Méditerranée dans le même sens et dont la gloire est chantée par Boumedienne ne sont jamais désignés par le nom juste et précis de colons. Bizarre, vous avez dit bizarre ? Comme c’est bizarre ! Aurions-nous peur des mots justes ?

 

 

 

17 avril 2006

For

 

 

For intérieur

 

 

Le mot for n’est plus employé en français moderne que dans l’expression "dans (mon ou son) for intérieur". Il est issu du latin forum qui signifie "place publique, marché" (on a ressuscité dans ce sens-là le mot latin forum) et qui avait aussi le sens de "tribunal, juridiction". En français, for a longtemps signifié "tribunal". En 1762, il lui est donné, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, le sens de "juridiction, tribunal de Justice". Littré relève for extérieur au sens de "autorité de la justice humaine", qu’il illustre d’une citation de Diderot. Il en va de même dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) où for est relevé avec le sens de "tribunal" et, par extension de sens, de "compétence juridictionnelle".

Jadis, le for extérieur était distinct du for intérieur – surtout dans les affaires de l’Eglise. Le for extérieur était une juridiction temporelle de l’Eglise, le for intérieur le pouvoir que l’Eglise exerçait sur les choses spirituelles : il semble que Galilée, en tant que membre d’une confrérie ecclésiastique (l’Université), ait été jugé par un for intérieur. En 1762, les Académiciens précisent que for n’a d’usage au sens propre "que dans for ecclésiastique et for extérieur", qui se disent de la juridiction ecclésiastique. Le Trésor de la Langue française se réfère au droit canon pour établir le sens propre de for : For extérieur ou for ecclésiastique : "juridiction temporelle de l’Église" ; for intérieur : "pouvoir, autorité que l'Église exerce sur les choses spirituelles". Ces définitions sont suivies de la remarque : "on emploie aussi for externe et for interne".

Ces significations ont disparu en français moderne, en même temps que les choses (tribunal, juridiction, compétence juridictionnelle, etc. de l'Eglise), qu’ils désignaient. Il ne subsiste de for que le sens figuré, qui existait déjà dans le latin en usage dans la plus ancienne chrétienté au sens de "jugement de la conscience", du latin cordis forum : mot à mot, "le tribunal du cœur". Le Trésor de la Langue française fait suivre for intérieur ou for de la conscience du sens figuré de "tribunal intime" ou de "jugement de la conscience". En 1762, les Académiciens écrivent : "on dit for intérieur ou for de la conscience pour dire le jugement de la propre conscience, illustrant ce sens figuré de la phrase suivante : tel homme est absous dans le for extérieur, qui ne l’est pas pour cela dans le for intérieur, dans le for de la conscience". Littré relève for au sens figuré de "jugement de la propre conscience" et il l’illustre d’une citation de Voltaire : "la conscience, le for intérieur, comme l’appelle l’université de Salamanque, est d’une autre espèce ; elle n’a rien de commun avec les lois de l’État". André Chamson, dans Le Crime des justes (1928), dissèque le fonctionnement de ce "tribunal de la conscience" : "Un scrupule jamais lassé, un continuel examen de conscience, se liait à toutes leurs pensées, à toutes les décisions. Toujours ils pesaient leurs actes et les moindres faits par lesquels ils faisaient fléchir le cours des événements. Ils se donnaient si jeunes et dans de si petites choses à ces habitudes, qu’ils croyaient n’être dirigées que par elles et, cependant, le souci du jugement que les hommes pouvaient porter sur chacun de leurs actes, doublait leur conscience comme un témoin sans pitié".

A l’opposé, les Modernes ne croient plus à l’existence de ce tribunal et, convaincus qu’il s’agit d’une création idéologique, ils nient l’existence du for intérieur, comme le fait Nathalie Sarraute dans L’Ere du soupçon (1956) : "Nous acceptons de croire que telle grille comme la psychanalyse posée sur cette immense masse mouvante qu’on nomme notre for intérieur, où l’on peut trouver tout ce qu’on veut, la recouvre tout entière et rend compte de tous ses mouvements; et avec quelle satisfaction, quel sentiment de délivrance nous nous sommes laissés convaincre, et sommes restés, pour la plupart d’entre nous, convaincus, que ce for intérieur, tout récemment encore si fertile en découvertes, n’existait pas, n’était rien : du vide, du vent". Pour un Moderne, le for intérieur, si tant est qu’il ait une existence, ne peut être que l'intimité, la conscience, le moi, où le sujet délibère. C’est un forum, pas un tribunal. C’est là que le sujet forme en raison ses opinions, examine ses idées, prend ses décisions. Il relève donc de ce que l’on nomme en rhétorique le genre délibératif, pas du genre judiciaire. "Jusqu’à présent je n’ai fait qu’émettre des hypothèses, et les examiner en moi. Mon siège n’est pas fait". C’est ainsi, comme un forum, que Renaud Camus conçoit la conscience (Corbeaux, 2000), alors que, pour les puissants du jour, les idéologues, les procureurs de la presse, il n’y a pas de for ou de forum intérieur, seulement un tribunal, où les sujets sont sommés de comparaître. For, au sens de "tribunal", n’existe plus en français moderne, mais ce qu’il désigne, à savoir un tribunal où les citoyens, surtout ceux qui écrivent ou qui pensent, sont intimés de se repentir, de renoncer à penser ce qu’ils pensent, de s’auto-critiquer, de baisser la tête, a toujours une existence. Il n’est plus nommé for, mais tribunal. C’est là, généralement dans les media, que sont exécutés en quelques mots rapides et haineux les dissidents en matière intellectuelle, sans que ces dissidents, Houellebecq, Dantec, Renaud Camus, Finkielkraut, etc. aient la possibilité de démonter les accusations sans preuve qui sont portées contre eux.

 

 

 

 

16 avril 2006

Mythologies intellotes 9

 

 

 

Une icône progressiste

 

 

De l’œuvre immense de George Sand (1804-1876), il ne reste presque rien, en dépit de la quantité de livres qu’elle a publiés, la Correspondance, à elle seule, occupant une vingtaine de volumes. On ne la lit plus ou quasiment plus. Ses romans restent enfouis au fin fond des bibliothèques. Qui a lu Jacques, publié en 1837, un roman par lettres aussi ennuyeux que La Nouvelle Héloïse de Rousseau, ou Spiridion (1839), où sont exposés les principes d’une nouvelle religion, synthèse confuse et verbeuse des idées de Leroux et de Lamennais ? En revanche, George Sand survit comme icône pieuse des bien pensants, qui la réduisent à des postures provocatrices comme fumer le cigare ou s’habiller en homme, et à des idées banales sur la condition humaine, comme exprimer de la compassion pour les pauvres et les laissés pour compte. Sa momie embaumée est enserrée dans les bandelettes mièvres d’hagiographies à visée politique : elle serait ou aurait été démocrate, républicaine, socialiste, bien entendu, elle aurait contribué à l’émancipation des femmes.

Il est exact que George Sand a exprimé des opinions socialisantes, surtout dans les années qui ont précédé et immédiatement suivi les événements de 1848. Influencée par le très confus Lamennais et par l’utopiste Leroux, elle serait devenue, si elle l’avait voulu, la femme Messie du saint-simonisme et la nouvelle Eve chargée de régénérer le monde. Dans Spiridion, elle raconte comment est sauvé de la destruction ou de l’oubli le précieux manuscrit de la nouvelle religion, occultiste ou spirite ou illuministe, qui doit changer le monde, la vie, les choses, tout. Son socialisme est un occultisme. Les bouffonneries dont il s’est nourri ont dû satisfaire ceux dont le spiritisme comblait le vide laissé par l’affaiblissement de la religion catholique. George Sand est le grand ancêtre de la gauche, parce que le progressisme s’est nourri pendant tout le XIXe siècle d’occultisme et que le socialisme a ses sources dans l’occultisme, comme cela s’est fait dans le surréalisme et chez André Breton, le pape de la gauche révolutionnaire entre 1930 et 1960, qui a fait de la voyance, de l’illuminisme, du spiritisme et, comme Victor Hugo, des tables tournantes, les plus sûrs moyens de changer la vie. L’occultisme et le socialisme ont en commun la magie. Les occultistes croient changer les choses par la récitation de formules. Les socialistes, qui croient que la vie peut être changée par les seuls mots, sont leurs héritiers. "Sans l’occultisme, il n’y aurait peut-être pas eu de triomphe si complet des socialismes", écrit Muray, dans Le XIXe siècle à travers les âges (1984).

Outre l’occultisme, ce qui fait de George Sand un précurseur, c’est qu’elle se serait prononcée en faveur des déshérités et pour la République. Pourtant il n’est pas nécessaire de prendre ces poses pour mériter l’étiquette progressiste : le rappel de l’Evangile suffit. La preuve que son socialisme n’était que pure montre, c’est qu’elle a applaudi à la répression de 1871 qui a fait des milliers de morts parmi les pauvres et les ouvriers de Paris. Ses prétendues convictions socialistes sont inconciliables avec un idéalisme impénitent qui l’a portée à exprimer un intérêt nostalgique pour des paysans chimériques, sortis tout droit de chez Rousseau, quasiment parfaits, comme il n’en a jamais existé en France, sauf dans les discours traditionalistes, et qui sont à l’opposé de ce qu’exige la rigueur socialiste. Seule sa croyance dans l’occultisme comme moteur du progrès social fait de George Sand une socialiste avant l’heure.

Socialiste, elle aurait été aussi, naturellement, démocrate. Qu’en est-il exactement ? En 1848, elle relate, dans une lettre envoyée à des amis, les efforts que déploie son fils Maurice, nommé maire de Nohant par les nouvelles autorités, pour éclairer ses administrés, qui veulent bien de la République, à condition qu’elle les libère de l’impôt. Les élections ayant été défavorables, elle évoque avec mépris, dans une lettre datée du 6 mai 1849, les gens de Noyant, qui, écrit-elle, "ont voté comme des porcs", alors que ces citoyens libres se sont prononcés sur la politique qui avait été menée pendant plus d’une année. C’est se faire de la démocratie une étrange conception - conception que n’auraient pas reniée les occultistes et les marxistes - que d’injurier les électeurs quand ils ne votent pas dans la "ligne" ou qu’ils sortent du "droit chemin".

Elle aurait été aussi, et c’est son titre de gloire, féministe. En fait, son mariage convenu avec le baron Dudevant lui a permis de mener, comme les grandes dames de l’Ancien Régime, une existence libre, de porter des vêtements d’hommes, de fumer la pipe et de collectionner les amants. Une partie de ce qu’elle a écrit dément le féminisme qui lui est étourdiment prêté. Le héros de La Mare au diable, Germain, est un paysan plein de noblesse et de grandeur d’âme : bon père, bon époux, bon fils. Veuf et père de trois enfants, il veut se remarier pour donner une mère à ses enfants. Il se convainc de choisir une veuve. Dans le village voisin, vit une femme libérée, qui est qualifiée de "coquette de village" (comprendre elle accorde ses charmes avec générosité). Si George Sand avait été une vraie féministe, elle aurait fait de cette femme libérée un personnage sympathique, séduisant, positif. Or, Germain est horrifié, quand il apprend comment vit cette femme de son âge et de sa condition, et il lui préfère Marie, une jeune fille de seize ans, pauvre et sans dot, domestique chez de riches fermiers au cœur dur. Qu’y a-t-il de féministe dans cette histoire ? Rien évidemment. A moins que le féminisme des bien pensants modernes ne se soit réfugié dans les romans à deux sous de la collection Harlequin ou dans les séries télévisées comme Sous le soleil ou dans des hebdomadaires pour "bonnes femmes", comme Nous deux ou Confidences ?

Autrement dit, ce qui reste de George Sand, c’est son idéologie, ou plus exactement son idéologie remise au goût du jour, corrigée, rectifiée pour être acceptable ou présentable, en un mot : "revisitée". Les idéologues incluent George Sand dans les grands ancêtres, non pas pour faire lire, connaître et aimer son œuvre, mais pour que sa célébrité sanctifie leurs propres certitudes. Elle n’est plus une fin, mais un instrument. Elle est engagée dans des combats douteux et qui, sans aucun doute, lui feraient horreur. Fille d’un officier d’Empire, femme d’un aristocrate, propriétaire terrien, elle avait tout des nantis de son époque ; elle est de son temps, pas du nôtre.

