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05 mai 2006

Norme

 

 

 

Norme, normatif

 

 

Ces deux mots, le second dérivé du premier, semblent familiers, comme s’ils faisaient partie depuis des siècles de la langue française. En réalité, il n’en est rien : ce sont des mots modernes. Ils ne sont pas relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762). Dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré), norme est relevé et défini en une seule courte phrase : ce mot "se dit pour règle, loi, d’après laquelle on doit se diriger". Littré précise que norme s’emploie "quelquefois" : l’emploi en est rare et limité. Littré relève un seul exemple, chez Coquillart, au XVe s. : "Sans règle ni sans norme". Le mot est emprunté au latin norma, qui signifie au sens propre "équerre" et, au sens figuré, "règle", "modèle". C’est dans le dictionnaire de Littré, en 1868, que l’adjectif normatif est attesté pour la première fois. Le sens de ce "terme didactique" est "qui a force de règle". L’exemple qui l’illustre semble issu d’une autre époque, éloignée dans le temps, totalement révolue, où l’on parlait "d’écrits apostoliques" et où l’Eglise avait "une autorité" : "les écrits apostoliques ont une autorité normative dans l’Église".

A l’opposé et contrairement à leur rareté jusqu’à la fin du XIXe siècle, on ne compte plus les emplois de normatif et de norme en français moderne, surtout dans le jargon des sciences sociales et humaines ou dans celui des techniques. Le Trésor de la Langue française établit que les deux sens courants de norme, à savoir "état habituel, régulier" et "données, mesures", sont respectivement attestés en 1867 et 1932. Dans l’industrie, c’est, quand normes est au pluriel, "l’ensemble de données (mesures, caractéristiques, qualités, formules de composition) définissant un matériau, un produit, un objet ou un procédé permettant de rendre la production (d’un matériau), la mise en œuvre (d’un procédé) plus simple, plus efficace, rationnelle ou économique, et de servir ainsi de référence pour résoudre les problèmes répétitifs". Ainsi on a des normes homologuées , normes officielles , normes françaises, normes internationales, normes techniques, normes de construction, normes d’équipement, normes de fabrication, normes d’insonorisation, normes anti-pollution, normes en vigueur, appareil, objet conforme aux normes. Une citation illustre l’emploi étendu de norme dans ce sens : "Au stade de la production du bois (…), il existe un nombre relativement important de normes françaises, notamment pour les produits demi finis, les parquets, les menuiseries en bois, l’ameublement et les emballages, mais ces normes ne sont pas obligatoires et elles sont souvent ignorées". Chacun a entendu parler de normes NF, AFNOR, UE, etc. sans connaître ce à quoi elles obligeaient les fabricants. En économie, dans la distribution, dans la production, dans la consommation, les normes sont jugées bonnes, nécessaires, utiles. Il est même exigé de plus en plus de normes et des normes de plus en plus strictes ou sévères ou contraignantes. Ce sont des normes réelles, définies avec précision, administratives. Il est même prévu des sanctions pour ceux qui, agriculteurs, commerçants, producteurs de volailles, éleveurs, industriels, importateurs, exportateurs, fabricants de jouets, etc. ne respecteraient pas les normes.

Il existe d’autres normes que ces mesures ou données. C’est "l’état habituel ou régulier" de quelque chose. Le sens est précisé dans le Trésor de la Langue française : "Par référence à un "type idéal", la norme prescrit ce qui doit être en se basant sur des jugements de valeur". C’est "la règle, le principe auquel on doit se référer pour juger ou agir". Ces normes, qui touchent les mœurs ou la langue ou l’art, sont symboliques, dans la mesure où elles ne sont pas enregistrées dans les recueils de règlements et où il n’est pas prévu d'en sanctionner les infractions. Or ce sont justement ces normes légères et peu contraignantes qui sont vouées aux gémonies. Elles n’engagent à rien, pourtant il faut qu’elles disparaissent. On s’accommode de normes sévères, on s’incommode de celles qui n’imposent rien. C’est surtout au sujet de la langue que la condamnation de la norme est la plus sévère. Ce sont, écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française, les "règles définissant ce qui doit être choisi parmi les usages d’une langue, ce à quoi doit se conformer la communauté linguistique au nom d’un certain idéal esthétique ou socioculturel (…) ou tout ce qui est d’usage commun et courant dans une communauté linguistique et correspond alors à l’institution sociale que constitue la langue". Quand on connaît les usages réels, on ne peut qu’en conclure que les normes n’existent pas. Les linguistes sont encore plus sévères vis-à-vis de la norme : "Un argument fréquent évoqué est celui de "l’autorité" des "bons" auteurs, argument qui débouche souvent sur un cercle vicieux : on cherche la norme chez les "bons" auteurs, mais on définit aussi le "bon" auteur comme celui qui respecte la norme !". Il est évident que, pour qui a lu ce qui est s’écrit de nos jours, les beaux développements sur les "bons" auteurs et sur la "norme" ne réfèrent qu’à des monstres, maléfiques à n’en pas douter, mais purement imaginaires.

L’adjectif normatif est presque toujours péjoratif. Le mépris porte sur la norme symbolique. "L’attitude normative s’estompe de plus en plus devant les exigences de la vie pratique", est-il cité en manière d’exemple dans le Trésor de la Langue française. Ou : "Trop souvent (...) les définitions de la culture générale sont posées a priori en fonction des œuvres du passé ou du système normatif d’une élite, sans qu’il soit tenu compte des valeurs culturelles réelles ou potentielles vécues dans les différents milieux sociaux", comme si les ouvriers ou les paysans étaient éternellement condamnés à ne jamais écouter Mozart ou à ne jamais apprécier un tableau de Léonard de Vinci. C’est l’autorité et la morale qui sont qualifiées de normatives, alors que la première n’existe plus et que la seconde est en miettes, et non pas l’Union européenne qui est, au monde, la plus grosse productrice de normes et de normes en tous genres. Qualifier de normative la grammaire, c’est, en ajoutant ce seul adjectif, la disqualifier à jamais : elle invoquerait "une norme idéale et figée et tend à imposer un "bon usage", voire un "beau langage" en face de formes jugées incorrectes". Alors que cette grammaire n’a peut-être jamais existé ou que, si elle a existé, elle est morte depuis longtemps, elle est toujours le Mal à combattre : "La grammaire normative se fonde sur la distinction de niveaux de langue (langue cultivée, langue populaire, patois, etc.) ; et, parmi ces niveaux, elle en définit un comme langue de prestige à imiter, à adopter ; cette langue est dite la "bonne langue", le "bon usage" (...)".

Etrange époque qui réprouve que soient corrigées les fautes d’orthographe, mais qui exige que soient réduits au silence ceux qui osent exprimer une idée qui n’a pas reçu l’imprimatur du Monde ou de l’EHESS, comme si la critique de normes fictives n’était que la posture de la noire tartufferie.

 

 

 

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