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03 mai 2006

Lumière des livres 9

 

 

 

 

 

 

Hommage à Bat Ye’or

 

 

 

 

Pour ceux qui portent un intérêt au Proche-Orient, sans en être des spécialistes attitrés, Bat Ye’or a été longtemps source de doutes ou d’interrogations, ne serait-ce qu’à cause de ce nom, étrange, difficile à déchiffrer, qui ne ressemble à rien de connu dans nos langues et qui est de toute évidence un pseudonyme. Il est fait de deux mots hébreux qui signifient "la Fille (Bat) du Nil (Ye’or)". Bat Ye’or est une femme relativement âgée, dont on ne connaît qu’une photo et dont le véritable nom n’est connu que de quelques rares personnes. Depuis une quarantaine d’années, elle vit en Suisse. Il semble que son mari ait eu la responsabilité, en sa qualité d’expert, des relations entre l’ONU de Genève et les Organisations non gouvernementales qui défendent les droits de l’homme partout où ils sont menacés et les diffusent là où ils sont inconnus. Nous ne disposons à son sujet que de bribes de biographie : elle est née en Egypte, sans doute dans les années 1940. En 1955, ses parents et elle-même ont été déchus de la nationalité égyptienne, parce qu’ils étaient juifs. S’ils étaient égyptiens, c’est sans doute qu’ils étaient installés en Egypte depuis longtemps. En effet, à partir du moment où l’Egypte est devenue un pays libre, souverain et indépendant, libéré de l’emprise ottomane, en 1914 dans les faits, puis en 1918 officiellement, membre de la SDN, les étrangers ou supposés tels devaient prouver que leurs ancêtres avaient été enterrés en Egypte avant 1830 pour obtenir la nationalité égyptienne. Le pseudonyme de Bat Ye’or est donc justifié, en dépit de son caractère romanesque, par l’origine de celle qui le porte : elle est "la Fille du Nil", comme l’héroïne du beau roman de Gilbert Sinoué, La Fille du Nil (Denoël, 1993). Déchue de la nationalité, sa famille est restée en Egypte pendant deux ans avec le statut d’apatride, puis elle s’est réfugiée à Londres, où elle a obtenu la nationalité britannique. En 1948, vivaient en Egypte un peu moins de quatre-vingt dix mille Juifs, qui en sont tous partis entre 1948 et 1956, ou volontairement ou contraints et forcés, sous la menace. "J’ai été témoin de l’expulsion de la communauté juive d’Egypte (85000 personnes). Elle s’est faite dans une atmosphère de haine, de terrorisme, de pillage et de vol. Elle a commencé en 1945 et elle a eu un pic en 1948 et 1956 (…). C’est l’expérience commune des Juifs dans tout le monde arabe. Il y avait quelque un million de Juifs là-bas. Aujourd’hui, dix mille sont restés. J’ai écrit un livre sur ce sujet, Les Juifs en Egypte (Editions de l’avenir, Genève, 1971)" (entretien avec Daily Politika, 1995). Le nom qu’elle a choisi est donc, si on le replace dans les circonstances, une oriflamme de combat qui affirme une origine ou une identité : à la fois juive puisque le nom est hébreu et égyptienne puisqu’elle s’enracine dans la vallée du Nil. Les Juifs d’Egypte étaient pour la quasi totalité d’entre eux francophones et francophiles, comme l’attestent les beaux romans de Madame Paula Jacques, dont Deborah et les anges dissipés (Le Mercure de France, 1991). Comme tous les Juifs d’Egypte, Bat Ye’or, qui est polyglotte (elle connaît l’anglais, l’hébreu, l’arabe), écrit surtout en français.