 

Relisons ses romans champêtres écrits dans les années 1840. La France alors se transforme en profondeur. Malgré cela, George Sand exprime son intérêt pour une civilisation rurale et patriarcale qui se meurt et dont elle pressent qu’elle va disparaître avec ses us et coutumes, ses tâches quotidiennes, ses peines et ses joies, son savoir faire : la veillée, les travaux des champs, l’éternel retour des saisons. Voici le passage dans lequel elle décrit, dans La Mare au diable, les labours d’automne : "A l’autre extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine (il s’agit de Germain, dont le nom a été cité ci-dessus) conduisait un attelage magnifique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir fauve à reflets de feu, avec ces têtes courtes et frisées qui sentent encore le taureau sauvage, ces gros yeux farouches, ces mouvements brusques, ce travail nerveux et saccadé qui s’irrite encore du joug et de l’aiguillon et n’obéit qu’en frémissant de colère à la domination nouvellement imposée". Voici comment le narrateur de ce roman présente la scène : "Ce qui attira mon attention était véritablement un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre". La description continue ainsi : "Un enfant de six à sept ans (c’est le fils de Germain), beau comme un ange, et les épaules couvertes, sur sa blouse, d’une peau d’agneau qui le faisait ressembler au petit saint Jean-Baptiste des peintres de la Renaissance, marchait dans le sillon parallèle à la charrue et (…)".

George Sand décrit cette scène comme dans des tableaux "classiques" ou "académiques". Elle choisit de "nobles" sujets, représentés suivant les règles enseignées à l’Académie. Voilà ce qui fait la force ou la spécificité de son œuvre. Nous sommes loin de l’occultisme stupide, du socialisme frelaté, du féminisme imaginaire. George Sand fait vivre des idées d’homme, non des hommes réels. Ses paysans tiennent plus de ceux de Virgile, de Millet (cf. L’Angélus), des peintres néoclassiques ou des idéologues conservateurs que de vrais paysans. Pour elle, comme l’a écrit Emmanuel Berl en 1940, "la terre ne ment pas", parce que, avec la vérité de la terre, vont de pair la beauté des saisons, de la nature, des travaux des champs, du labour, des semailles, de la moisson, comme si cette vie de dur labeur se situait hors de l’histoire, hors du siècle, hors de toute réalité.

 

 

15 avril 2006

Intime

 

 

 

Intime, intimer, intimation

 

 

 

En latin, à intus, qui signifie "dedans", "intérieurement", s’oppose externus ou exter, "extérieur", "du dehors". Au degré comparatif, ces adjectifs font interior et exterior et, au degré superlatif, intimus, "le plus en dedans", "le plus intérieur", "le fond de", et extimus, "placé à l’extrémité", "qui est au bout", "le plus éloigné". Trois de ces mots : intérieur, extérieur, intime, sont passés en français. Intime a conservé une part de la valeur superlative de son étymon latin : est intime ce qui est le plus à l’intérieur de soi. De l’adjectif intime, dérivent le verbe intimer et, de ce verbe, le nom intimation. Intime signifie "ce qui est à l’intérieur de soi", intimer a pour synonymes enjoindre, ordonner, commander. Le sens moral et positif de l’adjectif a débouché sur le sens militaire ou judiciaire du verbe. Comment s’est fait cet étonnant transfert de sens ?

Dans le Trésor de la Langue française, le verbe intimer est relevé avec le sens de "signifier de façon autoritaire ; synonyme notifier". L’expression intimer l’ordre a pour sens "enjoindre". Les exemples qui illustrent cette acception se rapportent à ce qu’il faut bien appeler une menace. Ce sont, extrait de Variété IV, 1938, de Paul Valéry : "On chargea le poète de chaînes, on l’accabla de défenses bizarres et on lui intima des prohibitions inexplicables" ; et extrait de La Trahison des clercs de Benda : "les sorties de Sorel contre les sociétés qui "donnent une place privilégiée aux amateurs des choses purement intellectuelles", celles, il y a trente ans, d’un Barrès, d’un Lemaître, d’un Brunetière, intimant aux "intellectuels" de se rappeler qu’ils sont un type d’humanité "inférieur au militaire"..." Alain Rey, l’éditeur du Dictionnaire Historique de la Langue Française (1992), expose ainsi l’histoire des sens du verbe intimer : "Intimer (1325) est emprunté au bas latin intimare "faire pénétrer dans", spécialement "faire pénétrer dans les esprits", d’où en droit "faire connaître, annoncer, publier". Introduit avec un sens général "avertir quelqu’un de quelque chose, faire savoir" qui ne s’est pas maintenu, le verbe s’emploie depuis 1332 avec le sens de "signifier, déclarer quelque chose à quelqu’un avec autorité" et en droit "signifier légalement" (cf. notifier)".

Pour que l’intimation se fasse, il faut deux instances. D’une part, l’instance qui intime ou instance intimatrice occupe la position de l’émetteur des schémas de la communication. D’autre part la cible ou l’intimé est à l’instance intimatrice ce que le destinataire est au destinateur. L’intimation se transmet de l’un à l’autre dans le même sens : de l’instance intimatrice à l’intimé, sans feed-back (ou "retour"). Si l’instance qui intime - dans les exemples cités dans le Trésor de la Langue française : on, des individus au nom prestigieux - ne jouit d’aucune autorité et ne dispose d’aucune position élevée dans la société, l’intimation reste lettre morte, sans effet, inaudible. Elle tient du soliloque de malade mental. Quant à l’intimé, il est ou bien un homme seul, isolé, dépourvu d’appui ou de soutien, ou bien il n’a ni pouvoir, ni influence, ni autorité. Ces deux instances ne sont pas égales. Le rapport de forces est en faveur de celui qui intime. Cela explique que la teneur du message intimé relève de l’interdiction (dans l’extrait de Variété "prohibitions") ou de la menace (dans La Trahison des clercs, la supériorité de l’humanité militaire sur l’intellectuelle). Intimer, c’est intimider. L’intimation est une intimidation. Elle consiste à interdire à quelqu’un (un individu seul ou un groupe d’individus disposant de peu de pouvoirs) de dire, de faire, de penser ce qu’il veut dire, faire, penser, éventuellement en le menaçant ou en lui rappelant les risques (judiciaires, carrière entravée, coups, etc.) auxquels il s’expose. L’instance qui intime pénètre au plus profond - dans l’intime - de la conscience d’autrui pour y faire inscrire un ordre, du sens, une mise en garde, un commandement, une injonction.

En 1863, Emile Zola tendait "une main sympathique" au peintre Edouard Manet, "qu’un groupe de ses confrères (avait) mis à la porte du Salon". Zola croyait en une France généreuse. Si on compare l’idée qu’il s’en forme aux poursuites judiciaires dont les écrivains aujourd’hui sont accablés, aux intimations qui les visent, aux menaces dont ils sont les cibles, on peut conclure que la France de Zola n’existe que dans les images d’Epinal. En effet, il arrive de plus en plus souvent dans la patrie des droits de l’homme que des écrivains (Houellebecq, Dantec, Renaud Camus, Finkielkraut, Mme Fallaci, les "nouveaux réactionnaires", pour ne citer qu’eux), leur éditeur, des directeurs de journaux, soient accusés d’on ne sait quels crimes et qu’ils soient contraints de répondre devant des juges ou devant un tribunal médiatique de leurs écrits, bien que la libre communication des pensées et des opinions leur soit garantie par la Déclaration de 1789. Il leur est intimé de se taire. L’intimation est une intimidation : c’est la forme sournoise de la censure.

 

 

14 avril 2006

Ratonnades

 

 

 

 

Dans le Trésor de la Langue française, le nom ratonnade est défini comme suit : "violences exercées contre une communauté nord-africaine en représailles à des actions attribuées à certains de ses ressortissants". Les exemples qui illustrent ce sens sont clairs : "(à la suite d’attentats aveugles), le pire arriva bientôt. Le lynchage pur et simple, la chasse à l’arabe, la ratonnade ignoble et aveugle" (Yves Courrière, La Guerre d'Algérie, 1971). Par extension, ce nom désigne aussi les "violences exercées contre une minorité ethnique ou un groupe social". Les Nord-Africains ne sont donc pas les seuls qui soient ou aient été les cibles, dans un passé récent, de ratonnades. Les phrases qui illustrent ce sens étendu ne laissent pas de doute : "A l’approche de l’aube, tandis que Cohn-Bendit lance par la voie de la radio qui n’a pas cessé ses reportages "en direct" l’ordre de dispersion, il est cinq heures trente, les ratonnades donnent lieu à des scènes assez ignobles" (Vianson-Ponté, Histoire de la République gaullienne, 1971). Ce mot est attesté en français la première fois en 1960, dans le cadre de la guerre en Algérie, au sens de "mouvement de violence déclenché contre une communauté nord-africaine" (Le Monde, 14 décembre 1960), puis, en 1968, dans le sens étendu de "brutalités exercées contre un groupe quelconque" (Le Monde, 24 mai 1968).

En 1968, les journalistes du Monde qui sont experts en ratonnades, non pas pour y avoir participé ou les avoir organisées (encore que...), mais pour les avoir condamnées, les ont définies comme "des brutalités exercées contre un groupe quelconque". Appliquons le nom ratonnade ainsi défini à ce qui fait la sinistre réalité du pays des droits de l’homme et où, chaque jour, des pompiers se font ou insulter ou frapper ou lapider ou cracher dessus. Ils ne sont pas les seuls à subir ces agressions. Conducteurs de métro ou de bus, contrôleurs SNCF, professeurs, policiers, parfois même de simples passants, sont la cible de ces manifestations de haine viscérale. Ils ont beau être français, ils n’en sont pas moins des hommes qui, réunis, forment un groupe, ethnique, social ou quelconque, peu importe. La réalité est là. Insultés, frappés, agressés, etc. ils sont ratonnés. Il n’y a pas que les Nord-Africains qui, en France, sont l’objet de ratonnades. Il y a aussi des noirs, des jaunes, des blancs, des Français. Que des ratonnades existent dans le pays qui, le premier au monde, a déclaré l’universalité des droits de l’homme et qu’elles frappent aussi ceux qui s’en croient les autochtones n’étonnera pas ceux qui savent comment va le monde. Au nom de quoi les Français seraient-ils épargnés par une règle universelle ? Parce qu’ils sont français ? L’histoire est une succession de ratonnades réussies. Dans les pays où il se sont installés, les cow-boys ont organisé des ratonnades contre les malheureux indiens, les Espagnols contre les Incas et les Aztèques, les colons contre ceux qu’ils colonisaient, les Australiens contre les aborigènes, les Arabes d’Arabie contre les Berbères ou les Egyptiens. Les immigrés ou leurs enfants, d’où qu’ils viennent, sont des hommes comme les autres. Ils ne sont pas d’une nature supérieure ou différente. Eux aussi, comme les autres, ils organisent des ratonnades. Pourquoi se gêneraient-ils, puisque telle est la loi du monde ? Cependant, un seul fait distingue ces ratonnades des ratonnades labellisées et conformes à l’idéal ou à l’essence de la ratonnade : c’est qu’il est interdit de nommer ratonnades les exactions auxquelles elles donnent lieu. Les réalités sont identiques : les mots diffèrent. 

 

 

 

 

09 avril 2006

Ce pays

 

 

Nommer la France

 

 

Pour la première fois peut-être dans notre histoire, le nom France ne va plus de soi pour nommer la France. Elle est l’un des rares pays dans ce cas, comme l’a été la Russie, dont le nom a été plus ou moins recouvert pendant quatre-vingts ans environ par le vocable URSS. Pourtant, le nom est riche de sens. Dérivant de l'adjectif et nom Franc qui signifie "libre", il équivaut à notre liberté moderne. De plus, il est possible de jouer avec les sonorités de ce nom : la SoufFrance (sous-France), l'a-France, la (F)Rance, etc. Ecoutez les élus du peuple, les journalistes, les élites, nos compatriotes. Ils désignent la France de plusieurs façons, mais rarement par son nom d'usage ou de baptême, comme on voudra. Nation est de moins en moins souvent employé : il est devenu désuet ou il a été proscrit, sans doute à cause du nationalisme ou du socialisme national qu’il est accusé sans raison de charrier. République, plus commun, est tout à fait honorable : pourtant, ce nom réfère à un régime, pas à un pays. Il est loisible aux Iraniens, aux Polonais, aux Irlandais, aux Sénégalais, etc. de nommer leur pays république, ce qu’ils font sans doute, mais moins souvent que les Français. Il est paradoxal et fort étrange de désigner une entité qui existe depuis mille cinq cents ans (la France) par le régime que les citoyens se sont donné (il y a un peu plus de deux siècles). Le régime est contingent par définition, il y a une essence de la France ; le régime est transitoire ou provisoire par définition ; la France est éternelle – du moins j’ose l’espérer. Le régime ne se rapporte qu’aux institutions, il est réducteur et partiel ; toute la France ne se ramène pas à la République, ni dans son histoire, ni dans ses réalités innombrables : l’art, la gastronomie, les vins, les fromages, la musique, les paysages, la littérature, l’architecture tiennent de le France, et non pas de la république. La langue est française, pas républicaine. La littérature aussi, de même que la musique. Certes, dans l’histoire de France, il est arrivé que la France soit désignée par le nom Royaume, mais il semble que l’habitude de nommer un pays par le régime politique que ses citoyens ont adopté ou qui leur a été imposé de force se soit généralisée à l’époque moderne. En Allemagne, on disait Reich ; en URSS, patrie soviétique.

La dénomination la plus fréquente est ce pays. On sait, et les grammairiens nous l’enseignent, que le démonstratif ce a, suivant les contextes, une valeur anaphorique (il réfère à ce qui vient d’être dit) ou une valeur déictique (il montre un objet proche de celui qui parle) : auquel cas, il est un signe d’ostension. C’est un équivalent de l’index pointé qui désigne directement la réalité du monde dans laquelle ou près de laquelle se trouve le locuteur. Montrer du doigt une personne qui passe dans la rue, c’est faire preuve à son égard de discourtoisie. Il était déconseillé dans les règles anciennes de politesse de faire ce geste. Ainsi, le démonstratif ce est méprisant quand il sert à montrer un individu à qui on n'accorde guère de valeur : dans "cette pute", "ce gros con", "ce salaud", "cette créature", "cet individu", "ce type-là", "ce mec", "cette meuf". Dans le Trésor de la Langue française, sont citées deux phrases dans lesquelles ce exprime le mépris, une de Montherlant : "cette vieille bête de don Christoval" et une autre de Proust : "Comment s’appelle-t-il, cet ostrogoth-là ! me demanda Albertine".

Ecoutez nos élus, les sociologues de service, les donneurs de leçons à la pelle, les journalistes bien pensants : ils disent tous ou quasiment tous, et de façon récurrente, ce pays pour désigner la France, comme si le pays dont ils parlent n’était pas ou n'était plus le leur ou qu'ils missent la plus grande distance possible entre eux et la France ou que son nom fût désormais tabou ou qu’il fût celui de cet Ostrogoth que montre Albertine ou qu’il n’eût pas plus de valeur qu’un vieux chiffon. Ils ont évité le ce de mépris à propos de l’URSS ; ils l’évitent quand ils parlent de Europe, de l’Algérie ou de tout autre pays du tiers-monde ; ils en accablent la seule France.

 

 

08 avril 2006

Signes 4

 

Comment le journal Le Monde manipule ses lecteurs

 

Le chef de la diplomatie palestinienne, qui est aussi un des responsables du Hamas ou branche palestinienne de l’organisation islamique des Frères musulmans, M. Zahar, aurait adressé le mardi 4 avril une lettre au secrétaire général de l’ONU, M. Annan. L’Agence France Presse en a obtenu une copie, qu’elle s’est empressée de diffuser à ses abonnés. Il n’y a rien d’anormal qu’un ministre des affaires étrangères ou qu’un individu faisant fonction de ministre écrive à l’Organisation des Nations Unies. M. Annan reçoit chaque jour des milliers de lettres, que le journal Le Monde ne publie pas ou dont il ne publie pas des extraits et dont il ne fait jamais état. D’ailleurs, Le Monde n’a pas l’habitude de publier les lettres du Hamas. De plus, une lettre n’est qu’une lettre : ce n’est ni une déclaration, ni l’affirmation d’un point de principe, ni le rappel d’une doctrine. Ce n’est en rien un fait qui mérite de devenir une nouvelle.

Cela n’a pas retenu le journal Le Monde, dans son édition datée du 5 avril 2006, de publier trois phrases extraites de cette lettre. Voici la première : "notre gouvernement, écrit M. Zahar, souhaite sérieusement travailler avec le Quartet pour un dialogue sérieux et constructif avec l’Autorité palestinienne et son nouveau gouvernement". Le "Quartet sur le Proche-Orient" est composé, précise Le Monde, des Etats-Unis, de la Russie, de l’ONU et de l’Union européenne. Dans la deuxième phrase, M. Zahar accuse Israël de refuser toutes les solutions préconisées par l’ONU depuis 1947, à savoir créer, dans l’ancien territoire ottoman sous mandat britannique, deux Etats. L’accusation est-elle nouvelle et fondée ? Israël refuse-t-il vraiment aux Palestiniens le droit d’avoir un Etat ? Cela n’est pas prouvé. Pourtant, M. Zahar est cité, comme si son accusation était vérité de Coran : "Les initiatives d’Israël dans les territoires occupés vont mettre fin à tous les espoirs de parvenir à un règlement final et pacifique sur la base d’une solution prévoyant deux Etats". Certes, les mots "deux Etats" sont dits, mais à la fin d’une phrase dans laquelle Israël est accusé de mettre fin à "tous les espoirs" de créer "deux Etats". Dans la troisième phrase, M. Zahar exprime un souhait. Or un souhait n’est qu’un souhait. S’il devait publier tous les souhaits exprimés par des Etats ou des gouvernements ou des organisations qui ambitionnent de gouverner un pays, Le Monde compterait chaque jour des centaines de pages. Le souhait est publié quand même : "Nous souhaitons, comme tous les Etats du monde, vivre en liberté et en sécurité, et que notre peuple puisse jouir de la paix et l’indépendance, côte à côte avec nos voisins dans ce lieu saint du monde". Les "voisins" en question ne sont pas désignés avec précision. Ils peuvent être la Jordanie ou l’Egypte. Nulle part, M. Zahar n’affirme que les Palestiniens souhaitent vivre paisiblement aux côtés des Israéliens.

Telle est la lettre, qui n’apporte rien de nouveau à ce que l’on sait du Hamas. Voici comment Le Monde l’interprète. La première interprétation, écrite en gros caractères, sert de titre à l’article : "Mahmoud Zahar reconnaît implicitement le droit d’existence d’Israël". Dans aucune des phrases de sa lettre, M. Zahar n’a reconnu Israël, ni implicitement, ni explicitement, encore moins le droit que ce pays aurait "à l’existence", comme si l’existence d’un pays ou d’un peuple n’était pas un fait et bien que, de tous les pays du monde, seul Israël doive se prévaloir à tout moment d'un droit à l’existence qui lui serait reconnu par ses voisins pour continuer à exister. Le Monde reconnaît d’ailleurs benoîtement qu’il a diffusé une interprétation mensongère : "Un responsable du ministère palestinien des affaires étrangères a, en revanche, démenti, dans une déclaration à l’AFP, que M. Zahar ait reconnu le droit d’Israël à l’existence". Non seulement le démenti est formel, mais il est parfaitement conforme au contenu de la lettre : "C’est exact, a dit ce responsable palestinien, M. Zahar a bien envoyé une lettre à M. Annan. Mais il n’a pas reconnu Israël et n’a fait aucune mention du droit d’Israël à l’existence, ni l’a suggéré". Cela n’a pas empêché des journalistes de diffuser à la radio la nouvelle manifestement fausse que Le Monde a publiée. La seconde interprétation sert d’introduction à l’article : "Le chef de la diplomatie palestinienne et un des chefs du Hamas, Mahmoud Zahar, a reconnu implicitement et pour la première fois le droit d’Israël à l’existence, dans une lettre adressée mardi 4 avril au secrétaire général de l’ONU, dont l’AFP a obtenu une copie". Or, de toute évidence, du moins pour ceux qui sont encore en mesure de lire une phrase écrite en français, dans aucune des phrases citées, M. Zahar n’a reconnu quoi que ce soit, ni l’existence d’Israël, ni le droit des Israéliens à vivre dans leur pays.

On a appris vendredi 7 avril, trois jours après que la lettre de M. Zahar a été envoyée à l’ONU et deux jours après que Le Monde en a fait état, que l’Union européenne s’apprêtait à suspendre les aides de plusieurs millions d’euros qu’elle prodigue à l’Etat palestinien en gestation, et cela, parce que le Hamas, qui exerce le pouvoir, refuse de reconnaître l’existence d’Israël et qu’il préconise comme seule solution la poursuite de la guerre, afin que toute la Palestine revienne à son seul légitime propriétaire : la oumma islamique. Autrement dit, Le Monde a pris parti. Si une fausse interprétation de la "lettre" a été diffusée, ce ne fut pas pour informer les lecteurs, mais seulement pour empêcher ou retarder la suspension de l’aide européenne attribuée à l’Etat palestinien. Le journal Le Monde vit d’aides publiques très importantes. A quoi sert-il de payer des impôts, si c’est pour financer la diffusion de fausses nouvelles ou pour s’ingérer de façon aussi partiale dans un conflit ? Faut-il que Le Monde méprise ses lecteurs pour fabriquer des faux, comme d’autres jadis en ont fabriqué à foison pour nuire aux Juifs ? Le mot quartet qu’emploie Le Monde a deux sens : c’est "l’ensemble de deux protons et de deux neutrons dans le noyau d’un atome" ou bien, en informatique, la "chaîne de quatre éléments binaires, équivalente à un demi octet". Le Monde aurait dû écrire quartette, conformément à l’usage (un quartette, par francisation de l’italien quartetto, est un "petit quatuor"), ou il aurait dû écrire quatuor, conformément au sens figuré de quatuor : "ensemble de quatre personnes, de quatre choses". Non seulement, Le Monde diffuse de fausses nouvelles, mais encore il les diffuse dans une langue "approchative" (cet adjectif ironique est mis pour "flottante"), les deux tares, désinformer et user de mots trompeurs, se mariant manifestement à merveille.

 

 

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07 avril 2006

Lumière des livres 7

 

 

Florilège de liberté

 

 

 

Pendant des siècles, le peuple français, qui est sage et avisé, a affirmé avec force qu’il n’accordait pas plus importance à l’Alcoran (l’an quarante) qu’à un ciron et les élites, qui ne se croyaient pas supérieures au peuple, ont partagé la même indifférence, allant même jusqu’à se moquer du messager d’Allah et des croyances des musulmans. Pendant des siècles, les écrivains français ont exprimé sur l’islam, sur Mahomet, sur les musulmans, sur la Turquie, sur les Turcs, etc. des critiques qui seraient jugées islamophobes par le pouvoir en place en Iran et les thuriféraires de l’islam Wieviorka, Roy, Burgat ou Mucchielli. Cette insolence ancienne, qui s’enracine dans les profondeurs de notre histoire, est d’autant plus précieuse qu’il se pourrait qu’un jour, plus proche qu’on ne le croit, les livres où elle s’exprime ne soient mis à l’index, id est interdits, l’index étant "le catalogue des livres suspects de mauvaise doctrine dont le Saint Siège interdit la lecture, quoiqu’ils ne soient pas encore condamnés juridiquement".

 

Dans La Légende des Siècles (Partie III l’Islam), Victor Hugo condense en quatre vers insolents et féroces ce qu’il pense du divin Mahomet, dont il dit qu’il était aussi têtu que sa mule et aussi ignorant que son âne. : "Le divin Mahomet enfourchait tour à tour / Son mulet Daïdol et son âne Yafour ; / Car le sage lui-même a, selon l’occurrence, / Son jour d’entêtement et son jour d’ignorance". Un siècle auparavant, dans la tragédie Mahomet ou le fanatisme (Acte II, scène 5), Voltaire avait fait de Mahomet le prototype du tyran barbare et sanguinaire : "Le glaive et l’alcoran dans mes sanglantes mains / Imposeraient silence au reste des humains". Nos grands écrivains, comme le bon peuple de France, ont fait, pendant des siècles, de "l’an quarante" l’aune à partir de laquelle est étalonnée l’insignifiance. Sur le thermomètre du rien, il marque le zéro. Il n’est pas possible de leur donner tout à fait tort, n’en déplaise aux islamologues bien pensants, et l’on aimerait que nos contemporains, tout confits en dévotion islamique, sortent des ténèbres où ils végètent. Dans le Discours sur les sciences et les arts (1750), Jean-Jacques Rousseau, qui pensait bien en toute occasion et dont le Contrat social a inspiré et inspire les progressistes de tout poil, marxistes ou non, n’est pas en reste, pour une fois, avec Voltaire, son ennemi. Selon lui, le facteur déterminant, qui a causé, à la fin du XVe s, la renaissance des arts et des lettres, est la stupidité islamique, ce qui l’amène à remercier, ironiquement bien entendu, les Turcs d’avoir ressuscité l’Europe qu’ils tentaient de mettre aux fers. "L’Europe était retombée dans la barbarie des premiers âges. Les peuples de cette partie du monde aujourd'hui si éclairée vivaient, il y a quelques siècles (comprendre : au Moyen Age), dans un état pire que l'ignorance. Je ne sais quel jargon scientifique, encore plus méprisable que l’ignorance, avait usurpé le nom du savoir, et opposait à son retour un obstacle presque invincible. Il fallait une révolution pour ramener les hommes au sens commun ; elle vint enfin du côté d’où on l’aurait le moins attendue. Ce fut le stupide Musulman, ce fut l’éternel fléau des lettres qui les fit renaître parmi nous. La chute du trône de Constantin (id est la prise de Constantinople en 1453) porta dans l’Italie les débris de l’ancienne Grèce. La France s’enrichit à son tour de ces précieuses dépouilles. Bientôt les sciences suivirent les lettres ; à l’art d’écrire se joignit l’art de penser ; gradation qui paraît étrange et qui n’est peut-être que trop naturelle ; et l’on commença à sentir le principal avantage du commerce des Muses, celui de rendre les hommes plus sociables en leur inspirant le désir de se plaire les uns aux autres par des ouvrages dignes de leur approbation mutuelle".