 

Ce que fait apparaître une rapide consultation de la liste des principales publications de Bat Ye’or (" Comment j’ai découvert la dhimmitude ", Les Cahiers de l’Orient, 1997, n° 48 ; Les Juifs en Egypte, Editions de l’Avenir, Genève, 1971 ; Le Dhimmi, profil de l’opprimé en Orient et en Afrique du Nord depuis la conquête arabe, Anthropos, 1980 ; Les Chrétiens d’Orient entre Jihad et Dhimmitude : VIIe - XXe s., Editions du Cerf, 1991 ; Juifs et chrétiens sous l’islam : les dhimmis face au défi intégriste, Berg International, 1994 ; " Juifs et chrétiens sous l’islam ", Commentaire, n° 97, printemps 2002), c’est qu’elle a centré ses travaux de recherche sur la dhimma. Ce mot arabe qui signifie "protection", désigne l’ensemble des lois, des règles, des interdits, des contraintes qui ont été imposés, à partir du VIIIe siècle, dans les pays qu’ont conquis les Arabes islamisés, de l’Iran à l’Espagne, à ces hommes et femmes qui, chrétiens, juifs ou zoroastriens, ont refusé de se convertir à la nouvelle religion. La dhimma, qui forme un "lacis", selon Bat Ye’or, c’est-à-dire un réseau de contraintes fortes, est légitimée par plusieurs versets du Coran, dont les versets 29 et 5 de la sourate 9, que voici : "Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, après s’être humiliés", et : "Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. Si ensuite ils se repentent, accomplissent la Salat et acquittent la Zakat, alors laissez-leur la voie libre, car Allah est Pardonneur et Miséricordieux".

La dhimma est à la source d’une condition sociale, politique et humaine que les Juifs, les chrétiens, les zoroastriens, nommés dhimmis, ont eu à connaître et que certains connaissent toujours. Le nom dhimmi par lequel sont désignés les peuples qui vivent sous la loi islamique, est l’objet, comme d’autres mots arabes, quand ils sont traduits ou adaptés dans les langues européennes, d’interprétations qui en atténuent ou en déforment le sens. En français, il est traduit par protégé. Dans le "glossaire islamique" d’un site prosélyte, il est défini ainsi : "protégé, membre de l’une des religions du Livre (judaïsme, christianisme, mazdéisme éventuellement, sabéen de Harrân) vivant sous la protection statutaire de la loi musulmane". En apparence, le sens est positif ou favorable. En fait, il en va autrement. Sous ce mot, se cache un pur et simple rapport de forces, comme le montre le dérivé de protéger qu’est protectorat, et que Littré définit ainsi : "situation d’un gouvernement à l’égard d’un autre moins puissant auquel il prête son appui". Les Marocains, dont le pays a été pendant près de cinquante ans un "protectorat français", s’indigneraient que cette définition fût appliquée à ce qu’ils ont connu ou à ce dont ils savent de ce que fut le Maroc sous le protectorat français. Le nom protecteur, dans les expressions air protecteur ou ton protecteur, signifie "arrogant" ou "imbu de lui-même". Dans le Trésor de la langue française, un protecteur "entretient une femme galante" et, si cette "femme galante" vend ses charmes, ce protecteur est un souteneur, qui fait travailler à son seul profit cette femme. On dit en français populaire que c’est un maquereau. Ce dernier nom a au moins l’avantage de ne rien dissimuler de la réalité.

Ce que montre Bat Ye’or est que les dhimmis sont protégés effectivement, mais des seules règles et des lois du djihad. La guerre ne leur est pas faite, tant qu’ils acceptent la domination de l’islam et à condition qu’ils paient un tribut ou une contribution spéciale ou jiziya en échange de la sécurité de leur personne et de leurs biens, cette protection étant précaire et pouvant cesser unilatéralement à tout moment. En effet, pour les théologiens de l’islam, et cela, dès le VIIIe siècle, le monde se divise en deux zones nommées dar el islam ("maison de l’islam") et dar el harb (tout ce qui n’est pas d’islam et qui est déclaré "maison de la guerre"). Les juifs et les chrétiens, eux, se répartissent en dhimmis, quand ils vivent dans le dar el islam, en harbis quand ils vivent en zone de guerre. Entre le dar el islam et le dar el harb, une troisième zone est distinguée : celle des pays de la trêve ou guerre interrompue, sachant que la trêve provisoire ne peut pas durer plus de dix ans. Selon ces théologiens, le monde est régi par le djihad ou "effort" que s’imposent les musulmans pour islamiser le monde, pour faire entrer tous les pays dans le dar el islam et pour soumettre l’humanité tout entière à la loi d’Allah. La condition de dhimmi est la conséquence du djihad victorieux.