L’histoire, hélas, est souvent plus ironique que nos meilleurs écrivains, au point que ce qui était inconcevable il y a trois siècles finit par se réaliser sous nos yeux. Le 16 décembre 2004, la presse turque en liesse n’a pas salué la résurrection de l’Europe, mais sa fin, en conférant au wahhabite Erdogan le titre de "conquérant de l’Europe", dont était affublé en 1453 Mehmet II. Dans trois ou quatre siècles, un autre Rousseau, tout autant lucide que Jean-Jacques, fera peut-être de 2004 un autre 1453, mais alors que l'Europe a ressuscité en 1453, elle risque de disparaître au XXIe siècle. Sur la Turquie et les Turcs, les écrivains romantiques sont plus éloquents encore que Rousseau. Voici le poème intitulé 1453 que Hugo consacre, dans la partie VI de la Légende des siècles, au siège de Constantinople et dans lequel il prédit (ce en quoi il s’est trompé) que la France libèrera les territoires byzantins que Mehmet (Mahomet en turc) a conquis cette année-là : "Les Turcs, devant Constantinople, / Virent un géant chevalier / A l’écu d’or et de sinople, / Suivi d’un lion familier. / Mahomet Deux, sous les murailles, / Lui cria : " Qu’es-tu ? " Le géant / Dit : " Je m’appelle Funérailles, / Et toi, tu t’appelles Néant. / Mon nom sous le soleil est France. / Je reviendrai dans la clarté, / J’apporterai la délivrance, / J’amènerai la liberté". Ce dont on est sûr, c’est que cette prédiction ne sera jamais réalisée et que ni Chirac, ni Moscovici, ni Mamère, ni Guigou, ni Cohn-Bendit ni leurs amis "n’amèneront la liberté", ni "n’apporteront la délivrance", où que ce soit, surtout pas en Arménie ou en Thrace.

Quand ils étaient grands, cultivés, épris de vérité, soucieux d’histoire, les écrivains de France savaient ce dont les Turcs étaient capables. Voici les crimes que Victor Hugo, le barde de l’école qui éclaire, le héraut de la République qui libère, le visionnaire de l’histoire, le chantre de l’Europe, le progressiste invétéré, met au compte, dans La Légende des siècles, de l’un des conquérants turcs, le Sultan Mourad : "Dans son sérail veillaient les lions accroupis ; / Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis ; / On y voyait blanchir des os entre les dalles ; / Un long fleuve de sang de dessous ses sandales / Sortait, et s’épandait sur la terre, inondant / L’Orient, et fumant dans l’ombre en Occident". Le recueil poétique Les Orientales, publié en 1829, est un inventaire des crimes commis par les Turcs, non plus aux XVe et XVIe siècles, mais au début du XIXe siècle, dans les territoires grecs qu’ils ont régis pendant quatre siècles. C’était l’époque où les écrivains soutenaient la guerre qu’engageaient les Grecs, les Serbes, les Roumains, les Bulgares, les Macédoniens, les Egyptiens, pour se libérer du joug turc. Les Massacres de Chio sont célèbres grâce au beau tableau de Delacroix et aussi grâce au poème L’enfant que cet événement a inspiré à Hugo. Le premier vers dit, en deux phrases, tout ce qu’il y a à dire des Turcs et qui illustre la situation actuelle de Chypre : "Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil". Le poème se termine par ces deux vers : "Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus, / Je veux de la poudre et des balles". Deux siècles plus tard, ce sont des montagnes d’euros dont les dirigeants européens dépouillent leurs citoyens pour alimenter le budget de l’Etat turc. Ce ne sont pas des aides qui sont versées, c’est l’impôt de dhimmitude ou jiziya qui est acquitté. Les écrivains européens ont imité Voltaire, Rousseau ou Hugo. Parmi ceux qui ont dit non, il y a le Bulgare Ivan Vazov, auteur de Sous le joug (paru en 1889), un beau roman qui raconte les crimes abominables que les Turcs ont commis pour maintenir sous leur sabre sanglant les courageux habitants de Bulgarie. C’est un roman dont la lecture devrait être rendue obligatoire à l’Assemblée nationale, au Parlement européen, à la Commission de Bruxelles et dans toutes les institutions de l’Europe. Il éclairerait peut-être les quelques aveugles volontaires qui veulent recouvrer la vue, bien que vivre couché soit plus reposant que de marcher debout.

Les faits, qu’ils soient relatifs à la Turquie ou à l’islam, n’ont guère changé depuis Rousseau, Voltaire ou Hugo. Hugo est mort en 1885. Dix ans plus tard, a commencé le génocide arménien : le grand massacre de 1896, celui d’Hadana en 1909, le génocide de 1915-1916, les tueries des années 1920-1923, la guerre menée par l’armée turque à partir de 1920 pour ne pas appliquer le traité de Sèvres que les dirigeants politiques ottomans avaient ratifié, guerre qui a abouti à la purification ethnique et religieuse d’un territoire que les Turcs devaient partager avec les Arméniens, les Kurdes, les Grecs, la répression féroce à compter de 1927 des Kurdes dont le seul crime était de vouloir parler leur langue et de la transmettre à leurs enfants, l’invasion en 1974 de Chypre, pays libre, souverain et indépendant, et l’occupation d’un tiers du territoire de l’île, laquelle s’est accompagnée du cortège habituel de meurtres et destructions, et du remplacement des populations grecques chassées de leurs terres par des familles immigrées de Turquie, etc. Pour ce qui est des autochtones assyriens, chaldéens, maronites, coptes, melkites, grecs catholiques, etc. qui ont refusé de se convertir à l’islam - vivant dans une terre qui est devenue, malgré eux, "terre d’islam" (comme disent les cyniques, sans que quiconque proteste), leur situation n’est pas meilleure qu’elle ne l’était du temps de Hugo ou de Voltaire. Depuis 1860, aux pogroms succèdent les pogroms. Depuis plus de vingt ans, les thèses de l’islam politique (salafiste, wahhabite, frère musulman, etc.) inspirant de plus en plus de musulmans, les appels au djihad se multiplient, et de plus en plus de moudjahidin y répondent en Indonésie, en Malaisie, aux Philippines, au Pakistan, en Inde, en Egypte, en Irak, au Nigeria, etc. La guerre qu’a faite le régime du Soudan contre les populations noires du Sud de ce pays, animistes ou chrétiennes, a tué près d’un million de malheureux et a contraint des millions d’autres à quitter leur terre. Il a même été décidé de rétablir l’esclavage comme une "solution finale". En 1940, on dénombrait près d’un million de juifs vivant dans les pays arabes : tous sont partis, même les Caraïtes qui vivaient en Egypte depuis la haute Antiquité. S’ils avaient eu lieu au XVIIIe et au XIXe siècles, ces crimes auraient suscité l’indignation, la protestation, la colère, la réprobation de Voltaire, de Rousseau, de Hugo. A la fin du XXe siècle, les écrivains se taisent ou ferment pieusement les yeux. Personne ne bronche. Sollers ne dit rien, Ernaux reste coite, Orsenna pérore sur la grammaire. Il est vrai qu’ils ne sont ni Voltaire, ni Rousseau, ni Hugo. Raison de plus. Aux médiocres, il reste l’indignation : l’os est bon à ronger. Pis, certains approuvent. Foucault, professeur au Collège de France, qui prétendait se faire l’avocat des fous, des homos, des femmes, des prisonniers, s’est pâmé devant le régime de Khomeiny. Bourdieu, l’ami du FLN, n’a pas élevé la voix pour protester contre les égorgements d’étrangers en Algérie dans les années 1990-1997. Tout est fait pour que cesse l’insolence passée de Hugo, Voltaire, Rousseau. Le préambule de la "Constitution pour l’Europe" (première version, celle de 2003) commence ainsi : "Conscients que les habitants (de l’Europe), venus par vagues successives depuis les premiers âges, y ont développé progressivement les valeurs qui fondent l’humanisme". Ce qui est affirmé solennellement, c’est qu’il n’y a pas en Europe de peuple qui puisse invoquer le "droit du premier occupant". Contre toute vérité, les Européens sont assimilés à des immigrés, bien que leurs ancêtres aient été inhumés, il y a plus de cent mille ans, dans la terre d’Europe, qu’ils aient gravé, il y a plus de trente mille ans, sur les parois de grottes, leurs propres représentations mentales et qu’ils se soient mis à cultiver la terre il y a plus de six mille ans. En conséquence, les Européens sont de simples locataires, et le bail dont ils jouissent pourrait être résilié au bénéfice des nouveaux venus d’Asie ! Si les Européens viennent de partout, sauf d’Europe, pourquoi les Turcs, qui vivent en Asie, ne seraient pas des Européens ? Un autre fait est encore plus éloquent. Dans Mahomet ou le fanatisme, Voltaire exprime sans fard ce qu’il pense de l’islam. En 1993, des comédiens de la ville de Genève, Genève la tolérante, Genève l’ouverte au monde, Genève la multiculturelle, etc. ont projeté de représenter cette tragédie. Mal leur en a pris. Ils ont été menacés de brûler dans le théâtre où ils auraient joué. En 1993, des Européens ont été empêchés de représenter une œuvre qui fait partie de leur patrimoine littéraire., parce que les frères Ramadan, les bons apôtres de la lapidation des femmes, le leur ont interdit, comme leurs frères en islam prohibent dans l’oumma ou dans les daoula islamiyya d’Arabie, Algérie, Iran, Irak, etc., partout où ils écument, la musique, l’art, la peinture, le cinéma, la photo, la liberté de penser, le tabac, le vin, le savoir, etc. Il y a deux siècles, quand les Européens se moquaient de l’an quarante, ils auraient fait taire ces censeurs. Aujourd’hui, ce sont les censeurs qui les font taire. Cette vilenie n’a pas valu aux frères Ramadan l’indignité, mais des excès d’honneur. Ils sont devenus les interlocuteurs de Sarkozy, de l’Unesco, de l’Union européenne, de l’Etat français, du PC, des gauchistes.

Au train où vont les choses, un jour viendra, plus proche qu’on ne croit, où les audacieux, les impertinents et les insolents, qui "se moqueront de l’an quarante", comme Voltaire, Rousseau, Hugo le faisaient jadis, seront menacés de connaître le sort de Van Gogh ou celui de l’admirable et déjà oublié écrivain égyptien Farag Foda.

 

 

06 avril 2006

Humiliation

 

 

 

Selon les islamologues, les sociologues, les musulmans eux-mêmes, l’humiliation explique ou même légitime la haine que les militants de l'islam politique, qu’ils soient ou non arabes, vouent aux Juifs, aux chrétiens, à l’Occident, à l’humanité tout entière. La guerre faite aux mécréants, païens, idolâtres, associateurs… aurait pour but d’effacer des humiliations. L’humiliation est donc le sésame qui ouvre les portes de l’interprétation du monde. Or non seulement ce mot n’est jamais défini, mais ce à quoi il renvoie ne fait l’objet d’aucun examen. Sur cette humiliation servie à tous les menus, il n’est exprimé aucun soupçon.

Dans son Dictionnaire de la Langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, Littré rappelle que le verbe humilier signifie "rendre humble" et "donner de la mortification". Dans le premier sens, il est positif ; dans le second, négatif. L’humilité est une vertu. Littré la définit comme ce "qui nous donne le sentiment de notre faiblesse et de notre insuffisance, qui nous fait concevoir de bas sentiments de nous-mêmes". Quand il est question, dans les ouvrages savants, des humiliations de l’islam ou du monde arabo-islamique, le mot est toujours entendu dans le sens de "mortifications reçues", jamais dans le sens de "humilité". Les humbles ne sont humiliés par personne. Seuls les arrogants, les suffisants, les fiers-à-bras, les présomptueux, les pleins de morgue, les condescendants, les morveux, les matamores, les importants, se sentent humiliés à la première avanie et sont prêts à faire payer très cher à autrui leur prétendue humiliation. Dès que leur joujou est cassé, ils se sentent mortifiés : c’est comme si leur être était nié. Sont-ils vraiment humiliés ? Du moins, ils prétendent qu’ils le sont. De gens qui hurlent "Allah akbar" ou "il n’y a pas de dieu, sinon Allah" à longueur de journées, il est logique qu’ils se sentent humiliés s’ils ne dominent pas l’univers ou si un non-musulman marche sur la lune.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, 4e édition), l’humiliation est "l’action par laquelle on s’humilie" : c’est un acte libre que l’on applique toujours à soi-même, et non aux autres. Quand ce mot est employé au pluriel, il "se dit des choses qui donnent de la confusion, de la mortification". Ce sens est illustré par l’exemple "recevoir les humiliations de la part de Dieu". Autrement dit, ou bien l’humiliation est, comme la servitude, toujours volontaire, ou bien elle est le fait d’Allah soi-même et en personne. Dans l’histoire de la langue française, humiliation a les deux sens : il signifie "acte destiné à humilier" depuis 1449, ou, depuis 1495, le "fait d’être humble, de s’humilier".

L’humiliation du monde dont on dit qu’il est arabe, ce qu’il n’est pas (il est arabisé, mal sans doute, islamisé en grande partie) est à la fois endogène et volontaire : elle ne vient pas d’ailleurs ou de l’étranger, mais de l’intérieur du monde arabo-islamique même. Elle n’est pas due au hasard non plus. L’islam, en tant que soumission, oblige les hommes à se rapprocher de l’humus, du sol, de la terre, en particulier lors des prosternations rituelles. Au sens moral aussi, l’islam est le moteur de l’humiliation, quand il pose qu’Allah sait tout, voit tout, peut tout, veut tout et qu’il incombe aux hommes de s’en remettre à sa volonté ou à la volonté de ceux qui parlent en son nom. L’humiliation est une force psychique redoutable : l’humilié se venge sur sa femme, sur sa fille, sur son voisin, s’il n’est pas musulman, et sur tous les ennemis qu’Allah lui désigne.

Il semble que l’humiliation soit le seul type de relations que l’islam envisage envers ceux qui ne sont pas musulmans. Ainsi, dans le verset 29 de la sourate IX du Coran, Allah enjoint à ses fidèles de combattre les juifs et les chrétiens : "Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité parmi ceux qui ont reçu l’écriture, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation de leurs propres mains, après s’être humiliés". Il est écrit "après s’être humiliés". Ce que l’islam attend de ceux qui n’ont pas l’heur d’être musulmans et qui doivent être "combattus", c’est d’abord qu’ils s’humilient devant eux, avant même qu’ils ne paient l’impôt de servitude.

Si les musulmans étaient humbles, si la vertu de l’humilité ne leur était pas étrangère, s’ils n’étaient pas animés de la seule volonté de mortifier l’Autre, ils s’efforceraient peut-être de sortir du néant de servitude où ils s’ensevelissent volontairement plutôt que de faire porter sur les étrangers, autrui, l’Occident, les Juifs, les chrétiens, Sharon, le Diable, Chitan, les djinns, les femmes, Bush, etc. la responsabilité des maux qu’ils s’infligent à eux-mêmes.

 

 

05 avril 2006

Mythologies intellotes 8

 

Le clergé nouveau est arrivé depuis longtemps

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (4e édition 1762), publié sous l’Ancien Régime, alors que la société était divisée en trois ordres, le clergé est "l’ordre ecclésiastique, le corps des ecclésiastiques". Dans le Trésor de la Langue française, c’est "l’ensemble des ecclésiastiques consacrés d’une nation, d’un diocèse, d’une ville, d’une paroisse, d’une communauté ou équipe sacerdotale". Bien que le clergé reconnu ait été le seul clergé catholique, le clergé n’est pas spécifiquement catholique. Certes, spécialement, en France, le mot désigne souvent, surtout quand il est employé à propos de l’Ancien Régime, l’ensemble des ecclésiastiques catholiques : selon G. Lefèvre, historien de la Révolution, "certains départements, malgré le concours d'anciens moines, ne purent reconstituer le clergé paroissial". C’est ainsi que l’on distingue le clergé régulier ("vivant sous une règle monastique") du clergé séculier ("vivant dans le monde"), le bas clergé (curés ou vicaires) du haut clergé (évêques, chanoines), etc.

Le mot est issu du latin chrétien clericatus, qui a signifié d’abord "l’état de clerc", puis "l’ensemble des clercs" et qui est dérivé de clericus, "clerc". Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française, rappelle que le nom clerc désigne "par opposition à laïque, toute personne qui étudie pour entrer dans l’ordre ecclésiastique" et qu’il a désigné "autrefois", "par extension, tout homme lettré ou savant". La mention autrefois est sans doute inexacte, puisque le nom clerc est employé de nos jours encore au sens de "instruit" ou de "lettré" : ainsi, par Benda, dans La Trahison des clercs (1927), les clercs en question étant les intellectuels. De fait, il n’est pas faux de considérer l’ensemble des lettrés, savants, instruits, c’est-à-dire les intellectuels, comme un clergé ou d’affirmer qu’ils forment un clergé ou même une cléricature. Dans le Trésor de la Langue française, ce nom est relevé avec le sens de "état et condition des membres du clergé" et avec celui de "état et condition des clercs de notaire ou d'officier ministériel" et "d’ensemble de(s) clercs de notaire". Puisque la réunion des clercs de notaire est une cléricature, pourquoi les intellectuels ne formeraient-ils pas une autre cléricature, c’est-à-dire, en réalité, un clergé ? Le mot cléricalisme est apparu dans les années 1850. Block, dans le Dictionnaire général de la politique (1873), écrit : "L’introduction de ce néologisme, encore absent de nos dictionnaires, dans la langue de la politique et des polémiques religieuses, a été faite, dit-on, par des journalistes belges, vers l’année 1855". Les polémiques religieuses se sont éteintes, faute de religieux, mais le cléricalisme a survécu à la disparition des conflits entre l’Etat et l’Eglise. Il n’a pas perdu sa raison d’être, il s’est transporté dans la vie civile, il innerve le monde laïque. Le cléricalisme étant "l’attitude ou la doctrine des partisans d’une prépondérance ou d’une forte influence du clergé dans le domaine temporel et plus spécialement dans le domaine politique", il ne désigne plus de nos jours que la forte influence du clergé intellectuel dans le domaine temporel – autrement dit dans la vie civile.

La loi de 1905, en interdisant à l’Etat et aux collectivités locales de financer quelque culte que ce soit, a ôté aux membres du clergé catholique le statut de fonctionnaires et elle a fait des curés, des moines, des évêques des travailleurs ordinaires. Le clergé catholique a été durablement affaibli, mais, à la place qu’il a été contraint d’abandonner, la République, par horreur du vide ou par cynisme, a laissé prospérer, ou même a incité à prospérer, un autre clergé, plus retors, plus redoutable, plus avide, plus ambitieux que la vieille réunion des prêtres, moniales, évêques, cardinaux. Le clergé ancien a été supplanté par un clergé nouveau. Au lieu d’un clergé à soutane et portant la croix, s’est établi un clergé souterrain, invisible, revêtu de la tunique de l’idéologie. Jamais la France n’a été autant cléricale. Jamais le clergé nouveau n’y aura été aussi puissant, au sens où jamais les instruits n’ont exercé une influence aussi étendue sur les esprits. Alors que la République s’enorgueillit de ne reconnaître aucun culte, quelque culte qu’il desserve, jamais les desservants du culte idéologique n’ont été aussi nombreux à émarger au budget de l’Etat ou des collectivités locales ou à bénéficier de subventions illimitées. On évalue à un peu plus de cinquante mille le nombre de ministres du culte qui, en 1905, ont dû renoncer au traitement que leur assurait l’Etat. Aujourd’hui, le clergé sans soutane est peut-être trois ou quatre fois plus nombreux. Ses membres n’ont pas prononcé de vœux, mais ils ont suivi des études dans les écoles, lycées, universités de l’Etat. Puis, ils ont monnayé leurs diplômes contre de la puissance, non pas de la puissance financière, bien que l’Etat les mette, jusqu’à leur mort, et parfois du berceau au tombeau, à l’abri du besoin. Ce qu’ils ont obtenu, c’est le contrôle des esprits, la formation de l’opinion, la définition de la voie juste. En arabe, la voie juste se dit charia. Ils ne célèbrent pas Dieu, ils sont les baladins des droits, non pas ceux de 1789, mais ceux que les trotskistes et autres inventent chaque jour : ils célèbrent la vertu civique, l’horizon citoyen, le respect tous azimuts des différences, le vivre ensemble, l’humanitairerie larmoyante, le sac de riz pour la Somalie, la lutte contre les discriminations imaginaires. Ce clergé est formé des permanents de la Ligue de l’enseignement, des activistes de la culture d’Etat et de la HALDE, des professionnels de l’agit prop subventionnée, des associations gavées de crédits, des établis du socioculturel, des préposés à la censure dans les médias publics, des maîtres d’école dévoyés qui arasent les têtes plutôt que de former les esprits, des spécialistes en prétendues sciences de l’éducation, des experts en prévention, en assistance, en animation, en médiation, des universitaires qui s’égarent dans les impasses des "sciences socialo-humanitaires", des formateurs d’IUFM en didactique transversale, des cultureux à tout crin, des dix mille (ou plus) professeurs ou fonctionnaires mis à la disposition d'associations lucratives sans but ou de syndicats sans adhérents ou de cache sexe de partis politiques. On croit l’Etat impartial, il est militant. On le dit ou il se dit neutre, il prend parti sur tout. On voudrait qu’il soit au-dessus des factions, il est la faction la plus puissante. On le définit comme laïque, il n’a de laïque que l’étiquette. Le drame est que ce clergé est à la charge des citoyens. Ses pensions sont inscrites dans le grand Livre de la Dette. En 1789, le tiers état ployait sous le faix de la noblesse et du clergé ; en 2006, ce sont des pyramides de clercs que les citoyens portent sur le dos. Non seulement leur liberté de conscience, de pensée et d’action est limitée, mais encore ils sont contraints de contribuer à leur propre servitude. Des citoyens qui paient eux-mêmes la réduction de leurs propres libertés, cela ne s’est jamais vu dans un pays libre. C’est pourtant l’effet de la loi de 1905. Il n’y a pas de commune mesure entre les deux clergés. Les revenus d’un évêque sont de l’ordre du SMIC. Les membres du clergé idéologique, tels les journalistes de la presse subventionnée ou les profs de la LFE, ont des revenus assurés, quoi qu’ils fassent, grâce aux aides que leur prodigue une République. Un directeur de rédaction de France 2 a un salaire décuple de celui d’un évêque. Alors que celui-ci est rémunéré par les seuls fidèles, même les infidèles contribuent, mal gré qu’ils en aient, à la prospérité arrogante de celui-là. La loi de 1905 n’a pas séparé l’Eglise de l’Etat, elle a incité l’Etat à former son propre clergé.

 

 

04 avril 2006

Caricature

 

 

 

A propos des dessins

 

Dans le Dictionnaire de la langue française, Littré précise que le nom caricature est un "terme de peinture", dont la définition est : "représentation grotesque de personnes, d’événements qu’on veut ridiculiser". Il est défini à peu près de la même manière dans le Dictionnaire de l’Académie française (4e éd, 1762) : "terme de peinture emprunté de l’italien : c’est la même chose que charge en peinture". A l’article charge, les Académiciens écrivent ceci : "on dit charger un portrait pour dire représenter avec exagération les traits qui rendent le visage d’un homme difforme et ridicule, quoiqu’il soit reconnaissable. En termes de peinture, un portrait chargé est un portrait peint en charge".

La caricature, terme "d’arts plastiques", est, dans le Trésor de la langue française, "en parlant d’une personne ou d’un groupe, rarement en parlant d’un animal ou d’une chose, le portrait en charge, le plus souvent schématique, dessiné ou peint, mettant exagérément l’accent, dans une intention plaisante ou satirique, sur un trait jugé caractéristique du sujet". Pour illustrer cette définition, est cité un extrait de l’Encyclopaedia universalis (p. 955) : "la caricature utilise la déformation physique comme métaphore d’une idée".

Le nom caricature est calqué sur l’italien caricatura qui, depuis le XVIIe siècle, signifie au figuré "portrait ridicule en raison de l’exagération des traits". En français, ce mot est relativement récent. Il est attesté pour la première fois en 1740 dans les Mémoires d’Argenson au sens de "reproduction grotesque par le dessin ou la peinture". C’est pourquoi les Goncourt se sentent autorisés à mettre en relation ce mot (et la chose qu’il désigne) avec les changements sociaux qui ont affecté la France au XIXe siècle : "l’avènement de la bourgeoisie est l’avènement de la caricature. Ce plaisir bas de la dérision plastique, cette récréation de la laideur, cet art qui est à l’art ce que la gaudriole est à l’amour, est un plaisir de famille bourgeoise ; elle y prend tant de joie qu’elle a ri même de Daumier".