 

"Les lois édictées par la charia concernant les populations dhimmies sont nombreuses et touchent à tous les domaines de l’existence". Ce n’est pas la dimension religieuse qu’analyse Bat Ye’or : "Quoique la condition du dhimmi soit le miroir d’une intolérance religieuse – guère exceptionnelle d’ailleurs dans l’histoire humaine -, seul son caractère politique : spoliation et asservissement de l’indigène retiendra notre attention". C’est d’abord une exploitation économique. Sur les terres que les indigènes ont pu conserver, était prélevé un impôt particulier, le kharadj, dont les terres attribuées en fiefs aux conquérants étaient exonérées. Cet impôt sur la terre s’ajoutait à la taxe de capitation, portant sur les personnes, qui est nommée jiziya. Des discriminations politiques et sociales complétaient cette exploitation économique. "Il était interdit au dhimmi, sous peine de mort, de porter ou de posséder des armes, de lever contre un musulman, fût-il agresseur, de s’allier aux ennemis des Arabes, de critiquer l’islam, son prophète et les anges, de se convertir à une religion autre que l’islam et, s’étant converti à l’islam, de revenir à la religion première, de se lier par le mariage ou les relations sexuelles avec une musulmane, d’occuper une fonction lui conférant une autorité sur un musulman". En outre, les dhimmis étaient soumis à des obligations humiliantes : "vivre séparés des musulmans, dans ses quartiers spéciaux dont on fermait les portes chaque soir", "avoir des maisons plus basses", "pratiquer leur culte en secret et en silence", "cacher leurs objets de culte", "porter des vêtements distinctifs", " avoir des tombes différentes ", etc. Ces discriminations étaient couronnées par l’organisation juridique. "Toute contestation entre un dhimmi et un musulman était jugée par un tribunal islamique, où le témoignage du dhimmi était irrecevable". Même "le droit de se défendre" était dénié au dhimmi. C’est donc l’islam victorieux qui décide des interdits dont pâtissent les dhimmis et des droits qui leur sont abandonnés. La négociation n’est pas possible. Le dhimmi est un ancien harbi qui a accepté la victoire des armées de l’islam. Dès lors, il est "protégé" de l’esclavage, des massacres, des pillages. C’est en ce sens qu’il faut entendre la "protection" offerte par l’islam aux dhimmis - ce dont les spécialistes en sciences sociales et humaines infèrent une "tolérance" qui serait consubstantielle de l’islam. Si le dhimmi se rebelle, il redevient harbi et les lois du djihad lui sont appliquées.

 