Il suffit d’examiner sans passion les dessins représentant Mahomet qui ont été publiés par un journal danois en septembre 2005 pour se convaincre qu’ils ne sont pas des caricatures, quoi qu’on en dise partout étourdiment. Le dessin qui a servi de prétexte à des attaques de bâtiments diplomatiques, à des meurtres de chrétiens en Turquie, au Nigéria, en Egypte, à des menaces racistes de mort proférées à l’encontre d’Européens sur le sol même de l’Europe, à des pogroms et des ratonnades, représente un homme barbu qu’on suppose être, grâce à la légende, Mahomet. Il est coiffé d’un turban noir. Le visage est serein ; il n’est ni difforme, ni ridicule. Il n’y a pas le moindre trait qui soit déformé. Rien n’est forcé ni chargé. C’est un dessin, ce n’est pas une caricature. Le turban est orné non pas d’un bijou ou d’un diamant, mais d’une bombe près d’exploser. Cela ne suffit pas à faire de ce dessin une caricature. Sous quelque aspect qu’on les examine, les douze dessins incriminés n’ont rien de caricatural. L’éventuelle hostilité à l’islam qui les nourrit n’en fait pas pour autant des caricatures. C’en serait peut-être, si la personne dessinée, Mahomet, n’avait pas été un chef de guerre ou un chef d’Etat. Si Mahomet avait été, tel Gandhi, un apôtre de la non-violence, l’intention de caricature aurait peut-être été avérée. Certes, Mahomet n’a jamais fait exploser de bombes (et pour cause : si la poudre avait été en usage, il l’aurait fait), mais il a abusé du sabre pour tuer. Le drapeau du pays qu’il a fondé, l’Arabie, contient la profession de foi islamique et les deux sabres croisés de l’islam.

Autrement dit, ce qui a provoqué ces actes de guerre que sont les attaques d’ambassades et les destructions de bâtiments publics dans les pays musulmans, ce qui a incité les musulmans à tuer des dizaines de chrétiens, ce qui a fait éclater leur haine sans borne, ce ne sont que des dessins. Faut-il que ces gens-là soient dérangés pour que des riens provoquent ces extrémités ? Faut-il qu’ils soient animés d’une haine sans borne pour en arriver à vouloir exterminer tous ceux qui ne sont pas musulmans ? Faut-il que les dirigeants de l’Europe soient lâches pour avoir cédé à de tels extrémistes ? Dans les années 1930, ils avaient obtempéré à Hitler. Faut-il qu’ils n’aient rien retenu de l’histoire ? Faut-il que les leçons du passé soient déjà oubliées ?

 

 

03 avril 2006

Signes 3

 

 

 

 

Quatre jours dans une fac occupée

 

Comme la moitié ou plus de la moitié des universités de France, l’Université de *** a commencé à être occupée et bloquée le 6 mars. Les étudiants ont été interdits d’y accéder, mais aussi les membres du corps enseignant et les secrétaires. Le 27 mars, le blocus a été partiellement levé : les "personnels" IATOS et enseignants ont été autorisés à se rendre dans leurs bureaux pour y travailler.

 

 

Mardi 28 mars.

Il fait encore sombre quand j’arrive devant l’entrée. Les portes sont ou fermées à clef (je ne sais comment les occupants se sont procuré les clefs) ou barrées par des amas désordonnés de tables et de chaises. Dans le patio, s’entassent des cartons pleins ou vides, des sacs en plastique, des poubelles qui débordent, des caddies de supermarché, des caisses, des banderoles, des tables maculées, des bombes de peinture, des affiches déchirées. L’accès aux machines à café est obstrué par des tables sur lesquelles des grills et des plats pleins de graisse figée dégagent des odeurs rances. Le lieu abrité est à l’air libre. La fraîcheur de la nuit n’a pas dissipé les odeurs de mauvaise bouffe. Des individus mal réveillés (il est pourtant huit heures) montent la garde derrière la seule porte qu’ils daignent laisser entr’ouverte, dévisageant, comme s’ils étaient des vigiles ou des flics ou des indicateurs de bas étage, ceux qui osent entrer dans leur forteresse.

A l’intérieur, les murs en béton, les cloisons de plâtre ou les parements en frisette sont couverts d’inscriptions à la peinture ou à la craie. Le CPE est l’objet de l’ire collective. A ces initiales sont attribuées des significations diverses, telles que "concessions" au "patronat" "extrême". Sur un mur, il est écrit fièrement "je me révolte, donc nous sommes". Le sentiment d’être viendrait, non pas de la pensée, mais de la révolte. Cette métaphysique n’a rien d’original. Ce n’est que la répétition mécanique du vieux slogan gauchiste et sartrien : "on a toujours raison de se révolter". C’est la seule inscription politique : le reste, ce sont des insultes (Villepin, fils 2 tapin), des vers de mirliton qui parlent du premier ministre de la République et dont les mots à la rime sont "recule", "encule", "éjacule", des injonctions sexuelles "Sarko, on te baise, bâtard (écrit battard), viens nous sucer la bite" ou des slogans de haine "Sarko Facho" ou mensongers "Sarko = assassin", "assassin", parce qu’un "syndicaliste" ivre des PTT aurait été tabassé par des manifestants ou des casseurs. Voilà ce qui souille une institution consacrée au savoir. Il n’est pas de mot d’ordre humoristique, sauf peut-être "Villepin, ton CPE va durer un an : en 2007, votez". Il n’y a pas une seule esquisse d’analyse qui atteste que les occupants aient lu le texte de loi incriminé. En revanche, ils ont joué : le sol, fait de faux marbre, bien entretenu habituellement et généralement luisant, est maculé. Des traces grises, indélébiles, le rayent dans tous les sens : sur une table, sont posés les rollers qui ont abrasé les carreaux. Trois escogriffes maladroits jouent au football dans un passage vitré. Ils jonglent avec un ballon, singeant ce qu’ils ont vu dans les pubs télé. Ils ne disent rien, mais ils se croient obligés de prouver qu’ils maîtrisent quelque chose : non pas par la parole, mais avec les pieds.

Alors que les étudiants de cette Université sont à plus de 90% des filles, les occupants sont à plus de 90% des mâles : personne ne s’interroge sur cette inversion sexuelle. Cela signifierait-il que les occupants ne sont pas étudiants ? Je n’en reconnais aucun : cheveux longs, dreadlocks, chignon au sommet du crâne, barbe de trois jours ou plus, battle-dress, pantalons larges dont l’entrejambe descend aux genoux : tous "caucasiens", du moins en apparence, pas de noirs, pas d’arabes, pas d’asiatiques. Une chaîne crache des décibels à fond la caisse, c’est percussions and co. A part ces bruits assourdissants, pas de musique. Trois filles, grasses, lourdes et habillées serré, préparent le café du matin et débarrassent les tables des reliefs de repas. L’occupation exige un peu d’agrément, elles jouent le rôle immémorial de la souillon. Une affiche enjoint "Plus d’alcool ici", ce qui suppose que les occupants ont quelque chose en commun avec le "syndicaliste Cyril" de Sud PTT : ce n’est pas le syndicat, mais la dive bouteille. Il est interdit de fumer dans les salles et couloirs : qu’à cela ne tienne, un hall est transformé en "zone fumeurs".

 

Mercredi 29 mars.

L’Université du Temps Libre ou du troisième âge est fermée. Les mille retraités qui acquittent des droits d’inscription élevés sont privés de cours de musique, de chinois, d’histoire de l’art, etc. Pourquoi refuser à des innocents ce qu’ils aiment ? Pis, l’accès à l’Institut des Etudiants étrangers est interdit : les quelque trois cents étudiants américains ou asiatiques n’égaient plus les couloirs de leurs gazouillis. En quoi sont-ils mêlés au CPE ? Pour calmer leur fureur (ils paient cher), des cours, semble-t-il, ont lieu dans un bâtiment administratif annexe que les étudiants n’occupent pas.

Au téléphone, une étudiante témoigne de ce qui s’est passé. Au moment où les événements ont commencé, les profs ont pris parti pour le blocage, oublieux que la loi sur l’égalité des chances avait été votée par les représentants élus du peuple. Veulent-ils la peau du gouvernement ou du régime, à moins qu’ils n’espèrent que la gauche, revenue au pouvoir, les rémunèrera en promotions à la pelle ou à la carte (sur présentation de la carte du Parti ou du Syndicat) ou fera tomber sur eux une pluie de postes bidon ? Sans leur aval et sans le soutien tacite de l’administration, l’Université n’aurait pas été bloquée. L’électricité n’a pas été coupée, bien que l’usage qui en est fait ne soit pas conforme à la vocation de l’institution. Dans les rues, des affiches "sensibilisent" les citoyens au manque d’eau dont souffrent les Africains. Les occupants ont l’eau à tous les robinets à profusion et gratuite. Les malheurs des pauvres sont le cadet de leurs soucis. Une collecte est même organisée par les profs et les IATOS pour les approvisionner en bouffe.

Les profs, les responsables, tous les adultes, même les secrétaires, étant favorables à l’occupation, les étudiants, qui ne sont pas stupides, ont compris qu’ils s’exposaient à des rétorsions s’ils manifestaient la moindre mauvaise humeur contre le blocage. La menace a beau avoir été dite à mots couverts, elle est imprimée dans les esprits. Donnant donnant : si vous tolérez que votre université soit occupée, vous n’en subirez pas les conséquences. On s’arrangera pour que les peaux d’âne soient délivrées. Les cours destinés à ceux qui préparent les concours de recrutement du CAPES ou de l’agrégation ont lieu chez les ennemis de l’IUFM. Nos chers profs sont si progressistes qu’ils s’abaissent jusqu’à pactiser avec ceux d’en face ou d’à côté qui font table rase de tout ce qui ressemble à du savoir ou à de la culture.

Le soir, le blocage a été suspendu pour qu’ait lieu un "débat public" sur les "révoltes de banlieue", origine, malaise social et perspectives. Le titre seul indique les thèses, allant toutes dans le même sens, qui vont y être défendues : c’est ultra gauche toute. Les intervenants, profs de troisième rang ou éducateurs socioculturels, forment l’avant-garde du corps enseignant et fonctionnaire. Les partis, PS, PC, LCR, Verts, les ont sommés de réciter le catéchisme sociologique. Ils se soumettent aux diktats.

Les événements de mai 1968 m’ont laissé indifférent, j’avais 21 ans, j’étais salarié Educ Nat. A posteriori, ils me semblent avoir été plus cultivés que ceux de 2006. En 1968, les étudiants citaient des écrivains, des penseurs, des artistes. Ils avaient des références, alors "maudites" ou discréditées ou méconnues : Marcuse, Marx, Mao, Lafargue (le droit à la paresse), Breton, les situationnistes, Sartre, Foucault, Rimbaud, etc. Dans l’Université où je suis allé, je n’ai pas lu un seul nom de philosophe ou d’artiste ou d’écrivain cité. Les références sont "encule" ou "suce", comme dans les films X. Je n’ai vu de journaux traîner sur les tables que ce jour-là, le lendemain de la procession dans les rues de la ville : la feuille de chou locale a été achetée, sans doute pour que les occupants vérifient qu’ils étaient sur les photos publiées. Sur un banc, traîne L’Humanité, le seul journal sans lecteurs publié avec de l’argent public.

Cela fait plus de seize ans que l’Education nationale crève sous le joug de la loi Jospin (du 14 juillet 1989) : jamais le caractère nocif d’une loi n’aura été démontré aussi clairement par les résultats absurdes auxquels elle a abouti. Ecoutant les discours de soutien qu’adressent MM Royal, Lang, Mélenchon, etc. aux étudiants en grève, je me demande ce que ces hommes politiques entendent faire dans un futur proche avec les slogans que leur fournissent les occupants  ?

Parmi les occupants, je ne reconnais aucun de mes étudiants ni même aucun étudiant : ils sont trop âgés pour cela et ce sont presque tous des mâles. Trois fredonnent l’internationale. C’est leur haïli haïlo haïla. Les entendant, je prie pour les cent millions d’innocents qui ont été assassinés au nom de "Du passé faisons table rase".


30 mars.

Comme tous les membres de cette Université, je suis le destinataire, sans l’avoir demandé, d’une lettre ouverte adressée à un "cher" collègue gras, chevelu, massif, mélange de barbouze Algérie française, de patron de bistrot à pastis, de Che Guevara et dont les livres de chevet sont les discours interminables du camarade Castro. Au cours d’une AG, agitée semble-t-il, ce Kapo PC et syndicat a qualifié de "résistants" les étudiants qui occupent l’Université et de "collabos" ceux qui exigent qu’elle soit libérée de toute occupation, alors que, deux ou trois jours auparavant, il avait exigé que le blocus soit levé, uniquement pour qu’ait lieu une rencontre agit-prop avec des guévaristes boliviens. Les occupants aux ordres ont libéré un amphithéâtre. L’auteur de cette "lettre ouverte" a eu le malheur de citer la fameuse lettre que Jules Ferry a adressée aux instituteurs en 1882 ou en 1883 pour leur rappeler l’impératif laïque de la liberté de conscience. Immédiatement, trois collègues, encore plus furibards, lui rétorquent, dans une nouvelle lettre ouverte, que toute référence à Jules Ferry est nulle et non avenue, vu que ce dernier, colonialiste notoire, a éclairé les "races inférieures" aux lumières d’une civilisation thanatogène.

Connaissant chacun des détours du sérail, je ne m’inquiète pas de la tenue du colloque pour lequel je suis venu, pour développer un point de vue dissident : les organisateurs soutenant la "grève", l’accès de la salle où doit avoir lieu le colloque ne sera pas interdit.

Dans l’après-midi, le patio est occupé par une dizaine de "jeunes" des "cités" proches. Ils ont entre vingt-cinq et trente ans. Ils jouent au football. C’est une contenance qu’ils se donnent, peut-être pour endormir la méfiance. Je me demande ce qui les attire dans ces lieux : la drague (ils doivent être déçus : il n’y a que des mâles et trois souillons), la fauche, une éventuelle razzia, car il y a beaucoup d’ordinateurs en libre accès. Ou bien viennent-ils prendre langue avec les occupants pour former dans la ville un front islamo-gauchiste ?

 

31 mars.

Les occupants de ces quatre petits matins ne sont guère plus de dix : dans la journée, ils sont plus nombreux, peut-être trente ou quarante. De toute évidence, ils sont trop incultes pour inventer quoi que ce soit. Ils rejouent d’autres événements. Ce n’est pas Mai 68, trop joyeux ou trop cultivé, ce n’est pas la Commune de Paris, ni la prise du Palais d’Eté : savent-ils ce que ce c’est ? A quelle matrice se réfèrent-ils ? Quel imaginaire les pousse-t-il à agir ? L’Université de *** n’est plus le campus verdoyant, ombragé, pimpant, propre, clair qu’elle est à chaque printemps. C’est un camp retranché. Elle tient d’une forteresse : les ouvertures (il y en a d’innombrables) sont hermétiquement closes. Un seul passage est libre. A tout moment, la herse peut être abaissée. Ce qui est rejoué, c’est le pont-levis sous d’autres formes. La technique rudimentaire est à la portée des occupants. Ils ont dû voir ça dans les séries télé. De toute évidence, ils se sont barricadés sans raison, puisque personne n’assiège leur fortin. L’institution publique et consacrée au savoir a été privatisée. La vieille obsession prêtée aux libéraux se réalise. Non seulement elle est privée de ce qui fait sa raison d’être, la connaissance, la culture, la liberté de l’esprit, mais elle est devenue un domaine protégé par des chiens de garde. Il y a quinze siècles, Geneviève refusait de donner les clefs de sa ville aux occupants. En 2006, ce sont les profs et l’administration qui leur donnent les clefs, l’eau, la bouffe, les salles. La vieille loi de la mafia est devenue la réalité : "ce qui est à toi est à moi, et ce qui est à tous me revient de droit". Jamais des occupants n’ont aussi judicieusement mérité le nom qu’ils se donnent. Pendant quatre jours, j’ai été en "zone occupée".

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02 avril 2006

Lumière des livres 6

 

 

 

 

 

Hommage à Philippe Muray

 

 

 

Quelques livres de Philippe Muray, publiés aux Belles Lettres (95, bd Raspail, 75006 Paris) : L’Empire du Bien, 1991, On ferme, roman, 1997, Exorcismes spirituels, essais I, II, III, IV, 1997, 1998, 2002, 2006; Après l’Histoire, I et II, 1999, 2000.

 

 

 

"Tout cela est excellent pour la santé", écrit Muray dans le volume IV des Exorcismes spirituels, qui a pour titre Moderne contre Moderne : "tout cela", c’est-à-dire l’humour, la gaîté, l’ironie, et non le tabac, dont abusait Muray (la seule photo qu’il acceptait que l’on diffusât de lui dans la presse le montre en train de fumer un cigare) et qui a fini par le tuer. Que l’on se rassure, il est en excellente santé là-haut d’où il contemple le "parc d’abstractions" qu’il a quitté, les yeux pétillants de malice à l’idée que l’arrivée quotidienne de nouvelles abstractions dans ce parc à "thèmes" finira bien par lui donner quelques disciples méritants. Comme sa mort n’a été annoncée par aucun media et que son œuvre n’a eu droit (à l’exception du Figaro et de L’Indépendance) qu’à de brefs articles recuits, acides ou aigris, qui attestent chez ceux qui les ont écrits une limitation excessive de l’intelligence, rendons ici à Muray l’hommage que son œuvre et sa pensée méritent.

Les Auvergnats ont de la chance ! Dans leur panthéon régional, ils ont fait entrer Pascal, Anglade, Pourrat, Vialatte. Ils vont y ajouter Muray, bien que, né à Angers, celui-ci n’ait pas de racines auvergnates, du moins en apparence. Pendant des années, le quotidien auvergnat La Montagne a publié les chroniques de Muray, alors que les Germanopratins, qui se croient le nombril du monde, n’ont à se mettre sous la dent que Sollers, BHL, des sociologues de cinquième ordre. Pour ce qui est de l’humour ou de l’allégresse du style ou du sens de la réalité ou de l’ironie, Muray n’a pas d’égal. Pour s’en persuader, il n’est besoin que de citer les titres qui parodient des slogans bêta des organisations chéries des media, des proverbes ou des titres célèbres : "La cage aux phobes, Hourrah sur le baudet, Jetez le bobo avec l’eau du bain, Rebelle et tais-toi, Du passé, tenons table ouverte, Jacuzze, Malbaise dans la civilisation, Nuit blanche gravement à la santé, La lutte des glaces, Tous contre seuls !, L’axe du mâle, Dernier été avant les vacances, Le triangle des bermudas, Ce n’est qu’un début, continuons leur débâcle, La transgression mise à la portée des caniches, Poulet de grain, poulet de sons", etc.

Né en 1945, Philippe Muray est plus connu par ses essais, souvent roboratifs, dont les deux volumes de Après l’histoire, ou par l’insolence de ses thèses sur la fin de l’histoire, sur l’empire du Bien, sur l’envie du pénal, sur Homo festivus que par ses romans. Il a établi sa critique du réel, écrit-il, "à partir de quelques thèses simples : identification forcenée du monde au Bien, fin de l’Histoire comme catastrophe déjà advenue, festivisation généralisée de l’humanité, loi comme bras armé de la morale, acharnement judiciariste comme compensation rageuse au désastre des existences particulières, maternification délirante élevée sur les ruines de la différence sexuelle, nouvelle police de la pensée, rébellion bidon, dérangeance en livrée de valet de chambre, etc.". Il continue ainsi : "Je l’ai également fait en utilisant divers genres : essai, chronique, critique littéraire, roman, et maintenant aussi nouvelles ou poésie. J’ai essayé que mon constat, de toute façon, et quelle que soit la forme qu'il prenait, ne soit jamais triste. De ce point de vue, il est curieux que mes ennemis aient parfois parlé à mon propos "d’attitude déplorative" : sans doute ne parvenaient-ils pas à rire de ce que je disais, et c’est pourtant ce qu’ils auraient dû faire plutôt que de bavarder à côté ; car s’ils avaient ri, ils auraient aussi compris que mon rire est en même temps une pensée".

Voici, pour donner une idée de la jubilation insolente avec laquelle il écrit, le début de "Rebelle et tais-toi", article paru dans l’hebdomadaire Marianne en 2001 : "Le nouveau rebelle est très facile à identifier : c’est celui qui dit oui. Oui à Delanoë. Oui aux initiatives qui vont dans le bon sens, aux marchés bio, au tramway nommé désert, aux haltes garderies, au camp du progrès, aux quartiers qui avancent. Oui à tout. Sauf à la France d’en bas, bien sûr, et aux ploucs qui n’ont pas encore compris que la justice sociale ne débouche plus sur la révolution mais sur un séjour d’une semaine à Barcelone défiant toute concurrence" (Exorcismes spirituels III, 2002). Pour Muray, l’histoire est finie. Nous sommes entrés dans la post-histoire. Evidemment, Muray ne donne pas à la " fin de l’histoire " le sens qu’y donnait Fukuyama en 1989. Pour celui-ci, la disparition des régimes communistes signait le triomphe planétaire de la démocratie libérale, à laquelle, en 1989, il semblait que rien ne pouvait s’opposer. Les événements du 11 septembre 2001, la guerre en Irak, le 11 mars 2004, la guerre en Afghanistan, etc. ont infirmé la prédiction. Muray, au contraire, juge que la fin de l’histoire est antérieure à l’effondrement du Mur de Berlin. Elle date des années 1960, quand a été institué en Occident l’Empire du Bien, que résume le film de Jean Yanne : Tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil. Le Mal est terrassé, sinon dans la réalité, du moins dans les discours qui tiennent lieu de réel. Désormais, les hommes sont innocents. Ils s’éclatent, ils jouissent sans entrave, ils obéissent à leurs pulsions, ils se laissent guider par le principe de plaisir, ils jettent aux orties le principe de réalité ! Dutroux, Emile Louis, Paulin, Fourniret montrent la voie. Ils se sont libérés des tabous, interdits, entraves, bornes, limites, qui auraient fait vivre nos ancêtres dans une géhenne constante, tout en revendiquant l’innocence propre aux libérés. Autrement dit, l’histoire est finie, à partir du moment où les hommes font l’expérience de ce qu’ils ont évité pendant des siècles, à savoir : vivre comme des animaux, sombrer dans la barbarie, revenir à l’état de nature. Toute transcendance a été abolie, le ciel est vide, Dieu est mort, l’Homme aussi. Le monde réel est offert à l’avidité de touristes consommateurs de lieux et d’espaces. On rêve d’une humanité asexuée, sans père, sans loi, parlant un langage de bébés dans une immense nursery et se situant au-delà du bien et du mal. A la place du vieil ordre symbolique de l’humanité, est institué le règne du Bien absolu, sans limites, sans Mal ni Satan. Sous le ciel vide, la réalité est éliminée. La négativité, qui donne la force de refuser l’inéluctable, est rendue impossible. Si un nouveau juin 1940 se produit, il n’y aura personne pour dire non. Il n’y a pas d’autre "solution que de continuer à constater et à expliquer, c’est-à-dire à faire sortir de l’inconscience qui les protège les pires phénomènes du modernisme en marche". Les pages les plus désopilantes portent sur les intellectuels. L’intellectuel "de l’intellecture" s’indigne de tout et de rien, pétitionne à l'infini, ressasse les mêmes âneries depuis un siècle. Mais, dans les tribunes enflammées des journaux bien pensants, il ne dit rien du monde réel : c’est un dévot, une grenouille de bénitier, un rassis de sacristie, rien d’autre. Les intellectuels retrouveront leur dignité, quand ils s’étonneront en Candide, en Huron ou en Ingénu des transformations qui affectent le monde réel et même de la disparition du Mal, du réel, de la négation, remplacés par un concert de bons sentiments. Les contradictions, qui ont défini la condition humaine pendant des millénaires, sont abolies. Pour célébrer l’instauration de ce nouveau monde, il y a la fête, la fête permanente, la fête qui résout tous les problèmes ou dans laquelle se dissolvent les contradictions et s’éteint l’esprit critique. Elle interrompt le long enchaînement des siècles et nous fait revenir au temps cyclique des mythes. En elle, se réalise le moderne et grâce à elle, les hommes vivent dans un présent éternel, sans passé ni futur. Après Homo sapiens, apparaît une nouvelle espèce que Muray nomme homo festivus. Même la fête est fêtée. Si la fête résume notre époque post-historique, c’est qu’elle est une perpétuelle célébration du monde tel qu’il est. Elle est la marque déposée des temps modernes. C’est par elle que la modernité institue l’auto-célébration permanente comme seul discours audible. Pour Muray, elle est aussi dérisoire que la chamaillerie qui met sens dessus dessous la Sainte Chapelle à propos de la place d’un lutrin (Boileau, Le Lutrin). Dans une salle d’exposition, à Londres, est organisée une installation, la forme la plus éminemment moderne de l’art moderne. Dans un bocal, un poisson rouge est soumis à des décharges électriques : c’est à la fois moderne et de l’art. Les défenseurs des animaux sont plus modernes plus modernes encore que les installateurs : ils ne séparent plus l’humanité de l’animalité. Ils ont traîné en justice les installateurs. Tout s’est terminé dans un feu d’artifice de pénal, ce délire qui incite les modernes à demander réparation à tout bout de champ, même pour des dommages qu’ils n’ont pas subis. "Être absolument moderne, pour reprendre la formule de Rimbaud, est devenu le mot d’ordre des nouveaux esclaves. Le mouvement général consiste à pousser tout le monde vers une flexibilité totale sans laquelle on est ringard, raidi, archaïque, xénophobe, partisan".