Pour rendre compte de ces faits, Bat Ye’or développe le concept de peuples "morts-vivants". Ces peuples sont sans histoire, au sens où ils ont été dépouillés de toute histoire . ils ne sont plus rien : toute identité leur est niée. Ils ne sont plus qu’un agrégat de "sous-hommes" ou de sous citoyens, dont l’existence précaire peut à tout moment s’achever. Les peuples qu’ils ont formés sont morts, mais les individus qui les composent survivent, errant dans le monde, comme des zombies, invisibles et silencieux. "Il existe de par la terre des peuples qui n’ont plus d’âme. Fuites et exils ont assourdi les souvenirs, éteint le regard, étouffé la parole… Peuples vaincus, ils furent rejetés par l’Histoire dans l’humble anonymat des masses exploitées, lesquelles avec leur sang, leur sueur, leurs larmes édifièrent la civilisation de leurs oppresseurs. Aussi vont-ils de par le monde sans racines et sans mémoire, aliénés, oubliés du temps, atomisés, portant leur nostalgie comme un boulet". Comme ces peuples sont niés dans leur être même, ils ont, bien qu’ils soient "libres", le destin des esclaves. Bat Ye’or se fait l’historienne de ces peuples morts-vivants, bien qu’elle soit consciente que le combat qu’elle mène est inégal et sans doute perdu d’avance. Ainsi, dans un passé récent, la communauté internationale a essayé de donner une existence légale et politique à ces peuples morts-vivants. Le traité de Sèvres, signé en 1920 par les autorités de l’Empire ottoman et les puissances victorieuses (France, Royaume Uni, Etats-Unis) pour mettre un terme au premier conflit mondial entre l’Empire ottoman, allié de l’axe germano-autrichien, et les puissances occidentales, prévoyait que le territoire historique des Arméniens dans la partie orientale de la Turquie actuelle leur serait restitué et qu’ils pourraient y vivre, comme un peuple libre et souverain, à l’abri de frontières dont le Président des Etats-Unis de l’époque garantissait l’inviolabilité ; il prévoyait aussi que, dans le territoire où vivent les Kurdes, il serait établi un Etat libre et souverain et que les Grecs vivant de toute éternité en Asie mineure auraient eux aussi un Etat, grâce auquel ils auraient pu vivre leur existence de peuple. Les Turcs, quant à eux, qui formaient la moitié de la population de l’Asie mineure (environ 10 millions de personnes), disposant d’un territoire aussi étendu que l’Italie actuelle. Or, une guerre féroce menée par l’armée turque a rendu impossible l’application de ce traité et annulé toutes les dispositions prévues pour redonner une existence à ces peuples qui sont restés des morts vivants. En fait, de tous les peuples dhimmis (Assyriens, Coptes, Arméniens, Maronites, Juifs, pour ne citer que les plus connus), seul le peuple juif a pu en 1948 se libérer de ce destin cruel de peuple mort-vivant.

 

Ce qui fait l’originalité de Bat Ye’or, c’est qu’elle effectue ses recherches hors de tout cadre universitaire, et ce, alors que l’Université et ses annexes sont les seules institutions habilitées à élaborer les méthodes, à décider des champs, à faire de quelque réalité que ce soit un objet digne d’être connu ou de relever du savoir dans le domaine de ce qu’on nomme sciences humaines et sociales. Cette obstination à créer elle-même, de son propre chef, un objet de recherche atteste de la part de Bat Ye’or une grande liberté d’esprit. Il lui est reproché de façon récurrente de ne pas être docteur. Ses accusateurs sont des chercheurs qui se targuent d’avoir soutenu une thèse. De fait, le débat n’a pas lieu, sinon hors de l’Institution et les connaissances établies et mises en perspective par Bat Ye’or restent ignorées. Dans La Nuit des prolétaires (Archives du rêve ouvrier, Fayard, 1981), Jacques Rancière étudie, ressuscite, réhabilite ces ouvriers du XIXe siècle qui ont élaboré la nuit venue, après de longues journées de travail, hors de tout cadre universitaire, une pensée qui a autant de cohérence et de valeur que celle des titulaires des chaires les plus prestigieuses d’alors. Il n’y a pas de raison objective ou de fond qui puisse empêcher que l’œuvre de Bat Ye’or, sous prétexte qu’elle serait femme, juive, sans doctorat ou de très vieille ascendance égyptienne et originaire d’un pays du tiers monde, ne soit pas étudiée avec la bienveillance que Jacques Rancière manifeste à l’égard des prolétaires, cordonniers ou ouvriers imprimeurs du XIXe siècle.

Il convient de comprendre pourquoi la pensée de Bat Ye’or est ignorée. Certes, elle a construit un objet de recherche non institutionnel, ou ORNI, c’est-à-dire un objet de recherche qui n’est pas reconnu comme digne d’être étudié par l’institution ou dont l’institution refuse de tenir compte. Les vraies raisons sont ailleurs. La dhimma est une réalité historique. C’est aussi un fait juridique et un fait linguistique. Il faut être philologue et lire les textes écrits en arabe au VIIIe siècle : ça exige de connaître l’arabe classique, de lire des textes difficiles à trouver, malaisés à entendre. C’est aussi un fait religieux : il faut être versé en théologie pour le saisir. Cet objet relève d’une approche dans laquelle convergent des disciplines hétérogènes : histoire, droit, langue, religion. Or, les sciences islamiques en Occident ont été brutalement perturbées dans leur continuité. Cette rupture a été consommée dans l’introduction que Berque a écrite à son livre Egypte, impérialisme et révolution (Gallimard, 1967). Berque critique le vieux savoir des orientalistes ou arabisants, auxquels il reproche leur frilosité. Ils ne s’intéresseraient pas aux réalités sociales et politiques du monde arabe et musulman, ils ne seraient pas "engagés", ils se pencheraient trop souvent, en philologues, sur les textes anciens. Ce que préconise Berque, c’est de recourir de façon massive aux méthodes et aux problématiques des sciences humaines et sociales, sociologie, anthropologie, ethnologie, seules à même de justifier et de favoriser l’engagement des savants. Lui-même, il s’est fait le défenseur du régime de Nasser.