Dans ce cadre, la réalité a disparu : plus exactement, elle se confond avec le monde que l’auto-célébration festive du Bien institue peu à peu, après avoir transformé la France en nursery où des femmes nourricières maternent sur un mode sympa des adultes réduits au statut de bébés immatures. Ce qui est encore plus moderne, c’est Lindenberg qui a écrit un pamphlet contre les "nouveaux réactionnaires", dont les contraires seraient les "nouveaux actionnaires", c’est Derrida, qui s’est bien gardé de dire quoi que ce soit d’intelligible sur son époque, c’est la grève des "intermittents du spectacle", c’est l’opération Paris Plage, etc. : "Je désigne par "ancien réel", écrit Muray, le monde concret fait de différenciations (à commencer par la sexuelle), de contradictions, de conflits, et de possibilités de critique systématique portée sur toutes les conditions d’existence. Je dis "ancien réel", mais il n’y a pas de nouveau réel ; il y a, à la place, ce que j’ai appelé un parc d’abstractions, et c’est le décor dans lequel se déplace avec tant d’allégresse Homo festivus. Son environnement est dominé par ce que je nomme l’hyperfestif, lequel ne se ramène pas davantage aux fêtes proprement dites que la société du spectacle ne pouvait être réduite à la télévision".

Plus que jamais, dans cet univers post-historique où règne le mensonge, la littérature est nécessaire. "La littérature sert-elle encore à quelque chose ? - Oui. A nous dégoûter d’un monde que l’on n’arrête pas de nous présenter comme désirable". Ou encore : "S’il y a bien une raison de faire encore de la littérature, elle ne peut résider que dans le désir de connaître cette nouvelle réalité (celle de la post-histoire, de la fête, de l’auto-célébration du présent). Puis de la discréditer de fond en comble" ("La ridiculisation du nouveau monde", in Exorcismes spirituels III). Muray croit au réalisme, à la possibilité de dire ce qu’est le réel, à un retour à Balzac, le grand méconnu de notre littérature, que les formalistes, les auteurs du Nouveau Roman et la critique universitaire ont caricaturé pour le rendre haïssable et pour que personne ne le lise plus. La littérature, le roman en particulier, peut dire quelque chose du monde et révéler l’imposture du "parc d’abstractions" qui se substitue au monde réel. Elle est la seule qui soit en mesure de le faire, puisque le journalisme, la pub, la com, la sociologie sont passés dans le camp d’Homo festivus. Elle ne peut le faire que par le biais du comique et de la bouffonnerie, en tournant en dérision les abstractions qui tentent d’éliminer la vieille réalité, en se gaussant de la fin de l’histoire, des Nuits blanches de Paris, du Bien obligatoire, etc. "La littérature comme je l’entends est le trouble-fête lucide de la civilisation festive encore victorieuse ; elle est l’averse qui se déchaîne brutalement et gâche le pique-nique". Ce programme, Muray le réalise dans la joie : "Encore faut-il savoir le faire avec humour. La gaieté rassemble peu, le rire encore moins, l’humour pas du tout. Et l’ironie sépare. Tout cela est excellent pour la santé". C’est par le roman que Rabelais a dévoilé et tourné en dérision la réalité de l’univers médiéval. C’est par le roman que Flaubert a ridiculisé le triomphe du scientisme bourgeois. Il ne reste plus aux romanciers contemporains qu’à les imiter et à s’inscrire dans l’histoire, pour ridiculiser la modernité post-historique. A eux de dévoiler le monde réel et de déchirer le décor festif qui le couvre. A eux de se gausser de la vaste imposture caritative et humanitaire qui fait la réalité de ce monde monstre. Or, les écrivains, au lieu de prendre leurs distances vis-à-vis de ce présent monstrueux, s’en délectent. Au lieu de s’en détacher, ils le louent. Au lieu de le ridiculiser, ils composent avec lui. Au lieu de s’éloigner du troupeau, ils bêlent avec les "mutins de Panurge".

Lisez Muray. Si vous nourrissez encore des illusions sur les réalités modernes, la lecture de ses livres vous en libérera.

01 avril 2006

Tolérance

 

 

 

 

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), la tolérance est définie ainsi : c’est "la condescendance, l’indulgence pour ce qu’on ne peut empêcher, ou qu’on croit ne devoir pas empêcher". Une croyance, un culte, des mœurs, une activité, etc. qui sont contraires aux lois ou que les lois prohibent pour des raisons x ou y, bonnes ou mauvaises, peu importe, ne sont pas réprimés. Ils continuent d’exister comme ils l’ont toujours fait. Les exemples illustrant la définition sont : "ce n’est pas un droit, mais une tolérance" ou "il n’en jouit que par la tolérance de ceux qui le pourraient empêcher". Il est précisé que tolérance, en matière de religion, "signifie la condescendance qu’on a les uns pour les autres, touchant certains points qui ne sont point regardés comme essentiels à la religion". Ainsi, précisent les Académiciens, "l’Eglise latine a toujours usé de tolérance pour l’Eglise grecque sur le mariage des prêtres". Le mot tolérance est aussi en usage dans la vie publique : c’est "la condescendance politique qui fait quelquefois que les souverains souffrent dans leurs États l’exercice d’une autre religion que celle qui y est établie par les lois de l’État". Dans les faits, la règle cujus regio ejus religio (les habitants d’un pays doivent suivre le même culte que leur souverain) devient peu à peu caduque. Oubliant que les souverains de Hollande n’ont été tolérants qu’après avoir extirpé de leur pays l’erreur catholique, les Académiciens écrivent que "la tolérance est en usage en Hollande". Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré reprend la définition des Académiciens, l’illustrant de citations qu’il extrait des œuvres de Guez de Balzac, Madame de Sévigné, Bossuet, Voltaire. Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994) distinguent deux sens, suivant que tolérance se dit de personnes ou de choses. A propos de personnes, c’est, comme l’établissent les auteurs du Dictionnaire de l’Académie et Littré, "le fait de tolérer quelque chose, d’admettre avec une certaine passivité, avec condescendance parfois, ce que l’on aurait le pouvoir d’interdire, le droit d’empêcher". Tolérance a pour synonymes compréhension et indulgence. Quand il se rapporte à des organismes vivants ou à des choses, en biologie et médecine, c’est " la faculté que présente un organisme vivant à supporter jusqu’à un certain seuil sans dommage apparent les effets chimiques ou physiques auxquels il est exposé ". Ainsi, il est question de tolérance à un médicament, aux radiations, à l’insuline, aux antibiotiques. C’est aussi, dans le monnayage, "la limite de l’écart admis entre le poids ou le titre réels et le poids ou le titre légaux d’une monnaie" et, en mécanique et en technologie, "l’écart d’inexactitude admissible, en plus ou en moins, pour la cote d’exécution d’une pièce usinée".

Il est évident que la tolérance, telle qu’elle est entendue de nos jours dans les media, chez les sociologues ou dans les discours des hommes politiques, n’a plus rien à voir avec ce qu’en disent les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française ou Littré et qu’elle tient plus du tolérantisme que de la tolérance. Le mot s’applique même à ce qui n’est pas interdit et qui, étant permis ou légal ou inscrit dans les lois, n’a pas à être toléré. Dans le Trésor de la Langue française, tolérance est relevé aux le sens "d’état d’esprit de quelqu’un ouvert à autrui et admettant des manières de penser et d’agir différentes des siennes". Le synonyme en est libéralisme. Or, depuis la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), la "libre communication des opinions et des pensées" est un droit naturel et imprescriptible. La liberté d’opinion, de pensée ou de croyance, étant garantie par la loi, ne relève pas de la tolérance, puisqu’elle est un droit. En anglais, tolerance a aussi le sens de libéralisme. Le Oxford Advanced Learner’s Dictionnary of Current English en fait la "quality of tolerating (allowing or enduring without protest) opinions, beliefs, customs, behaviour, etc. different from one’s own".

Pourtant, le nom tolérance continue à se charger de sens qui sont situés à l’opposé du sens premier ou même de celui qui est relevé dans le Trésor de la langue française. Il en est ainsi de la conception officielle que s’en fait l’UNESCO (ou Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science, la culture). La tolérance est, selon les éminents experts de cette organisation, "le respect et l’appréciation de la richesse et de la diversité des cultures de notre monde, de nos modes d’expression et de nos manières d’exprimer notre qualité d’êtres humains". Elle n’a rien en commun avec la tolérance, telle qu’elle est définie dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762) ou dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré ou même dans le Trésor de la Langue française. Non seulement la définition est nouvelle, et même inouïe, mais encore elle s’étend à tout ce qu’il y a de positif dans les valeurs humaines et même elle se confond avec les principes universels qui sous-tendent les déclarations de 1789 et de 1948. Elle est "la reconnaissance des droits universels de la personne humaine et des libertés fondamentales d’autrui". Au XVIIIe siècle et jusqu’à une date récente, les pouvoirs étaient tolérants quand ils ne fermaient les yeux sur les entorses ou les infractions à la loi. Aujourd’hui, la tolérance a phagocyté les droits de l’homme, et jusqu’à la diversité humaine. Ce n’est plus de la bienveillance débonnaire, c’est une religion morale, sociale, mondiale, éducatrice. Jadis, la tolérance mettait un grain d’humanité dans le gouvernement des hommes. Totalitaire aujourd’hui, rien n’y échappe, même ce qui ne relève pas d’elle : "les peuples se caractérisent naturellement par leur diversité ; seule la tolérance peut assurer la survie de communautés mixtes dans chaque région du globe. Tout comme l’injustice et la violence caractérisées, la discrimination et la marginalisation sont des formes courantes d’intolérance". Ce n’est pas le principe de tolérance agité comme un drapeau blanc qui peut arrêter la violence des hommes, c’est la loi, et le recours à la force pour appliquer la loi . Laisser croire aux hommes que la seule invocation de la tolérance suffira à empêcher les massacres de minorités religieuses (ou ethniques) en Indonésie, au Soudan, aux Philippines, etc., c’est prendre ceux à qui cette leçon est assénée pour des abrutis. Conformément à ce pour quoi elle a été instituée, l’UNESCO souhaite que les jeunes gens, partout dans le monde, soient éduqués à la tolérance, afin de "contrecarrer les influences qui conduisent à la peur et à l’exclusion de l’autre (…) et de les aider à développer leur capacité d’exercer un jugement autonome, de mener une réflexion critique et de raisonner en termes éthiques".

Tout cela est bel et bon. Lénine, Mao, Trotski, Staline ont ou auraient approuvé, comme Hassan II ou le roi d’Arabie, ces belles envolées lyriques, qui sont si vagues qu’elles sont violées sans que quiconque proteste. Naturellement, comme toujours dès qu’il est question de beaux principes, ce qui se cache sous les exhortations à la Vertu, c’est la tartufferie. La règle en Arabie saoudite, chez les Pakistanais ou ailleurs dans le monde, même dans les pays membres de l’UNESCO, c’est l’éducation à la haine. Les experts de l’UNESCO n’ignorent pas que les pays qu’ils représentent ne réaliseront jamais l’ombre de l’ombre de l’esquisse du commencement de l’application du principe de tolérance. En fait, l’UNESCO s’adresse, et elle le sait pertinemment, aux pays d’Occident qui font des droits de l’homme une règle absolue et qui sont les seuls à le faire, mais que l’UNESCO soupçonne ou accuse de les violer, eux-mêmes ou certains des zombies qui y habitent s’accusant, sinon eux-mêmes, du moins leurs compatriotes, il est vrai, des pires crimes : "la diversité des nombreuses religions, langues, cultures et caractéristiques ethniques qui existent sur notre planète ne doit pas être un prétexte à conflit ; elle est au contraire un trésor qui nous enrichit tous". Les imams, les idéologues, les gouvernants saoudiens, pakistanais, marocains, turcs, syriens, etc. dont les pays sont purifiés ou en voie de l’être, doivent boire du petit lait en psalmodiant ces exhortations à la tolérance, dont ils s’exonèrent totalement.