Mme Bat Ye’or est philologue et juriste. Elle décortique les textes. Ceux qui lui reprochent de ne pas avoir soutenu de thèse sont sociologues. Ce qui sous-tend la méconnaissance, c’est aussi une question épistémologique. Quel est le socle le mieux à même de faire apparaître la réalité de sociétés ? Les rapports de force ou de domination actuels, qui sont, pour l’instant, défavorables aux pays du Sud, ou bien le substrat religieux et juridique archaïque ? Car la dhimma est une réalité qui s’enracine dans le Coran ou dans les textes des théologiens du VIIIe siècle et qui a réglé la vie de millions d’hommes pendant plus de dix siècles, du VIIIe au XIXe s. Il semble qu’elle ait été plus ou moins abolie à partir du moment où l’Empire Ottoman, qui avait accaparé le califat, mais qui a été affaibli dans les années 1830, a dû réformer la dhimma à la demande expresse des puissances occidentales, et aussi quand les pays arabes ont été contrôlés par les puissances coloniales, France, Italie, Russie, Royaume Uni : d’abord au XIXe s pour ce qui est de l’Afrique du Nord, de l’Inde et de l’Asie centrale, puis à compter de 1920, pour ce qui est des pays arabes du Proche Orient, Liban, Syrie, Irak, Jordanie. La thèse de Mme Bat Ye’or est iconoclaste : selon elle, la dhimma, qui n’a jamais abolie dans les pays de la péninsule arabique, a été rétablie subrepticement en Turquie, puis en Egypte et en Afrique du Nord, sous le couvert du nationalisme musulman ou pan arabe. Elle reste l’horizon social et juridique de la quasi totalité des organisations qui, où que ce soit dans le monde, "islamisent" les communautés musulmanes, où qu’elles se trouvent dans le monde. "Past is Prolog", dit Bat Ye’or dans une conférence, en reprenant la maxime gravée sur le Bâtiment des Archives de Washington. Cette thèse n’est pas populaire dans les diplomaties occidentales, ni dans l’Institution.

Bat Ye’or renverse les représentations dominantes qui sont diffusées, en particulier par les spécialistes en sciences sociales et humaines, depuis un demi siècle au sujet des réalités du Proche Orient et du monde arabe et musulman. Les vaincus ou les victimes ou les opprimés ne sont pas ceux que l’on croit qu’ils sont. Elle fait donc œuvre subversive, en prenant le parti de ceux qui sont pris " dans le lacis des contraintes discriminatoires " que l’islam leur impose. La dhimmitude est une civilisation qui existe dans ces pays depuis plus d’un millénaire, elle est oubliée ou elle est évidente et semble aller de soi, ce qui justifie la rupture que résume le programme de Bat Ye’or : "l’histoire des sociétés esclaves ne peut pas être analysée avec les mêmes paramètres que l’histoire des peuples libres". Pour elle, "être dhimmi, c’est avant tout une façon d’être au monde, en fonction d’un conditionnement inconscient de la totalité de l’être". C’est pourquoi elle rend à ces "déshérités de l’histoire" la dignité que les docteurs et les savants d’Occident, empressés à dissimuler sous le beau nom de tolérance les pires des exactions et les discriminations manifestes, leur refusent depuis quarante ans. Bref, elle les sort du double avilissement, islamique et occidental, dans lequel ils sont relégués.

 

 

 

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